I.!. COMMISSAERE DU ' rOUVERNEMENT. - Vousavi'/ 6U
entre les mains aussi un spécimen du bordereau1? I ;. J'en ai eu un fac-similé.
Le Commissaire di Gouvernement.— El l'écriture de M. Alfred Dreyfus, vous la connaissiez ? i;. Quand ?
(Mmissaire du Gouvernement. — Alors, comment pouviez-vous faire la comparaison *?
H. J'ai déjà expliqué que, Lorsque le bordereau a été publié par le- journaux, j'ai demandé de l'écriture deM. Alfred Dreyfus. M. Teyssonnièi es m'en a du reste montré des photographe Le Commissaire ou Gouvernement. — Après cet •lien, vous vous êtes trouvé suffisamment armé pour pouvoir déclarer qu'il y avait plus de ressemblance entre l'écriture du bordereau el celle du commandanl Es . qu'entre L'écriture du bordereau el celle >\>- M. Alfred Dreyfus ?
R. oui.
Murs, le ( Jonaeil appréciera.
M lezenas. Lorsque, tout à fait au début de la isition de M. Scheurer-Kestner, il s'est, de gon auté privée, institué juge d'appel des décisions «lu -eii de le fail primordial qui l'a
154 AFFAIRE ESTERHAZ"?
poussé dane cette voie ? Car il y a an bagne des tas de gens qui protestent dé leur innocence <d dont M. Scheurer-Kestner ne se préoccupe pas. Pourquoi s'est-il tant préoccupé de l'innocence de AL Alfred I >reyfus, innocence dont il n'avait, au début, aucune espèce de preuves entre les mains, pas plus qu'aujourd'hui, d'ailleurs ?
R. Il me semble que j'ai répondu d"avance à cette question. J'ai dit en commençant comment, pourquoi, chez moi le doute était né d'abord et ensuite plus que le doute, une véritable angoisse...
Me Tézenas. — Mais d'où est venu ce doute primordial ?
R. Quand on est deux compatriotes...
Me Tézenas. — Ah ! c'est parce que Alfred Dreyfus était votre compatriote et que votre attention était alors particulièrement attirée.
M. Scheurer-Kestner a dit qu'il avait procédé par investigations nombreuses ; alors, on a un dossier pour cela, un dossier qui est la résultante de ces investigations. Où est ce dossier?
R. Je ne comprends pas la question. Gomment, le dossier'?... Quand on travaille, on prend des notes...
Me Tézenas. — Je parle de pièces probantes. Quelque valeur que je porte à votre opinion, cela ne sulfit pas, il faut des pièces.
Vous aviez dit, au début, que vous vous faisiez fort de démontrer l'innocence de M. Alfred Dreyfus au moyen d'un dossier. ..
R. On l'a dit. mais pas moi. On a dit aussi bien des choses fausses ; on a dit aussi que j'étais un Prussien ! Je ne comprends pas que v-jus entriez dans des détails pareils. (Bruit.)
Me Tézenas. — Par conséquent, M. Scheurer-Kestner n'a jamais eu de dossier. Je lui demanderai encore s'il n'a pas déclaré, à un moment donné, qu'il n'avait' aucune espèce de dossier entre les mains, mais que Me Leblois en avait un.
R. J'ai déclaré au général de Pellieux que je n'avais pas de dossier dans le sens où vous paraissez l'entendre, et j'ai dit que Me Leblois pourra, lui, apporter des renseignements beaucoup plus précis gue je ne suis capable d'en donner. Me Leblois s'est présenté chez le général de Pellieux et a versé entre
Ail 'AiRH l>li l;HA/.Y IV.
mains plusieurs pièces, entre aulivs une dépêche télégraphique et trois lettres.
M I i.N.vs. — Je voudrais savoir de qui M. Scheurer-Kestner tenait les modèles de l'écriture de M. Alfred Dreyfus qui ont servi ;'t ces comparaisons ^t ce que sonl devenus ces modèles .'
