‹ La revision du procès DreyfusChapitre 5 sur 22 · L'AFFAIRE DRËYFI'S AU S EX AT · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE DRËYFI'S AU S EX AT

J'ai dit que le gouvernement n'aurait pas <iù accepter l'interpellation de M. Marcel Sembat samedi dernier, car, la justice étant saisie, «on premier devoir était de la laisser faire.

D'un autre côté, lundi matin, je disais :

« Je pense que M. Schéûfer Kestner réservera ses preuves pour l'information ouverte devant le premier conseil de guerre; que si la question de revision doit se poser au Sénat, elle ne se posera qu'après que l'affaire Walsin-Esterhazy aura été terminée devant la justice militaire; mais c'est précisément pour cela que la question, l'interpellation, l'ordre du jour et toutes les parties des déclarations ministérielles i|ui sont en dehors des faits existants étaient déplacés. »

M. Scheurer-Kestner, mis en cause par le président du conseil et par le ministre de la guerre, a cru qu'il devait s'expliquer devant le Sénat et a interpellé le gouvernement.

De sa déclaration, il résulte deux choses :

1° Que s'il n'avait pas déposé ses pièces entre les mains du président du conseil, qui n'avait pas qualité pour les recevoir, il avait communiqué son dossier au président du conseil et au ministre de la guerre ;

2° Que Dreyfus n'a été condamné que sur le bordereau.

M. Scheurer-Kestner a rappelé que, dernier représentant de l'Alsace au Parlement français, loin de vouloir attaquer l'armée, il ne poursuivait que la réparation d'une erreur judiciaire.

M. le ministre de la guerre a cru devoir répéter les affirmations qu'il avait faites à la Chambre, samedi dernier ; il a terminé en disant : « Laissez la justice accomplir son œuvre ! »

C'est ce que demandent tous les hommes qui ont souci de la justice.

Mais i! ressort des déclarations de M. le ministre de la guerre et de M. le président du conseil qu'ils n'ont pas voulu que le gouvernement prit l'initiative de la révision « pour ne pas ébranler l'autorité de la chose jugée ».

C'est alors (rue M- Scheurer-Kestner a pris une autre voie.

M. Mëline a dit :

Le gouvernement a été dans cette affaire d'une correction absolue : il a suivi le seul fil conducteur qu'il eût au milieu des passions déchaînées : la loi ! (Applaudissements). « On la trouve trop lente et on invite le gouvernement à tibstituer, il ne le fera pas. (Très bien !) La justice militaire e^t saisie, laissons-là agir, o

X .us pensons que ce sont ces déclarations que Je Sénat a approuvées en votant l'ordre du jour Morellet-Franck Ghauveau par 231 voix.

M. Siheuror Kustner a pris acte de ce qu'a dit le ministre de la guerre : « Toutes les pièces, y compris le fameux bordereau, seront versées à l'instruction. »

M. Méline avait dit. auparavant, « qu'il s'agit de faits qui doivent rester secn

Je ne pense pas que leSénatait approuvé cette partie de la déclaration : car. s'il y a une affaire Dreyfus aujourd'hui, que le président du < lonseil de guerre proclama le huis delà manière l.i plus absolue. Me Démange ayant essayé de déposer des conclusions, il refusa de les accepter. M" Demange ayanl dit que « l'accusation reposait sur une seule pièce », aussi tôt sa vu-, fut couverte par les commandements militaire-.

Et puis, cette pièce, on l'a connue, Un journal, le Malin. â la veille de l'interpellation Castelin, le 10 novembre 1896, en a public le fac-similé. D'où le tenait-il .'...

Il l'a publié. Le monde s'est-il écroulé ? Si le capitaine Dreyfus n'a été condamné que sur le bordereau, il est 'table que les débats n'aient pas élé publics.

Si c'est le commandant Esterhazy qui a écrit, au contraire le bordereau, pourquoi les débats auraient-ils lieu à huis clos ? Il est nmnn maintenant, et le commandant est connu ai.

- la justice reconnaît qu'il p-t l'auteur du fameux l >< nder< [u'il n'y aurait pas deux coupables :

il v en aura un autre que le condamné Dreyfus.

M. Trarieux, avec l'autorité que lui donnent son talent, son caractère et sa situation d'ancien garde des sceaux, a rappelé « qu"on peut attaquer une décision judiciaire dans les formes exigées par la loi. La justice ne s'en trouve pas atteinte, car l'infaillibilité n'est pas de ce monde. »

Il a ajouté : « Je n'ai pas cru blesser la justice en lui soumettant la revision des procès Gauvin et Pierre Vaux; •l'ai cru, au contraire, qu'on prouvait ainsi qu'il ne faut jamais désespérer d'elle.

