VIVANS (JOSEPH-GEOFFROI DE
Les de Vivans, seigneurs d'Oissac et comtes de Panjas, appartenaient à une ancienne et illustre famille du Périgord. L'un d'eux, que les Extraits des registres de Charenton appellent Henri, et que M. de France * nomme avec plus de raison Geoffroi, servit de témoin au duc de La Force, Jacques-Nompar de Caumont, lorsque celui-ci, dont il avait épousé la tante ^ Jacqueline de Caumont La Force, se remaria, en lôyS, à Susanne de Béringhen, fille de l'ancien de Charenton. Sur la foi des généalogistes, qu'ils soupçonnaient de quelque bévue sans pouvoir la rectifier, les auteurs de La France protestante le nomment tantôt Henri (Jll, 266), tantôt «Joseph- Geoffroi ou Henri » (IX, 524\ et attribuent au père les actes du fils, Joseph-Geofi'roi. C'est celui-ci qui fut le prédicant^.
Venu à Paris dans le dessein de passer à l'étranger, Joseph- Geofi'roi obtint, vers le 20 octobre i685, sous prétexte de suivre un procès, l'autorisation d'y prolonger son séjour d'une quinzaine (Fr. 7o5o f" 196). Il existe dans les papiers de La Reynie, datée du 25 décembre et de l'hôtel de Hollande sur le quai Malaquais, une abjuration du comte de Yivans, major du régiment Dauphin, laquelle n'empêcha pas Louvois d'ordonner, le 3i janvier suivant, l'arrestation des comtes de Vivans, de Campagnac et de Belcastel, retirés à l'hôtel de Hollande «pour fuir leur conversion» (O' 3o). Sans doute après avoir signé la formule, Vivans avait reculé devant la honte de l'abjuration publique et ne s'y résigna que pour sortir de la Bastille. D'après l'article, d'ailleurs tout fragmentaire, que lui consacre M. de France, Vivans serait passé en Angleterre en 1686. Dénuée de preuves, cette assertion nous semble douteuse. Toutefois le silence gardé sur ce point par M. Agnew n'en prouve pas l'inexactitude ; car il ne mentionne pas davantage la présence, bien établie, de Vivans en Angleterre entre les années 1716 et 1728.
Quoi qu'il en soit, quelques années après, nous retrouvons
' Les Montalhaiiais et le Refuge, Paris, haut (II, 33o) que, de son côté, Dangeau
1887, in-80, p. 526. donne au fils la même qualification de
' Nous ne comprenons pas pourquoi cousin-germain du duc.
les Extraits des registres de Charenton ' Corriger dans Les premiers Pasteurs
l'appellent cousin-germain du duc: il du Désert l'erreur où nous ont entraîné
était son oncle par alliance. On a vu plus nos devanciers.
346 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Vivans à Paris. Assailli par les remords, il fréquenta les assemblées nocturnes, confessa sa faute, fut réintégré dans l'Eglise, et signa une contre-abjuration entre les mains d'un pasteur du Désert, vers le mois de février 1689 '.
Retourné un moment dans ses terres du Périgord et résolu à s'enfuir, il revint à Paris, accompagné de sa mère, de sa femme, Marguerite de Garrisson^, sœur de M""^ d'Aliès de Caussade, et d'un médecin de Monpazier (arrond. de Bergerac), nommé Jean Du Condut, sieur du Cluzel. Ce médecin fut arrêté et conduit à Vincennes par ordre du i^"" juin 1689, pour avoir «fait à Paris la fonction de ministre» (O' 33). Il ne sortit de Vincennes, le 11 août 1690, que pour être transféré au château de Guise (O' 84), et ne sortit de celui-ci que pour être envoyé aux galères. Il fut libéré en 1713 et, réfugié en Hollande, y reçut en 1714 une pension de 3oo florins. Le comte de Vivans fut arrêté à son tour comme prédicant, en même temps que le duc de La Force, chez lequel il demeurait. Les deux gentilshommes entrèrent à la Bastille le 14 juillet 1689. Le 17, Seignelay écrivait à La Reynie :
Le roi ayant été informé par la lecture que je lui ai faite de votre lettre du 16°, de tout ce que vous avez fait pour la reconnaissance des papiers de M. le duc de La Force et de M. de Vivans, Sa Majesté approuve la proposition que vous faites de faire transporter à la Bastille la cassette et la valise du dernier. Et comme elle est avertie qu'il y a des papiers d'une très grande conséquence dans ladite valise, Elle m'ordonne de vous dire que vous preniez bien garde qu'il n'en soit point diverti... Sa Majesté m'a aussi commandé de vous dire qu'il est nécessaire que vous interrogiez ledit sieur de Vivans sur plusieurs assemblées de nouveaux convertis où il s'est trouvé, et principalement sur une qui s'est tenue rue Mazarine, à côté de la porte de Bussi, où il y a en bas des Arméniens qui vendent du café, et à la première chambre sur le devant un horloger nommé Dargent, sur le derrière un autre appelé Du Bois. Que dans cette assemblée après la prière faite, ledit sieur de Vivans exhorta tous ceux qui y étaient à bien faire leur devoir; et, comme c'était la veille de la Fête-Dieu, il alla de porte en porte chez tous les nouveaux catholiques les exhorter à ne point tendre devant leurs maisons. Sa Majesté est aussi avertie qu'il y a beaucoup de gentilshommes du Poitou qui ont donne des papiers à serrer audit sieur de Vivans.
