‹ La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inéditsChapitre 35 sur 46 · BERINGHEN · texte numérisé non relu

BERINGHEN

Au mois de janvier i685, Théodore de Béringhen, âgé de quarante-et-un ans, épousait Elisabeth-Marie, fille mineure de Claude-Charles de Goyon, baron de Marcé, dont il eut une fille en octobre, au moment même de la Révocation. On l'a vu plus haut * «fort contrit de l'exil de quelques anciens» et inquiet sur le sort de son père, aller aux informations chez le commissaire Labbé, en novembre. Sa qualité le préserva de la dragonnade^; mais après la conversion «de la plus grande partie des gens de commerce et de métier». Sa Majesté daigna s'occuper de celle des familles les plus considérables, et y travailler par des lettres de cachet telles que la suivante :

De par le roi,

II est ordonné à M. de Béringhen, ci-devant conseiller au Parlement de Paris, de se rendre incessamment à la ville de Vézelay, et d'y demeurer jusqu'à nouvel ordre à peine de désobéissance. Fait à Versailles, le 5° jour de janvier 1686.

Signé : Louis, et plus bas, Colbert (Fr. 7060, f» 149).

Dans le dessein de s'évader, l'ex-conseiller demanda un premier sursis qui lui fut accordé, puis un second. Une lettre du II janvier l'autorisait à demeurer encore huit jours à Paris. A l'expiration du délai, il quitta M"'' de Béringhen et se rendit à Vézelay (Yonne). L'évêque d'Autun (Saône-et-Loire) espérant le convertir et se faire gloire de cette conversion, voulut l'avoir plus près de lui et le fit transférer à Beaune (Côte-d'Or). Le jour même (25 février), Théodore écrivait à son père :

' Au chapitre des Anciens. qu'il cacha de son mieux; mais un dé-

^ Il la craignait, car pour garantir ses bordement de la Seine gâta tout dan: meubles du pillage, il en lit des ballots l'hiver de 1689—1690.

38o Révocation de FÉdit de Nantes à Paris.

Vous avez su qu'après un délai de quinze jours, qui me fjt accordé sur ma lettre de cachet, je pris la poste jusqu'à Auxerre, où je restai quatre jours. Le lieutenant-général m'y fit beaucoup d'accueil, et me régala chez lui de manière à me faire connaître que je lui avais été fortement recommandé par le bon ami que vous connaissez. Il s'employa auprès de l'évêque pour faire révoquer mon exil de Vézelay, afin de m'avoir dans sa ville; mais il n'y put réussir, heureusement pour moi; car le séjour et la retraite de ce lieu-ici m'est plus commode et plus conforme à l'humeur où je me trouve, voulant éviter le grand monde et le voisinage d'un prélat tel qu'est celui que je fus obligé de voir à Auxerre. Il parut plus de hauteur et de fierté que de solidité dans la controverse que j'eus avec lui '.

La lettre suivante est datée de Beaune, le 25 avril 1686 :

Je suis relégué ici depuis cinq semaines, et je m'y trouve à peu près dans la même situation d'esprit où était Saint Paul à Athènes; car peu s'en faut que cette ville ne soit du tout adonnée à l'idolâtrie. Le peuple y est bigot et superstitieux autant et plus qu'en aucun autre endroit du royaume ; et cependant Dieu m'y a fait rencontrer plus de douceur et d'humanité que je n'en attendais de la part des principaux habitants. Je me suis mis en pension chez un chanoine dans la seule vue d'éviter un logement de dragons; cela m'a bien réussi jusqu'à présent. La controverse de mon hôte ne m'embarrasse pas beaucoup. Quoiqu'il se dise prédicateur et qu'il ait été aumônier ou chapelain de l'évêque de Meaux, il ne sait guère que son bréviaire; d'ailleurs il est poli et a assez l'usage du monde. Il s'était flatté d'abord que ma conversion, comme on parle, lui pourrait valoir quelque bon bénéfice; mais il n'a pas été lon''temps dans cette pensée...

On me laisse ici toute sorte de hberté, hormis celle de converser avec ceux qu'on appelle les Nouveaux Convertis; mais comme on ne m'observe pas de bien près, j'agis à cet égard selon les mouvements de mon cœur et de ma conscience... Il y a trois ou quatre jours qu'on me convia d'aller passer la soirée dans une maison du voisinage. A peine y fus-je entré, qu'un homme, deux veuves et une jeune demoiselle, vinrent au-devant de moi en pleurant et s'écriant qu'elles étaient perdues à jamais, si Dieu ne leur faisait miséricorde; qu'elles avaient trahi la vérité et leur conscience, me demandant à mains jointes de prier Dieu pour elles et de les aider dans leurs angoisses; qu'elles avaient l'enfer dans leur cœur depuis qu'on les avait forcées de signer et d'aller à la messe; qu'elles voyaient bien que j'étais béni du Seigneur par la grâce qu'il me faisait... Leur discours fut entrecoupé de tant de soupirs et de sanglots, que je n'y puis penser sans ressentir la même émotion dont je fus touché dans ces moments-là. Nous nous consolâmes ensemble par la prière et parla lecture des chapitres XL et XLV d'Ésaïe. En quittant ces pauvres gens, je les fortifiai dans le dessein qu'ils avaient de se retirer incessamment en quelque canton de Suisse ^.

Je ne me suis trouvé heureux et tranquille, que depuis que j'ai formé la

• Cinquante lettres d'exhortation, etc. ' d C'est la f.imille des Fornerct, qui se

I.a Haye, 1704, in-12, p. 6. — Sur le nom sauva à quelques semaines de là à Laude l'auteur, voir Bultet., XXIV 91. sanne, comme je l'ai su depuis».

Prisons et Convenfs. 38 1

résolution d'obéir à ma lettre de cachet et de me rendre dans mon exil. Quand je concertais, comme vous savez, de prendre la poste à la suite d'un gentilhomme allemand et de sortir avec lui du royaume, quelque légitimes qu'en fussent les motifs et les desseins, ce n'était pas la vocation qui m'était prescrite. Je m'égarais presque comme Jonas... Je sais que l'évêque d'Autun s'irrite de ce que je suis un opiniâtre et un entêté, car ce sont les titres qu'il me donne; mais je me prépare à la tentation, étant bien persuadé que ce prélat et tous les autres ne pourront rien contre moi que ce qui leur sera permis et donné d'en haut '.

Une autre lettre, datée du même lieu, nous montre Théodore de Béringhen sortant de l'exil pour entrer à la Bastille-:

J'étais presque naturalisé à Beaune quand on vint m'y arrêter le 21 de mai dernier. J'y connaissais les plus honnêtes gens, et je vivais fort agréablement avec eux : la diflerence des religions ne les rendait pas farouches. M. le premier président de Dijon m'avait convié et régalé plusieurs fois dans sa maison de La Borde à une demi-lieue de la ville. Le commandeur de Beaune, frère du premier président, et plusieurs autres à son exemple, compatissaient à mon exil et ne cherchaient qu'à en adoucir les peines, et mon état était d'autant plus heureux que les ecclésiastiques, préposés par l'évêque d'Autun pour travailler à ma prétendue conversion, s'étaient lassés de disputer avec moi.

L'évêque se faisait parfois amener M. de Béringhen, qui raconte ainsi leur dernière conférence :

Après deux heures d'une dispute assez fade, cet homme m'ayant demandé avec un air de confiance et d'un ton insultant, si je ne voulais pas me rendre à ses raisons, je lui répondis qu'elles m'avaient si peu touché, que je m'en sentais plus affermi dans ma religion qu'en entrant chez lui.

Piqué de cette réponse, M. d'Autun écrivit en cour qu'on ne ferait jamais rien de son catéchumène, aussi longtemps qu'il serait en liberté, et qu'on ne viendrait à bout de lui que par la prison. En conséquence, un exempt et deux gardes partirent de Paris pour arrêter M. de Béringhen et le conduire à la Bastille.

La nouvelle de ma détention s'étant, dit-il, répandue dans Beaune, ma chambre fut aussitôt remplie de gens de tout ordre, qui firent paraître lé regret qu'ils avaient de me perdre et de voir que je me laissais conduire à la Bastille. Plusieurs le firent avec larmes. On n'aurait pas témoigné plus de bienveillance à quelque bienfaiteur de la province.

Mené à la Bastille, par ordre du 12 mai (O' 3o), Théodore de Béringhen s'en consola bientôt, en considérant cette prison, qui

' Cinquante lettres, p. 12 — 18. ' Ibid., p. 3o.

