APRÈS LA RÉVOCATION
Les chapitres précédents, qui ont forcément empiété sur celui-ci, n'ont cependant pas tout dit.
La dragonnade parisienne ayant pris fin vers le milieu de février 1686, la cour s'applaudissait d'avoir dompté tous les huguenots; mais cette joie fut de courte durée: Seignelay écrivait le 27 à La Reynie :
On a des nouvelles certaines de tous les endroits qu'il y a grand nombre de religionnaires cachés dans Paris, ce qui est particulièrement confirmé par ceux qu'on arrête sur la frontière, qui disent qu'il n'y a point d'endroits où ils soient plus en sûreté qu'à Paris; sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous dire de réveiller l'attention des commissaires pour tâcher à découvrir ceux qui sont ainsi cachés (O ' 3o).
Et le 2 mars: «On m'a écrit qu'il y a, rue Bertin - Poirée, près Saint-Germain-de-1'Auxerrois, une famille entière de la R. P. R. appelée Pille chez le nommé Chanlou, cabaretier, aussi de la religion, qu'on dit être tolérée par quelque officier» (O' 3o).
Le i^"^ mai, deux seigneurs des environs de Bordeaux, découverts par la police, le comte de Bourzolles-Carlus qui, en 1682, avait fait célébrer le culte dans son château de Berbières, et le marquis de La Couture de Benacq, qui avait eu aussi le droit d'exercice, reçurent l'ordre d'aller conférer avec l'archevêque de Paris. Ils s'y soumirent, et l'abjuration valut au second une pension de mille livres (O' 3o). Le 5 novembre, Seignelay écrivait encore à La Reynie: « Sa Majesté a été informée qu'il y a dans Paris plusieurs personnes de la R. P. R. qui n'ont pas encore fait abjuration » (Qi 3o). On retrouve ici la police cléricale occulte, plus active et
Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
mieux renseignée que les agents de La Reynie, et la preuve que les listes dressées par celui-ci étaient absolument incomplètes.
Parmi les soixante et une personnes du quartier de La Harpe qui abjurèrent à la fin de 1686, les deux tiers seulement étaient venus de la province dans le courant de l'année: Lémery, avocat de Rouen, sa femme, deux enfants et deux domestiques; les deux frères de Verillac, gentilshommes de la vicomte de Turenne; De Vieuxmaisons, sieur de Saponay, sa femme et trois enfants; le sieur et la dame de l'Hospital, de Colemeau en Brie, et leur fille; le sieur de Macavas, gentilhomme de Cahors; le sieur de La Codelle, bourgeois de Blois; la marquise de Langey, sa fille et deux domestiques; le sieur de Beuvry, de Châlons en Champagne; Marguerite de Meslin, dame de Cramant, près Châlons; la dame Dosnières, de Blois; Dupras, marchand de La Rochelle; De Boisfradin, gentilhomme de proche La Roche-sur- Yon ; Charles de La Vieuville, de Metz; le sieur Bidache, de Boran, près Senlis; Madeleine Hulon, femme de Jean de Pardieu, de Noyon; Brute, officier de marine, et Gaulin, officier de l'île de Rhé; Manigault, bourgeois de La Rochelle; Garnault, de Châtellerault; De La Touche, capitaine au régiment de la marine; les sieurs de Diracq et de l'Islot-Touchimbert, gentilshommes de proche La Rochelle; le sieur de La Motte, officier de marine; le sieur Crespe de Mirande, Françoise Mattas, sa femme, et leurs trois enfants (Fr. yoSi, f'' 14). Ajoutons-y les sieurs de Montesgeur (?) et deBrissac, trouvés à la croix de fer dans la rue de Laharpe (O' 3o). Le reste se composait de Parisiens que la pohce n'avait d'abord pu découvrir. Nombre d'habitants des autres quartiers devaient également avoir échappé aux premières recherches.
Les inconvénients de la funeste mesure qui allait ruiner la France, n'avaient pas tardé à se faire sentir; dès le 29 octobre i685, Seignelay écrivait à La Reynie:
Les nommés Brandus et Pauly, marchands de moutons, de Francfort, faisant profession de la R. P. R., qui font un grand commerce à Paris, ayant demandé un passeport pour eux et leurs garçons, afin que, sous prétexte de leur religion, ils ne soient point détournés de leur commerce, je vous prie de me mander votre avis sur cette demande et de quelle manière vous croiriez qu'on leur devrait donner le passeport qu'ils demandent (^Corr. adin., IV, 346).
En février 1686, le Mercître historique publiait ce qui suit :
L'on dit que le roi a tenu conseil, à savoir comment il rétablirait le commerce dans son royaume, et que les ministres n'ayant pu disconvenir qu'il soit entièrement ruiné depuis la persécution des protestants, il a été résolu de
Après la Révocation. 553
tenir à leur égard une autre conduite que celle qui s'est tenue depuis un an ou deux; que, pour cet effet, il doit sortir au premier jour une déclaration de dessous la presse, par laquelle il leur sera permis de sortir du roj'aume toutes et quantes fois que bon leur semblera, pourvu qu'ils n'emportent point avec eux leurs effets; qu'il leur sera permis de même d'y revenir, moyennant qu'ils ne fassent aucun exercice public de leur religion, à l'exception néanmoins des ministres.
D'Avaux n'était point étranger à ce revirement. Il écrivait en 1687 : « J'ose prendre la liberté de dire à Votre Majesté que, si on traitait les nouveaux convertis dans toute l'étendue du royaume de la même manière qu'ils le sont à Paris et à Rouen, il n'en serait pas sorti la moitié • ».
La même année, le Mercure historique de mai (p. 699) constatait que le nouveau système n'avait pas mieux réussi que le premier :
On est plus embarrassé que jamais touchant la conduite que l'on doit tenir avec les nouveaux convertis. Pour essaj'er si c'était de bonne foi qu'ils se soumettaient aux ordres du souverain, on avait jugé à propos de laisser les passages ouverts en quelque façon; mais il s'en est sauvé (de Normandie) tout d'un coup quinze à seize cents, ce qui fait qu'ils sont bien observés maintenant plus que jamais. Cependant une si grande désertion a jeté le roi dans une grande surprise (Ils ont emporté beaucoup d'argent; on poursuit activement ceux qui les ont aidés à fuir). L'on assure que ce prince n'est pas à se repentir de ce qu'il a fait, et que si c'était à recommencer, il dirait au P. de La Chaise, auteur de ce bon conseil, de se mêler de dire son bréviaire. Il y a aussi plusieurs évêques qui ne veulent pas trop de bien à ce bon Père,... parce que cela les oblige d'être plus assidus qu'auparavant dans leurs diocèses, dont l'air ne les accommode pas tant que celui de la cour... L'archevêque de Reims ne se put empêcher de dire, l'autre jour, que le roi aj'ant fait tout son pouvoir pour n'avoir plus qu'une religion dans son royaume, et n'en ayant pu en venir à bout, le clergé de même y ayant apporté inutilement tous ses soins, c'était un miracle qu'on ne devait plus attendre que du Saint-Esprit. Les évêques mandent à peu près la même chose au roi; il n'y a que le Mercure Galant qui en parle d'une autre manière.
Les ambassadeurs D'Avaux et Barillon travaillaient de tout leur pouvoir, mais avec peu de succès, à faire revenir en France, à force de promesses et d'argent, les ouvriers qui étaient passés en Angleterre et en Hollande. L'abbé de Drubet, sans doute attaché à l'ambassade, écrivait de Londres, le i3 juin 1686, qu'il avait vu deux fois Ruvigny pour tâcher de le ramener, mais sans pouvoir vaincre aucun de ses préjugés; il se promettait de le revoir. Quant
' Lesens, Hist. de la persécution faite à l'Église de Rouen, par Legendre, in-4.",
p. xici.
