LA FORCE
Dans sa furieuse passion de ramener tous ses sujets au catholicisme, le roi n'entendait pas pourtant que l'on traitât la haute noblesse sur le même pied que la bourgeoisie. La Reynie fut rappelé à l'ordre, pour ne s'être pas assez souvenu que les ducs et pairs étaient pétris d'un autre limon que le reste des mortels.
Les préjugés de caste allaient-ils donc avoir pour effet de mettre l'aristocratie protestante à l'abri de la persécution? — Nullement, la haine de l'hérésie l'emportait sur toute autre considération, et ce que le despote ne permettait pas à la police, il se le permettait largement à lui-même. « Le duc de La Force, raconte Élie Benoit (V, 886), ne fut pas plus épargné que les autres, et on ne lui laissa pas le droit de disposer de ses enfants».
> I.a plupart des pièces d'où nous ex- tr.iyons ce récit, ont été publiées dans les
volumes II, 111 et Vil du BuUet.
Prisons et Couvents. 827
Jacques-Nompar de Caumont, duc de La Force, pair de France et arrière-petit-fils du maréchal qui, dans son enfance, avait miraculeusement échappé à la Saint-Barthélémy, appartenait à l'une des maisons les plus considérables du royaume. Il était né en i635 et avait épousé Marie de Saint-Simon, fille du marquis de Courtomer, et femme divorcée de René de Cordouan, marquis de Langey, dont il eut trois filles : Jeanne, mariée en 1682 à Claude- Antoine de Saint-Simon, son cousin; Louise, fîlle d'honneur de la Dauphine dès 1686 ', et Marguerite. Sa seconde femme, Susanne de Béringhen, fille de Jean, secrétaire du roi, ancien de Charenton, et sœur de M"" Le Coq, femme du conseiller au Parlement, lui donna sept enfants, trois fîls et quatre filles, dont l'aîné naquit en 1675. Magne, la quatrième fille, mourut en bas âge.
On lit dans les Mémoires de Sottrches II, igS, à la date du 23 juin i685 :
M. le duc de La Force, qui était presque le seul grand seigneur huguenot qui fût alors en France, fut malade à l'extrémité à Paris, ce qui obligea le roi d'y envoyer M. le maréchal de Duras, son capitaine des gardes en quartier, pour voir si, sous prétexte d'amitié et de parenté, il ne pourrait point l'engager à songer à sa conversion. Il mena avec lui Bastiment, lieutenant des gardes du corps, peut-être pour enlever les enfants de M. de La Force, s'il l'eût trouvé mort, et les mettre entre les mains de quelque catholique pour les élever dans la bonne religion. Mais l'un et l'autre revinrent à Versailles sans avoir rien fait ^.
Tandis qu'on avait envoyé la bourgeoisie parisienne se faire dragonner dans ses maisons de campagne, au moment où les dragons évangélisaient la Normandie à leur manière, le duc de La Force, retiré dans son château de La Boulaye, près d'Evreux, était épargné, un peu, semble- t-il, malgré La Reynie, auquel Seignelay disait dans un billet du 11 janvier 1686: « A l'égard de M. le duc de La Force, Sa Majesté estime nécessaire d'attendre son retour de la campagne, où il est à présent». Dès qu'il fut rentré à Paris, le roi «daigna lui parler pour sa conversion », rapporte Dangeau, d'accord sur ce point avec le quatrième livre des Mémoires de l'abbé de Choisy : « Le roi ne se contentait pas d'envoyer des prédicateurs
' «M"° de La Force, fille de M. le duc porte que le duc de La Force est fort
de La Force, entra fille d'honneur de malade chez M. de Béringhen, et on lit
M"» la Dauphine, quoique le nombre de dans une autre du 17 juillet, que cette
six fut rempli; mais la considération de maladie et celle de la duchesse faisaient
sa qualité et de sa conversion obligea le craindre aux Béringhen, qu'après la mort
roi à augmenter le nombre en sa faveur» des deux époux le roi ne fit élever leurs
{^Mém. de Soiirclies, II, 143). enfants dans la religion catholique (Fr.
' Une note de police du 23 juin i683 7o52, f»' 358 et 363).
328 Révocation de l'Edit de Naufcs a Paris.
dans toutes les provinces, il prêchait en quelque façon lui-même et, par un zèle dig'ne du roi très chrétien, il fit venir dans son cabinet le duc de La Force, huguenot des plus opiniâtres, et le pressa avec tendresse d'ouvrir les yeux à la vérité : ce qui fut pourtant inutile». — Tout ce que le roi put obtenir, fut une promesse contrainte de voir l'archevêque de Paris. Les mœurs relâchées de M. de Harlay *, qui était la fable de la cour et de la ville, le rendaient peu propre à la mission de convertisseur. Ses entrevues avec M. de La Force demeurèrent infructueuses; il en informa Seignelay, qui lui répondit le 3o janvier :
Comme il parait clairement par votre lettre qu'il n'y a de parti à prendre à l'égard de M. le duc de La Force, que celui de lui permettre d'aller en Angleterre, à quoi Sa Majesté ne veut pas consentir, ou celui de la crainte, Sa Majesté s'est déterminée à lui envoyer demain au matin un officier de ses gardes.
L'officier était porteur de la lettre suivante :
Du 3o janvier t686.
Mon cousin, j'apprends avec déplaisir que, nonobstant les raisons pressantes qui ont dû vous déterminer à vous réunir à la religion catholique, et les marques d'amitié et de considération que je vous ai données, vous vous laissez aller aux mauvais conseils de ceux qui veulent vous retenir dans les erreurs d'une religion que je ne veux plus tolérer dans mon royaume. C'est ce qui m'a porté à vous écrire cette lettre, pour vous dire que je veux que vous vous retiriez dans votre maison de La Boulaye aussitôt que vous l'aurez reçue, et que vous remettiez vos enfants entre les mains du sieur de La Reynie, que j'ai commis à cet effet, me reservant de pourvoir à leur instruction. Et la présente n'étant à autre fin, je prie Dieu, etc.
Louis.
En conséquence, La Reynie en personne alla prendre les garçons et les mena au collège des Jésuites, tandis que M"^ de La Reynie menait les filles au couvent désigné par l'archevêque. L'aîné étant «de complexion extrêmement faible», le P. La Chaise fut luimême recommander aux bons Pères de prendre un soin tout particulier de sa santé. Quant au garçon et à la fille âgés de moins de sept ans, le roi ordonna, le lendemain, de les confier à la duchesse de Saint-Simon, qui voulut bien s'en charger. De son côté, le coad-
' C'est lui que La Bruyère avait en faut; ils sont même si mallieurcux que
vue lorsqu'il dcrivit: «Il coûte moins à ce vice est souvent celui qui convenait
certains hommes de s'enrichir de mille le moins à leur état, et qui pouvait leur
vertus que de se corriger d'un seul de- donner dans le monde plus de ridicule».