était l'épouvantail de tant d'autres, comme un abri contre les dragons et les veilles forcées, qui firent perdre l'esprit à un si grand nombre de ses frères en la foi'. On le mit dans la troisième chambre de la première tour à main droite en entrant, c'était celle qu'avait habitée le martyr Anne Dubourg, et ce souvenir lui était précieux^. Les convertisseurs du lieu s'empressèrent autour de lui; mais il ne tarda guère à les éloigner. «L'abbé de Lamon, entre autres, et le docteur Varet, vicaire de Saint-Eustache, s'y étaient rendus fort assidus ; mais ils se sont assés, écrit-il ^, de combattre contre un homme qui ne se défend que par l'Écriture, et j'ai tout loisir de lire ici depuis le matin jusqu'au soir». — «Je ne suis pas surpris, écrit-il encore '*, de voir mentir des gardes et des officiers, puisque les ecclésiastiques et les convertisseurs le font eux-mêmes. Il n'en vient pas un dans ma chambre, qui ne me dise en y entrant qu'un tel ou une telle ont changé, quoique cela ne soit pas vrai, et que j'aie souvent dans ma poche de quoi le convaincre de sa fourberie * ». Pour colorer leurs nombreuses défaites, ces convertisseurs sans scrupule accusaient de dérangement d'esprit ceux qu'ils ne pouvaient convaincre ou persuader ; ils se servaient de la menace de la folie comme d'un argument sans réplique : Un tel s'est converti, il est sorti de prison; tel autre a résisté, il est tombé en démence ; choisissez. L'illustre confesseur Louis de MaroUes eut à démentir le bruit de sa folie, aussi bien que Théodore de Béringhen. On lit dans une des lettres que celui-ci faisait remettre à M. de Sainte-Hermine, enfermé comme lui à la Bastille ** :

Je ne vous écris ceci, Monsieur, que pour vous faire voir que j'essaie à profiter de votre exemple, et pour effacer les impressions de ma prétendue folie, s'il est vrai que le bruit en soit venu jusqu'à vous. Je m'imagine qu'on aura prêté la même charité à bien d'autres pour se venger de leur persévérance, ou pour effrayer ceux qui pourraient être menacés de la prison.

Et dans une autre lettre ^ :

» Cinquante lettres, p. 3i. etc. M' une telle a bien de la peine à se

■ Ibid., p. 28. ' rendre etc. Tels et tels à la fin sont con-

3 Ibid., p. 33. vertis de bonne foi. Ce n'est pas tout. Us

4 ibid. V, 24. affectent de paraître en tous lieux avec « Les prélats, dit il ailleurs, se font leurs nouvelles prosélytes: à la prome-

honneur des conversions qu'ils ont nade, dans les visites et même jusque

opérées. «C'est le sujet le plus ordinaire dans nos prisons, où ils les amènent

de leurs entretiens, comme le moyen le comme en triomphe et à dessein de nous

plus sûr et le plus prompt qu'ils aient insulter» (p. 201).

pour s'avancer dans les meilleurs béné- " Cinquante lettres, p. 2Û.

fices. On leur entend dire à toute heure ' Ibid., p. 28.

et à tout propos: J'ai converti M. un tel

Prisons et Couvents. 383

Grâces à Dieu, tout ce qu'on a publié de mon état est faux. On ne m'a point du tout renfermé dans un cachot, je ne perds pas l'esprit, et je ne suis rien moins qu'un squelette maigre et décharné, comme on vous le mande. Jamais, au contraire, je n'eus tant d'embonpoint, ni tant de sérénité d'esprit... Je ne me suis pas ennuj'é un moment depuis près de deux mois que je suis ici [à la Bastille]... Je puis bien vous protester, Madame, que les sept portes qui sont fermées sur moi et les sentinelles qui gardent l'entrée du château, n'ont point encore interrompu mon sommeil et mon repos.

Au mois d'août, écrivant à Sainte-Hermine, il est encore obligé de démentir les faux bruits répandus par les prêtres ' :

Quelle consolation n'a-t-on pas de se voir au milieu de quatre-vingts témoins qui combattent courageusement pour la profession d'une même vérité, qui est commune aux uns et aux autres! Que leur zèle est une aide puissante à ma foi! Je puis, Monsieur, vous protester très sincèrement que je n'ai point demandé à voir ici des convertisseurs ni des missionnaires. C'est une pure calomnie de leur invention que tout ce qu'on vous en a dit.

Non seulement Th. de Béringhen tient énergiquement tète aux prêtres ; mais il trouve le moyen d'établir un culte commun à plusieurs prisonniers, et d'écrire un grand nombre de lettres d'édification, par lesquelles il soutient et empêche de broncher plusieurs de ses compagnons de captivité, et même des personnes du dehors-. Il réfute pour M. de Sainte-Hermine les deux grandes lettres de controverse que lui a écrites son oncle, M. de Viliette, chef d'escadre, devenu convertisseur, après avoir jeté feu et flamme contre M"^ de iVlaintenon qui lui avait enlevé sa fille et ses deux fils :

Tant de sollicitations et d'empressement à vous faire changer de religion, ne conviennent pas trop, ce me semble, à un homme qui a passé sa vie à la guerre et sur la mer. Mais tout le monde s'en mêle aujourd'hui. Ceux qu'on appelle nouveaux convertis et nos parents mêmes y sont plus ardents que les autres 3... La religion qu'on vous propose d'embrasser est un égoùt de toutes les hérésies du monde*.

Il écrit à sa sœur, la duchesse de La Force, qui l'accusait, paraît-ii, de s'être fait arrêter par excès de zèle :

Pliît à Dieu que je pusse vous communiquer tout ce qui passe ici par mes mains! Vous verriez les grâces qu'il fait à bien des gens; leur fermeté vous

» Cinquante lettres, p. 44. les six autres à des prisonniers de la

' De ses Cinquante lettres douze ont Bastille: une à M. de Cagny, une à M.

été écrites à la Basiille: une à une dame de Roze... Bou... [Rozel-Beaumont],

réfugiée en Hollande; une à M... dans quatre à M. de Sainte-Hermine.

l'abbaye de...; une à sa sœur. M""" de ^ Cinquante lettres, p. 46.

La Force; une à M. de... prisonnier au * IbiJ., p. 34.

château d'Angers; deux à sa femme, et

384 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

encouragerait, et plutôt que de me plaindre, vous béniriez Dieu de l'état oii il m'a mis. Je me trouve ici dans la correspondance la plus étendue, et je profite le premier de toutes les méditations qu'on m'envoie pour les faire passer aux autres. Nous avons même quelque commerce au dehors, jusqu'en Angleterre et en HoUande ^

Le 3i août 1686, le sieur de La Noue, lieutenant du roi à la Bastille, recevait la semonce suivante: «Le roi a été informé que le sieur de Béringhen, détenu à la Bastille, écrit des lettres ; il faut que vous preniez bien garde, parce que Sa Majesté aurait sujet de n'être pas contente de vous si cela continuait...». Rien n'y fît; plus heureux, plus riclie et plus habile qu'une foule d'autres prisonniers, Béringhen continua d'écrire. Sa lettre à Sainte-Hermine du 18 septembre, est une des plus intéressantes - :

J'avoue que les amertumes de notre captivité sont dans notre tour bien plus adoucies qu'ailleurs, puisque, par un effet tout particulier de la bénédiction de Dieu, nous pouvons, sans nous voir, nous assembler cinq ou six en son nom, à toutes les heures du jour et de la nuit, et faire entre nous les mêmes exercices de dévotion que nous faisions dans nos temples et dans nos familles.

Sainte-Hermine lui avait mandé que le médecin Monginot, son voisin de captivité, souhaitait pour toute faveur de pouvoir être renfermé le reste de ses jours à l'étage de la tour où le culte se célébrait clandestinement. Béringhen blâme ce vœu :

Si nous nous considérons comme les prisonniers de Jésus-Christ et les défenseurs de sa vérité, selon la mesure du don qui nous a été départi par sa grâce, l'esprit de gloire et de Dieu qui repose sur nous, nous fera pousser des souhaits plus conformes au bienheureux état où nous nous trouvons. Parler ou penser comme fait votre voisin, quelque bon sens qu'on puisse donner à ses paroles, ce serait douter de sa délivrance, et se croire oublié de Dieu pour toujours dans son affliction... Exhortez donc, s'il vous plaît, ce timide voisin à se raffermir dans ses espérances, et à ne pas perdre de vue la fin du Seigneur que nous attendons. Le moindre ennui qu'il concevrait, et qui lui échapperait sur la longueur de sa prison, le pourrait faire glisser dans cette sainte carrière, et le priverait infailliblement du fruit paisible de justice qui nous revient de nos diverses tentations. Le Seigneur en sait délivrer ceux qui l'honorent, et n'a jamais manqué de leur répondre au temps de son bon plaisir*.