554 Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.
à Allix, qu'il avait aussi vu deux fois, il l'avait trouvé si engagé à servir de ministre dans un temple nouveau qu'on allait accorder aux réfugiés, qu'il jugeait inutile de tenter auprès de lui une nounouvelle démarche (Fr. 7044 f° 242).
La cour essaya aussi de mettre fin à quelques-uns des abus qui lui paraissaient éloigner le plus les protestants du catholicisme, notamment la dissolution des mœurs d'une grande partie du clergé. Il est question dans une multitude de pièces de changer des curés, que leur ignorance et leur inconduite rendaient absolument impropres à convertir les Réformés. La lettre suivante concernait particulièrement le troupeau de Charenton.
• Seignelay à l'archevêque de Paris.
6 novembre i685.
Monsieur,
On s'est plaint au roi que les Théatins ', sous prétexte d'une dévotion aux âmes du Purgatoire, faisaient clianter un véritable opéra dans leur église, oîi le monde se rend à dessein d'entendre la musique; que la porte en est gardée par deux suisses; qu'on y loue les chaises dix sols; qu'à tous les changements qui se font et à tout ce qu'on trouve moyen de mettre à cette dévotion, on fait des affiches comme à une nouvelle représentation. Sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire pour savoir s'il y a quelque fondement à cette plainte, et pour vous dire que, dans le mouvement où sont les religionnaires pour leur conversion, il serait peut-être à propos d'éviter ces sortes de représentations publiques que vous savez leur faire de la peine, et qui peuvent augmenter l'éloignement qu'ils ont de la religion (Bullet , II, 174).
On lit encore dans un rapport de police du 3 janvier 1686, au dos duquel le roi a mis l'apostille suivante: « A Louvois, Seignelay et Châteauneuf » :
Les irrévérences qui se commettent dans les églises, principalement pendant le saint sacrifice, scandalisent les nouveaux convertis et empêchent plusieurs de se convertir; elles leur font dire que les catholiques naturels ne croient pas à la présence réelle, parce que, s'ils la croyaient, ils se comporteraient avec plus de respect et de dévotion dans les églises. Ils regardent même cela comme une profanation à laquelle on ne remédie pas. S'il vous plaisait. Monseigneur 2, d'en parler et de faire exécuter la déclaration de Sa Majesté vérifiée au Parlement, qui défend de se promener dans les églises, d'j' être debout et d'j' causer, cela ferait un bon effet.
' Leur couvent, situé sur le quai des d'Etat ce rapport c'tait adresse. On vient
Théatins, aujourd'hui quai Voltaire, rc- de voir que les ministres du roi ne don-
couvrait l'espace occupé par les numéros naient point à l'archevîque le titre de
i3 à 21 bis. Monseigneur, mais bien celui de Monsieur.
• Nous ne savons à quel secrétaire
Après la Révocation. 555
Le 14, le commissaire Labbé informait son supérieur, qu'il importait d'interdire les chansons que les chanteurs des coins des rues débitaient contre les protestants. Le 26, Seignelay invitait de nouveau La Reynie à « empêcher les jurements dans Paris et les irrévérences dans les églises» (O' 29). De son côté, le procureurgénéral Harlay écrivait, le 6 février, au lieutenant de police: « On a dit ce matin au Palais que les marionnettes que l'on fait jouer à la foire Saint-Germain, y représentent la déconfiture des huguenots, et comme vous trouveriez apparemment cette matière bien sérieuse pour les marionnettes, j'ai cru. Monsieur, que je devais vous donner cet avis pour en faire l'usage que vous jugerez à propos par votre prudence* ». Il ne semble pas que La Reynie ait mis fin à cette inconvenante représentation; car, pour faire voir que les inspecteurs de la librairie « coulaient le moucheron et avalaient le chameau », les Nouvelles de la Republique des lettres disaient encore au mois de juillet (p. 810): « Ils endurent patiemment que l'on joue les conversions de France sur le théâtre de Guénégaud, et qu'après la représentation d'une tragédie on régale les spectateurs par une farce (Merlin Dragon), qui est manifestement la copie de ce qu'ont fait les dragons chez les huguenots pour les faire changer de religion ».
Ces abus étaient de minime importance en comparaison de ceux qu'enfantait l'édit révocatoire: l'emprisonnement d'au moins 719 personnes à Paris dans le courant de l'année 1686, et la transformation si complète de la religion en un département de la police, que, pour mettre un terme à la rivalité de La Reynie et du lieutenant-civil Le Camus, le roi décidait et faisait écrire (i5 janvier) comme la chose la plus naturelle du monde, que La Reynie était seul chargé de l'éducation (lisez: enlèvement) des enfants de la R. P. R. (O' 3o). De même la spoliation des biens des femmes et des veuves non converties était érigée en loi par l'édit du 25 janvier. Elles ne pouvaient en disposer ni par testament, ni par donation entre vifs, aliénation ou autrement; quant à l'usufruit des donations qui leur avaient été faites, il appartenait à leurs enfants catholiques. Pour rentrer dans tous leurs droits, il fallait qu'elles abjurassent (Recueil d'arrêts. B. du prot., n" 774 in-4°).
Au moment oîi le Saint-Siège élevait aux nues le zèle et la piété du roi Très-Chrétien, et affirmait que la postérité ne parlerait qu'avec des louanges redoublées d'une entreprise si glorieuse, et
' De Noailles, Hist. de Mmr de Maintenon, II, 496.
556 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
dont le succès était si avantageux à l'Eglise (discours latin du i8 mars); au moment où un service d'actions de grâces était célébré à Rome avec une pompe extraordinaire, et le Te Deum chanté au bruit des canons et des mortiers (28 avril) •, l'inanité des conversions forcées devenait de plus en plus évidente, et les ministres de Louis XIV ne devaient pas tarder à voir qu'il s'était jeté dans une impasse. Dès le i5 avril Seignelay avait écrit à La Reynie:
J'ai vu ce que vous m'écrivez au sujet de plusieurs nouveaux convertis qui ne font pas leur devoir à Paris, et il me paraît un grand inconvénient de les traiter comme on aurait pu faire avant leur conversion et de les renvoyer dans les provinces; mais il me semble que le meilleur expédient est de les faire observer pour voir s'ils s'acquittent des devoirs catholiques en allant à la messe les jours ordonnés, les faire avertir en cas qu'ils y manquassent, et s'ils continuent, on pourra ensuite leur ordonner de sortir de Paris. Je vous envoie l'ordre pour arrêter le nommé Roger Costar, banquier (O ' 3o).
Le 2 mai, informé que la plupart des nouveaux convertis négligeaient d'envoyer leurs enfants aux écoles, aux instructions et catéchismes des paroisses, le roi invitait l'intendant De Ménars à mettre les enfants dans des collèges, des couvents ou des hôpitaux, et à payer leurs pensions sur les biens des parents.
Entièrement soumis à l'influence jésuitique en ce qui concernait le refus des sacrements in artiado mortis, et poursuivant la plus téméraire des entreprises sans y apporter la moindre unité de vue, le monarque partageait sur un autre point le sentiment des jansénistes: il ne voulait point de communions forcées. Aussi De Ménars, qu'on accusait de n'avoir pas observé ces nuances, protestait-il dans sa lettre du 28 septembre :
La conduite que j'ai tenue touchant les nouveaux convertis est bien diffcrente de ce qu'on a dit au roi;... je suis trop instruit de ce que je dois à Dieu et des intentions de Sa Majesté pour contraindre les nouveaux convertis à recevoir les sacrements, particulièrement celui de l'Eucharistie; je sais que celui qui mange le corps du Seigneur indignement mange sa condamnation, et que celui qui obligerait de communier serait cause d'un sacrilège. .. Vous savez que je me suis uniquement servi des voies de douceur pour faire entrer dans l'Église les prétendus Réformés de mon département.