« Ce que je dis de la justice civile s'applique aussi à la justice militaire. »

Ce n'est pas au moment même où la cour de cassation est saisie de la revision du procès Pierre Vaux qu'on pourrait soutenir que, par cela même qu'un bomme est condamné, il est forcément coupable. M. Pierre Vaux fut condamné sur les dénonciations du vrai coupable, et on a vu toutes les forces de la justice employées à empêcher la vérité de se faire jour et à maintenir cette condamnation. Pierre Vaux, condamné en 1852, est mort au bagne en 1875. Ce n'est qu'à la fin de 1897 que son innocence sera légalement proclamée. Il y a là 'quelque chose d'effroyable, et quand on pense aux circonstances qui enveloppent la condamnation Dreyfus, aux bruits qui l'entourent, à la fragilité de la base de cette condamnation, à la faillibilité des experts en écriture, aux similitudes d'écriture qui existent entre cette pièce et les autographes d'Esterhazy ; les gens qui trouvent que rien n'est plus monstrueux qu'une erreur judiciaire se sentent pleins de trouble et d'angoisse.

Personne ne demande au gouvernement de ne pas considérer Dreyfus comme régulièrement condamné ; personne ne lui demande de le mettre en liberté ; mais tous les hommes soucieux de la vérité demandent à la justice militaire d'agir sans autre préoccupation que le souci de la vérité et de la justice.

Le rapporteur du premier Conseil de guerre et les autres magistrats militaires doivent retenir quelque chose de la déclaration de M. M'éline.

Ils doivent faire abstraction de l'affaire Dreyfus. Ils ne doivent pas. s'inquiéter s'il y a un condamné ou non. Ils doivent s'imaginer que le commandant Esterhazy est le premier et le seul officier accusé d'avoir écrit le bordereau. Voilà la situation mentale dans laquelle ils doivent se placer.

Mais est-ce possible ? et on se demande : — S'il n'y avait pas une affaire Dreyfus, y aurait-il une affaire Esterhàzy ? Gomment se fait-il qu'on ne s'en lût jamais douté au ministère de la guerre !

Les publications des autographes du commandanl Walsin-Esterhazy, Leur comparaison avec le bordereau : les explications à la tribune du ministre de la guerre, les conversations qu'on rapportait comme ayant été tenues par lui dans les couloirs de la Chambre et du sénat; le parti pris évident du général de Pellieux en faveur du commandant Walsin-Esterhazy : les incertitudes du gouvernement <jui ne se décida à faire venir de Tunisie le lieutenant-colonel Picquartque sur un article comminatoire de M. Clemenceau, paru dans ['Aurore : l'empressement du général de Pellieux;) taire perquisitionner chez le lieutenant-colonel Picquart pendant que celui-ci était en route pour venir à Paris et la répugnance du même général à faire saisir les lettres du commandant Esterhazy chez Mme de Boulancy ; la protection ouverte qui entourait le commandant Esterhazy ; l'attitude des journaux qui recevaient certainement des confidences d'officiers de l'état-maj or, comme l'Eclair, l'Echo de Paris, lé Journal, toutes les manœuvres, avouées jusqu'à l'impudence, me [trouvaient de plus en plus que tout était mis en œuvre pour ne pas reconnaître l'erreur judiciaire commise par les juges de 1894. Je n'accuse pas leur bonne foi: mais j'accuse leur naïveté et leur mépris de la loi. Les révélations du

commanuant Fornizetti montraienl en mê temps la

passion haineuse, poussée jusqu'à la folie, que le commandant du Paly de < llam avait apportée dans La poursuite du capitaine I >rej fus.

Tous ces faits augmentaient chaque jour ma conviction que Dreyfus était une victime. Cependant, je considérais qu'il pouvait \ avoir encore une chance d'erreur de ma part, car je ne connaissais pas l'acte d'accusation.

Quandjepus me le procurer,à la findedécembre 1897» je l'examinai avec angoisse . Au furet à mesure que

j'avançais dans ma lecture, j'étais de plus en plus stupéfait. Je m'attendais toujours à trouver quelque révélation, quelque fail précis. .le ne trouvai rien que dos accumulations d'affirmations d'un monstrueux grotesque. Quand j'eus lu la dernière phrase, ma conviction absolue était faite :

s; Dreyfus a été condamné sur le bordereau, il a été condamné sans preuves.

S'il a été condamné sur d'autres piè.ce§? sa condamnation est illégale, et alors la re vision s'impose.

Etant arrive à cette effrayante conclusion, qui ouvre les horizons les plus sombres sur l'état montai ot moral d'une partie du commandement de notre armée, je crus qu'il était nécessaire do déchirer le voile en publiant l'acte d'accusation.

11 faut que ce texte reste dans un volume. C'est pourquoi je le publie aujourd'hui, ainsi que l'acte d'accusation du commandant Ravary contre le commandant Walsin-Esterhazy. * )n pourra comparer les doux.