On voit à quel diapason étaient montés les cœurs de ces vaillants confesseurs : ils se faisaient une joie des souffrances à endurer pour le nom de Christ, et vivaient à cent lieues au-dessus des misères habituelles de la vie. Cette exaltation les soutenait, les

• Cinquante lettres, p. 77. » Ibid., p. 82—83.

' Ibid., p. 81.

Prt'soJts et Couvents. 385

faisait héroïques ; mais elle ne les préservait pas d'erreur. Au contraire, elle les prédisposait fortement à la maladie apocalyptique qui s'empara des plus fermes esprits (Jurieu, Brousson, AUix), avant de gagner les Cévennes et d'y devenir à la fois épidémique et insurrectionnelle. C'est à la Bastille que Th. de Béringhen composa le plan de ses Lettres contenant plusieurs réflexions importantes sur la mort des deux témoins (Apocal. XI), publiées en 1692', et dans lesquelles on voit, dit-il^, «quinze cents passages de l'Écriture appliqués à la persécution présente». M. de Sainte-Hermine, qui copiait à la Bastille tout ce que Béringhen écrivait à ses amis, afin que celui-ci en envo3'àt la copie à une dame enfermée dans un couvent, sut résister à cette manie prophétique dans laquelle se complaisait l'ancien conseiller au Parlement, et qui lui faisait commettre des bévues telles que la suivante^ : «L'inhumanité qu'on exerce aujourd'hui sur les cadavres de nos frères, à la honte du nom chrétien, ne doit pas échapper à votre méditation. Dieu nous en a menacés dès les premiers siècles en des termes qui font frémir : Je mettrai, dit-il, vos charognes sur vos dieux deflente».

Ce chrétien d'une vertu surhumaine, qui semblait planer entre terre et ciel, joyeusement soumis à toutes les dispensations les plus pénibles de la Providence, avait pourtant son endroit sensible ; il restait homme par la douleur de sa fierté religieuse humiliée. L'arrestation de sa femme, mise au couvent des Filles du Saint- Sacrement, rue Saint-Louis-au-Marais (16 mars 1686), l'interdiction des visites qu'il recevait du duc de La Force, son beau-frère (11 septembre), ne l'avaient que modérément ému. Il en fut tout autrement lorsque M""^ de Béringhen, préparée la veille par l'abbé Varet'*, lui apprit à la Bastille (3 décembre), dans une conversation qui dura trois heures et eut pour témoins un exempt et un docteur de Sorbonne, qu'elle avait promis de signer, à condition de le voir une fois auparavant^ Il reçut en chancelant ce coup terrible; il recourut aux larmes, aux supplications et à la plus éloquente indigna-

' Th. de Béringhen a encore publié la police. L'abbé Varet écrivait à La

Cinq lettres aux catholiques romains, et Reynie, le 2 décembre i68(3 : «J'attends

une traduction de VAbrégé de l'histoire votre ordre pour Mm" de Béringhen. J'y

ecclésiastiq. de Bionens, Rotterd., 1700, puis aller aujourd'hui ; ayez la bonté de

qu'il priait Pictet de faire achever, en me marquer comme vous souhaitez que

1706. j'agisse, et je le ferai le plus ponctuelle-

' Cinquante lettres, p. 35ï. ment que je pourrai» Cfr. 7o33, f" 25).

^ Ibid., p. gi. = Llle figure sur un état du 17 dé-

* 11 est curieux de voir les convertis- cembre itjiiô, comme devant abjurer pro-

seurs attitrés solliciter le mot d'ordre de chainement (Fr. 7o5i, f° 253).

386 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.

tion, pour détourner la jeune femme de cette infidèle résolution. Il lui écrivait le 21 du même mois* :

Voici la dix-septième nuit qui s'est écoulée depuis la visite que vous avez voulu me rendre avant que de changer; je puis vous protester devant Dieu que je les ai passées toutes dans une entière insomnie; que je ne sais presque plus ce que c'est que le repos et la nourriture, et que mes larmes, mes prières et mes soupirs ont fait ma seule occupation depuis ce temps-là... Hélas! ni dragons, ni violence infâme, ni perte de biens, ni souffrance corporelle, ni frayeurs, ni épouvantement, qui pourraient faire tolérer ou excuser la chute des autres, rien de tout cela ne vous a approchée. Et cependant, au milieu d'une profonde paix personnelle, et après plusieurs mois d'une fermeté qui a fait l'édification de l'Église, ma joie et ma couronne, et ma consolation particulière, vous vous épouvantez de l'avenir! Et sur cette simple appréhension de maux et de peines dont Dieu vous peut garantir aussi aisément qu'il vous en a garantie jusqu'à cette heure, vous suivez le torrent du monde, et vous entrez dans la voie large, que vous savez si bien n'être pas le chemin royal, ni ces sentiers de jadis qui nous ont été tracés dans les Écritures.

On devine comment il l'exhorte avec des répétitions infinies à rentrer dans le bon chemin. Elle ne fut insensible ni à leur entrevue ni à ses lettres; car au lieu d'abjurer sur le champ, elle se laissa reconduire dans son couvent du Marais, oîi elle demeura encore sept mois ; mais les convertisseurs ne lâchèrent pas prise. Elle lui écrit que, depuis qu'elle a renoncé à sa promesse d'abjurer pour sortir du couvent, elle se trouve dans des irrésolutions continuelles et insupportables qui lui feront perdre l'esprit. Il répond, le 8 mars 16872:

Hélas ! j'apprenais de toutes parts et même des pays étrangers que vous étiez toute raffermie, et résolue de demeurer dans votre couvent plutôt que de renoncer à la vérité. Les tours et les cachots de cette citadelle en retentissaient d'actions de grâces et de bénédictions pour vous. Peu zélée chrétienne, vous y allez faire rentrer les pleurs, le deuil et mes insomnies. Vous vous flattez, dites-vous, de venir passer les journées avec moi après avoir signé. Dieu veuille me retirer plutôt du monde, que de vous voir un seul moment ici aux dépens de votre salut éternel !

La diplomatie des directeurs de M"'" de Béringhen se trahit çà et là; pour conserver plus sûrement leur conquête, ils s'efforcent de jeter la division entre les époux, n'oublient pas les questions d'affaires et dictent à la femme ce qu'elle doit écrire. A leur instigation, elle marque à son mari une défiance blessante et lui demande un blanc-seing, qu'il refuse résolument, dans la crainte que les

' Cin^uanle letlres, p. iî)6. ' [biJ., p. 172.

Prisons et Couvents. 887

convertisseurs ne le remplissent par une formule d'abjuration. Il lui écrit le 16 mars 1687 * :

Ils savent bien que vous ne vous rendez qu'à leur violence, et point du tout à la solidité de leurs raisons. Ainsi vous serez observée, et l'on vous enfermera plus étroitement qu'auparavant, pour vous faire pratiquer malgré vous une religion que vous n'aurez point voulu croire. Et que ne fera-t-on point encore, je ne dis pas à moi (car que m'importe-t-il de vivre, si vous abandonnez celui que je ne pourrai plus prier avec vous? Il m'est meilleur de déloger pour aller avec lui), mais à cette nombreuse famille, dont, grâces à Dieu, on n'a pu jusqu'ici ébranler la constance et la résignation? Vous en avez fait la joie et les délices depuis douze ou quatorze mois que vous y êtes entrée'; continuez à l'encourager et à la consoler, ma chère femme, par votre persévérance en la foi.