Prisons et Couvents. 829
juteur de Rouen s'empressa de se rendre à La Boulaye, et de faire connaître à Versailles l'espérance qu'il emportait de sa conversation avec M. de La Force. Seignelay, ne se fiant qu'à-demi à l'impression du coadjuteur, écrivit à l'exilé le 28 février :
S'il est vrai que vous soyez dans la disposition de donner à Sa Majesté entière satisfaction, en vous réunissant de bonne foi à la religion catholique, conformément à la profession de foi dressée par Ms'' l'archevêque de Paris, vous pouvez sans difficulté partir quand il vous plaira de chez vous pour vous rendre auprès de Sa Majesté, qui est disposée à vous donner des marques de son amitié particulière.
Il était difficile et périlleux de résister à ces flatteuses promesses: une fois la lutte engagée, le roi ne pouvait reculer et son pouvoir n'avait point de limites. M. de La Force, qui était, selon Saint-Simon, «un très bon et honnête homme et rien de plus», résista cependant. Venant d'un homme qui ne se distinguait point par l'énergie de la volonté, cette résistance parut surprenante. Les convertisseurs l'attribuèrent à la duchesse, dont le caractère était plus fortement trempé et l'âme invincible même à la puissance royale. On résolut de séparer les époux. Seignelay écrivit au mari le i5 avril: «Sa Majesté veut que vous vous rendiez incessamment ici, pour apprendre ses intentions sur tout ce qui vous regarde ».
Le duc accourut. Dès le 18, il était enfermé dans le couvent de Saint-Magloire, au faubourg Saint-Jacques, avec deux de ses domestiques, et le P. La Chaise recevait l'ordre de l'y visiter. Livré aux sophismes insinuants des P. de l'Oratoire, obsédé surtout par le père Charles Bordes et privé de l'appui tutélaire de la duchesse, il faiblit et se laissa conduire à Notre-Dame'. Un attaché de l'ambassade de Hollande en transmit la nouvelle à la Gazette de Harlem^: «Paris, le 21 mai 1686. Le duc de La Force a déclaré, à ce que l'on dit, dimanche dernier, dans l'église de Notre-Dame, à l'archevêque de Paris, qu'il était catholique ». Le Mercure galant inséra, entre la liste des Bénéfices donnés par le roi et celle des Devineurs des Enigmes du mois passé, l'avis suivant : « Enfin M. le duc de La Force, après avoir eu plusieurs conférences avec M. l'archevêque de Paris, a été entièrement convaincu des erreurs de la religion protestante. Plus cette conquête a coûté de soins, plus elle est glorieuse à l'Eglise et à ce prélat; et plus M. le duc de
' Contrairement à ce qu'a cru Haag 2 Bitllct., z' sér., XV, 403.
Fr. pr., 2= édit., III, 893).
33o Révocation de l' Edit de Nantes a Paris.
La Force a cherché à s'éclaircir pleinement sur tous ses doutes, plus on a sujet de croire qu'il a été pénétré des lumières de la foi'».
Ce fut sans doute à ce moment que la duchesse eut l'intention de passer à l'étranger, et que le comte D'Avaux, notre ambassadeur à La Haye, écrivit: M. Claude cherche un guide pour faire sortir de France M. de La Force, qui veut se sauver (Aff. étr. 1686).
La suite fit voir qu'on s'était trop hâté de triompher; mais pendant quelques mois M. de La Force passa pour nouveau catholique : c'est en cette qualité que, le 12 septembre, on lui permit de voir M"" Le Coq (Marie de Béringhen) sa belle-sœur à la Visitation Sainte-Marie à Saint-Denis, et que, le 22, il fut invité à écrire à son beau-frère Théodore de Béringhen, détenu à la Bastille. Bientôt cependant la réalité de sa conversion parut douteuse : le 28 mars 1687, il reçut l'ordre de se défaire d'un valet suisse et d'une femme de chambre qui faisaient profession de la R. P. R. Le 6 avril, Seignelay lui mandait encore de congédier la demoiselle de Boisdubert (Boishubert?), parente d'un ministre, laquelle était près delà duchesse. Enfin la tempête, qu'il avait cru éloigner par une abjuration équivoque, éclata.
Le 29 juin 1689, le sieur de Brissac, major des gardes du corps, fut désigné pour aller arrêter le duc de La Force et le conduire à la Bastille^ et le sieur de Castain, exempt des gardes du corps, pour arrêter la duchesse et la conduire au château d'Angers avec ses suivantes. Sur ces entrefaites, on eut avis que M. de La Force allait venir à Paris, et les résolutions furent modifiées. Le i3 juillet, tandis qu'on arrêtait la duchesse à La Boulaye, le duc était arrêté à Paris ^. On les soupçonnait d'avoir chez eux quelque ministre ou proposant, et « pour découvrir toutes leurs intrigues et cabales », on mit le scellé sur leurs papiers et, dans leur hôtel de la rue de Seine ', une garnison, qui n'en sortit qu'après le 29 août. Le
' Au mois de juin, le marquis de du Rourc. On a aussi mené à la Bastille
Sourches enregistrait aussi dans ses Mé- M. de Vivans, son cousin-germain qui
moires la conversion de M. le duc de La logeait avec lui ».
force. 3 |,e duc Viabitait l'appartement entre
2 Dangeau écrivait le 14 juillet 1G89: cour et jardin, et M. de Vivans, l'ap-
ic I.e major des gardes est revenu ce matin parlement donnant sur la rue. Celui-ci
de Paris, où il était allé arrêter le duc avait chez lui une valise contenant du
de La Force et le conduire à la Bastille. linge qui appartenait à Cluscl du Con-
M. de La Rcynie a fait mettre le scellé dut (Fr. 81 ir). f° SOchez lui. On l'arrêta chez la marquise
Prisons et Couvents. 33i
prétendu proposant n'était autre que M. de Vivans, comte de Panjas, cousin-germain de M. de La Force, chez lequel il demeurait. M. de Vivans, qui avait, en effet, pris la parole dans des assemblées, fut arrêté et conduit à la Bastille en même temps que son cousin. Le Mercure historique du mois d'août contenait la nouvelle suivante :
Le comte de Lauzun, qui est le parent du duc', a eu ordre de l'aller voir [à la Bastille], et de tâcher adroitement de savoir de lui s'il ne se sentait coupable de rien qui fût cause de son malheur. M. le duc lui témoigna qu'il n'était coupable que de trop aimer sa religion, et qu'il ne demandait aucune grâce si on le pouvait convaincre de quelque autre crime. Mesdames ses filles sont allées se jeter aux pieds de Sa Majesté pour solliciter en sa faveur. Le roi leur a répondu qu'elles ne devaient rien craindre pour leur famille..., et que, s'il avait fait arrêter le duc leur père, ce n'était que pour l'empêcher de faire quelque sottise.