L'interrogatoire que La Reynie lui fit subir trois jours après, mit à néant l'accusation relative aux papiers : le lieutenant de police dut reconnaître qu'il n'avait devant lui qu'un protestant repentant de sa chute. L'apostat convertisseur Samuel d'Aliès de la Tour, parent
' Mémoires sur la Bastille. ' 11 l'avait dpcusée en 1677. Voir l'ou-
vrage de M. de I-'rance.
Prisons et Couvents. 847
et ami de Vivans, comme lui montalbanais, s'empressait autour de lui. Il écrivait à l'un des secrétaires d'État, le i3 décembre 1689':
Je crois, Monseigneur, que vous êtes bien informé qu'avec toutes mes infirmités, je vais tous les Iiuit jours à la Bastille pour lâcher de ramener M. le comte de Vivans. M. le duc de La Force a été touché de mes écrits; et un gentilhomme de Poitou que je ne connais point en a été convaincu, à ce que m'a dit un lieutenant de la Bastille. Je n'ai d'autre attention au monde que celle de ces conversions. J'en fais toute mon étude. Je donnerais ma vie, comme je donne tous mes soins, pour pouvoir contribuer à la conversion d'un seul. J'ai écrit des rames de papier pour cela, et je ne puis comprendre que, tenant une conduite aussi connue de tout'le monde, il y ait des gens qui aient osé inventer que l'on fasse des assemblées chez moi ^. C'est comme si l'on le disait du P. La Chaise. Il y a si peu d'apparence à cette accusation, qu'il serait fort à souhaiter d'en connaître les auteurs 3.
Le i5 février 1690, M. de Vivans fut autorisé à se promener sur la terrasse de la Bastille lorsque le duc de La Force ou d'autres prisonniers n'y seraient pas, et, le 4 janvier 1691, à recevoir la visite de M™^ la présidente Le Coigneux S qui voulait travailler à le convertir. Les billets suivants, extraits des Registres du Secrétariat, témoignent qu'à ce moment M. de Vivans, fatigué de sa longue captivité, faillit succomber à la tentation :
A M. d'Aliès de La Tour.
3o janvier 1691.
M. de Vivans a demandé au roi la liberté de sortir de la Bastille sous la caution de M. le marquis de Vivans, son cousin^, offrant de se retirer à l'institution auprès de vous, afin de tâcher de s'éclaircir sur la religion. Sa Majesté y consentirait volontiers s'il y avait espérance de le convertir, et Elle m'ordonne de vous écrire pour savoir de vous dans quelle disposition il est, et de vous dire que si M. de Vivans en veut répondre et vous aussi, et que d'ailleurs vous soyez persuadé de le réduire, il sera mis en liberté; mais il ne faut pas que vous vous chargiez de cela à moins que vous ne voyiez apparence d'y réussir.
A M. de Louvois.
18 février 1691.
M. de Vivans qui est à la Bastille, ayant demandé au roi d'être mis en
* BuUet., 4= sér., I, 33. cavalerie, fort bien en cour depuis l'ab- » C'est-à-dire chez sa belle-sœur, Marthe juration qu'il avait faite au commence-
de Garrisson, femme d'Antoine d'Allés ment de juin i685 (Fr. 7o52, f" 36d), et
de Caussade, laquelle logeait chez lui, et qui lui avait valu, entre autres faveurs,
dans son appartement, rue de Seine. une pension de 2000 écus. Il parut à la
3 LeP.delaTourétantgallican.lesauteurs cour au mois de septembre {Mcm. de
de la calomnie devaient être les jésuites. Sourches). Son fils Jean, lieutenant dans
* Sans doute Marie d'Alvigny, veuve de le régiment paternel, fut autorisé vers le Jean de Pontèves, comte de Carces, et 20 octobre, ainsi que Joseph-Geofti-oi et seconde femme du président Le Coigneux Antoine d'Aliés, seigneur et baron de (Tallemant, des Re'aux, IV). Caussade, natif de Paris, à séjourner une
* Henri de Vivans, ancien brigadier de quinzaine dans cette ville (Fr. 7o5o, f» 196).