Le 14 mars 1687, Seignelay écrivait à La Reynie : « M. le baron de Marcé demande la permission de voir la dame de Béringhen, sa fille, qui est aux Filles du Saint-Sacrement, et M. de Béringhen, son gendre, qui est à la Bastille, je vous prie de me mander s'il fait son devoir de catholique». Et le i3 juin: «Je vous envoie un ordre pour faire mettre M"" de Béringhen dans un autre couvent. La mère Garnier, qui savait le peu de progrès qu'elle faisait au couvent des Filles du Saint-Sacrement, m'avait fait dire qu'elle avait une chambre propre pour elle et qu'elle espérait réussir à sa conversion; ainsi je crois que nous ne pourrions mieux faire que de la mettre dans cette maison ». — On saisit ici sur le vif un de ces petits manèges intéressés auxquels se livrait la jalousie des directrices de maison religieuse. Quand M""^ de Béringhen fut sur le point de se convertir, la mère Garnier, supérieure des Nouvelles- Catholiques, écrivit et fit parler au marquis de Seignelay pour enlever cette riche pensionnaire au couvent du Marais, sous prétexte qu'elle n'y faisait pas de progrès. Le lecteur sait à quoi s'en tenir, et la mère Garnier le savait sans doute aussi.

' Cinquante lettres, p. 182. deux ans et huit mois que M"= de Marcé ' 11 semblerait résulter de cette phrase est entrée dans la famille de Béringhen; que le mariage de M. de Béringhen n'eut mais elle n'est restée que quatorze mois lieu qu'en janvier 168Ô: induction contre- près de ses beaux-parents, puisqu'on l'a due par une lettre du 3 octobre 1687, où enlevée le i5 mars i685 pour la mettre l'on voit que sa tille est âgée de deux ans au couvent, l.a phrase singulièrement (p. 218), et par une autre, dans laquelle elliptique, dont le sens vrai ne se laisse il dit avoir été séparé de sa femme dans pas deviner sans peine, revient simplela première année, et non dans le pre- ment à ceci: pendant les douze ou quamier mois de leur mariage (p. 23G). 11 y torze mois que vous avez passés au sein a bien, au moment où écrit le prisonnier, de ma famille.

388 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

M'"* de Béringhen fut donc transférée, le i3 juin 1687, dans la maison placée sous la direction de Fénelon (O' 3i). Elle était accompagnée d'une femme de chambre, qu'on crut un obstacle à sa conversion, et que le roi fit aussi enfermer. Enfin, le 25 août 1687, elle demanda la permission de se retirer près de M'"" de Courtomer, nouvelle convertie de ses amies, chez laquelle elle fit son abjuration (O' 3i). Théodore de Béringhen était depuis trois semaines au château de Loches, où on l'avait envoyé comme «opiniâtre», et pour mettre un terme à l'influence qu'il exerçait sur ses coreligionnaires détenus à la Bastille.

Parmi ceux d'entre eux qui faiblirent et se relevèrent, se trouvait M. de Fargot, au sujet duquel Béringhen écrivait à Jean- Jacques de Rozel, sieur de Beaumont [Fr. pr. IX, 66 a) :

Si l'état de ces demi-pénitents m'attriste, je suis d'ailleurs extrêmement consolé d'apprendre que Dieu ne se laisse pas sans témoignage en bien faisant, puisqu'il a mis au cœur de plusieurs d'entre eux de le glorifier par leur fuite, ou de se relever de leur chute à la face et sous les yeux de leurs persécuteurs. Telle a été la constance de feu M. de Fargot, qui s'est rétracté glorieusement de sa signature au lit de mort; et je dois à sa mémoire l'application de ces diflerents caractères si essentiels à une véritable repentance. A peine eut-il signé sa soumission à l'Église romaine, dans la vue, disait-il, d'aider à la réformation des abus et du culte qui y étoit pratiqué, qu'il reconnut l'illusion et l'égarement de cette funeste démarche. Il confessa sa faute et la détesta ouvertement, et même avant que de sortir de la Bastille oii il était prisonnier, et encore depuis à tous ceux qui voulaient l'entendre. Il interpellait les catholiques anciens et nouveaux, et même les ecclésiastiques, ses persécuteurs, et les sommait devant Dieu de déclarer s'ils n'avaient pas été les témoins de sa douleur, dès les premiers moments de son abjuration. Quels reproches amers et sanglants ne fit-il pas encore aux personnes qui lui furent envoyées de la cour, pour lui proposer une pension considérable, au cas qu'il voulût demeurer catholique romain. Je sais de plus que, jusqu'au dernier soupir de sa vie, il a désiré et cherché tous les moyens possibles de se sauver de la France afin de pouvoir réparer sa faute '.

Théodore de Béringhen apprit l'abjuration de sa femme par le billet que sa mère lui adressa, le 3o août 1677, du couvent de Gercy, près Paris '^r

Ce que vous craigniez depuis longtemps, est enfin arrivé, mon cher fils; mais vous avez assez tourmenté votre âme; cessez. Il n'y a rien qui ne soit ordonné de plus haut. II faut soufirir ce qu'on ne peut empêcher, et vouloir ce que Dieu permet. Il sait tirer le bien du mal quand il lui plaît, et nous mortifier aussi par ce que nous avons de plus agréable. Ce Dieu des miséricordes

' Cinquante lettres, p. 11,7. '' Ibid., p. 200.

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veuille vous soutenir dans cette épreuve. Je la sens comme vous, et bien plus vivement que je ne puis le dire. Levons nos mains pures et sans colère, et celui qui a fait la plaie la bandera. Je vous recommande à sa grâce, mon cher fils, et je vous embrasse de tout mon cœur.

Il répondit le 7 septembre ' :

Qu'importe pour le salut de mon âme de quelles verges je suis frappé, puisque c'est Dieu qui me frappe ? II a rompu le plus sacré des liens qui m'attachaient à celle que j'avais épousée au Seigneur; c'est pour m'apprendre à ne pas compter beaucoup sur ce qui m'unit encore à elle.

Enfin, le 25, il écrit à l'infidèle :

Depuis quinze jours, on vous a vue entrer dans l'église de Saint-Sulpice, et même on me mande que ce fut à l'heure de la grande messe. Je ne vous en crois pas là encore; car je ne puis m'imaginer que vous soyez déjà tombée dans les créances erronées et dans le faux culte. Mais dans le courant où vous êtes, on va plus loin que vous ne pensez. La dame chez qui l'on vous avoit mise en séquestre ^, M""" de P[eray], de Saint-Hilaire, Chardon ^ et tant d'autres, en sont d'assez tristes exemples... Le tendre attachement que vous avez pour votre sœur cadette*, fut-il jamais plus de saison pour vous sauver auprès d'elle? Votre enfant, dont vous vous dites si folle, n'y seroit pas un obstacle. Sa tante en feroit le même usage que vous. Et s'il falloit le laisser, Celui qui le garde précieusement depuis deux ans, ne vous refuseroit pas la même assistance. Car enfin, à quoi ne serez-vous pas exposée, si on continue d'agir à Paris, comme on a fait tout récemment à l'égard de M""' d'Heucourt [envoyée au château de Guise, par ordre du 8 septembre, après avoir abjuré à Port- Royal, oii M'"^ de Maintenon l'avait fait enfermer]?

Au lieu des procurations qu'elle lui demande, Théodore envoie à M™' de Béringhen des exhortations à la repentance. De son côté, elle le prie d'abjurer, et lui offre de l'aller voir à Loches 5. Elle veut porter à la cour un placet en faveur du père et du fils ; mais celuici, lui écrit, le 3o décembre 1687^:

Ce ne sera jamais de mon consentement, ma chère femme, que vous présenterez un placet pour obtenir ma liberté, et encore moins que vous paraissiez au diner du Roi après .ivoir abjuré par ses ordres... Si mon père savait votre dessein, il préférerait sans doute une prison perpétuelle à la déhvrance que vous voulez demander pour lui.

' Cinquante lettres, p. 213. sans parler de trois autres, mises aux 2 M™» de Gourtomer, de la famille des iMies-Catholiques en 1690,61 qui paraissent Saint-Simon. issues du second mariage du baron de ' Voir Chardon. Marcé. Le roi lui donna en 1687 la jouis- * M"« de Béringhen avait deux sœurs sance des biens de ses deux sœurs récadettes réfugiées en Angleterre: Claude- fugiées.

Marguerite, dont le mari, Paul d'Espagne, « Cinquante lettres, p. 228.

sieur de Vénevelles, avait abjuré, et une « Ibid., p. 229. seconde dont le nom nous est inconnu,

Sgo Revocation de l'Édit de Nantes à Paris.

