THORS (DE
De même que l'invincible constance de M. de Vrign}^, celle de M. de Thors inspirait aux convertisseurs une sorte d'effroi. Renaud de Pons, marquis de Thors, était né en 1646 du mariage d'Isaac de Pons, marquis de La Caze, et de Marie de Madelaine. La compagne digne de lui qu'il avait épousée en 1670, Judith de La Rochefoucauld, veuve de Charles Poussart, sieur de Linières^ lui donna, selon La France protestante VI 587 a, trois enfants: Louis-Guy, Auguste-François, et Henriette. Malgré les entraves apportées, en 1682, à l'exercice du culte dans son château de Douhet (Charente-Inf.), il y avait encore, le 3 août i685, un «exercice réel», qui fut supprimé par arrêt en septembre. Le 21 de ce mois, Colbert de Croissy sollicitait le marquis à l'abjuration, dans une lettre qu'il lui fit remettre par De Gourgues, intendant du
402 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
Limousin. Le 6 octobre, Louvois écrivait à celui-ci de ne rien faire contre De Thors, et les autres gentilshommes de la contrée venus à Paris pour échapper à la dragonnade; il ajoutait que Sa Majesté prendrait soin de leur faire parler par leurs parents. Le 22 novembre, le roi lui-même écrivait au marquis pour le porter à se convertira Le 3o, Colbert de Croissy invitait encore De Gourgues à ne pas envoyer de garnison chez le marquis avant le 1 5 janvier, parce que Sa Majesté avait quelque espérance qu'il se résoudrait à se faire instruire. Comme on découvrit qu'il se préparait à passer à l'étranger avec Emard de Pons, comte d'Aunay, «son jeune neveu», tous deux furent définitivement arrêtés.
Louvois écrivait, le 8 mars 1686, à De Gourgues: «Le roi ayant fait mettre à la Bastille le marquis de Thors et le comte d'Aunay, Sa Majesté désire que vous fassiez arrêter le neveu de ce dernier». Et le 10: «L'intention du roi est que vous fassiez saisir toutes les terres de MM. de Thors et d'Aunay, et mettre M"'= de Thors et sa fille dans des couvents de votre département séparés, jusques à ce qu'elles soient converties». Le 19 avril, Seignelay autorisa le duc de La Rochefoucauld à rendre visite au marquis, dans le vain espoir que celui-ci se laisserait ébranler par les exhortations de son parent. On lit dans une curieuse lettre datée de Paris le i'^"' mai: «MM. de Thors et d'Aunay sont toujours à la Bastille, et il n'y a point d'apparence qu'ils en sortent si tôt, attendu leur obstination. Tous les enfants de M. de Thors sont catholiques et le roi les a fort bien reçus» {Ballet., II, 173). L'abbé Gerbais, l'un des principaux convertisseurs, ne se bornait pas à écrire, le 27 avril, à La Reynie: «M. le marquis de Thors est dans une obstination qui me paraît invincible» (Fr. 7o53 f" i36); à diverses reprises il supplia le lieutenant de police d'en délivrer la Bastille. De leur côté, les P. de l'Oratoire n'en voulaient à aucun prix, et le P. Bordes le déclarait «le plus extraordinaire des hommes». Afin d'empêcher qu'on le mît chez eux, ils recoururent au crédit de M. de Ménars, intendant de la généralité de Paris, qui persuada Seignelay d'envoyer le marquis à Saint-Lazare, malgré le régime fort dur de l'établissement; mais à la sollicitation d'un neveu du prisonnier, le secrétaire d'État substitua, sur l'ordre du 12 juin 1686, le mot Saint-Magloire à celui de Saint-Lazare. Les plaintes réitérées du P. Charles Bordes sur le «grand scandale» que la présence*^ du marquis causait dans le séminaire de Saint-Magloire (voir sa lettre du
' Arcli. du niinist. des aff. étr. France, 978. Noie de M. \. Weiss.
Prisons et Couvents. 408
i5 juillet 1687 à l'art. De Vrigny), produisirent enfin leur effet: le marquis fut envoyé à l'abbaye de Saint-Victor.
Quant au comte d'Aunay, inutilement visité le 7 juillet 1686 par la comtesse de Miossens, Elisabeth de Pons, dame de Bourg- Charente et nouvelle catholique, nous ignorons le moment précis où il quitta la Bastille, dans le jardin de laquelle il eut, à partir du 12 août, la permission de se promener trois fois par semaine. Le P. Bordes, qui l'avait « trouvé beaucoup mieux disposé auparavant», regrettait qu'on l'eût aussi envoyé à Saint-Magloire, où il s'endurcissait par le voisinage de son oncle. Il y resta jusqu'à l'heure de sa libération. Par ordre du 27 février 1688, l'oncle et le neveu furent conduits à Mons en Hainaut et expulsés du roj'aume, vivant témoignage de l'impuissance du despotisme à courber des âmes fières qui s'humilient devant Dieu.
Nous ignorons également quand et comment la marquise de Thors et sa fille sortirent des couvents de Normandie, où on les avait enfermées. Fut-ce par la fuite ? La chose ne serait point impossible; car le i5 avril 1688, Seignelay ordonnait à IVIilet de Jeurre, lieutenant-général de l'Aunis, de veiller à ce qu'elles ne s'embarquassent point à La Rochelle pour quitter le royaume, et d'envoyer à Paris M"'' de Thors qu'on disait en de «bonnes dispositions. » La lettre du secrétaire d'État était à peine arrivée à destination, que M""' et M"'= de Thors, découvertes à Paris le 20, furent arrêtées et envoyées, la fille, aux Nouvelles-Catholiques, et la mère, au couvent de Notre-Dame de Soissons. Le 24, Seignela}' écrivait à la mère Garnier: «Le roi veut que M"^ de Thors soit remise à M""' de Miramion; ainsi il faut que vous la conduisiez chez elle aussitôt que vous aurez reçu ce billet. A l'égard de sa femme de chambre et de celle de sa mère, gardez-les et tâchez de les convertir». Cinq mois plus tard, il fallut reconnaître que M"" et M"* de Thors, ainsi que M"^ Fradin, l'une des femmes de chambre, étaient inconvertissables. Par ordre du 24 septembre, elles furent conduites à Mons et expulsées du royaume, tandis que l'autre femme de chambre demeurait aux Nouvelles-Catholiques (O' 82).
La phrase citée ci-dessus: «Tous les enfants de M. de Thors sont catholiques et le roi les a fort bien reçus», ne devait donc s'appliquer qu'aux fils. Même avec cette portée restreinte, elle n'était pas d'une entière exactitude ; car tandis que Louis-Guy devint colonel du régiment de Flandre, Auguste-François, au contraire, fut envoyé au château de Nantes, en 1700, comme relaps incorrigible. Après avoir dirigé à Utrecht une pension où fut élevée la comtesse
douairière de Reuss, la marquise passa dans la maison des dames françaises de Schiedam, auxquelles la noblesse de Hollande confiait l'éducation de ses filles. Elle mourut en 1723 (Erman et Reclam).