En fait de cabales et d'intrigues, on ne découvrit qu'un testament dans lequel M. de La Force s'exprimait ainsi ^ :
Notre intention est et a toujours été de vivre et de mourir dans la religion réformée que nous croyons être la vraie religion de Jésus-Christ, que ses apôtres ont annoncée et que nous trouvons la seule qui est conforme à la parole de Dieu. Seigneur Jésus, qui nous donnes ces sentiments, augmente notre foi, fais-nous miséricorde et nous pardonne si, dans un acte de fragilité, nous avons signé par obéissance, contre les sentiments de notre conscience, que nous changions de religion, quoique jamais nous n'en aj'ons eu la pensée. Nous savons et reconnaissons qu'en cela nous avons fait un très grand péché; c'est pourquoi nous te supplions, ô Grand Dieu, de nous pardonner et de nous faire grâce et miséricorde, et d'avoir égard à notre repentance. Nous voudrions avoir coupé cette main, selon ton commandement, et qu'elle n'eût point
' C'est-à-dire son oncle, puisqu'il avait d'abjurer; car Seignelay lui écrivait le
épousé (i63o) Charlotte de Caumont, sa 12 mai 1686:
tante. Le comte de Lauzun était catho- ,, ,
,. . , ^ . ^,, Madame, j ai rendu compte au roi de ce
lique, mais non la comtesse ni sa fil e, , - ., „ " ^ ,
««m, j E> 1 / j . , 'î"<= ■^'°"5 m'avez fait Thonneur de m'écrire,
M- de Belsunce (sans doute Anne de et Sa Majesté a bien voulu faire expédier
Caumont de Lauzun, mariée en 1668 à rarret que vous demandez, je vous l'envoierai
Armand de Belsunce). Arrivées à Paris incessamment. A regard de MM. vos enfants
dans les premiers mois de 1686 avec ies Sa Majesté fera considération sur leurs ser-
cinq enfants de M"" de Belsunce, et n'ayant 'vices, et vous ne devez pas douter que votre
« pas encore pris la résolution convenable réunion à l'Église n'eng.age fortement Sa
à leur salut et à la satisfaction de Sa "^J"te à leur donner des marques de sa
protection (O» 30).
peine, le 23 mars, la permission d'y se- '' Mercure hist. et polit., mai 1699,
journer une quinzaine (0« So). La com- p. 677.
Majesté 1), ces dames n'obtinrent qu'avec peine, le 23 mars, la permission d'y séjourner une quinzaine (O' So). La comtesse ne tarda sans doute point à feindre
332 Revocation de l'Edit de Nantes a Paris.
signé ce que dans la vérité notre cœur n'a jamais embrassé ni cru. Nous t'avons déclaré plusieurs fois notre faute et notre douleur; et cette déclaration est suivie d'une véritable et sincère repentance; nous ne doutons point de ton pardon et de ta grâce salutaire, que nous te demandons de toutes nos forces et avec toute l'ardeur qui nous est possible, etc.
Sans nul doute, cette rétractation solennelle avait été inspirée par les exhortations de quelque pasteur du Désert traversant le nord de la France. On devine si une pièce semblable était propre à apaiser l'irritation du roi. Le 19 juillet, il ordonna de congédier les deux laquais que le prisonnier avait menés avec lui à la Bastille, et de ne lui laisser qu'un valet de chambre ; trois domestiques, arrêtés à La Boulaye, furent envoyés au château de Pont-de-l'Arche, et trois femmes de chambre (Bordier, Huvé et Jeanne Bernard) qu'il fallut expulser du royaume le 18 janvier 1691, furent mises aux Nouvelles-Catholiques de Paris. Cependant on continua de traiter M. de La Force autrement qu'un homme du commun; dès le 28 juillet 1689, il était autorisé à avoir deux valets anciens catholiques. Le 3 octobre, on lui permit de voir son intendant, son avocat et son médecin Du Chesne, à peine sorti lui-même de la Bastille, oii il avait passé plus de huit mois (27 novembre 1688 — i3 septembre 1689") pour la R. Au mois de février 1690, comme M. de La Force prétendait que son hôtel lui était à charge, on s'empressa de lever les scellés qui y étaient apposés, afin qu'il pût disposer de cette maison ; le 12 avril, on lui accorda la permission de se promener pour sa santé dans le jardin de la forteresse ; le 20 mai, celle de recevoir son homme d'affaires et l'avocat Chardon, représentant de M°"= de Mekelbourg, qui avait une affaire contre lui au sujet de la terre de La Boulaye; enfin, le 12 novembre, on lui permit de voir le chirurgien Bessiére, dont ses infirmités exigeaient les soins.
Quant à la duchesse, elle obtint, le 14 septembre, l'autorisation de se promener sur le rempart du château d'Angers, d'oii, selon L Inquisition française III, 207, elle fut un jour précipitée dans le fossé sans se faire aucun mal: «Le vent ayant enlevé cette illustre dame de dessus la plate forme où elle prenait l'air, .. . elle fut miraculeusement préservée d'une mort qui paraissait imminente et comme portée par les anges de Dieu». Malgré la surveillance dont elle était l'objet, elle trouva moyen de correspondre avec un ami resté en liberté. On surprit une lettre qu'elle avait confiée à un soldat de la garnison, et une autre, adressée à un sergent pour lui être remise. L'auteur présumé de celle-ci, M"'^ de l'Isle, logée à
Prisons et Couvents. 333
l'hôtel de La Torce, fut envoyée au château de Ham '. Toutefois au mois de janvier lôgo, la duchesse fut autorisée à répondre à une lettre que le comte de Lauzun lui avait adressée avec permission du roi. En juin, sa santé était tellement altérée qu'elle demanda un notaire et un magistrat pour rédiger ses volontés dernières; on lui refusa l'un et l'autre, et le gouverneur du château eut l'ordre de la faire examiner par un médecin dont il fût sûr. Elle guérit et essaya, au mois de mars, de se faire donner les ouvrages de Claude et de Jurieu, que Pontchartrain lui refusa, en prescrivant de ne mettre à sa disposition que les livres désignés par l'évêque d'Angers.