Et le 21 janvier 1688 ' :

Oui, ma chère, il est tris possible que le parti que vous avez pris me soit tris douloureux, puisque je n'ai eu ni repos, ni santé, depuis quatorze mois... Je vous conjure aussi, au nom de Dieu, de ne me pas faire transférer d'ici. Prison pour prison, je suis accoutumé à la mienne, et mon pauvre corps hectique n'a pas besoin d'être tracassé et voiture en tant d'endroits 2... Je vous dirai cependant que ma ferme confiance, sur cela comme sur tout le reste, c'est que, si j'ai pu m'arracher d'auprès de vous dans la première année de mon mariage. Celui qui m'a donné la force de vous quitter pour le suivre, saura bien, s'il m'appelle ailleurs, me garantir de tout mal.

Il lui dit encore dans une autre lettre ^ :

Je n'oublierai jamais un mot de votre bonne amie de Bretagne, dans la lettre qu'elle vous écrivit le lendemain de sa signature : // n'y a que vingtquatre heures, disait-elle, que j'aurais vu venir la mort avec joie, et présentement, Madame, c'est ma plus grande frayeur.

Quand M'"^ de Béringhen apprit, au mois de mars 1688, que son mari allait être expulsé de France, elle lui envoya ce billet aigre-doux et tranchant*:

Je suis bien persuadée, et je l'ai toujours été, qu'on peut s'accommoder à la religion romaine sans risquer son salut, et c'est pourquoi vos peines en sont plus grandes pour moi, quoique je ne les croie pas réciproques; car vous me paraissez bien détaché, puisque vous n'avez pas voulu que je demandasse la permission de vous aller voir à Loches. Je ne suis pas, ce me semble, si redoutable sur la controverse : je ne vous eusse rien dit que ce que je vous ai écrit plusieurs fois. Adieu donc. Monsieur, vous me tourmenterez peut-être autant pour aller en Hollande comme pour ne pas vous aller voir dans la prison où vous êtes. Je vous déclare par avance que je n'ai nulle envie d'y aller. Cela étant ainsi, à Dieu.

Il lui répondit 5; «Je ne vous tourmente point pour vous faire passer en Hollande; mais je jure devant Dieu que, si quelque disgrâce de la cour ou quelque autre infortune vous poussait jusqu'au bout du monde, toute ma consolation serait d'y aller partager ma misère et mon pain avec vous». Et un peu plus tard'': «Il y a un an que vous croyiez ma prison éternelle. Et cependant, comme en un clin d'œil, Dieu m'en a ouvert les portes et à des milliers d'autres ».

Le 21 mars 1688 '', MM. de Béringhen, de Cagny, de Cahanel,

' Cinquante lettres, p. 23i. * Ibid., p. 238.

' On voulait l'envoyer près de l'e'véque "> Ibid., p. 241.

de Soissons. « Ibid., p. 290.

» Cinquante lettres, p. 220. ' Ibid., p. 245.

Prisons cl Couvents. Sgi

de Saint-Jean, de Sainte-Gemme •, Amonnet, et M""= de Marconnay, furent tirés du château de Loches et dirigés sur La Rochelle, en compagnie de six autres personnes extraites de diverses citadelles. Parmi ces dernières se trouvaient M'"° de Gabaret et sa fille, Foucher, marchand de Loudun, et probablement les demoiselles de Rallière et de Corbion. Ainsi s'exprime le vaillant confesseur racontant sa délivrance^.

Nous prîmes la route ordinaire de Châtellerault et de Poitiers, trouvant partout des Nouveaux Convertis navrés et consternés de leur signature. On avait pris toutes sortes de soins et de précautions pour empêcher ces pauvres gens de nous aborder sur les chemins; mais ils y vinrent de toutes parts, faisant des lieues entières, les uns à pied, les autres à cheval, à la portière de nos carrosses, afin de pouvoir nous entretenir de leur état et de recevoir quelque consolation dans leur amertume. Plusieurs, prenant les devants, aUaient nous attendre aux hôtelleries, et à peine y étions-nous descendus, que, se jetant à nos cols et pleurant à chaudes larmes, ils nous demandaient le secours de nos prières et de nos bénédictions avec des ardeurs que je ne saurais exprimer. Les heures de nos repas et souvent celles de la nuit se passaient à leur rendre ces pieux offices.

Après avoir fait le récit de sa rencontre avec son père à Poitiers ^, il poursuit '' :

Le jour suivant, sortant de Saint-Maixent, oii nous avions couché, nous eûmes le triste spectacle de voir trois de nos frères qu'on avait pendus la veille sur le bord du grand chemin, pour s'être trouvés dans une de ces assemblées chrétiennes qui se font plus fréquemment en Poitou qu'ailleurs. Nos carrosses passèrent presque dessous leurs potences. Nous ne leur dimes pas un De pro- /midis, comme vous pouvez bien vous l'imaginer; mais nous chantâmes à leur occasion cette partie du psaume LXXIX :

Ils oui donné les corps

De tes serviteurs morts

Aux corbeaux, pour les paiire.

A La Rochelle leur entrée fut triomphale*; les prétendus nouveaux convertis s'empressèrent tellement autour d'eux, malgré gardes et sentinelles, qu'ils ne purent se coucher et passèrent la nuit en prières, lectures et exhortations.

Il y eût même beaucoup d'anciens papistes que la curiosité y attira, et qui, touchés ou de notre état ou de ce qu'ils entendaient dire à nos frères, nous

' René-Henri de Béjarry, sieur de * Ibid., p. 262.

Sainte-Gemme (Lièvre, Hist. des prot. ^ „ On a embarqué un grand nombre

du Poitou, III, 3o). de religionnaires à La Rochelie, où ils

' Cinquante lettres, p. 247. ont été reçus avec des exclamations ex-

' Voir Anciens. traordinaires» {Mém. de Foucault).

Sgz Rivocation de l'Edit de Nantes a Paris.

avouaient ingénuement qu'ils ne voyaient qu'à regret la fuite ou la sortie de tant de milliers d'honnêtes gens, de qui on n'avait aucun sujet de se plaindre. Cela me fut répété plus d'une fois par M. Beraudin, lieutenant-général de La Rochelle, qui me vint voir en robe pour plus de cérémonie. C'est un de mes plus anciens camarades de collège, révolté depuis bien des années '.

M. de Béringhen revient ailleurs sur la même pensée : Les catholiques romains eux-mêmes affirment, dit-il^, « qu'en chassant les huguenots du royaume, on a chassé la bénédiction de Dieu, et toute l'abondance qui y régnait auparavant».

Il rapporte ainsi son embarquement et celui de ses compagnons ^ :

Le lendemain (samedi 27 mars), dès sept heures du matin, le lieutenant ■ de roi se rendit à notre auberge, avec des officiers et soldats de la garnison. Il s'adressa d'abord à moi, et par je ne sais quelle distinction, il voulut que je montasse seul avec lui dans son carrosse. J'obtins pourtant que la dame de Cabaret et sa fille, qui étaient fort incommodées, y 'eussent place dans le devant. Le peuple accourut en si grande foule dans les rues que nous n'allions qu'au petit pas. Ceux qui purent aborder les portières du carrosse, s'écrièrent, comme d'autres l'avaient fait le jour précédent, que nous étions les bénis de Dieu, que sa bénédiction s'en allait avec nous hors du royaume, et nous demandèrent à mains jointes et avec larmes le secours de nos prières...

Quand notre troupe fut rassemblée, nous entrâmes dans la Berge [royale], où dix rameurs et un pilote nous marquèrent nos places. Le lieutenant de roi y entra ensuite, et après nous avoir tous nommés, selon qu'il nous trouva écrits dans un papier qu'il tenait à la main, il nous signifia verbalement l'ordre qu'il avait de nous bannir du royaume, pour nous faire conduire en Hollande ou en Angleterre, à notre choix, sans s'expliquer le moins du monde sur le sujet de notre bannissement. Béni soit Dieu, lui dis-je tout haut, qui nous a mis au large ! Sa gratuité demeure à toujours. Et aussitôt, comme il sortait pour aller à terre, j'entonnai, à mains jointes, nu-tête et à haute voix, le psaume d'où j'avais tiré cette exclamation sacrée, qui commence par ces paroles:

Rendez à Dieu louange et gloire...

Nous le chantâmes tous d'un bout à l'autre, en voguant au gré du vent et de la marée, et à la vue du soleil qui nous éclairait sans nuages.