I;. Ces modèles étaieni des photographies que j'avais fail demandera i;i famille do M. Dreyfus par M. Jeaumaire, de Mulhouse, qui est un ami de cette famille.
M" Tézenas. - Est-ce que ces photographies sont toujours entre vos mains '.'
!!. Elles sont toujours entre mes mains,
M. lePrésident s'il'/, essant au commandant Esterhazy). — Avez-vous des observations à présenter à la déposition du témoin ?
Le Commandant Esterhazy. — Non, mon général.
M. le Président. - L'audience est suspendue pendant dix minutes.
Déposition de M. Autant père, Bjrefaitecte.
M. Autant.— M Pays est venue,de lapartducom-
mandant, me demander la résiliation du bail de l'appartement qu'elle occupait rue de Douai, u" 19. Elle ni'' «lit que c'était excessivement pressé <•( qu'il fallaitque cela lût fait dans le plus bref délai. J'ai répondu que le bail étant signé par le propriétaire, la résiliation ne pouvait être signée que par lui. EJle ajouta: H faut que cela soil fait demain, -l'ai répondu : Le propriétaire n'habite pas Paris, {>■ vais lui envoyer un mot, cela va demander quarante-huil heures, mais je ne crois pas qu'il accepte la résiliation. Cependant, comme votre bail vous donne !»• droit de faire une cession, vous poualler chez un notaire pour faire la <-.'>sion de votre bail. Mais c'est quejene puis pas attendre. Je m- puis rien faire de plus.
M. 1 1 Président. Savez-vous pourquoi le commandanl Esterhazy voulait résilier son bail '.'
tant. M Pays m'a dit que c'était parce que lecommandanl ''lait perdu, anéanti, affaissé chez elle dan- -on fauteuil el qu'il fallait que cela lui lait le plus vite possible parce qu'il allait se suicider. Je lui
ai répondu : C'est un moment de découragement, cela reviendra. Elle a répliqué : Non, il est fermement résolu à le faire. Gomme le bail est fait au nom du commandant et que les meubles m'appartiennent, s'il venait à se suicider chez moi, la famille poserait les scellés et cela me créerait des ennuis pour mon mobilier.
M. le Président. — Savez-vous si M",e Pays a fait ces déclarations à d'autres personnes qu'à vous ?
M. Autant. — Je l'ignore.
M. le Président. — Vous connaissez M. Stock ?
M. Autant. — Je l'ai vu plusieurs fois, mais il n'y a pas longtemps que je le connais.
M. le Président. — C'est un ami de votre fils ?
M. Autant. — Oui, et son client en môme temps.
M. le Président. — Voulez-vous dire au Conseil comment il se fait que des lettres qui vous avaient été adressées par le commandant Esterhazy soient parvenues à l'instruction par l'intermédiaire de M. Mathieu Dreyfus?
M. Autant. — Un jour, causant avec M. Stock, la conversation est tombée sur les faits du jour, et il m'a dit : Puisque vous avez reçu quelques lettres du commandant, vous seriez bien aimable de me les confier pendant quelques jours pour faire une comparaison graphologique des deux écritures et pour voir si elles se ressemblent bien, comme on l'a dit. Je lui ai répondu : Oui, sous la condition expresse qu'il n'en sera pas fait usage.
M. le Président. — Vous n'avez pas autre chose à aj outer ?
M. Autant. — Non.
M. le Président. — Accusé, levez-vous. Avezvous des observations à présenter ?
M. Esterhazy. — Il est fort possible que chez le notaire M. Autant m'ait dit : « En passant le bail avec Mme Pays, cela offrirait moins de garantie qu'avec vous. » Mais, si je m'étais tué, j'aurais offert encore moins de garanties. Cela n'a été fait que le 8 ou le 10 novembre. Quant M. Autant m'a vu, comment ne m'at-il pas dit: « Vous n'êtes pas encore mort ? » Si j'avais été près du suicide, je n'aurais offert aucune espèce de garantie et il n'aurait pas refusé de mettre ce logement sous le nom de Mme Pays.