348 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
liberté sous la caution du marquis de Vivans, son cousin, avec promesse de se retirer dans la maison des P. de l'Oratoire près du sieur d'Aliès, son ami, qui prendra soin de sa conversion, Sa Majesté n'a voulu prendre sur ce sujet aucune résolution que je n'aie su de vous la raison de sa détention. Il fut arrêté l'année passée (?) avec M. de La Force; mais Sa Majesté ne se souvient pas bien s'il n'a été arrêté qu'à cause de la religion.
A M. d'Aliès.
a5 février 1691.
Le roi ne trouve pas encore à propos de faire mettre M. de Vivans en liberté; mais cela se pourra faire dans la suite, pourvu qu'il continue dans les bonnes dispositions où vous l'avez trouvé en dernier lieu.
Dans l'espoir de l'amener à renier de nouveau la Réforme en irritant sa soif de liberté, on permit à sa mère et à sa femme (28 janvier et 10 février 1692) d'assister aux conférences qu'il avait avec le P. Bordes. Cependant la santé délabrée du prisonnier inquiétait le médecin de la Bastille, qui lui ordonna les eaux ; le roi consentit à ce qu'il les prit, mais dans la forteresse, et ne lui accorda d'autre faveur (19 août 1692) que la liberté de la cour, c'est-à-dire une promenade quotidienne d'une demi-heure ou moins, pendant la durée de la cure. Deux ans plus tard (22 juin 1694), toujours en vue d'amollir sa constance, il lui fut permis de voir sa femme et sa mère «une fois le mois, en présence d'un officier» (O' 38). Enfin le 12 juin 1696', au bout de sept années de captivité, grâce à son attitude conciliante et aux sollicitations de ses amis, M. de Vivans sortit de la prison d'Etat, sans qu'on pût lui reprocher autre chose que d'avoir laissé concevoir aux convertisseurs des espérances qui ne devaient pas se réaliser. Ses amis avaient su intéresser à sa cause jusqu'à l'archevêque de Paris, M. de Noailles, auquel Pontchartrain écrivait le 10 juin :
Je vous envoie l'ordre que vous demandez pour faire sortir M. de Vivans de la Bastille. Le roi se remet à vous du lieu où il se retirera.
Sans aucun doute ce lieu fut d'abord un couvent, et s'il le quitta, il n'en resta pas moins soumis à la surveillance du lieutenant de police. En effet, Pontchartrain écrivait à D'Argenson, le 21 avril 1700 :
Vous devez profiter des dispositions où vous avez trouvé M. de Vivans pour l'engager à se faire instruire (O ' 44).
' Mercure hist. de juillet, p. 32, et Ga-[ettc de Harlem, Bullct., 3° scr., IX,
Prisons et Couvents. 849
Et le 23 septembre 1 702 :
Vous savez que M. de Vivans, après avoir été longtemps à la Bastille à cause de son opiniâtreté en la R. P. R., a été mis en liberté à condition de rester à Paris, où ceux qui s'intéressent à ce qui le regarde, espéraient de le déterminer à faire son devoir. Je vous prie de prendre la peine de vous informer dans quelle situation il se trouve à présent, quelle est sa conduite et oii il loge, et de me le mander au plus tôt.
M. de Vivans avait perdu en 1699 sa mère, que La France protestante désigne à tort comme sa femme. Jacqueline de Caumont la Force «avait abjuré le i3 mars 1686; mais le remords l'avait ramenée à la religion dans laquelle elle était née. Atteinte d'une grave maladie à l'âge de quatre-vingt-sept ans, elle refusa de recevoir les sacrements de l'Église romaine, en sorte que le roi ordonna de lui faire son procès. Comme elle était trop faible pour être conduite en prison, et que le procès ne pouvait se juger sans que l'accusée fût ouïe sur la sellette, il fallut forcément la laisser mourir en paix, au grand regret de l'évêque de Sarlat, qui désirait passionnément «que l'on fît une {sic) exemple sur une personne de «cette qualité» (Arch. nat. M. 667) •.
L'ancien prédicant alla finir ses jours à Londres dans un état voisin de la misère. En 1716, il était réfugié dans un bien de campagne que la duchesse de La Force avait près de cette ville. Il témoigna toujours une vive affection à sa femme restée en France, où elle mourut sans enfants en 1737. Au mois de novembre 1725, la duchesse réussit à le faire entrer à Sommerset, maison royale où demeurait M"* de Malause. Il y était encore, et souvent malade, en 1728I