Ces quatorze'* voix psalmodiant à l'envi, causèrent une indescriptible émotion parmi les prétendus nouveaux convertis qui se pressaient en foule sur le rivage, et qu'une soudaine distribution de

' Cinquante lettres, p. 249. quarantaine d'autres prisonniers, était le

'' Tbid., p. 3i5. quatorzième chanteur, ayant obtenu la

" Ibid., p. 261. permission de s'embarquer sur le même

♦ Le médecin Monginot, conduit du vaisseau que son gendre, M. de Cagny

château d'Angers à La Rochelle avec une {Cinquante lettres, p. ibi et 263).

Prisons cl Couvents. 3g3

coups de canne et de hallebarde, rappela au sentiment de leur malheureux sort. Toutefois ils s'empressèrent d'envoyer à l'ile de Rhé, où se trouvait le Christian State, qui devait emporter les chanteurs, une barque chargée d'effets et de meubles, que «MM. Amonnet et compagnie» étaient priés de remettre à leur adresse en Hollande; puis une autre, chargée de provisions, de rafraîchissements, de plusieurs pièces de serge et de toile, et de 5oo francs en argent, que MM. de Cagny, Amonnet et Béringhen devaient distribuer à ceux des quatorze qui en auraient le plus besoin. A peine montés sur le vaisseau, les bannis cherchent un lieu commode pour y ployer le genou; après la prière, ils chantent le psaume LXVI, lisent le chapitre XXI de Jérémie, les VHP et X® de Zacharie, XP des Hébreux, et chantent le psaume XL. Dès les premières notes de la mélodie, le capitaine avait couru chercher son psautier et s'était mis à chanter avec eux en hollandais. Il fut convenu que M. de Cagny «homme éloquent et puissant par les Ecritures*,» et M. de Béringhen, seraient alternativement les chapelains de la petite Église flottante. On faisait chaque jour deux exercices, auxquels on ajoutait des lectures de sermon le jeudi et le dimanche. Dix-huit nouveaux convertis de l'île de Rhé, voulant rejoindre leurs pasteurs, Barbauld père et fils, furent accueillis sur le vaisseau, grâce aux sollicitations des quatorze.

Le r8 avril, jour de Pâques, le Christian State mit enfin à la voile ; le mercredi 5 mai, il se trouvait à la hauteur de Douvres, où MM. Monginot, de Cagny, de Saint-Jean, de Cahanel, Foucher, la veuve Cabaret et sa fille, se firent aborder par une barque de pêcheur^. Le jeudi i3, M. de Béringhen et le reste de ses compagnons débarquaient à Amsterdam, après avoir été quarante-huit jours en mer. Ils surent en arrivant, qu'on prêcherait à cinq heures en français, dans une des Eglises flamandes, comme on avait coutume de faire tous les jeudis, et profitèrent de l'occasion. Ce fut là qu'ils chantèrent les psaumes «pour la première fois au son des orgues, qui rendent cette symphonie sacrée si mélodieuse et si touchante^». Trois jours après, Béringhen racontait par écrit son voyage à son oncle, «M. D[u] C[andal], nouveau réuni à Paris ^».

' Aussi bien que M. de Cahanel {Ibid., du roi, audiencier en la chancellerie,

p. 255). était fils d'Isaac Du Candal, receveur des

' Cinquante lettres, p. 273. deniers royaux pour les Eglises réformées.

' Ibid., p. 278. Il épousa, en 1648, Susanne de Béringhen,

* Jacques Du Candal, sieur de Fonte- sœur de Jean et tante de Théodore, nailles, né en i6ig, conseiller secrétaire

394 Révocation de tEdit de Nantes a Paris.

Vous vous mocquiez, lui dit-il, du pressentiment que j'avais de ma délivrance, et vous m'écriviez que je ferais mieux de suivre l'exemple de tant d'autres, que de ni amuser à ces pensées creuses, qui pourraient bien me faire périr dans un cachot •. Enfin il le sollicitait à la conversion : «Il est bien triste, mon cher oncle, qu'ayant paru si longtemps comme une colonne au temple de Dieu,... vous persistiez si obstinément dans votre abnégation, et que toute votre famille s'affermisse dans la même révolte, par le mauvais exemple que vous lui donnez 2».

A sa femme qui, ayant obtenu la jouissance de ses biens ^, lui demande, ainsi qu'à M. de Béringhen père, des pouvoirs et consentements pour se charger de leurs affaires, il répond^ le 22 février 1689, par des exhortations et par un refus de pouvoir. Ce refus irrite la jeune femme, d'autant plus encline à l'aigreur, que l'humeur processive de son père, contre lequel elle plaide, l'a rendue malade; cependant elle donne connaissance à M. de Béringhen de la déclaration promettant la jouissance de leurs biens aux réfugiés qui iront habiter Hambourg ou le Danemark. Plus tard, elle lui reproche de l'avoir abandonnée, l'informe que les biens des fugitifs vont être confisqués par une nouvelle déclaration, et le supplie de rentrer en France. Il répond, le 29 janvier 1690'': «Tant qu'il n'y aura point de libre exercice de ma religion en France, j'aimerais mieux mourir que d'y retourner». Il lui rappelle qu'elle a partagé son dessein de quitter la France, la conjure d'abjurer son abjuration et son amour «des biens du monde»; il regrette de ne la voir «remplie que de ses affaires, du soin de ses terres^ de son crédit et de ses procès, s'étourdissant sur les malheurs et les misères publiques, et encore plus sur le grand et éternel intérêt de sa conscience, sans en vouloir calmer les remords^». «Mes lettres, continue-t-il, ne vous marquent ni calamité ni misère que j'aie endurées depuis que je suis ici; je ne fus jamais plus heureux de cœur et d'esprit. M"^ Big.. ^ qui est arrivée depuis peu, nous témoigne à tous moments sa surprise de la douceur et de la tranquillité que nous possédons, au lieu de tout ce qu'on lui en avait représenté à Paris. Vous pouvez savoir par ce qu'elle écrit assez souvent à ses proches, ce qu'elle pense de la félicité des réfugiés^».

' Cinquante lettres, p. 243. " «Mmo Bigot, femme du sieur de Vil-

" Ibid., p. 244. landry et de Morogues, rdfugié lui-même

■'' Par brevet du 3o avril 1688 (O' 32). en llollnndei).

* Cinquante lettres, p. 307. ' Cinquante lettres, p. 52 1.

' Ibid., p. 320.

Prisons et Couvents. SgS

Le 22 septembre 1691, il adresse une longue lettre à sa bellesœur, M""" de Go3'on, réfugiée à Greenwich, près Londres, avec une sœur cadette. II la met en garde contre les épîtres fallacieuses par lesquelles M'"'= de Béringhen s'efforce de la faire revenir en France. Quels adoucissements, dit-il, peut-on espérer «d'un clergé toujours persécuteur et barbare, qui fait violer si impunément les droits les plus naturels et les mieux fondés ? Votre sœur elle-même sait qu'en dire et qu'en croire, puisqu'on vient d'enlever, comme de dessous ses yeux, les trois petites filles d'une dame de ses plus proches alliées'». Il engage M"^ de Goyon à cesser, comme il a fait luimême, de correspondre avec la tentatrice ^ :

Ne pouvant plus lui tendre la main par les manières dures et insultantes dont elle a reçu mes exhortations, j'ai cru aussi que, pour mon repos et pour le sien, je pouvais me soustraire à ses sollicitations. D'ailleurs, vous savez qu'elle m'a abandonné bien volontairement à tous égards, et même qu'elle s'est fait une espèce de plaisir de me mander qu'elle ne voulait point aller en Hollande.

Ainsi finit cette union, brisée le jour où, étouffant la voix de sa conscience, M""= de Béringhen s'était livrée aux prêtres, pour conserver sa fortune. Ardent, généreux, magnanime, détaché des biens terrestres, heureux et fier de souffrir pour sa foi, M. de Béringhen ne pouvait pardonner le reniement de cette foi. Après s'être longtemps et vainement épanchée de mille manières, sa tendresse conjugale finit par s'émousser et disparaître. Il y a de la dureté dans ce mot regrettable, qu'on voudrait pouvoir effacer: «Je ne fus jamais plus heureux de cœur et d'esprit ». Un mari séparé de sa femme ne devait point parler ainsi, et moins encore un père séparé de sa fille, dont il ne parle que dans une seule des Cinquante lettres, pour affirmer que Dieu la protégerait, si sa mère l'abandonnait, faute de pouvoir l'emmener à l'étranger. Ces résolutions héroïques, dans lesquelles un devoir se subordonne à un autre, considéré comme supérieur, risquent souvent d'être mal comprises ; mais elles sont justifiées par les circonstances. Oui, par conscience et pour demeurer fidèles à leurs convictions, un grand nombre de pères et de mères abandonnèrent les enfants qu'ils ne pouvaient conserver qu'en faisant une abjuration hypocrite. Ceux-là plaçaient au premier rang la sincérité religieuse. D'autres, et en plus grand nombre, se résignèrent à l'hypocrisie par amour paternel. Ce n'est

' Cette dame n'est pas une sœur de - Cinquante lettres, p. 347.