Vingt mois de captivité à la Bastille avaient notablement diminué en M. de La Force un zèle qui allait s'affaiblissant chaque jour, et les convertisseurs faisaient peu à peu leur œuvre de termites. En mars 1691, on lui dépêcha l'archevêque de Sens pour donner l'assaut à sa conscience, puis M'"'= de Courtomer, sa fille, nouvelle catholique zélée. Il parut sensible à leurs incitations; aussi, le 28 avril, quitta-t-il la Bastille pour retourner à Saint-Magloire, où il avait faibli une première fois. On lit dans le Mercure historique du mois de mai : « Enfin M. le duc de La Force est sorti de la Bastille, et a été conduit aux P. de l'Oratoire. Ce changement de condition a fait croire à quelques personnes qu'il avait changé de religion pour une seconde fois, ou que du moins il avait promis de se faire instruire». Pontchartrain lui écrivait, le i3 du même mois :
Le roi a bien voulu, sur les témoignages qui lui ont été rendus de la bonne disposition en laquelle vous êtes à présent, vous permettre de vous retirer avec M™"^ de Courtomer. Ainsi vous pourrez, quand il vous plaira, sortir de Saint-Magloire et venir saluer Sa Majesté qui le trouvera bon. Je vois avec plaisir que vous êtes sur le point de rentrer dans les bonnes grâces de Sa Majesté, et je vous assure que personne ne prend plus de part que moi à tout ce qui vous regarde.
Le même jour, le receveur des consignations recevait l'ordre de payer à M. de La Force la somme de 1281 livres, qu'il lui avait
' Un catholique nommé Crosnier ou (i5 septembre 1689). Ce misérable, voyant
Crounier, peut-être avocat, enfermé dans expulser de France les huguenots qui
les prisons de Paris pour avortements et n'avaient pas abjuré, essaya de se faire
autres crimes, et transféré le 24 avril passer pour tel. En 1690, après avoir
1ÔS7 au château d'Angers, où il devait communié catholiquement trois ou quatre
être détenu toute sa vie, fut impliqué fois, il se déclarait de nouveau protestant,
dans celte affaire, et l'intendant Mire- dans le vain espoir de recouvrer la liberté
niénil reçut l'ordre d'aller l'interroger ^O ' 3i et 34}.
334 Révocation de FEdit de Nantes à Paris.
refusée jusqu'alors, à cause des défenses concernant les nouveaux catholiques. Le i3 juin, Seignelay écrivait à La Reynie:
Je vous envoie l'ordre que vous m'avez dit être nécessaire pour faire remettre à M. le duc de La Force les papiers et autres clioses qui furent saisis lorsqu'il fut arrêté. Sa Majesté veut qu'en votre présence il brûle ce mauvais testament qu'il avait fait, afin que pareille faute demeure dans l'oubli.
Le 3 décembre, M. D'Autichamp, lieutenant du roi au château d'Angers, des mauvais traitements duquel les prisonniers se plaignaient souvent à Pontchartrain, fut autorisé a recevoir des lettres de M. de La Force, et à lui faire tenir, mais rarement, des nouvelles de la santé de sa femme, sans rien ajouter de plus.
Non seulement celle-ci n'entrevoyait pas le jour où elle pourrait sortir de la forteresse ; mais M. D'Autichamp reçut, le lo février 1698, l'ordre de la tenir plus étroitement qu'il n'avait encore fait, ainsi que les servantes anciennes catholiques qu'il lui avait données. Le second «acte de fragihté» de son mari attrista la duchesse plus qu'il ne la surprit; ce fut un nouveau sujet de prières et de larmes, ajouté à l'angoisse que lui causaient ses enfants élevés par les persécuteurs dans la religion idolâtrique, où, selon les idées du temps, ils ne pouvaient faire leur salut. Ces chers objets de sa tendresse seraient-ils donc perdus éternellement parce que la violence les lui avait ravis ? — On aime à penser que ce cœur déchiré, mais demeuré ferme, sut trouver dans l'abîme de la douleur au moins l'espérance que Dieu regarde au cœur plus qu'au drapeau ecclésiastique, et à la sincérité des âmes plus qu'à la vérité des conceptions religieuses. Autrement de quel œil cette héroïne de la foi protestante, eût-elle pu voir deux de ses filles prendre le voile l'une après l'autre, et la troisième sur le point d'embrasser aussi la vie monastique ?
En 1694, le roi permit aux deux époux de correspondre de temps à autre par lettres ouvertes, dont M. D'Autichamp communiquait le contenu à Pontchartrain. Ce n'était qu'un bien léger adoucissement apporté aux maux de la duchesse, qui réclamait vainement la liberté. Pontchartrain lui écrivait le 10 mars :
J'ai donné au roi la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser pour lui, et je lui ai rendu compte de ce que portait celle que vous m'avez écrite. Sa Majesté m'a ordonné de vous faire savoir qu'elle est sensible aux maux que vous soufi'rcz et qu'elle voudrait bien les diminuer; mais que, comme par votre lettre il ne parait pas que vous ayez changé de sentiment, elle ne peut vous donner la liberté sans contrevenir aux règles qu'elle s'est prescrites.
Prisons et Cojtveiits. 335
La santé de la prisonnière, fortement ébranlée par cinq années d'une dure captivité, nécessitait un séjour aux eaux de Vichy et à Bourbon, que le roi ne pouvait refuser à une duchesse, même hérétique et opiniâtre. Il lui écrivit donc le 16 août 1694 :
Ma cousine, encore que les mêmes raisons qui m'ont obligé de vous envoyer dans mon château, d'Angers, ne me permettent pas de vous en laisser sortir, j'ai bien voulu consentir que vous lassiez un voyage à Vichy et à Bourbon, sur la nécessité qu'on m'a assuré que vous en aviez pour votre santé, ainsi je vous écris cette lettre pour vous dire que je veux que vous vous y transportiez quand bon vous semblera, à la charge qu'incontinent après l'usage des eaux, vous retourniez audit château d'Angers, à quoi m'assurant que vous satisferez ponctuellement, je prie Dieu, etc.
Louis.
En accordant cette faveur restreinte à la malheureuse et vaillante femme, le despotisme royal n'entendait pas cependant la soustraire à la surveillance de la police. Elle fut pourvue d'un véritable garde-du-corps qui ne devait point la perdre de vue, mais observer tous ses mouvements, noter les personnes avec lesquelles elle s'entretiendrait, s'assurer qu'elle n'aurait point de conférences avec des «gens suspects», et ne ferait aucun exercice de la R. ou autre chose semblable. Le sieur Huot, chargé de cette mission, était porteur d'une lettre de cachet pour arrêter la duchesse dans le cas où elle aurait tenté de s'absenter. Comment ne pas abuser d'un tel pouvoir? 11 parait qu'Huot, qui n'avait point la poUtesse du monarque, se laissa entraîner à des excès de zèle, que Pontchartrain dut réprimer par une lettre du 3 octobre :
J'ai dit à M. le duc de La Force que la volonté du roi est que M"" la duchesse de La Force ait toute la liberté de recevoir des visites, et d'en faire pendant qu'elle sera aux eaux; ne la contraignez en aucune manière, et en vous conduisant, comme je vous l'ai dit, avec toute sorte de respect et d'égards, faites qu'elle ait lieu d'être contente de vous.