M. lePrésident. — Ne croyez-vous pas que Mme Pays,
en adressant cette demande, ait tenu les propos qu'on lui prête?
M. EsTEiiitAZY. — Mais elle ne savait rien du tout.
M. le Président. — Comment demandait-elle la résiliation du bail?
M. Esterhazy. — N'ayant pas réussi dans une demande que j'avais faite, j'ai attribué l'insuccès de ma démarche à l'irrégularité de ma vie. Lorsque je suis arrivé à Paris et que j'ai voulu demander au ministre de la guerre de faire une enquête sur moi, j'ai voulu qu'on ne trouvât pas que j'avais coDtinué à avoir cet appartement à mon nom. C'est très simple.
M. le Président. — C'est le 8 du mois suivant que la résiliation a eu lieu, et si elle n'a pas eu lieu de suite, c'est parce qu'il a fallu envoyer au propriétaire à Tours.
M. Esterhazy. — Cela a duré huit jours.
M. Autant. — Vous ne vouliez pas attendre chez le notaire. Quand le principal clerc vous a dit : Je regrette que vous ayez fait une course inutile, je ne puis pas vous faire signer la résiliation du bail, le propriétaire a écrit ce matin qu'il déclare ne pas faire usage jusqu'à nouvel ordre de cette procuration parce qu'il voulait consulter son hls à nouveau ; quand le principal clerc vous a dit cela, vous étiez tellement surexcité que vous avez répliqué : -le ne puis pas attendre davantage, ce n'est pas possible, je ne comprends pas ce propriétaire qui no m'a pas répondu; c'estau point que si j'en avais le temps, je partirais ce soir pour Tours chercher la réponse et tirer moi-même les oreilles à ce propriétaire.
M. Esterhazy.— J'ai attendu dix-sept jours et je n'avais pas l'air d'tm monsieur qui veut se tuer. En attendant, vous avez pris une lettre de moi et vous i livrée.
M. At i \m . — Je n'ai rien livré.
Déposition de H. Autant fils, architecte.
M. le Président. - Reconnaissez-vous la lettre que je vous présente .' M. Ai i lnt fils. Elle est de moi. M. h Président. Voulez-vous dire au Conseil
158 ai-'f.\[i;i: ]•:> ilkhaxy
dans quelle circonstance vous l'avez écrite ? Voici son contenu ?
Mon cher Stock,
Vous me demandez l'adresse de Mme Pays. Elle habite 49. rue de Douai. Elle est effectivement venue nous trouver,
mon frère et moi, pour nous annoncer le prochain suicide de M. Esterliazy. îmus demandant, dans la crainte où elle était, de mettre le bail à son nom...
M. Autant. — J'étais en relations avec M. Stock depuis environ huit ans. En causant, je lui dis que je m'engageais à dire la vérité sur une chose qui pourrait servir à éclairer le débat.
M. le Président. — En remettant ces pièces à M. Stock, vous l'autorisiez à faire acte de publicité ?
M. Autant. — Non.
M. le Président. — Qui a remis cela au général de Pellieux?
M. Autant. — M. Stock m'avait promis de le remettre à M. Scheurer-Kestner.
M. le Président. — Savez- vous par quelle voie elles sont arrivées entre les mains du général ? Etiez vous présent lorsque Mme Pays est venue au sujet du bail?
M. Autant. — Non.
M. le Président. — Vous n'avez pas entendu cela. Pourquoi avez-vous dit dans votre lettre à M. Stock : « Elle vint nous trouver... nous annonçant? »
M. Autant. — J'ai expliqué au commandant Ravary que ce mot « nous » vient de ce que je suis associé avec mon père.
M. le Président. — Vous signez A. et L. Autant.
M. Estelhazy. — La lettre a été publiée dans le Figaro. Gomment est-elle venue au Figaro"! On dit aussi que je cohabitais 49, rue de Douai. J'ai toujours habité chez moi. G 3 n'est pas une raison parce que j'avais une maîtresse qui avait un appartement pour que j'habitasse avec elle.
