APPEL
Que faites -vous ? Que font vos associations dans cette redoutable affaire Dreyfus ?
«Juelques-uns d'entre vous parlent et agissent : et vous n'osez ni les désavouer ni les approuver.
Je sais ce que beaucoup pensent et disent ; c'est que cette affaire estsoulevée dans un moment bien gênant pour nombre de candidats.
Sans doute, il eût été plus commode pour les situations prises qu'elle ne se présentât qu'après les élections. Mais vous ne pouvez, pas obtenir ce retard. Elle existe comme le boulangisme existait en ISSU, comme le l'anama et le socialisme existaient en 1893. Il ne dépend pas de vous d'ajourner cette question, mais Ll dépend de vous de la supprimer.
Je sais que, pour la supprimer, il faut que vous pre niez parti et que votre parti soit énergique ; mais les groupes politiques n'existent pas, ne s'affirment pas, ne s'imposent pas à un pays en esquivant les questions délicates; ce n'est pas en évitant les difficultés qu'ils peuvent agir; c'est en les abordant avec franchise et netteté.
Que vous jugiez inopportun le moment où a été soulevé. • la question de [affaire Dreyfus, libre à vous : mais ce que vous avez à décider aujourd'hui, c'est l'attitude que doit prendre le parti républicain libéral.
Quoi ! disent beaucoup d'entre vous, est-ce que toutes les autres questions vont disparaître devant celle-là ? De quoi s'agit-il donc ? D'un officier condamné pour crime de trahison, il y a trois ans. Quelques-uns ajoutent qu'il était peu sympathique. Quelques-uns osent même dire : — Il est bien fâcheux qu'on ne l'ait pas fusillé ou qu'il ne soit pas mort ! on en serait débarrassé.
Ceux qui parlent ainsi, avec cette férocité tranquille, ont un aussi grand mépris pour l'expérience en matière politique que pour la justice.
Il ne leur appartient pas, quelque vifs que soient leurs désirs, d'enlever la préoccupation de l'affaire Dreyfus à l'opinion publique et de la reléguer dans l'ombre.
Eh ! sans doute, Dreyfus, ce n'est qu'un individu. Peu de chose. Actuellement, après ses trois ans de déportation dans l'île du Diable, c'est un homme perdu. Il n'est plus que le fantôme du jugement de 1894. Sous ce rapport, vous avez aussi complète satisfaction que s'il était mort, mais il est d'autant plus redoutable. C'est une abstraction : il représente l'entité de la justice.
Ce n'est pas seulement dans le moment présent, qu'incarnée ainsi dans un nom, elle absorbe toutes les autres questions. Vous la voyez apparaître dans l'histoire, à certains moments, avec une grandeur qui domine toute une époque.
Dans le XVIIIe siècle, on continuait encore à l'égard des protestants les procédés employés au lendemain de la révocation de l'édit de Nantes. Jusqu'en 1780, il y avait des femmes enfermées à la tour de Constance, à Aiguës-Mortes, qui n'avaient pas commis d'autres crimes que celui d'appartenir à la religion réformée. Cependant l'histoire passe, en les mentionnant à peine ; mais elle s'arrête sur le nom d'un obscur marchand de Toulouse, Calas, parce que ce nom représente un crime judiciaire !
Galas fut roué et son cadavre fut brûlé ; est-ce que cette exécution empêcha le procès en revision et sa ré-
habilitation? Ils se trompent fort ceux qui croient que de pareils morts ne survivent pas à leurs exécuteurs.
Autre fait. Certes depuis un siècle, en France, il y a eu de terribles holocaustes.
Napoléon a l'ait massacrer deux millions de Français. On ne le lui reproche pas. Us servent même de piédestal à sa gloire; mais il y a un mort qui surgit toujours entre lui et ses plus lanatiques admirateurs : c'est le
ue d'Enghien, parce que son jugement n'a été qu'une parodie de là justice.
Pierre Vaux,donton vient de réhabiliter la mémoire, était peu de chose aussi. Il a été condamné, il y a prés d'un demi-siècle : il est mort au bagne il y a plus de vingt ans. Y en a-t-il un de vous qui n'ait pas considéré sa réhabilitation comme un acte de flétrissure pour la magistrature impériale, qui s'était acharnée h maintenir sa condamnation, malgré la preuve de son inno-
Prenez garde que le spectre de Dreyfus ne soit attaché aussi lui au gouvernement républicain ! Je plains les hommes qui peuvent porter d'un cœur léger une pareille responsabilité, qui es1 peu de chose aujourd'hui en comparaison de ce qu'elle sera dans l'avenir.
ceux d'entre vous qui voudraient supprimer cette question reconnaissent la profonde division qu'elle provoque dans le pays. Voua êtes obligés de constater que pour la révision du procès se trouvent les juifs el les protestants. < les deux catégories de personnes sont-elles doue quantité négligeable? Netenez-vous pour rien un pareil déchirement dans la conscience d'un pays? Partagez-vous la haine dédaigneuse que montrent pour les Alsaciens les adversaires de la révision ? tëst-ce de cette manièreque vous entendez maintenir les liens qui nous unissent encore avec nos compa triotes des provinces qui nous ont été arrachées par l,-i guerre de 1870 ?
ices trois catégories de personnes, en dehors de toute question de 'religion ou de race, vous devez en
ajouter une autre : — C'est la plus grande partie de l'élite intellectuelle de la France.