L'état physique de la duchesse ne s'étant point amélioré, le roi lui permit, le 17 octobre, de passer trois mois à Orléans sans en sortir, toujours accompagnée d'Huot, et à condition de se rendre de Bourbon à Orléans «parle droit chemin, sans aller ailleurs». En lui transmettant cette autorisation, Pontchartrain ajoutait :
Je souhaite. Madame, que vous y rétablissiez votre santé, et que Dieu vous y inspire les sentiments qui conviennent au salut et au repos de votre famille.
336 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
Le 3 août 1695, à demi-vaincu par cette constance inébranlable, le monarque sembla enfin s'adoucir et permit à M'"'^ de La Force de se retirer à La Boulaye, près de son mari, mais toujours sous la surveillance de l'espion qui ne l'avait point quittée depuis un an. Au mois de mai de l'année suivante, il lui fut permis de s'absenter un ou deux jours de La Boulaye, pour aller consulter le médecin de Chaudray. Huot ne la quitta que par ordre du 29 juillet, c'est-à-dire au bout de trois ans.
Petit à petit et les préjugés aristocratiques aidant, le roi en était venu à tolérer dans son royaume une protestante non convertie, mais une seule. Quelques mois après, le duc de La Force tomba malade, et comme les soins de la duchesse lui devenaient plus nécessaires que jamais, le roi exila celle-ci par la lettre suivante :
Versailles, le 8 décembre 1697.
Ma cousine, je ne doute pas que mon cousin le duc de La Force n'ait connu en touies occasions, et particulièrement en celle de sa conversion en la religion catholique, l'amitié que j'ai toujours eue pour lui; je crois ne pouvoir lui en donner des marques plus sensibles qu'en éloignant de lui les personnes qui, dans l'extrémité de sa vie, pourraient lui inspirer des sentiments contraires aux bonnes dispositions dans lesquelles il a paru depuis sa réunion. Ainsi je suis obligé de vous dire, que mon intention est que vous vous retiriez de La Boulaye aussitôt que cette lettre vous sera rendue, et que vous vous absteniez d'y retourner jusqu'à nouvel ordre, à quoi m'assurant que vous satisferez ponctuellement, je prie Dieu qu'il vous ait, etc.
Louis.
Peu importait au roi que le duc mourût, mais il voulait qu'il mourût catholique ; il voulait conserver une conquête qui lui était, pour ainsi dire, personnelle. 11 restait à savoir quelle conduite tiendrait la duchesse, retirée dans sa terre de La Force (Dordogne). N'allaitelle point y réveiller le zèle en faveur de la religion proscrite ? — Une lettre de cachet, sollicitée par le confesseur, qui songeait à tout, y pourvut. En l'adressant au P. La Chaise, le 8 décembre, Pontchartrain y joignait les lignes suivantes :
Je vous envoie l'ordre du roi que vous avez demandé pour M""' la duchesse de La Force, afin que M. l'évêque de Bazas en puisse faire l'usage qu'il se propose, s'il s'y trouve obligé.
Le sort de la duchesse était donc entre les mains du surveillant mitre qui remplaçait Huot.
Revenu à la santé, Jacques-Nompar de Caumont fit cession
Prisons et Couvents. 387
de son duché-pairie de La Force à son fils aîné, Henri-Jacques Nompar, âgé de vingt-trois ans. Par un brevet du i5 juin 1698, qui constituait une rare faveur, le roi conserva au père et à la mère les mêmes honneurs, entrées à Versailles, etc., dont ils jouissaient auparavant. Peu touchée de la gloire mondaine, la duchesse s'efforçait de détourner son mari, ses fîls et tout son entourage, d'un culte qu'ils ne professaient que par crainte. Bientôt (21 octobre) des plaintes parvinrent au roi sur le compte de cinq domestiques nouveaux catholiques qui faisaient «mal leur devoir». Le r6 novembre, Pontchartrain écrivait à M. de La Bourdonnaye, intendant de la province :
Le roi qui a très juste sujet d'être mécontent de la conduite de M. le duc et de M"" la ducliesse de La Force et de quelques-uns de leurs enfants, m'a ordonné de vous écrire de vous transporter à La Boulaye, pour leur faire entendre ses intentions et faire exécuter ses ordres à leur égard.
Pour cet effet, vous devez être informé que Sa Majesté, qui a toujours honoré M. le duc de La Force d'une amitié et d'une estime particulière, fut très sensible à la sincérité de la conversion qu'il fit il y a quelques années, que par cette raison elle a pris soin de l'éducation de ses enfants, leur a donné des pensions et a doté ses lîlles qui ont voulu être religieuses. Sa Majesté a poussé la complaissance jusqu'à laisser M'°' de La Force en pleine liberté à La Boulaye, ce qu'elle n'a encore fait pour personne de ceux qui sont dans l'état d'opiniâtreté et d'endurcissement en la R. P. R. où elle se trouve, et cela par les assurances et paroles d'honneur que M. le duc de La Force a souvent données à Sa Majesté, qu'il ne se départirait jamais du bon parti qu'il avait pris, et que, tant que M'°' la duchesse de La Force, aurait le malheur de rester dans son opiniâtreté, au moins elle ne s'ingérerait en aucune manière de parler de religion à lui ni à ses enfants. Cependant Sa Majesté, qui avait déjà eu de justes soupçons contre la conduite de cette dame pendant la maladie qu'eut M. le duc de La Force il y a un an, apprend qu'enfin M'"' la duchesse de La Force, ne gardant plus de mesures, tâche de les pervertir tous, même leurs domestiques nouveaux catholiques. Si Sa Majesté avait écouté son ressentiment, elle aurait d'abord envoyé ses ordres pour séparer M"" de La Force de sa famille, et la mettre en lieu où ils n'eussent pas à craindre ses mauvais conseils; mais Sa Majesté, qui conserve toujours de l'estime pour M. le duc de La Force, n'a pas voulu, en l'état auquel il peut être pour sa santé, lui ôter quant à présent les secours temporels qu'il peut recevoir d'elle. Ainsi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire de vous transporter incessamment à La Boulaj'e, avec le sieur Dupoy, lieutenant de la prévôté de l'hôtel, que je fais partir d'ici dès demain pour se rendre près de vous à Rouen; Sa Majesté veut que vous disiez à M. le duc de La Force qu'elle ne se serait jamais attendue à un tel manquement de parole de sa part, qu'elle a un juste sujet d'être indignée contre lui d'avoir abandonné les pratiques de la R. C, en laquelle il l'a tant de fois assurée être entré de bonne foi; que vous disiez à M™' la duchesse de La Force que la seule considération de M. son mari a suspendu sur elle les ordres de Sa Majesté; qu'il lui sera
338 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
permis de le voir pour son soulagement et leurs affaires domestiques, mais qu'elle n'aura aucune liberté de lui parler de religion, Sa Majesté voulant qu'à cet effet le sieur Dupoy reste toujours près de lui jusqu'à nouvel ordre, et rende compte jour par jour de ce qui se passera à La Boulaye.