M. de Béringhen.

Sgô Révocation de V Edit de Nantes à Paris.

pas le moindre crime du despotisme que d'avoir créé cette collision des devoirs qui, dans l'ordre normal, s'enchaînent si naturellement. Il serait injuste d'accuser M. de Béringhen d'oubli envers sa fille ; car l'invocation suivante termine l'ouvrage que nous avons tant de fois cité : Acte d'intercession dans mes prières, depuis la révolte de ma femme. «Fais, Seigneur, que nous puissions... élever en ta crainte l'enfant que tu nous as donnée en ton amour. O mon Dieu, garde-la en ton nom. Sanctifie-la par ta vérité. Préserve-la de la corruption et de la superstition qui l'environnent, et ne permets point qu'elle en soit entachée. Arrose cette jeune plante, etc.»

Théodore de Béringhen, l'un des principaux réfugiés de Hollande et non le moins zélé, servit avec ardeur la cause de ses coreligionnaires ; il prit une grande part aux travaux de la Commission des huit, laquelle demanda vainement aux plénipotentiaires protestants réunis à Ryswick d'obliger Louis XIV à rétablir l'édit de Nantes'. Il écrivait en 1702^ à Bénédict Pictet, professeur en théologie à Genève :

Je vous supplie de dire à M. Minutoli que je ne prends point la qualité de marquis; je suis conseiller au Parlement de Paris, puisque ma charge subsiste et que, par une Providence singulière, on n'y touche pas '. Peut-être se relèvera-t-elle de la poudre et de l'obscurité avec l'Église à laquelle elle était attachée de droit. Dieu m'a fait la grâce d'en laisser la robe à la grande prostituée, à la femme du moderne Putiphar, de ne me point souiller du vin de ses paillardises.

Dans une autre lettre, également inédite, du i^"' janvier 1706, il remercie Pictet d'avoir composé les Cantiques du psautier, et s'exprime ainsi: Je vous prie de «faire achever l'Abrégé de l'histoire ecclésiastique de Bionens *, comme je l'ai demandé dans l'avertissement sur la traduction française que je fis imprimer à Rotterdam en 1700». Il ajoute :

Le temps est plus que jamais, si je ne me trompe, de faire réimprimer votre Théologie avec vos additions. Je serai toujours de sentiment que vous

' Voir Bullet., XI, 94, io3; 2' série, II, 1688, ainsi que celles de Le Coq et de

2i'>i, et Les premiers pasteurs du Désert, Muisson; mais le décret de suppression

II, 276, 282 et 327. de celle de Muisson avait seul été enre-

'' Lettre inédite, dont nous avons une gistrc (Fr. 17122, f" 12).

copie faite en Hollande par M. Francis « Voir Eug. de Budé, Lettres inédites

Waddington. Elle renferme des détails adressées à Turettini, I, ()6. De Bionens

bibliographiques relatifs aux publications est aussi l'auteur d'une traduction de

de M. de Valonne, moine converti et Job et des Psaumes parue en 1729 {Ibid.,

protégé par Béringhen (Papiers Coquerel). 111, 172).

' Elle avait été supprimée le 24 janvier

Prisons et Couvents. 897

[n']y celiez le nom des sectaires, surtout des modernes qui, depuis la mort de Guillaume, haussent plus la tète et le nez en ce paj^s-ici qu'ils n'avaient fait depuis le sj'node de Dordrecht, Pélasgiens, Arminiens, Pajonisies et encore les Sociniens, avec lesquels les Arminiens ne fraternisent que trop. Je sais ce que vous me fîtes l'honneur de me mander, il y a quelques années, que c'était pour les épargner. Mais quand le mal est à son comble et la hardiesse, au dernier degré de l'effronterie, quel ménagement ou quelle espérance avec de telles gens?... J'ai fait ce qui était de mon faible ministère, en procurant l'édition de cinq ou six ouvrages de prosélytes de différents ordres, dont j'espère un heureux succès avec la bénédiction de Dieu'... J'ai toujours dans l'esprit que Dieu, qui a fait qu'entre 200,000 réfugiés, je sois le seul qui puisse me glorifier d'être mari sans famne, pire sans enfant, conseiller sans charge et riche sans fortune, m'a averti par là de me consacrer tout entier à la consolation et au soulagement de mes frères réfugiés, au relèvement des tombés et à l'avancement du règne de mon Rédempteur. La conscience me rend témoignage devant lui que je m'en suis acquitté selon mon pouvoir et l'accès que Dieu m'a donné ici auprès des puissances qui nous gouvernent.

L'aigreur, l'intolérance et la satisfaction de soi-même qui régnent dans cette lettre, gâtent un peu le personnage. On regrette de rencontrer dans cette âme, ferme et dévouée jusqu'à l'héroïsme, un peu de pharisaïsme, en même temps que d'étroitesse et de violence à l'égard de ceux qui travaillaient à élargir et à vivifier les formules desséchées du scolasticisme protestant.

Malgré son abjuration, M""= Th. de Béringhen faillit se voir enlever sa fille. Au mois de septembre 1690, M"'= de La Force, nouvelle catholique, étant au couvent de Sainte-Marie, demandait que sa cousine-germaine, la fille de M. de Béringhen, le conseiller, élevée près de sa mère par deux gouvernantes mauvaises catholiques, fût mise avec elle dans son couvent {But/et. II, 562). — Nous ignorons quelle était la nommée Béringhen qui fut, par ordre du 7 janvier 171 7, transférée du Petit-Châtelet à rHôpital-Général(0' 61).

' Il mentionne ces prosélytes à la page montré, prosélyte depuis quatre ou cinq

413 des Cinquante lettres: «M. Le Vassor, ans, travaille actuellement à Leiden sur

ci-devant prctre de l'Oratoire et à présent les Pères et sur les historiens ecclésias-

célèbre prosélyte, vient de mettre au jour tiques, l.e sieur Deschamps, président au

un traité de la manière d'examiner les séminaire de Saint-Amant de Douay,

différends de religion, où il explique en nous a fait connaître la sincérité de sa

habile homme les motifs de son change- conversion par un petit livre, qui a pour

ment. Le Père Lowius, capucin et prédi- titre: Exposition solide et historiq. delà

cateur de Masstricht, a aussi donné les religion chrét. opposée aux erreurs de la

siens. Le Père Oudin, de l'ordre de Pré- communion de Rome ».

398 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.

VRIGNY (DE)

Des dix enfants de Georges Le Clerc, baron de Juigné en Anjou, et d'Elisabeth des Nouhes, trois au moins méritent d'être rangés parmi les confesseurs de la foi dont Du Plessis-Mornay, aïeul de leur mère, avait été un des plus admirables représentants.

Le troisième, Benjamin, sieur de Verdelle, ancien capitaine de vaisseau {Btillet., 3'' sér., I, 200), marié à Catherine Le Taud, et témoin, en i685, de l'inhumation de Paul-Henri de Brion, sieur de La Contaudière, fut mis au Grand-Châtelet pour la R. le 11 février 1686. Conduit le 20 à la Bastille, il fut transféré au Château d'Angers, par ordre du 4 août 1687, et probablement expulsé du royaume (Fr. 7o5i f°^ 295, 802). Nous trouvons, en effet, un Verdelle parmi les officiers d'infanterie qui servaient dans l'armée de Guillaume (Agnew, III, i5i).