W Tézenas. - Monsieur le préside at voudrait-il demander au témoin si M. Stock ne serait pas M. Stock, l'éditeur des brochures de M. Bernard Lazare ?
M. Autant. — C'est le même.
M PATRE IV! TIlMAZY 159
Déposition «h» M. stock, iibraire-e'ditenrg Paris.
M. le Président. — M. Mathieu Dreyfus a prié le commandant rapporteur de recevoir votre déposition qui. disait-il, était très importante au sujet de L'affaire srhazy. Voulez-vous la renouveler devant 1»' Conseil ? meni expliquez-vous que les lettres du commandant Esterhazy aient été photographiées el que des i'acaimilés se soient trouvés entre les mains de M. Joseph Reinacb ?
M. Stock. — Je n'en sais rien. Qu'on le demande à M. Reinacb., il vous le dira.
M. le Président. — Le commandant Esterhazy vous a-t-il menacé ?
M. Si (h k. — Non, je ne l'ai jamais vu.
M Tézenas. — Savez-vous comment les lettres au /• igaro ?
M. Stock. — Pas du tout. Je lésai données à M. Bernard Lazare.
Déposition <I«« y\ !':»,> s, vingt-sept ans. rentière.
M. ii. Président. — Est-ce vrai que vous soyez allée te 20 ou le 21 octobre, un matin, chez M. Autant, le gérant de votre maison, pour lui demander de passer d'urgence le bail du commandant Esterhazy à votre non: prétexte que le commandant voulait
suicider ?
M Pays. - Je n'ai pu dire que le commandant était affaissé dans un fauteil, attendu qu'il n'était pas chez moi lorsque j< irtie.
P vous n'avez pas parlé d
cide ?
M Pays. — i)n tout.
M. ii Présidj \ i . Dans quel but demandiez-voua la résiliation «lu bail ?
M Pays. — C'est bien -impie, m. Esterhazy avail rintentp»ii di ce li.-iil au sujet d'une di mande
qu'il voulait adresser au ministre de la guerre. Puis,
il est parti en congé. Au mois de septembre, M. Esterhazy a écrit à M. Autant, et je suis allée voir M. Autant pour le prier de donner suite à cette affaire à cette lettre.
M. le Président. — Vous contestez la déposition de M. Autant?
Mnie Pays. — Je n'ai jamais parlé ni de suicide ni d'affaissement dans un fauteuil.
M. le Président. — A quoi attribuez-vous donc que M. Autant vous fasse tenir ces propos. Vous avez dit que vous pensiez que c'était une petite vengeance. Dans quel but? Avait-il des motifs d'animosité contre le commandant ?
Mme Pays. — Je ne saurais préciser.
M. le Président à M. Autant père. — Vous avez entendu la déposition de Mme Pays qui conteste la vôtre de la façon la plus formelle. Maintenez-vous la vôtre ?
M. Autant père. — Je la maintiens absolument. Mme Pays m'a parlé de son mobilier qu'elle avait peur de perdre ; elle m'a dit : Si le commandant se ■ suicide, comme le local est au nom du commandant, la famille prendra le mobilier et je le perdrai.
Mme Pays. — Mais je ne connaissais rien de cette histoire que j'ai apprise par les journaux.
M. le Commissaire du Gouvernement. — Est-ce que M. Esterhazy payait régulièrement ses termes ?
M. Autant. — Régulièrement.
M. le Commissaire du Gouvernement. — Vous n'aviez pas d'animosité contre lui?
M. Autant. — Je ne l'ai vu que deux fois pour le bail et pour la résiliation. Je n'ai eu aucun rapport avec lui.
M. le Commissaire du Gouvernement. — Vous ne me paraissez pas très bienveillant. {Rumeurs.)
M. Autant. — Est-ce ne pas être bienveillant que de dire la vérité ? Est-ce que je ne suis pas aussi digne d'être cru que Madame ?