A l'égard de M. de Castelnau, leur fils, le même officier a ordre de l'arrêter et de le conduire à la Bastille.
Sa Majesté veut aussi que vous disiez à M. le marquis de La Force de se rendre ici, afin que je puisse lui faire savoir les intentions de Sa Majesté.
Les ordres donnés à l'officier de police envoyé en garnisaire étaient ainsi conçus :
Le sieur Dupoy restera auprès de M. de La Force, sera toujours près de sa personne, et empêchera que ni M""" de La Force, ni quelque autre personne que ce puisse être, lui parle de la R. P. R.; mais au contraire donnera auprès de lui un accès facile tant au curé du lieu qu'aux autres ecclésiastiques que M. le duc de La Force pourrait avoir envie de voir. Et si, au préjudice des ordres... de Sa Majesté, M'"" de La Force se mettait en devoir de lui parler de religion, il lui imposera silence et l'obligera de se retirer d'auprès de lui.
Qu'un officier de police, acceptant cette mission de geôlier des consciences, se soit installé en maître dans un château, près d'un malade, pour éloigner la compagne de celui-ci, si elle se permettait un mot, un encouragement, une effusion de cœur qui ne portât pas l'estampille catholique, c'était odieux; mais il obéissait à la consigne et peut-être à contre-cœur. Le prêtre qui l'accompagna eut-il la même excuse? C'était un membre de la congrégation de l'Oratoire, légèrement suspecte d'hérésie, ce même P. Bordes qui, en 1686, s'était montré plus réservé en matière de contrainte, et avait ouvertement déclaré qu'on n'obtiendrait rien des demoiselles de Villarnoul, si l'on n'adoucissait un peu leur situation. Heureux, s'il n'accomplit pas sans remords sa répugnante tâche!
Il faut citer en entier la lettre que Pontchartrain lui adressa le 2 décembre:
M. le duc de La Force, qui est depuis quelque temps malade à La Boulaye, s'y trouve dans un tel danger d'être perverti par M'"" la duchesse de La Force, que le roi a été obligé d'y envoyer un officier pour observer sa conduite; mais cela ne suffit pas, il faut rétablir ce que cette dame a pu gâter des bonnes dispositions dans lesquelles vous l'aviez mis sur la religion. Ainsi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire d'aller à La Boulaye, pour rester près de lui jusqu'à ce qu'il soit en état de revenir à Paris. Sa Majesté a donné ses ordres pour empêcher que M'"" de La Force ne lui parle en particulier, et l'officier qui est près de lui ne le souffrira point, à moins que vous ne le jugiez à propos; vous ferez un ouvrage bien agréable au roi, si, en travaillant pour garantir le mari de la perversion, vous pouviez convertir la femme qui a toujours été si opiniâtre. L'éloignement des églises a été jusqu'à présent dans cette maison un
Prisons et CoKvevts. SSg
prétexte pour se dispenser d'entendre la messe; c'est pourquoi Sa Majesté veut qu'avec l'agrément de révêque vous choisissiez le lieu qui y sera le plus propre pour y établir une chapelle, et y faire dire la messe tous les jours. M. le duc de Caumont [fils aine du malade] s'est chargé de vous mener à La Boulaye. Il doit vous voir pour cela. Écrivez-moi souvent sur ce qui s'y passera.
Comme si tous ces ordres n'étaient pas assez précis, Pontchartrain ajoutait le même jour à la consigne de Dupoy :
Sa Majesté veut que vous soyez toujours près de M. le duc,... à moins que le P. Bordes n'y soit...; à l'égard de M"" la duchesse, elle ne lui doit parler, soit de jour, soit de nuit, qu'en votre présence, et elle ne doit point coucher dans sa chambre sous quelque prétexte que ce soit.
« Voilà donc, dit un écrivain que nous citons d'autant plus volontiers qu'il n'appartient pas au protestantisme ', voilà donc le pauvre duc entre sa femme, d'une part, un exempt et un prêtre, de l'autre, tiraillé des deux cotés. Cependant la femme avait à sa disposition des moments de tête-à-tête, pendant lesquels la victoire lui était aisée. Croirait-on que le prosélytisme, dépouillant tout sentiment de pudeur, osa pénétrer jusque dans la chambre nuptiale et s'installer entre la femme et le mari!... Et c'était un roi coupable d'adultère, qui troublait ainsi, à l'aide de la police et du clergé, l'union légitime de deux époux ! » — Ajoutons un dernier trait, peut-être superflu. Pontciiartrain écrivait à l'homme de la police, le 23 décembre :
Vous ne pouvez mieux faire que de mettre en usage ce que vous croirez propre à vous attirer la confiance de M. le duc de La Force ; vous pouvez par ce moyen pénétrer ses pensées et donner des avis au P. Bordes.
Enfin, en vertu d'un ordre du i6 novembre, on avait ôté au malade ses cinq domestiques nouveaux catholiques, pour les remplacer par d'anciens catholiques, qui ne connaissaient ni ses habitudes, ni les moyens d'alléger ses souffrances.
L'agravation de la maladie obligea Dupoy, dans les premiers jours de 1699, à demander des ordres en cas de catastrophe. La réponse fut d'arrêter la duchesse aussitôt que le duc aurait cessé de vivre. Pontchartrain écrivait en même temps au P. Bordes :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit concernant les bonnes dispositions de M. le duc de La Force; mais Sa Majesté a été étonnée d'apprendre qu'il ne peut pas aller à la messe à cause de ses infirmités,
' Depping, Corresp. aJm.. W, p. XX.
340 Révocation de t Edit de Nantes à Paris.
pendant qu'elle apprend qu'il a assez de force pour aller à son écurie voir ses chevaux.
La contradiction flagrante entre les actes et les prétendues bonnes dispositions, démentait, soit la rectitude d'esprit, soit la véracité du P. Bordes. Aussi se plaignit-il bientôt de n'avoir pas une entière liberté de voir le duc, et d'être troublé dans ses conférences avec lui par la duchesse. Pontchartrain écrivit alorsàDupoy (i3 janvier) : L'intention du roi « est que toutes les fois que le P. Bordes trouvera à propos que M"'= la duchesse... ne voie point le duc son mari, vous fassiez commandement exprès à cette dame de se retirer et de rester dans sa cliambre, non seulement des heures, mais des journées entières, suivant que le P. Bordes trouvera à propos».