Est-il besoin de rappeler que cette prétendue douceur n'excluait point l'emploi du ministère des dragons?
On avait beau se payer de mots et recourir à ce fallacieux abus de langage, l'heure de la désillusion était depuis longtemps
• Nouvelles de la Rép. des Lettres, juillet 1G8G, p. S07.
Après la Révocation. 557
sonnée quand le Mercure historique de novembre 1686 inséra les lignes suivantes sous la rubrique : Nouvelles de France (p. 77) :
Les affaires des protestants occupent plus le cabinet que la Ligue d'Augsbourg. On commence à s'apercevoir, mais un peu tard, que l'entreprise qu'on a faite de forcer les consciences est encore au-dessus du pouvoir du roi, quelque grand qu'il puisse être. Non seulement il déserte tous les jours des nouveaux convertis, mais encore plusieurs ne se donnent pas la peine d'attendre une occasion comme celle-là. Ils s'assemblent oii ils peuvent pour faire l'exercice de leur religion, quoiqu'ils sachent bien que, s'ils sont découverts, il n'y va pas moins que de leur vie. C'est une étrange chose qu'on ait ainsi changé la face d'un si beau royaume dans une si grande désolation. De quelque côté qu'on se tourne, l'on ne voit qu'échafauds et potences, et il serait aussi extraordinaire présentement aux intendants de province d'aller sans bourreau que sans secrétaire.
Parfaitement exacte en ce qui concerne les provinces, cette note ne le serait plus s'il s'agissait de Paris, où la peine de mort était remplacée par la prison et les galères.
L'accès de fureur sauvage dans lequel le roi avait prodigué la peine de mort et le supplice de la claie, ayant pris fin après l'opération de la fistule, une instruction moins féroce fut adressée aux intendants le 8 décembre i685. Elle prescrivait aux intendants d'empêcher les assemblées et la lecture de la Bible, d'arrêter les ministres, de punir par prison, amende ou logement de gens de guerre, ceux chez qui des assemblées auraient été tenues, et dans le cas où l'on manquerait des preuves exigées par les tribunaux, de reléguer dans des villes toutes catholiques les nouveaux convertis soupçonnés d'être mal intentionnés*; elle ordonnait aux ecclésiastiques de ne plus proférer de menaces en chaire ^ de ne plus mettre d'inspecteur à la porte des églises pour noter les absents, en un mot de ne plus contraindre les nouveaux convertis à se rendre dans les églises ; elle portait qu'on devait retirer peu à
' Cette mesure fut généralisée en iGqi. qu'il avait été expédié une déclaration
On lit, en effet, dans les extraits de la pour les obliger à faire leurs Pâques ou
Gafeîïe de Harlem, à la date du 20 no- à sortir du royaume, ce qui a causé un
vembre : «Le roi a intimé à tous les grand mouvement parmi eux. Le roi veut
nouveaux convertis l'ordre de quitter les que vous lui fassiez sur cela une sévère
campagnes et d'aller habiter dans les réprimande, et m'ordonne d'écrire à M.
villes» [Bullet., 3» sér., IX, 374). l'évêque de Meaux de lui interdire la pré-
" 11 Le i3 mai 1688, le marquis de dication. Je ne puis vous dire son nom;
Seignelay se vit obligé d'écrire au Père mais il est du couvent de Crégy et y
provincial des Carmes: «Il y a un carme prêcha le dimanche 11 avril dernier, et il
du couvent de Crégy, au diocèse de débita cette belle nouvelle à des habitants
Meaux, qui a eu l'indiscrétion de dire à du lieu le même jour» {Corresp. adin.,
plusieurs nouveaux convertis de ce diocèse IV, 385).
558 Révocation de l'Edtt de Nantes à Paris.
peu des frontières les gardes, qui avaient fait grand tort au commerce, ne plus empêcher la désertion de ceux qui avaient bien envie de partir, et en même temps punir avec la dernière sévérité ceux qui se vanteraient de n'aller jamais à la messe ou qui mangeraient de la viande avec ostentation les jours défendus. Elle recommandait de ne traîner sur la claie que les cadavres de ceux qui auraient refusé les sacrements de manière à causer du scandale, de n'envoyer les juges chez les mourants qu'à la dernière extrémité, d'ôter les curés de mauvaises mœurs, etc. ' {Mêin. de Sourchcs, II, 325).
Les catholiques ne manquant point d'asile pour les maladies mentales (Bicètre, Charenton, les Petites-Maisons), il semble qu'il ne puisse s'agir que d'une institution protestante dans le billet suivant adressé à La Reynie le 9 mai 1687 :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit au sujet des deux hommes du faubourg Saint-Marcel [dénonces peu auparavant] qui se mêlent de prendre en pension des gens faibles d'esprit, et Sa Majesté m'a ordonné de vous recommander de bien prendre garde qu'il ne se passe rien dans ces maisons qui ne soit dans l'ordre (O ' 3i).
Dans l'année suivante fut créée une chambre ardente chargée de juger sommairement les prisonniers de la religion. Elle résidait à l'Arsenal et eut pour président le sieur Fieubet, conseiller d'État. Nous n'avons malheureusement pu retrouver les procès-verbaux de ses séances.
La terreur inspirée par les dragons aux nouveaux convertis de Meaux et des environs dura deux années, au bout desquelles quelques-uns des plus résolus tinrent à Nanteuil, dans un jardin entouré de haies, des assemblées qui, commencées à midi, duraient presque tout le reste de la journée. A la première ils n'étaient que douze; puis le nombre s'accroissant rapidement, à la cinquième, qui eut lieu le jour de Pentecôte, 6 juin 1688'^, ils étaient cent cinquante. Etant allé rendre visite à ses parents, un artisan de Paris, qui n'avait pas abjuré, s'y trouva et en fit le récit qu'un ami transmit à Jurieu, qui nous l'a conservé ■'.
' Dès l683, le tn-sorier de la Sainlc- d'un seul coup huit prûtres de IVgHsc de
Chapelle lîtait invité à veiller à ce que Saint-Germain-en-Layc (O' 3u).
son vicaire, l'abbé Quinault, cessât de ^ Non i6!S5 comme dit le Bulletin 111,
tenir une bassette publique (jeu de cartes 2rp, ni i6S6 comme dit la France pro-
prohibé) (Oi 27). Les plaintes conti- testante, 2« édit., VI, 2bo.
nuaieiU encore deux ans plus tard (O ' '■> Lettres pastorales, II, 622. 2'jJ. l.c + janvier iû85, on emprisonnait
Apres la Revocation. 559
Comme le chant des psaumes s'entendait du château, le châtelain, suivi d'un gentilhomme, d'un abbé, et de tous ses valets, accourut à cheval, jurant, menaçant et ordonnant d'arrêter ces coquins de huguenots, dont il maltraita plusieurs, entre autres, un aveugle qu'il frappa du plat de son épée. La plupart des assistants s'enfuirent. « Il y en eut pourtant quelques-uns qui restèrent pour déclarer qu'ils ne voulaient plus vivre comme ils avaient fait depuis quelque temps ; qu'ils voulaient prier Dieu selon les mouvements de leur conscience, et qu'on leur avait fait quitter par force une religion pour laquelle ils auraient à l'avenir un attachement inviolable. On distingua entre ceux qui parlaient ainsi un paysan, sur qui on se jeta ; on l'accabla de coups et on le traîna par les cheveux ». L'artisan de Paris, qu'on prenait pour un ministre, fut conduit au château avec le paysan, et tous deux dirigés sur Meaux. Des jeunes gens les délivrèrent en chemin ; bien que grièvement blessé, l'artisan parvint à s'échapper à travers les vignes.