Le quatrième, Philippe, sieur de Vrigny-Joigny, marié à la veuve de Louis de Refuge, morte protestante en 1687, vint à Paris au moment de la Révocation, avec sa sœur Marie, veuve d'Urbain Gaudicher, sieur d'Averse, dans le dessein de s'évader. Tous deux obtinrent, du i5 au 28 octobre, la permission d'y prolonger leur séjour d'une quinzaine (Fr. 7060 f" 196); mais tandis que Marie réussit à s'enfuir à Berlin avec sa fille Elisabeth ', Philippe fut mis à la Bastille pour refus d'abjurer, et transféré dans le couvent de Saint-Magloire par ordre du 9 mai 1687. Le i5 juillet, le P. Bordes suppliait La Reynie d'en débarrasser la maison :

M. de Vrigny-Joigny, que j'ai vu quatre ou cinq fois à la Bastille, paraît d'abord de bonne foi, témoignant être prêt de reconnaître les Pères; mais quand on le presse, comme il arriva la dernière fois en présence de M. de La Noue, il se défend comme les autres, et demande au moins un an pour étudier à fond. Une communauté écartée lui serait plus propre, où il trouvât facilement des livres sans dispute, dont il cherche... Ainsi, aucune de nos maisons de Paris, s'il vous plait, où il y en a déjà assez. Je m'imagine, au contraire.

' Elle arrivait en )686 à Berlin, où elle et pour sa tilli; (Krnian et Reclam, lortement recommandée par les autorile's IX, 12). lie Berne, elle obtint une pension pour

Prisons et Couvents. 899

qu'on ne songe qu'à nous en délivrer dans ce changement général, comme de gens qui ne sont pas moins désespérés que tous les autres que j'ai vus à la Bastille, et qui sont bien aises de donner le spectacle.

Vous trouverez bon, au moins, Monsieur, que je parle en particulier pour la maison de Saint-Magloire, où je suis; c'est un séminaire exposé aux yeux de toute la France, d'où il nous vient beaucoup de jeunes ecclésiastiques. Tandis qu'on nous a donné des huguenots qui eussent quelque disposition à profiter, cela n'est pas mal allé, et de douze que nous avons eus par ordre du roi et de Messieurs ses officiers, huit se sont convertis, sans compter les autres qui sont venus de temps en temps. Mais pour ce qui est des autres, le lieu ne sert qu'à causer un plus grand scandale. Nous en avons encore deux, M. Le Coq et M. de Thors. M. le marquis de Seignelay ne s'est point trompé sur le premier, quand il a dit à notre R. P. général, qu'on savait bien qu'il avait pris son parti, mais que c'était afin de lui fermer entièrement la bouche. On n'a rien négligé pour cela. Mais quand nous nous vîmes menacer de M. de Thors, que j'avais vu à la Bastille le plus extraordinaire des hommes, j'en avertis M. le marquis de Ménars, patron de M. Le Coq, pour détourner le coup qui achèverait de perdre son ami, quelque précaution que nous prenions pour les écarter. Aussi nous avons vu que l'ordre de M. de Thors avait été d'abord pour Saint-Lazare, où il y a certainement un lieu plus propre que tout autre pour ces Messieurs; mais nous savons que ce ne fut qu'à la sollicitation du neveu de M. de Thors, que le marquis de Seignelay effaça Saint- Lazare pour mettre Saint-Magloire. J'en parlai dimanche au soir à M. de Ménars, qui eût bien souhaité redemander le changement avant son départ pour son département, quand ce ne serait que pour intimider, s'il y a moyen, M. Le Coq; il me conseilla de prendre la liberté d'en écrire moi-même à M. de Seignelay, ce que je crois assez faire, Monsieur, en me donnant l'honneur de vous le communiquer. Vous userez de tout selon votre prudence, j'oubliais à vous dire. Monsieur, que ce voisinage de M. de Thors avec l'institution où est M. le comte d'Aunay, son jeune neveu, n'a pas beaucoup servi à celui-ci, que je trouvais mieux disposé auparavant (Fr. 7o53, f" 8).

Ainsi les convertisseurs avouaient leur impuissance, et l'espèce de terreur que leur inspiraient des hommes au caractère solidement trempé, résistant pacifiquement à la force pour obéir à Dieu et à la persuasion intérieure, c'est-à-dire à la vérité telle qu'ils la concevaient et qu'ils se l'étaient appropriée. Ce que ces prêtres aveugles appelaient naïvement obstination, opiniâtreté, scandale, c'était le témoignage le plus éclatant rendu à la noblesse de la nature humaine par ses plus dignes représentants.

Conformément à la requête des Oratoriens, on envoya M. de Vrigny au prieuré de Saint-Martin-des-Champs (Fr. 7o53 f" 164), puis à la Bastille, d'où il fut transféré au château de Loches, par ordre du 4 août, et remis à son frère aîné Jacques, par ordre du 10 octobre (O' 3i). En conséquence de sa conversion, le marquis venait d'obtenir une pension de 1000 livres, de même que la

400 Rcvocatioii de l'Edit de Nantes a Paris.

baronne de Juigné. Ils n'eurent aucune influence sur Philippe, qu'il fallut expulser du royaume comme inconvertissable. Nous avons dit ailleurs {Premiers past. du Désert, II, 276) la part qu'il prit aux travaux de la commission des huit ' qui, lors de la paix de Ryswick, avait entrepris de faire rendre aux protestants tous les droits que leur avait enlevés la Révocation. M. de Vrigny a publié une Défense du Parlement d'Angleterre, Rotterd., 1692, in-12, et un Examen des sermons de Jacquelot, qui lui valut les «remontrances fortes et fraternelles» du synode de Nimègue (lôgS), lequel n'entendait pas qu'on écrivît « sur des matières doctrinales sans passer par l'examen de ceux qui sont établis pour ce sujet». — Jacob- Philippe de Vrigny, inscrit en 1691 parmi les étudiants de Leide, était sans doute son fils.

Pierre-Jean-Georges, sieur de Villiers, sixième fils de Georges Le Clerc de Juigné, mourut au For-l'Evéque, ainsi que nous l'apprend une lettre du i5 décembre 1686, insérée par Jurieu dans ses Lettres pastorales, I, 187: «Nous ne devons pas refuser place dans le catalogue de nos martyrs à M. de Villiers, cadet de la maison de Juigné qui est assez connue. Ce gentilhomme fut arrêté à Francy proche Boulogne, cherchant à se sauver. On le mena à Calais, d'où l'intendant le renvoya à Paris, où il fut mis dans les prisons du For-l'Evêque. II y est demeuré depuis le huitième de janvier jusqu'au 22 d'août dernier. Durant tout le temps de sa prison, il a prêché par ses actions et par ses paroles de la manière du monde la plus efficace. Il était savant et pieux, de sorte qu'il confondait tous les convertisseurs d'une manière qui édifiait les autres prisonniers qui souffraient pour la même cause. Le premier président prit un jour la peine de venir lui-même. Il entra en matière. Mais la partie se trouva si inégale entre lui et M. de Villiers, qu'il fut contraint de la quitter en lui disant ce qu'autrefois un cardinal disait à l'Arioste, au sujet de son poème de Roland furieux: O Iddio, dove liavete pigliate tante coyonnerie? O Dieu, où avez-vous pris tant de coyonneries? Réponse bien digne de la gravité d'un premier magistrat sur une affaire aussi sérieuse. M. de Villiers eut à essuyer toute sorte de gens, des gens d'Eglise, des gens d'épée, et de toutes les attaques il se démêla toujours avec un succès admirable. Les incommodités de la prison le firent tomber dans un cours de ventre, qui dégénéra en flux de sang, dont il est mort

' Composée de trois pasteurs: Orillard, MM. île Peray, de Chcnaille, de Vrigny Klie Benoit, Jurieu, et de cinq laïques: et Th. de Béringlien.

au bout de six semaines. Durant son mal, on lui refusa tout commerce avec les autres prisonniers de sa religion: il ne vit que des persécuteurs et des tentateurs, Mais on a pourtant su par ceux-là-mêmes, qu'il n'a point cessé de louer Dieu et de le bénir de ce qu'il mourait en défendant sa vérité et pour la défendre : son âme a toujours été élevée vers le ciel ; ses discours, pleins de piété, de détachement du monde, et d'un désir ardent pour le ciel».

Louise-Henriette de Crux, fille du marquis de Courboyer, décapité en 1669, s'était réfugiée en Angleterre avec sa mère en 1686. Ne pouvant vivre loin du sol natal, ces dames revinrent en Normandie où elles feignirent d'abjurer, et Louise-Henriette épousa, en 1693, son cousin-germain Samuel Le Clerc de Juigné, fils du frère aîné des précédents. En 1699, la mère et la fille étaient signalées comme mauvaises catholiques; la marquise de Courboyer fut envoyée au château de Nantes, tandis que M""' Samuel Le Clerc fut transférée de la prison de Tours aux Nouvelles-Catholiques de Paris. Son mari reçut, dans le courant d'avril 1700, l'ordre de l'y ramener lui-même (O* 44).

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