On crut un moment (25 février) que le malade serait en état de se faire transporter à Paris, pour y trouver un chirurgien plus habile, et l'on convint d'empêcher sa femme de le suivre. Le duc de Caumont souffrait tout, fut comphce de tout, même quand la violence dépassa toutes les bornes. Voici, comme dernière citation, le billet que Pontchartrain adressa le i3 mars à Dupoy :
Sur tout ce que le roi apprend de la conduite de M"" la duchesse de La Force, de ses peines lorsque M. le duc de La Force se met en état de faire son devoir de catholique, et la contrainte dans laquelle elle le tient à cet égard, Sa Majesté a résolu de les séparer, à moins qu'elle ne change entièrement de conduite; avertissez-l'en de la part de Sa IVIajesté... A l'égard de M. le duc, dites-lui que Sa Majesté est bien aise d'apprendre que sa santé se rétablit de mieux en mieux; mais que Sa Majesté n'entend qu'avec peine parler de la tiédeur dans laquelle il est sur son salut, et qu'il se trouve assez de santé pour se faire porter à ses écuries, sans penser à emploj-er les premiers moments de cette santé à entendre la messe, et à faire les choses qui peuvent persuader qu'il n'a pas la basse complaisance d'adhérer aux mauvais sentiments de M'"' la duchesse...
Sans tenir compte d'une tyrannie qui devait l'empêcher de recevoir le dernier soupir de son mari, IVI'"^ de La Force continua de remplir son devoir d'épouse courageuse et indignée. Le roi, plus acharné encore que le prêtre à la possession d'un cadavre, signa, le 6 avril, l'ordre «d'ôter toute communication entre les époux», et d'enfermer la duchesse « dans une chambre éloignée de celle de M. de La Force», à cause du «nouvel accident» arrivé à celui-ci. Treize jours plus tard, le 19 avril, jour de Pâques, le duc mourait dans sa soixante-dixième année, n'ayant près de lui que le prêtre, le policier et le lâche et indigne fils qui, pour s'assurer les faveurs de la cour, prétait les mains à l'emprisonnement de sa mère.
Prisons et Couvents. 841
On lit dans le Journal de Dangeau à la date du 2r avril 169g: «Le roi dit hier à son coucher que le duc de La Force était à l'agonie dans sa maison de La Boulaye. Le roi nous ajouta que ce duc mourait bon catholique. On a ôté d'auprès de lui depuis quinze jours sa femme, qui est huguenote très opiniâtre». — Saint-Simon dit à son tour, au livre LXVI de ses Mc'nioircs: « Le duc de La Force était un très bon et honnête homme et rien de plus, qui, à force d'exils, de prisons, d'enlèvements de ses enfants et de tous les tourments dont on s était pu aviser, s'était fait catholique. Le roi eut soin de le faire assister pour qu'il mourût tel ». — Ce langage ironique donne lieu de penser que les esprits éclairés commençaient à douter de l'efficacité de la contrainte en matière religieuse, et à considérer les violences faites aux protestants comme non moins ineptes que scandaleuses. Des exemples tels que celui du duc de La Force, persévérant d'intention jusqu'à sa dernière heure, en dépit de l'appareil et des cérémonies catholiques, dans la religion qu'il n'avait pas librement abjurée, établissaient l'inanité du triomphe apparent de la force et la réalité de la victoire de l'esprit.
Le lundi matin, la duchesse fut enfermée dans un couvent d'Evreux, sans doute celui-là même où sa fille Susanne était religieuse; elle fut ensuite conduite à Paris dans son hôtel et confiée à la garde du nouveau duc. Pontchartrain alla l'y voir et l'exhorta de la part du roi à changer de religion, en l'avertissant qu'elle n'avait le choix qu'entre se faire catholique ou sortir du roj'aume. Elle partit le 18 mai pour l'Angleterre (TT 464), accompagnée d'Huot jusqu'au port d'embarquement'. Abreuvée d'amertume et de deuil, mais heureuse d'avoir souffert pour sa foi avec la même fidélité que son père, sa mère, ses sœurs et son frère aîné, elle n'avait point entièrement perdu l'espoir d'y ramener au moins son fils cadet et sa fille cadette.
Henri-Jacques-Nompar et son frère François-Nompar n'étaient âgés le premier, que de dix ans, et le second, de sept, lorsqu'on les avait conduits, à la fin de janvier 1686, chez les Jésuites du faubourg Saint- Jacques, oij leur plus jeune frère Armand-Nompar, les rejoignit après avoir passé quelque temps chez la duchesse de Saint-Simon. La morale jésuitique dont les principes présidèrent à leur éducation, les marqua de son indélébile empreinte, mais par-
■ Notons encore une autre expulsion : puisée du royaume en 1703, comme son
Marguerite Le Coq, femme d'Olivier frère Le Coq de Germain, conseiller au
de Saint-Georges, marquis de Vérac, n. Parlement, l'avait été en 1688. converti devenu convertisseur, fut ex-
ticulièrement l'aîné, en qui elle étouffa tout sentiment généreux pour ne laisser subsister que les passions basses et intéressées *. On a vu plus haut que, mis en contact avec leur mère, l'aîné et le cadet avaient bientôt cessé de participer au culte catholique. Le duc de Caumont, mandé à la cour, s'humilia, promit de se montrer plus zélé, s'engagea même à conduire le P. Bordes à La Boulaye, et n'insista que modérément pour obtenir la permission d'emmener près de son père le chirurgien Durant, peut-être nouveau catholique, qu'on ne jugea pas « propre à laisser près de M. le duc de La Force ». Dès le 19 décembre 1698, Pontchartrain lui écrivait : «J'ai reçu les lettres que vous avez pris la peine de m'écrire, dont Sa Majesté a paru fort contente. Elle m'ordonne de vous dire de continuer à bien faire, parce que votre bon exemple peut être d'un grand exemple dans votre famille». Bref, il dragonna, en 1699 et en 1700, ses vassaux du duché de La Force, de façon à mériter les éloges de l'évêque de Périgueux et ceux de Pontchartrain 2. Le frère Léonard * écrivait en 1700: «On a des nouvelles que les R. P. jésuites ont travaillé avec succès à la conversion des religionnaires du duché de La Force, qui sont presque tous rentrés dans l'Eglise catholique. On dit que M. le duc de La Force en considération de cela leur a remis les droits seigneuriaux, redevances etc., et que le roi pour le récompenser lui a fait 100,000 livres de rentes ». En 1704, il se fit donner, en outre, les biens de sa mère (O* 48 f° 128), qui ne mourut à Londres qu'en 1781 .