Le jour même, Bossuet porta plainte à la cour ; le lendemain 7, Seignelay écrivait à l'intendant De Ménars :
Je viens de rendre compte au roi de ce qui est contenu dans la lettre de M. l'évêque de Meaux, que je joins à celle-ci. Sa Majesté m'a donné ordre de vous dépêcher sur le champ cet exprès et de vous dire de partir aussitôt que vous aurez reçu ma lettre, avec la compagnie du prévôt de l'Isle, pour vous rendre à Nanteuil, commencer à informer contre les coupables de rassemblée qui a été faite, et les faire arrêter pour ensuite leur faire leur procès en dernier ressort (O 1 32).
Le 10, il écrivait à l'évêque de Meaux :
Monsieur^
M. de Ménars, qui s'est rendu d'abord à Meaux pour informer de l'assemblée des nouveaux catholiques de Nanteuil dont vous m'aviez donné avis ', doit vous avoir entretenu des ordres qu'il a reçus sur ce sujet. Le roi lui donne ordre de faire un exemple des plus coupables d'entre ceux qui ont provoque
' Ce n'était sans doute pas la première tii;n réussi dans les endroits où vous avez
fois que Bossuet invoquait l'aide de été, que je ne doute point que vous n'ayez
l'intendant pour convertir les huguenots, "" ''°" ^'"^'=^^ "^^ ^'"^^'Se que vous ferez
... j I . j c • 1 • pour cela (01 29). témoin ces deux lettres de Seignelay qui
attestent l'exactitude du rc'cit de Pierre Au même.
Frotté {Ballet., XIII, 104): Du Ob avril 1686.
a M ^ ivfi - Le roi ayant été informé qu'il y a à Clayc
^\ 2iXt de Aiénars. . t . ,- ,
cinq ou six chefs de parti nouveaux con-
Du 11 décembre 1685. vertis qui empêchent les autres de faire leur
Le roi approuve la proposition que vous devoir, Sa Majesté m'ordonne de vous écrire
faites d'aller à Meaux et à La Ferté-sous- d'aller vous-même sur les lieux, alin que, si
Jouarre pour exciter les religionnaircs qui y cela est, vous les fassiez mettre en prison
restent u se convertir; vous avez .déjà si ou les fassiez éloigner (0' 30;.
56o Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
cette assemblée, et je suis bien aise de vous dire que Sa Majesté a fort loué votre zèle et la conduite que vous avez tenue en cette occasion. Je suis, etc. (O 1 32).
Ménars n'était point un Bâville. Comme la peine encourue par les quinze personnes qu'il avait arrêtées, était la peine de mort, il hésitait avant de frapper, et demanda des ordres formels à la cour. «Il suffira, lui répondit-on, que vous fassiez punir deux ou trois des plus coupables». Persistant dans ses scrupules d'humanité, il les soumit à Seignelay, qui lui fit cette réponse, le 14 :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit sur les diligences que vous avez faites pour l'instruction du procès de ceux qui se sont assemblés à Nanteuil, et la difficulté que vous avez sur la manière de prononcer contre ceux que vous trouverez coupables. Sa Majesté n'a rien voulu décider à cet égard, se remettant à vous de suivre ce qui est en cela porté par ses édits et déclarations; il sera bon seulement que vous me fassiez savoir en diligence, et avant l'exécution, les jugements qui auront été rendus contre les coupables. Sa Majesté se réservant de faire telle grâce qu'elle jugera à propos. Je suis, etc. (O 1 32).
En d'autres termes, prononcez sans hésitation deux ou trois condamnations à mort, la peine sera commuée.
Mais à quoi bon cette sorte de comédie et quel en était le but ? — Uniquement de permettre à celui qui la conseillait de s'attribuer le mérite de la commutation, en opposant sa factice mansuétude aux sévérités de la loi. Ce conseiller, ce bénéficiaire, on regrette d'avoir à le dire, c'était le dénonciateur. Que ne laissait-il à son disciple Fénelon ces finesses cléricales et ces circuits obliques qui tiennent plus du renard que de l'aigle ! Le billet suivant confirme malheureusement l'accusation portée sur ce point contre Bossuet par un prêtre converti de son diocèse {Biillet. XllI, 104) :
A M. l'évêque de Meaux.
Du 14 juin 1683.
Monsieur,
J'ai lu au roi la lettre que vous avez écrite à Sa Majesté; elle a bien voulu consentir à ce que l'exécution du jugement qui interviendra contre les coupables de la dernière assemblée faite à Nanteuil soit sursise, et j'écris à M. de Ménars de m'en informer, afin d'expédier les lettres de commutation de la peine de mort en telle autre qu'il plaira à Sa Majesté. Je suis, etc. (O ' 82).
Seignelay.
Le jugement fut prononcé le 25. Nicolas Robline, âgé de trente-trois ans, Louis Cochet, de Meaux, âgé de quarante-trois ans,
Après la Révocation. 56r
et son frère Jacques, vigneron, étaient condamnés à être pendus et étranglés; le tisserand Cordier, à trois ans de galères; Miqueau, qui avait fait fonction de lecteur, à trois ans de galères (en réalité, c'était une condamnation à perpétuité, puisqu'il était convenu que les protestants ne devaient pas être relâchés à l'expiration de leur peine) ; David Leroy et Le Sautoy, à six mois de prison ; le tisserand Bouillard, à assister au supplice de ses amis; Marthe Lefèvre, femme de Cordier, à être marquée de la fleur de lis, au pilori du Marché, témoin de tant d'autres supplices depuis 1524, puis rasée et enfermée à perpétuité, de même que sa fille et cinq autres femmes: Marie Cardel, Sara Gilles, Jeanne Rossignol, la femme de Miqueau et celle de Leroy. Le 26, le roi commua la peine de mort prononcée contre Robline et les deux Cochet en celle des galères perpétuelles, et ordonna l'exécution du jugement prononcé contre les douze autres, ainsi que Seignelay l'écrivait à Bossuet le 28. Accablé de vieillesse et d'infirmités, Cordier ne put être envoyé aux galères; il resta dans les prisons de Meaux. Robline et les frères Cochet vinrent attendre à la Tournelle le passage de la chaîne qui devait les conduire à Marseille. Ecroué sous le n° io658 et enchaîné sur la Conqiicranfc, Jacques mourut à la peine en 1709. Louis, n" ii655, fut libéré en 1718 et se retira à Neuchâtel en Suisse. Robline reçut la bastonnade, en 1700, pour refus de lever le bonnet pendant la messe qu'on célébrait sur la galère [Bnllef., 1" sér., IV, 368). Plus fermes que leurs compagnes, Marie Cardel, Jeanne Rossignol et Sara Gilles furent envoyées à l'Hôpital-Général, le 24 juillet (O* 82); le 4 janvier 1691, le roi voulait savoir dans quelles dispositions elles se trouvaient «sur le fait de la religion», et si l'on pouvait sans inconvénient les renvoyer (Bidlet. IV, 118).