Tous les hommes qui ont quelque notion, je ne dirai pas de droit, mais de méthode, ne peuvent admettre que, dans notre civilisation actuelle, une condamnation ait été prononcée dans les conditions où l'a été celle de- Dreyfus.
M. le ministre de la guerre parlait de l'étranger, dansson discours du 13 janvier. Il avait hien raison ; car c'est quelque chose pour une nation d'avoir un bon renom dansle monde. Eh hien! lisez tous les journaux sérieux, interrogez vos amis à l'étranger et vous trouverez partout l'élite intellectuelle des autres peuples frappée d'une stupéfaction douloureuse en voyant « cette justice à la française », locution qui se répand, comme nousdiscns nous-mêmes : « justice à la turque ».
Si beaucoup d'entre vous se sont abstenus, si quelques-uns ont voté contre, la plupart d'entre vous ont voté, le 13 janvier, un ordre du jour ainsi conçu : « La Chambre, comptant que le gouvernement saura prendre les mesures nécessaires pour mettre fin à la campagne entreprise contre l'honneur de l'armée... »
Que signifie cet ordre du jour '?Implique-t-il que le gouvernement va déposer un projet de loi interdisant aux citoyens de parler de l'armée et renvoyant les publicistes qui auraient cette audace devant les conseils de guerre, comme en Espagne 1
Prenez garde : le nom du signataire de cet ordre du jour aurait dû vous rappeler des souvenirs récents. C'est M. de Mun. Il était, en 1889, membre du comitéchargé de répartir les fonds et de distribuer les candidatures dans le formidable assaut livré à la République par les monarchistes, les cléricaux et les boulangistes.
Si nous avions eu, pendant la période où Boulanger était ministre de la guerre, une loi comme celle qu'implique l'ordre du jour du 13 janvier, on l'aurait invoquée, sous prétexte de défendre l'honneur de l'armée, contre ceux qui osaient attaquer le général, importé
républiques espagnoles. Plus d'un parmi vous aurait été condamné, au nom de « l'honneur de l'armée a et la France eût été livrée dans le silence à l'homme au cheval noir.
Si Boulanger est mort, le péril n'est pas conjuré. Vous voyez aujourd'hui s'agiter autour de la question ius les mêmes hommes.
Quand le chef de cabinet «lu chef dé l'état-major est à la recherche d'un défenseur, à qui va-t-il s'adresser '.' à l'homme du boulangisme, à M. Henri EtoChefort. Quel est l'autre organe officiel de ceux qui veulent supprimer la question Dreyfus? Cest la Libre Parole, qui avail pour président de son conseil d'administration M. Odelin, fidéi-commissaire des jésuites, et <pii a pour rédacteur en chef M. Drumont, l'homme malfai- • qui ;i introduit en France la politique de haine qui s'appelle l'antisémitisme.
A ces deux là. ajoutez quelques journalistes, la plupart frappés de tares notoires; «d voilà les défenseurs de l'honneur de l'armée qui. si l'ordre du jour de M. île Mon arrivait à la pratique, auraient seuls qualité pour parler en France, tandis que nous, nous serions réduits au silence !
Y en a-t-il un seul, parmi vous, républicains libéraux, qui puissiez comprendre la liberté de cette manier.- ? Et cependant voilà à quelles conséquences aboutirait l'ordre du jour du 13 janvier.
Vous ré- pouvez pas vous engager dans une pareille voir : il faut que vous choisissiez. Aujourd'hui l'indifférence n'< st permise à personne. Vous ne pouvez pas vous désintéresser de la question. Il l'ut commode à Ponce Pilate de se laver les mains du meurtre de Jésus; mais des hommes politiques ne peuvent imiter cette indifférence.
Il y ;i un tait ''vident :
— ( >u I treyfus n'a été condamné que sur le bordereau et l'acte d'accusation ; et alors il a été condamné sans
pl'ell .
— Ou Dreyfus ;i été condamné sur une pièce secrète non versée à la procédure; et alors sa condamnation est illégale !
Vous, républicains libéraux, quelle doit être votre première préoccupation, sinon l administration d'une bonne justice, le respect de la loi |
De quel droit, avec quelle autorité, pouvez-vous imposer le respect de la loi aux anarchistes, à tous les partisans de la révolution sociale, s'ils peuvent vous répondre :
« Par raison d'Etat, pour les convenances d'un certain nombre de chefs militaires, vous avez montré votre mépris de la loi : vous avez tenu pour bon un jugement illégal : vous avez employé toutes vos forces pour en maintenir les effets, alors que vous ne pouviez plus avoir de doute sur son caractère : de quel droit exigeriez-vous donc de nous le respect de la loi ? »
Vous auriez tort de dédaigner une pareille riposte ; car les partis ne sont forts que par leur logique : ils périssent par leurs inconséquences.
C'est pourquoi, vous qui ne pouvez avoirde force que par le respect de la justice, vous devez vous dégager de toute complicité avec la violation de la loi commise: vous ne devez pas vous laisser arracher une revision qui s'impose.
— Admettez-vous qu'il puisse y avoir en France des pouvoirs publics qui aient le droit de mépriser la loi ?
Quels sont donc ceux d'entre vous, législateurs, qui oseriez répondre : — Oui !
Et c'est cependant la réponse logique que vous devrez faire, si vous ne prenez vous-mêmes, si le gouvernement que vous soutenez ne prend pas l'initiative de la re vision du procès Dreyfus.
Yves Guyot.