M. le Commissaire du Gouvernement. — Je ne dis pas cela. Mais je ne comprends pas pourquoi vous déposez ainsi.
Me Tézenas. — Lorsque M. Autant donnait les lettres à M. Stock, il savait qu'il commettait une action qu'un galant homme n'a pas l'habitude de faire, il savait qu'il
AFFAIRE ESTERHAZT? 161
donnait la main ainsi à M. Stock. Quel sentiment l'animait •.'
M. Autant. — Je l'ai dit tout à l'heure. M. Stock m'a l'ait demander par mon fils ces deux lettres pour faire une comparaison avec l'écriture qu'il avait. Je les ai données pour satisfaire cette curiosité et il était convenu qu'il ne devait pas en taire usage sans mon autorisation, lia passé outre à cela, mais il a dit qu'il en prenait la responsabilité pour lui. Il devait me les rendit- après la comparaison et ne pas en faire usage.
Déposition «1«» M . Weil.
M le Président. — Voulez-vous déposer sur ceque savez au sujet de l'affaire Esterhazy ?
M. Weil. — Je l'ignore complètement.
M. le Président. — Vous n'avez pas donné de renflements à l'instruction? On ne vous a pas demandé renseignements sur la moralitéetla situation linancière du commandant ?
M. Weil — Je connais le commandant depuis vingt ans : nos relations n'ont pas cessé.
M. ii Président. — Vous lui avez prêté de l'argent. Je vois cela dans la déposition. Je n'insiste pas.
Il y a une lettre qui a été livrée par vous.
M. Wi.il. — .le vous déclare que je n'ai livré aucune Lettre.
M. i.i Président. — Alors, elle vous a été soustraite.
M. Weil. — Je n'ai gardé du commandant (pue des lettres taisant allusion aux rapports dont vous parliez tout à l'heure. Ces lettres sont dans un coffre-fort qui n'est pas chez moi. Les scellés sont encore intacts.
M. le Président. — Cette lettre vous a-t-elle été adressée ?
M. Weil. — Je ne l'ai donnée à personne.
M. ii Président. — Vous a-t-elle été adressée?
M. Weil. — Il faut qu'elle m'ait été soustraite.
M. m Commissaire du Gouvernement. — C'est M. Mathieu I Dreyfus qui a apport.'- cette lettre. Par conséquent on pourrait savoir <le lui comment il se l'est procurée.
M. le Présideni ;'i M. Mathieu Dreyfus. — (l'est bien vous qui avez déposé cette lettre.'
M. Mathieu Dreyfus. — C'est M. Bernard Lazare. Cette lettre était entre les mains de M. Zacloc-Kahn.
M. le Président. — Comment a-t-elle pu être entre les mains de M. Zadoc-Khan ?
M. Mathieu Dreyfus. — Je sais qu'elle est sortie des mains de M. Zadoc-Khan et qu'elle m'a été apportée par M. Bernard Lazare.
M. le Président. — Comment vous expliquez -vous que cette lettre ait pu sortir de chez vous ?
M. Weil. — Le commandant Esterhazy m'avait exposé sa situation et il est peut-être possible que j'aie pu alors remettre cette lettre à M. Zadoc-Kahn.
M. Esterhazy. — J'ai rendu des services considérables à mon camarade Weil ; je le délie de les nier. Il m'a fait des offres de services il y a longtemps. Plus tard, dans une circonstance difficile, je lui ai demandé de me venir en aide. Il m'a répondu qu'il ne le pouvait pas. Je lui ai dit que je pourrais donner des garanties.