Parmi les autres arrestations de 1688, nous devons mentionner celle de Susanne Arbauld, veuve du professeur de Sedan, Louis Leblanc de Beaulieu. Elle venait de quitter Paris et approchait de la frontière lorsqu'elle fut arrêtée et enfermée dans les prisons de Soissons ; on confisqua ses biens. C'est d'elle que Seignelay entretenait La Reynie dans ce billet •
i3 mai 1688. Il }• a à Paris chez Dupré, chirurgien rue Plâtrière, une vieille femme nommée De Beaulieu, veuve d'un ministre de Sedan, laquelle a eu permission d'y venir pour se faire traiter d'un mal qu'elle a à la tète; elle demande sur une rente de 800 livres qu'elle a sur l'Hôtel-de-Ville, de quoi subsister pendant le temps qu'elle sera entre les mains des chirurgiens, sur quoi le roi m'ordonne de vous écrire de l'envoyer visiter pour savoir l'état auquel elle est, voir si on ne pourrait pas la déterminer à faire sa réunion, et ce que vous croirez qu'on puisse lui donner pour sa subsistance (O ^ 82).
502 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Par un autre billet, daté du ii juillet, Seignelay priait Harlay de la faire mettre dans un hôpital, en prenant des précautions pour que «son mauvais exemple» ne causât aucun préjudice (Fr. 17422, f° 56). On la conduisit le 28 août aux Incurables, dont Montausier la fit sortir le 28 mai • 1689, pour se retirer chez Rochefort, perruquier, rue Christine. Selon La France protestante, il fallut l'expulser du royaume (O' 33)^.
Rappelons que, dans cette même année 1688, un fait resté obscur, sans doute une correction excessive, attira l'attention de la police sur la maison des Nouveaux-Catholiques.
L'expulsion d'un grand nombre d'« opiniâtres», qui eut lieu au mois de mars, en avait si peu purgé Paris que, le 10 avril, Seignelay en demandait une nouvelle liste à La Reynie, et qu'il lui écrivait encore le 19 avril 1689:
J'ai rendu compte au roi de vos derniers mémoires, et Sa Majesté m'a ordonné de vous dire à l'égard des religionnaires qui logent dans la maison de Bacot, plumassier, qu'elle veut que vous fassiez mettre en prison ceux qui n'ont pas encore fait abjuration, et pour les autres il faut les renvoyer dans leur pays (O ' 33).
On a vu plus haut que, dans les douze dernières années du siècle, il fallut tirer des prisons de Paris et chasser du royaume une trentaine d'inconvertissables.
Les revenus des fugitifs et ceux des autres protestants dépossédés de leurs biens, étaient une proie convoitée par certains agents des finances, dont le gouvernement eut maintes fois à contenir la rapacité, ainsi que l'atteste ce billet de Seignelay à La Reynie :
12 septembre 1688.
.Sur le compte que j'ai rendu au roi de la prétention du fermier du domaine de Meaux, au sujet de la confiscation de ceux qui ont été condamnés aux galères pour fait de religion, et de ceux auxquels le procès est fait pour avoir en mourant refusé les sacrements, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire que son intention est que vous expliquiez aux fermiers du domaine qu'ils n'ont rien à prétendre sur toutes les confiscations qui seront prononcées pour fait de religion (O ■ 33).
' I.a France protestante dil à lort: le l'Union Chnîtienne, était condamnée, le 28 mars. 27 avril lyoS, à y demeurer jusqu'à nou-
^ Une nommcie Leblanc, enfermée à vel ordre. (O 202).
Après la Révocation. 563
En raison de tout le mal qu'il avait fait aux protestants, le roi se défiait d'eux ; comme il se préparait à déclarer la guerre à l'Angleterre, il rendit la déclaration du i6 octobre 1688 ordonnant leur désarmement, bien que la plupart, disait le préambule de cette déclaration, tinssent une conduite dont Sa Majesté avait tout sujet d'être satisfaite. Les craintes exprimées à diverses reprises par l'intolérant monarque étaient vaines : la fidélité huguenote n'avait point été entamée par la persécution ; les prétendus nouveaux convertis ne songeaient qu'à fuir, nullement à se révolter. Toutefois l'année suivante fut marquée par un grand nombre d'arrestations ; nous lisons dans le Mercure Jiistoriqiie d'août (p. 781): «On continue d'arrêter à Paris et dans tout le royaume presque tous les nouveaux convertis qui faisaient quelque figure, excepté ceux qui, depuis leur conversion, se sont bien acquittés des devoirs catholiques ». Citons, entre autres, le duc et la duchesse de La Force, le comte deVivans, Gobard, sieur des Graviers, De La Girardière, De La Javelière, De La Primaudaye, Majou de Lousigny, Verlhac, M"*' de La Chaumerlière, M'"'= La Sauvagère de La Taillée, De Boisbreuil, encore menacé de la Bastille dix ans plus tard comme mauvais catholique; Esaïe Bourneau, marchand de Thouars, condamné à mort par le parlement de Paris pour avoir tenu des assemblées, et mort à l'hôpital de Marseille en 1698, sa peine ayant été commuée en celle des galères; le proposant Mercat, faisant les fonctions de ministre à Paris, qui ne sortit de la Bastille qu'au bout de dix années et au prix de l'abjuration ' ; le pasteur du Désert, Cardel, qui tomba dans un guet-apens en allant visiter une malade, et fut enseveli vivant dans le donjon des îles Sainte-Marguerite, oi^i il mourut en 1694 après y avoir perdu la raison. Les victimes de la même trahison, Blisson, frère de la malade, La Tour, les médecins Bernier et Poupaillard^ le serrurier Bouay, dont la femme était le guide habituel de Cardel, en furent quittes pour un long emprisonnement \ mais M'"'' Bouay, arrêtée avec eux, fit preuve d'une constance telle qu'on l'expulsa du royaume en 1692 ^. Ajoutons les Liambrune, sur lesquels nous avons pu recueillir des renseignements assez complets.
David de La Vespière, sieur de Liambrune (1646), fils de Claude de La Vespière et de Charlotte d'Aumale, de Le Haucourt, habitait Dives près Noyon; il avait épousé à Charenton (1681),
' Voir Les premiers past. du Dés. I, 2 /i/i., i, 182.
564 Révocation de l'Èdit de Aniiks à Paris.
Judith de Morniès, fille du lieutenant-général Saint-Hilaire, grièvement blessé par le boulet qui tua Turenne, et le maréchal de Schomberg, son oncle maternel, lui avait servi de témoin. La pension de looo livres que, d'après La France protestante, il reçut en mai 1686, attesterait la déplorable facilité avec laquelle il aurait abjuré. Les notes que nous avons extraites des Registres du Secrétariat ne mentionnent pas ce fait, qui paraît cependant confirmé par le billet que Seignelay adressait à l'intendant Bossuet le 22 du même mois :
Je vous envoie par ordre du roi le mémoire ci-joint de M. l'évêque de Noyon, par lequel vous verrez qu'il y a plusieurs gentilshommes encore engagés dans la R. P. R., Sa Majesté voulant que vous fassiez arrêter ceux qui persisteront dans leur opiniâtreté; et à l'égard des sieurs de Liambrune, de Villers, d'Horlie et du Fayet, que vous les fassiez mettre dans des couvents (O 1 3o).
Ainsi, la prison pour les inflexibles, le couvent pour ceux qui ont déjà fléchi et le regrettent.
A l'exemple de sa mère ', M™'^ de Liambrune souffrit plus courageusement pour sa foi. La garnison d'huissiers qu'on lui donna dans une auberge de Paris, et qu'il fallut renforcer après une tentative d'évasion, ne réussit pas même à ébranler sa résolution. En conséquence, Seignelay ordonnait, le 28 janvier 1686, de mettre M""^ de Liambrune aux Nouvelles-Catholiques; le lendemain, on avait changé d'avis: «Le roi approuve que la demoiselle de Liambrune soit mise chez M™'= de Miramion, et qu'en attendant qu'elle y puisse entrer, elle demeure chez M""= la duchesse de Ventadour» (O' 3q). Le 2 février, nouveau changement: «Si ce qui regarde M"'' de Liambrune n'est pas terminé lorsque vous recevrez cette lettre, Sa Majesté veut que vous la fassiez mettre aux Nouvelles- Catholiques» (O' 3o). Le 6, autre avis encore: «Sa Majesté veut que vous fassiez remettre M"= de Liambrune à M""'' la princesse de Soubise» (O' 3o).