Ceux qui se figurent que l'acquittement triompha] du commandant Esterhazy a fini l'affaire Dreyfus se trompent grossièrement.

Le rapport Ravary a apporté un document capital : c'est la preuve juridique de la pièce secrète qui aurait motivé la condamnation de Dreyfus.

Le gouvernement a un devoir : prendre l'initiative ■le la re\ ision.

S'il ne le fait pas, l'agitation continuera, car, lorsque les pouvoirs publics qui sont chargés d'appliquer et de faire respecter la loi ne font pas leur devoir, il faut bien que ce suit dos individus qui se substituent à eux.

Alors les rôles sont intervertis, et comme les individus se heurtent aux résislancesde ceux qui auraient dû rendre leurs efforts inutiles, ils en appellent au seul instrument dont ils puissent disposer : à l'opinion !

Voilà le motif de l'agitation qui a fail passer ces

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jours-ci, sur les boulevards de Paris, le s< nffle des mauvais jours.

Le gouveruemeiri se ferait de singulières illusions s'il croyait que les explications du présidenl du conseil et les déclamations du ministre de la guerre, le 13 janvier, peuvenl avoir pour résultai de la calmer.

Quoi ! à tout ce qu'il \ avail à dire, le gouvernement n'a trouvé que des menaces de poursuites contre un homme dont on peui apprécier l'œuvre comme on voudra, mais qui esî une des plus grandes notoriétés littéraires de la France! G'esl un commencement, car ce n'esl pas seulement Zola qui doit être poursuivi, mais tes journaux qui ont reproduil sa lettre.

Nous doutons que les généraux Mercier, de Boisdeffre, Gonse, de Pellieux, les lieutenants-colonels du Paty de Clam et Henry, les commandants d'Ormescheville et Ravary soient très satisfaits d'être envoyés en cour d'assises en compagnie des experts en écriture.

L'arrestation du lieutenant-colonel Picquart, au lendemain du procès, alors que le commandant Èsterhazy avait été laissé en liberté jusqu'au moment de sa comparution devant le Conseil de guerrej semble une me- Il

pour les témoins militaires qui ne déposeraient pas conformément aux ordres doni

< m dénonce la presse. < >u représente les journaux qui entendent que la loi soit respectée par les généraux comme menaçant de désorganiser l'armée. Hélas, n'étaient point les journaux qui avaient désorganisé l'armée en 1870. Ce ne su ni pas eux qui sont coupables de naines de généraux entre eux, comme celle qui a changé en déroute la bataille de Forbach, qui pouvait être une victoire; ce ne sont pas eux qui ont conduit l'armée à Sedan et préparé la trahison de Bazaine.

Mais érauxet ces officiers, Burqui on réclame

le silence, sont d'inqualifiables bavards.

Quand le Matin publiait, le l<> novembre 1896, le mile du bordereau avec ce titré: ta vérité faut en finir! est-ce que le bordereau n'était pas sort*du dossier"? Quand YEclair publiait, au mois de novembre 1896, des renseignements sur ce qui s'étail

passé dans le huis clos du Conseil de guerre, celui qui l'avait renseigné y avait assisté. Quand M. Pauffin de Saint-Morel allait voir M. Rochefort et lui racontait toutes les histoires que nous avons vues reproduites dans ['Intransigeant, est-ce que le chef de l'état-major gardait le silence? YSEclio de Paris et le Journal, dont Le rédacteur militaire, M. Barthélémy, vient d'être décoré par le ministre de la guerre, inventent-ils donc tout ce qu'ils disent?

Est-ce que tous ces faits ne nous dévoilent pas une effroyable anarchie morale dans le cercle où se meuvent les personnages de cet épouvantable drame ?

Ils rappellent vraiment les généraux espagnols et les généraux des républiques de l'Amérique du Sud.

Le général Billot a parlé de l'étranger : croit-il donc que ces manœuvres n'y sont pas connues et qu'elles aient mis en bonne posture l'armée française ?

Je vois dans les journaux étranger cette phrase répétée : « la justice à la française ». Cette phrase est en train de remplacer en Europe « la justice à la turque ». On pourra poursuivre des journaux français, menacer les citoyens qui continueront de déclarer que la condamnation de Dreyfus n'a été obtenue que par une violation de la loi. qu'il faut une revision. Le gouvernement croit-il donc qu'au delà des frontières on s'expliquera avec moins de liberté sur notre compte ?

Le gouvernement n'a qu'une manière de faire cesser l'agitation actuelle : il faut que le garde des sceaux fasse son devoir.

Le commandant Ravary, en invoquant la pièce secrète dans son rapport, a constaté par cela même que le jugement de 1894 est nul : il faut procéder à une revision.

Il serait vraiment curieux qu'aux prochaines élections, la principale question se posât ainsi :

— Les législateurs ont-ils pour devoir de reconnaître aux militaires qu'ils ont le droit de violer la loi ?

H janvier 1898.

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