M. le Président. — Sur un héritage à venir et sur une assurance sur la vie ?
M. Esterhazy. — Oui, mon général. Mon ami Mores est mort, vous pourrez interroger d'autres officiers du service d'état-major, tous vous diront ce que j'ai fait. Mais la trahison de ce camarade de jeunesse est une des plus douloureuses pour moi au milieu de toutes les déceptions que je traverse. Cette lettre dans laquelle je lui parle à cœur ouvert, c'est celle-là qui a été livrée à mes ennemis, lettre intime, dans laquelle je lui dis les choses les plus secrètes.
J'ai faili mettredeux fois l'épée à la mainpour Weil. Je lui ai sauvé l'honneur deux fois dans des circonstances que je ne veux pas dire parce que je ne suis ni un lâche ni un traître.-
M. Weil. — Le commandant n'ignore pas que j'ai une nombreuse correspondance de lui. Je n'ai entrepris aucune démarche sans son consentement formel. Il m'a demandé un dernier service, je le lui ai rendu encore, en lui disant : C'est le premier effet que j'ai endossé, vous êtes dans la détresse, vous me dites que vos enfants n'ont plus de quoi manger, voilà ma garantie.
M Esterhazy. — l'ai remboursé la somme.
M. Weil. — Je n'y insiste pas. J'ai ensuite entrepris de son consentement des démarches en sa faveur.
.!•* lui ai tellement peu caché ces démarches que, p- >jr me mettre complètement à l'abri, je l'ai prié de me remettre des lettres de remerciements constatant les BOmmes qui m'ont été versées. On pourrait voir les -tfcres.
.M. Esterhazy. — C'étaient de simples lettres de remerciements.
M. \Yi:il. — M. Esterhazy savait très bien que ces personnes ne le connaissant pas ne lui donneraient pas d'argent, que M. de Rothschild, chez lequel il s'est adressé ensuite, ne prêtait pas, mais donnait. Je l'ai aidé avec tonte la discrétion que j'ai pu.
L'un des membres du Conseil. --- Le moi « emprunt •■ n'a pas été prononcé au sujet de Mme Furtado- Heine?
M. Weil. — Je n";ii pasprononcé le mol a emprunt ».
M. le président. — Que pensez-vous de ce passage de la lettre :
l'n héritage que nous étions en droit de considérer
omme assuré nous aurait permis de vivre... Je ne
lis m'y soustraire que par un crime. Toul cela est
t au-dessus d is forces humaines, mais je suis à Bout
morales comme des forces matérielles-.' »
M. Weil. — Je me rappelle que M. Esterhazy m'a tenu à plusieurs reprises le propos suivant : s cela doit continuer ainsi, j'aime mieux tuer ma femme et mes enfants et me tuer ensuite.
Déposition uV M. Féret, directeur <!«' l'Agence postale, Paris.
M. l-'i.m. i . — l 'n inconnu esl venu à La date du '!! octobre me demander si je voulais faire partir une lettre de Lyon. Il ne précisait pas bien sa question. Quand il eut précisé, je lui donnai l'assurance qu'il pouvait me remettre la lettre et que je la ferais partir de Lyon. [1 n'eut cette assurance pleine et entière que lorsque, me le va ni. je pris dans un casier une enveloppe timbrée •i l'adresse de Lyoo .le lui montrai 14,16 et 18,] des Terreaux, en lui disant : Mon correspondant
ll'i'i AFFAIRE ESÏERHAZY
inspecteur honoraire de l'instruction publique {Rires), c'est un homme sur.
Une lettre expédiée dans de semblables circonstances ne peut pas servir en cas de crime ou de. délit, car on dirait: Où avez- vous mangé, logé, couché'.' L'apport de la lettre par la poste laisserait des traces comme dans l'espèce.
L'homme qui s'est présenté m'était inconnu, je ne l'ai jamais revu depuis. Je lui donnai l'assurance que je pouvais lui rendre ce service.