De ces ordres contradictoires il semble résulter que M""= de Liambrune n'alla point aux Nouvelles- Catholiques; son nom ne se trouve sur aucune des listes des personnes détenues dans la maison. En revanche, elle fut enfermée en province: le 3i août, Seignelay signait l'ordre de la transférer de l'Hôtel-Dieu de Noyon au couvent de Saint-Nicolas à Compiègne. Là, il paraît qu'elle faiblit; car on
' Voir M'"= de Saint-Hilaire aux chap. Prisons et Dragonnadc.
Après la Révocation. 565
l'autorisa, le 28 février 1687, à retourner près de son mari (0'3i). Le 26 avril 1688, il lui fut permis d'aller aux eaux de Bourbon pour sa santé, à condition de rentrer directement chez elle aussitôt après la cure. Le 2 août, Seignelay invitait La Reynie à faire observer M""* de Liambrune et sa mère, M"" de Saint-Hilaire, demeurant toutes deux à l'Arsenal et soupçonnées de vouloir passer à l'étranger. Le 12, il écrivait à Bossuet, intendant de Soissons, de renvoyer de Liambrune à Paris, « à cause de la mauvaise disposition de M™^ de Liambrune », M""^ de Saint-Hilaire et M™'^ de Clermont d'Amboise, sa seconde fille (O* 82).
Au fond M. de Liambrune était resté protestant : on le conduisit à la Bastille le 2 janvier 1689, peut-être pour avoir essayé de s'évader du royaume en compagnie de sa sœur. Le 14, M""= de Le Haucourt, sa mère, obtint la permission de lui rendre visite. A partir du i5 février, il eut la liberté de se promener dans la cour; mais on ne le relâcha que le 29 mai 1690. Afin d'empêcher M"^ de Liambrune d'effacer l'impression produite en lui par la Bastille et les convertisseurs, on eut soin d'arrêter le même jour la vaillante femme et de l'envoyer au château de Pont-de-I'Arche. En quelques semaines elle sut si bien attendrir la femme de chambre qu'on lui donna, que l'aumônier de la prison fit demander à Versailles le renvoi de cette demoiselle trop sensible, qui prenait si vite le parti des persécutés et même leur religion. C'est ce qui ressort du billet que Seignelay adressait, le 27 juin, au commandant du château :
Le roi est informé que la fille qui sert M™" de Liambrune ne lui est pas propre, quoique ancienne catholique, à cause des mauvaises dispositions dans lesquelles cette fille se trouve; Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire de la renvoyer et d'en mettre une autre à sa place, de la conduite de laquelle vous soyez sûr (O ' 84).
Quatre années plus tard, un nouvel acte de persécution attesta que la famille persévérait toujours dans les mêmes sentiments: en 1694, les enfants de M. et de M""-' de Liambrune furent enlevés et mis dans des couvents. Le 6 avril 1698, le fils entrait au collège des Jésuites à Juilly (Seine-et-Marne), d'où il ne tarda pas à passer dans l'académie de M. de Longpré, auquel Pontchartrain écrivait le 10 avril 1699:
Le roi m'ordonne de vous demander quel âge a le sieur de Liambrune, combien il y a qu'il est chez vous, s'il est avancé dans ses exercices et combien de temps il aurait à j' rester encore pour les achever; cependant Sa Majesté
566 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
veut qu'il ne sorte point de chez vous quand même ses parents vous le redernandcraient (O ^ 48).
En 1689, une demoiselle de Liambrune, tante de ce jeune homme et âgée d'une quarantaine d'années, avait été arrêtée à Dieppe comme fugitive et enfermée dans la citadelle d'Amiens. Son inébranlable fidélité, qui ne se démentit pas un instant durant dix longues années de détention dans cette dure prison, finit par exciter la compassion de l'évéque lequel, chose rare et bien digne d'être mentionnée, sollicita de Pontchartrain un adoucissement à la situation de la malheureuse: «Je suis persuadé, lui écrivit-il, que cette longue détention, bien loin de contribuer à la faire changer de religion, ne sert au contraire qu'à l'aigrir et à l'indisposer... Elle a beaucoup d'esprit, et en vérité elle ne paraît point mériter la situation dans laquelle elle est. Elle est à plaindre dans l'erreur; mais ce quelle souffre montre qu'elle y est de bonne foi. Il me semble qu'on pourrait du moins éprouver si un traitement plus doux ne produirait point de meilleurs effets ».
En 1690 eut lieu l'arrestation de deux des pasteurs qui bravaient la sévérité des édits. De Salve, saisi le 10 janvier chez Paradez, rejoignit Cardel dans le donjon des îles Sainte-Marguerite et y mourut comme lui atteint d'aliénation mentale. Arrêté chez Mallet le 16 avril, Maturin, dit Lestang, fut avec Giraud ou Givry, le seul des pasteurs conduits aux îles Sainte-Marguerite, dont la raison n'ait pas succombé aux horreurs d'une captivité que l'isolement perpétuel, le manque de soins et les ardeurs d'un climat dévorant, rendaient véritablement meurtrière; il recouvra la liberté au commencement de 1715 (Voir les Premiers pasteurs du Désert). Son hôte mérite aussi une place dans le martyrologe protestant.
Jean Mallet, sieur du Rozin, avocat au Parlement de Paris, domicilié rue Saint- Jean-de-Beauvais, était né en i633 du mariage d'Hector Mallet, receveur des tailles à Montdidier, et de Madelaine Boquillon. Il avait épousé, le 20 juillet 1678, Susanne, fille de Barthélémy de Besset, sieur de Presse, et de Catherine Fenou, dont il eut, suivant les extraits des Registres de Charenton : Catherine (1674), Madelaine (1677), Jean (1679), David (1680), Alexandre (1681), mort en i683, et Catherine-Marie (i683), auxquels il faut évidemment ajouter: Susanne (1675) et Angélique (1676), les seules, avec Madelaine et Catherine-Marie, qui soient mentionnées dans nos documents. Les quatre autres enfants n'existaient sans
Après la Révocation. 567
doute plus à la Révocation. En janvier 1686, Mallet feignit d'abjurer, très-probablement grâce au ministère des dragons. M""" Mallet ne put se résoudre à l'imiter. A la fin du mois, elle tenta de s'échapper du royaume avec ses filles Madelaine, Susanne et Angélique, dont elle travestit les deux aînées en garçons. Quatre autres fugitifs, deux jeunes fils de M. de L'Isle-du-Gast et deux gentilshommes du Poitou, allaient monter avec elles dans le carrosse de Bruxelles, rue Saint-André-des-Arts, quand l'exempt Auzillon parut et se saisit de toute la troupe, y compris le guide Vion, qui avait retenu les places et fourni le passeport, moyennant la somme de i65 louis d'or payable après la réussite de l'entreprise. Cette somme, consignée entre les mains d'un tiers, fut rendue à Prévost, mari de la sœur de Mallet. Persuadé que cette tentative n'avait pas eu lieu sans le consentement de Mallet, Seignelay ordonna, le i'^"' février, de l'arrêter et de le conduire à la Bastille; le 3, il invitait La Reynie à y mettre aussi Vion et M"^ Mallet, et à envoyer les trois filles aux Nouvelles-Catholiques. Elles y entrèrent le 7, et leur cadette les y rejoignit quand la police la crut d'âge à pouvoir être aussi enfermée. Les jeunes de L'Isledu-Gast, Jaucourt par leur mère, furent mis le 27 au collège des Jésuites.