Le cadet, que le frère Léonard appelle l'abbé, étant plus gravement compromis que son aîné, ne fut préservé de la Bastille que par une maladie qui ne permit point de le conduire à Paris, mais seulement de le transporter à l'abbaye de Sainte-Croix dans le voisinage de La Boulaye. Le jésuitisme n'avait point entièrement étouffé sa conscience: s'il manqua du courage nécessaire pour suivre sa mère, il renonça du moins à devenir prêtre, ainsi que Pontchartrain l'écrivait au duc le 17 mai 1703: «Vous avez apparemment appris que M. votre frère l'abbé à pris la résolution de
1 Le jésuite Meigret écrivait à La tendrai, s. v. p., votre avis là-dessus» Reynie le 24 février 1G86: «Depuis la (Fr. 7o53, f" 102). visite que vous avez pris la peine de ' Voir Bullcl., VII, i38, 290. rendre à MM. de La Force, M. le mar- ^ Moine aui^ustin déchaussé, qui a requis me presse si fort de lui faire faire cueilli diverses pièces, à la fin du XVII» profession de foi, que je ne puis me dis- siècle et au commencement du XVIll», sur penser de l'écouter. J'en ai écrit au R. P. les Catholiques de la R. P. R., c'est-àde La Chaise, qui m'a demandé de ne dire sur les nouveaux convertis (Bullct., pas différer. Comme c'est vous. Monsieur, I, 428). qui me l'avez mis entre les mains, j'at-
Prisons et Couvents. 848
quitter l'état ecclésiastique et de se mettre dans les mousquetaires; Sa Majesté l'a trouvé bon. Il entrera incessamment dans la compagnie commandée par M. de Maupertuis •. Il sera payé de sa pension de 3ooo livres, etc.-». On lui avait donné pour précepteur La Bruyère, qui fut congédié en 1704^.
Quant à leurs sœurs, les deux aînées (Charlotte, Susanne?) conduites par M""' de La Reynie au couvent de Sainte-Marie, rue Saint-Antoine, y recevaient, le 2 juillet 1686, la visite de Seignelay, qui les trouvait «en de bonnes dispositions» et mandait à l'archevêque de leur envoyer le docteur Pirot, qu'elles attendaient depuis huit jours. La cadette, mise avec son frère le chevalier chez la duchesse de Saint-Simon, n'y demeura que sept mois et fut ensuite confiée à M""' de Courtomer, sa sœur paternelle, encore détenue dans un couvent, mais sur le point d'en sortir. En 1694, nous la trouvons réunie à ses sœurs dans le monastère de Sainte-Marie. Leur conversion s'opéra rapidement. On devine si les filles d'un duc et pair, du reste pensionnées comme leurs frères, furent entourées, choyées, adulées, si l'on s'efforça de leur inspirer une dévotion qui leur fît oublier leur mère, hérétique à jamais damnée. Au mois de mai 1690, l'aînée demandait qu'on mît près d'elle sa cousine-germaine M"" de Béringhen, qu'elle disait être mal élevée par des gouvernantes mauvaises catholiques. Quatre années plus tard, elle était résolue à prendre le voile, et inculquait les mêmes sentiments à ses sœurs. Retirée chez la comtesse de Nogent avant de prononcer ses vœux, elle y faisait venir Susanne et Jeanne pour leur montrer la procession de Sainte-Geneviève. Elle dut prendre l'habit peu après le 21 février 1695, date à laquelle sa pension lui fut confirmée par un nouveau brevet. Elle devint abbesse d'Issy.
Les deux autres ne pouvant être admises au noviciat «avant d'avoir été dans le monde », remplirent cette formalité en se retirant momentanément dans le couvent de Sainte-Geneviève, placé sous la direction de M'""^ de Nesmond. Le 27 janvier 1698, Pontchartrain autorisait l'abbesse de Saint-Sauveur d'Evreux, à faire prononcer les vœux de Susanne et l'assurait que la pension accordée à celle-ci allait être confirmée. En même temps il invitait le père à subvenir
• C'est lui sans doute qui prit la dé- parer de ses biens (Bullel., 3o sér., VI,
pense de sa tante Françoise de Béringhen 654).
contre le frère de celle-ci, Frédéric, sieur 2 Depping, Corresp. adm., IV, 5o3.
de Langarzeau, qui, en 1706, voulait la ' Ibid., 5i3. faire passer pour morte, afin de s'em-
344 Rcvocafion de l' Edit de Naidcs à Paris.
aux frais assez considérables * de la prise de voile. Peu auparavant, la duchesse s'était rendue à Evreux, et la supérieure du couvent n'avait osé lui refuser de voir sa fille. Elle en fut blâmée par le roi, qui défendit que le fait se renouvelât sous aucun prétexte. Au reste, les larmes et les exhortations maternelles demeurèrent inutiles.
Le 25 mars, Pontchartrain invitait M. de La Force à payer les frais de profession de son autre fille, Jeanne-Françoise de La Tour, laquelle voulait entrer à la Visitation Sainte-Marie à Saint-Denis ; il revenait à la charge le 28 décembre, s'assurant que le duc ferait pour Jeanne ce qu'il venait de faire pour Susanne, qui ne sortit cependant du monde qu'après le 2 mars 1699. Le 5 avril de la même année, la pension de Jeanne était confirmée; les religieuses de Gercy et celles de Sainte-Geneviève firent même, à cette occasion, preuve d'une rapacité que Pontchartrain dut rappeler à la pudeur^. Bien que Jeanne eût été autorisée, le 5 mai, à toucher pour frais de vêture 2000 livres sur la succession paternelle, il semble que la cérémonie n'avait pas encore eu lieu à la fin de novembre 1700; car Pontchartrain écrivait, le 24, au nouveau duc de La Force ^ :
Ce qui a obligé le roi de faire remettre M"" votre sœur dans un couvent, est qu'on a eu des avis certains qu'à la persuasion et par le ministère d'une dame Preste, elle se disposait à sortir du royaume pour passer en Angleterre. Il faut espérer qu'elle reconnaîtra sa faute, et qu'elle ne vous donnera plus la juste inquiétude que vous auriez eue si elle avait exécuté ce dessein.
Nous ignorons ce qui advint dans la suite; mais il paraît évident que, privée de sa sœur qui combattait ses doutes et ses scrupules, scandalisée intérieurement de la conduite que le roi et le prêtre avaient tenue envers sa mère, et frappée de la piété avec laquelle celle-ci avait sacrifié sa position et sa fortune à ses convictions, elle était au fond bien peu catholique et aussi peu propre à la vie du cloître que son frère, à l'état ecclésiastique.
La duchesse vivait encore à Londres en 1725, et avait recueilli le comte de Vivans dans un bien de campagne qu'elle possédait aux environs (voir Vivans qui suit).
» Ils variaient de i2oo à 2000 livres. " Depping, Concsp. adm., IV, 5o2.
' Bullct., III, 76 et 3o6.
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