Il me demanda une feuille de papier et s'en alla dans une pièce voisine et close où j'ai supposé qu'il écrivit sa lettre. Il la rapporta au bout de vingt minutes, me la remit et je la plaçai dans cette même enveloppe timbrée au timbre de Lyon.
Je savais la situation très douloureuse de la famille Dreyfus. Je n'accepte jamais une lettre adressée à une autorité quelconque ou à un personnage en vue. Très rapidement, je déposai la lettre dans cette même enveloppe et ce n'est que lorsque l'homme fut parti que je lus le nom. Il était tro» tard. D'ailleurs, cette lettre pou-vait être très innocente. L'homme qui s'adressait à moi était un inconnu, ayant une tête volumineuse, il avait un mufle léonin, une grosse moustache. Cet homme marquait mal, j'en ai parlé le soir même à un rédacteur de journal qui allait précisément déposer chez M. Bertulus dans une affaire civile. On pourrait peut-être retrouver cet homme. Il était très large d'épaules, avec une grosse moustache d'un roux châtain. Lorsqu'il fut parti, je dis à Ernest, mon collaborateur et mon cousin : Il te fait la pige, parce qu'Ernest a une moustache très forte aussi.
J'ai encore quelque chose à dire. La veille du jour où je devais comparaître devant le commandant Ravary, M. Esterhazy est venu chez moi. Celam'étonna, mais je comprends très bien maintenant sa démarche.
M. le Président. — Que vous a-t-il dit?
M. i-Kiiii . — Je l'ai suivi dans une cabine close. Il me dit : On me jette un tas de sales histoires, on m'accuse d'avoir fait partir de Lyon une lettre de menaces, vous savez bien que ce n'est pas moi.
Pourquoi venir me voir? J'ai paru un peu froissé qu'il supposât que je ne dirais pas la vérité, et je lui dis : Vous savez bien que je dirai la vérité. Il partit
AFFAIRE ESTERHAZÏ "*
san3 m'àvoir fait bien entendu une menace. 11 n en avait pas à faire, étant donné que L'entretien était très court. J'ai trouvé d'abord étrange qu il vint me voir, m m'exDtique maintenant sa démarche.
J M lf Président. - EsVce quête personnageà grosmoustaches était seul à votreagence? . M FEuE , - Ils étaient deux. L homme qui 1 accompa ruait était plus petit, je ne l'ai vu qu'en silhouette, mais ie ne pourrais donner de lui aucune indication. M. le Président. - Est-il vrai qu'à votre agence on ait ouvert cette lettre'?
M Fi 111 - -l'avais comme collaborateur un monsieur .mi avait lui-même pour parent un ancien colone oui est aujourd'hui avocat malgré son âge. \Rires. 1J Jetait toujours montré très ardemment partisande L'ex-capitaine Dreyfus. Il me semblait étrangeque lui, un ancien officier, prît parti pour un homme con-
^tendemain du jour où cette lettre fut apportée au oassage de l'Opéra, je lui dis qu'une lettre .était passée oourM Hadamard, mais que l'inconnu émit déjà parti rorsque nous nous en étions aperçu. Il me répondit . Sans aucun doute, une lettre de menaces, de chantage. comme il v en a eu il > a trois ans. De bouche en bouche on adit : C'était une lettre de menaces II a fallu (ir comment on le savait, et on a dit: Elle adu être
érte, puis : Elle a été ouverte. Mais nous n en sa-
V1Le3commissaire de police m'a déclaré que cette lettre était fermée avec un cachet crompon.
U M, Président. - Cette lettre était adressée à M." Hadamard, notable commerçant, rue de Gnateau-
,lM|".'«':'lnil'!!vad.'libérerde nouveau surles conclusions
proposées par M. le commissaire du Gouvernement,
, at-à-dire sur la question du huis clos.
, Le Cinseil se retire pour en délibérer. - Il rapporte
bientôt un jugement prononçant le huis cloa et
feisant connaître les noms des personnes qui
isterontaux débats.)
BORDEREAU
Fac-Similé