Mallet recouvra la liberté en vertu d'un ordre du 3 mars. Le 4, M. de Besmaus écrivait à La Reynie :
M"" Mallet dit qu'elle vous a tout avoué, qu'elle vous prie d'excuser sa conduite, d'avoir soin de son mari, et elle prend plaisir à raisonner avec M. de Lamon (Fr. 7o53, f" 45i).
Le gouverneur de la Bastille se trompait, s'il entendait par là que M'"'= Mallet était sur le point de céder à l'argumentation de l'abbé de Lamon. M™® Mallet prenait plaisir à réfuter le convertisseur, et à lui dire tout ce qu'elle pensait du catholicisme et de ses moyens de prosélytisme. Peu à peu cependant son zèle faiblit: elle voulut sortir de prison et prit une attitude différente. « Elle se dispose à faire abjuration au premier jour, dit une note de police du 17 décembre, après quoi elle pourrait être mise en liberté» (Fr. 7o5i f° 252). Le 23 janvier 1687, Seignelay autorisait M. de Besmaus à la relâcher dès qu'elle aurait fait sa réunion. Il semble pourtant qu'elle n'abjura que beaucoup plus tard, et qu'elle était encore enfermée lors des deux nouvelles arrestations de son mari.
568 Révocation de l'Édit de Nantes à Pans.
Deux mois après sa sortie de la Bastille, c'est-à-dire au mois de mai 1686, Mallet présentait le plaçât suivant :
A M. le lieutenant-général de police.
Supplie humblement Jean Mallet, avocat au Parlement, disant que durant sa détention et celle de sa femme au château de la Bastille, vous aviez, par un effet de votre prudence et charité ordinaire, fait mettre dans la maison des nouvelles converties à Paris trois siennes petites filles de l'âge d'entre huit et onze ans, de peur que, durant l'absence de leurs père et mère, il ne manquât quelque chose à leur nourriture et à leur instruction en la foi catholique, que ledit suppliant avait embrassée auparavant. Et d'autant qu'il a plu au roi de lui redonner la liberté, et qu'il est à présent en état d'avoir soin de sesdits enfants et de continuer les bonnes instructions qu'elles ont prises depuis près de trois mois dans ladite maison des nouvelles converties, qui est à présent si pleine que l'on a été obligé de transférer à Charenton deux desdites filles, l'autre étant demeurée à Paris fort indisposée, de sorte que dans cet état l'amitié paternelle dudit suppliant souffre une peine incroyable , non-seulement de ce qu'il n'a pas la liberté de pouvoir voir ses enfants et de les assister comme elles en ont besoin, mais encore de ce que, dans un temps de réunion générale, il voit aussi sa famille toute dispersée, c'est pourquoi il a recours à vous, Monsieur, pour y être pourvu.
Ce considéré, Monsieur, il vous plaise ordonner que tant la petite fille qui est malade à Paris, que les deux autres qui ont été transférées à Charenton, lui seront rendues et mises ès-mains, et ferez justice.
Mallet.
Le malheureux père continuait à feindre pour recouvrer ses filles; mais La Reynie n'eut garde de les lui rendre. Madelaine, Susanne et Angélique, toujours aux Nouvelles-Catholiques, figurent sur la liste du i" février 1687, et les deux aînées comme ne pouvant être sans danger remises à leurs parents. Nous les retrouvons encore dans la même prison le 28 juillet 1688 et le 3i juillet 1689. Par ordre du 3 octobre de cette année, Angélique fut tirée du couvent du Sang-Précieux, où se trouvait aussi une de ses sœurs, et envoyée aux Ursulines de Saint-Denis (O ' 33). La France protestante affirme qu'elles résistèrent neuf ans aux efforts des convertisseurs.
Cependant Mallet fréquentait les assemblées proscrites et leur ouvrait sa maison, habitée uniquement par des protestants. Aussi fut-il reconduit à la Bastille le 14 février 1689 {Bidlet., XII 478). Il n'en était sans doute sorti que depuis peu, lorsqu'il rédigea, le 3o janvier 1690, un nouveau placet par lequel il redemandait ses filles (O* 34). Après son double emprisonnement, Mallet aurait dû penser
Après la Révocation. 569
que la police épiait ses moindres démarches, et que sa maison n'était pas un lieu sûr pour les pasteurs du Désert; mais le zèle l'emporta sur la prudence. Écroué à Vincennes le 17 avril 1690, c'est-à-dire le lendemain de son arrestation, Mallet en sortit le 12 août pour être conduit à la Bastille, d'où il fut transféré au château de Guise le 4 janvier 1691. Cette troisième captivité dura près de trois ans; le
10 janvier lôgS, on rendit à Mallet la liberté et sa fille Angélique détenue à Saint- Denis. Peu s'en fallut que la faveur ne fût encore plus grande. Pontchartrain écrivait à La Reynie :
A l'égard des autres enfants, il n'a point été expédié d'ordre pour les faire recevoir à Auxerre, où je crois que la mère Garnier les a envoyées, ainsi il n'y a qu'à les faire revenir de la même manière.
La supérieure des Nouvelles-CathoUques y mit bon ordre; elle s'empressa de protester auprès du secrétaire d'Etat, qui donna un ordre contraire le 14 avril:
Sa Majesté approuve que la mère Garnier ait envoyé la nommée Marie Mallet à Auxerre pour l'éloigner de ses parents qui pourraient la pervertir; il n'y a qu'à la faire mettre en apprentissage.
Le retour au foyer, après lequel le malheureux avait tant soupiré, allait être plein d'amertume; car c'était le foyer sans l'amie fàdèle des bons et des mauvais jours. On éloigna M"*" Mallet dans la crainte qu'elle ne ramenât le prosélyte à ses anciennes convictions. Au moment où le mari sortit du château de Guise, la femme sortait de Paris pour se rendre au château de Pont-de-l'Arche. Les ordres de libération de Mallet et de sa fille, et l'ordre d'arrestation et d'envoi de M"^ Mallet à Pont-de-l'Arche, portent tous trois la date du 10 janvier 1693. Pontchartrain ne comprit pas d'abord la portée de ce qu'on lui faisait faire: on le voit par son billet du même jour à La Reynie:
Je vous envoie un ordre pour faire conduire au château de Pont-del'Arche la demoiselle Fenou et la demoiselle Besset, mauvaises catholiques. Cette dernière n'est point arrêtée et il n'en a point encore été parlé dans vos mémoires précédents.
11 semble résulter de la dernière phrase que la demoiselle Fenou, c'est-à-dire la mère de M""" Mallet, était à ce moment emprisonnée à Paris. Quant à la demoiselle Besset, c'était évidemment M""' Mallet, que le secrétaire d'Etat ne connaissait que sous le nom de Mallet. Au reste, afin d'éviter toute confusion, il signa, le 12, un nouvel ordre d'arrêter «la demoiselle Mallet» et de l'envoj'er à Pont-de-
570 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
l'Arche, où elle fut écrouée dès le i3. Elle y resta plus de huit ans
Privé des conseils et des sollicitations de sa pieuse femme,
Mallet n'eut qu'à consulter sa conscience pour se retrouver protestant et prendre en horreur la pratique du culte qu'on lui imposait. Ce changement n'échappa point au clergé qui le surveillait et s'acharnait à garder sa conquête: en 1698, Mallet fut arrêté pour la quatrième fois. Pontchartrain écrivait à D'Argenson le 3o décembre:
A l'égard de Mallet, vous avez bien fait de vous en assurer. Il faut le garder en prison jusqu'à ce que, par les dernières conférences qu'il aura avec l'ecclésiastique que vous lui donnerez pour l'instruire, il paraisse docile et dans la résolution d'écouter les instructions; vous pouvez aussi l'engager à mettre en dépôt des billets jusques à la concurrence de la somme qu'il faudra pour la dot de celle de ses filles qui veut être religieuse (O * 42).
Des nouvelles converties embrassant la vie cénobitique, c'était tout à la fois le triomphe des convertisseurs et la douleur suprême des persécutés, et il y en eut un certain nombre: une Mallet, une Prévost, deux Catillon, une Amonnet, qui toutefois rejoignit ses parents à l'étranger, deux Conrart, une Guichard de Peray, une Canaye de Brannay, une Jaucourt-Villarnoul, deux Caumont La Force. — Mallet ne consentant point à favoriser la prise de voile de sa fille, on l'envoya au château d'Angers; le 4 août 1700, on se disposait à le faire conduire au château de Nantes, véritable enfer où succombèrent presque sans exception les consciences même les plus énergiques. Il paraît que De Miane triompha du vieillard; car celui-ci revint à Paris et sollicita de ses persécuteurs une nouvelle grâce, ainsi que nous l'apprend ce billet de Pontchartrain à D'Argenson:
14 mai 1701. Je vous prie de prendre la peine de voir le placet du sieur Mallet qui demande le retour de sa femme dans quelque communauté à Paris; vous savez que cette femme a toujours été très opiniâtre; vous jugerez mieux que personne si on doit accorder ce que demande le mari (O' 48).
D'Argenson fit une réponse favorable, et M""= Mallet fut transférée chez les Miramiones. Après la mort de son mari, on lui rendit la liberté (3o septembre T7o5), à condition qu'elle trouvât des répondants et qu'elle déposât des eff"ets de la valeur de 3ooo livres, «pour assurer sa stabilité» (O 252). C'était on le voit, une conversion dont il y avait lieu de se vanter!
Parmi les autres arrestations opérées en 1690, nous signalerons
Après In Révocation. 571
celles de Lebert, de Guillaume Dernier, de La Maisonneuve, de M™'^ de La Fresnaye et de Braconneau.
D'abord emprisonné à Paris, comme travaillant aux évasions et à la sortie des capitaux, Lebert ', natif de Dieppe, fut envoyé au château de Ham le 14 mai. Dès le mois de mars, Chamillard, intendant de Normandie, avait été chargé de prendre des informations sur le compte de ce «mauvais catholique», entre les mains duquel on avait saisi 1 100 livres et une montre en or, qui furent remises à sa famille. Les révélations qu'on tira de lui et de Du Ventre, autre dieppois, qui se livrait au même commerce, causèrent l'arrestation de plusieurs personnes (O' 84 et Bidlet., VI, i25).
Arrêté à Bourges comme fugitif et interrogé par M. de Seraucourt, Guillaume Dernier, garçon boutonnier,àgé de vingt-deux ans et natif d'Apremont, confessa que, travaillant à Paris chez Pierre Barré, boutonnier, rue de Lourcine, au faubourg Saint-Marcel, il avait été amené au protestantisme par le culte de famille que célébrait chaque soir M'"'= Barré, dont le mari était catholique. Après avoir, ajoutait-il, suivi les exercices de Charenton pendant un an, il s'était présenté, en 1684, au ministre Claude et lui avait communiqué son dessein d'embrasser la Réforme. Celui-ci, l'ayant examiné chez lui durant trois jours consécutifs, lui fit faire abjuration dans la chambre du consistoire en présence de dix-huit à vingt personnes. L'intendant voulant savoir si l'argent n'avait joué aucun rôle dans cette conversion, Dernier répondit «qu'on lui avait seulement demandé s'il ne devait rien, et qu'ayant dit qu"il devait un écu, on lui en offrit deux, qu'il refusa, disant qu'il n"agissait pas par intérêt ». Les livres trouvés en sa possession étaient, outre trois Psautiers : les Saintes prières recueillies . . , de l'A. et du N. T. par Jacques Merlin, La Rochelle, 161 o; X Abrégé des controverses àe Drelincourt, V Instruction préparatoire à la cène par André Rivet; le Traité de l'apostasie par J. D. L., ministre à Angers, i583; les Homélies de la constance du fidèle en sa confession de foi par Jean Boisscul, 1587; les Méditations tirées de Jean Gérard superintendant de Heldbourg, Genève 1628. En envoyant le dossier à Paris pour demander des ordres, M. de Seraucourt écrivait :
Ce jeune homme me parait fort ingénu, et si obstiné dans son erreur que je ne vois pas qu'on puisse espérer de le convertir... Ses livres étant tous d'édition très ancienne, on ne peut pas croire qu'il s'en soit chargé en intention
' François Lebert, boutonnier, sa femme et un enfant, tous de Villiers-le-Bel, rcet quatre enfants; Jacques Lebert, sa femme fugiés à Berlin, 1700 (Ms. Dieterici).
572 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
de les distribuer aux nouveaux convertis, ni de s'en servir pour exciter du désordre.
La réponse de l'autorité fut: «Le laisser en prison » (TT. 452).
La Maisonneuve, gentilhomme du Poitou, mis à la Bastille le 10 novembre, était sans doute Louis d'Auzy, sieur de Saint-Romans et de La Maisonneuve, capitaine des fauconniers du roi, poursuivi avant la Révocation pour cause d'assemblées tenues sur ses terres, à La Bonnelière. De Besmaus reçut, le 24 mars 1691, l'invitation de laisser pénétrer près de lui le convertisseur D'Aliès de La Tour. L'ordre de sa mise en liberté fut signé le 3o avril; mais le roi ne trouvait pas à propos qu'il retournât dans sa province. Le 7 mai, le prisonnier paraissait « dans une bonne résolution d'achever de s'instruire avec le P. Bordes de l'Oratoire» (O' 36), et, le 12 novembre, Pontchartrain consultait encore celui-ci pour savoir si M. de La Maisonneuve pouvait être relâché {Arch. Bast., IX, 179, 288).
Lorsque par suite des mauvais traitements qu'elle subissait dans la maison des Nouvelles-Catholiques de la rue Sainte-Anne, M"""" de La Taille de La Fresnaye fut devenue aliénée, on l'expulsa du royaume. La malheureuse revint en France sans bien savoir ce qu'elle faisait, et fut envoyée au château de Pont-de-l'Arche le 4 juillet. On l'expulsa de nouveau sept années plus tard (voir chap. XXIX).
Braconneau, maître chirurgien de la ville de Niort, mis à la Bastille le 19 septembre, eut un sort analogue. Les rigueurs dont il fut victime lui firent perdre l'esprit: il se frappa d'un coup de couteau dans la poitrine le 11 février 1691, il s'enfonça un clou dans la tête le 26, et mourut de ses blessures le 2 mars. Les exhortations du docteur Pirot ayant été impuissantes à l'amener au catholicisme, il ne fut pas inhumé à Saint-Paul comme les prisonniers catholiques, mais dans les casemates du bastion du château. Le 6 novembre 1690, Pontchartrain avait écrit au gouverneur, M. de La Bourdonnaye, ce billet qui témoigne de l'exaspération de la cour contre les consciences inflexibles: «J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit concernant Braconneau, et Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire que, s'il meurt dans la situation dans laquelle il est, il faudra lui faire son procès suivant la rigueur des ordonnances» (01 34).
A la fin de l'année Pontchartrain s'était bien radouci; le 19 décembre, il réprimait un excès de zèle commis par le lieutenantcivil Defita:
Après la Révocation. SyS
Le roi a été informé d'une manière néanmoins trop vague et trop indéiinie pour que je vous puisse citer toutes les circonstances, que dans quelques interrogatoires ou actes passés, vous avez pressé une femme de se déclarer sur la religion qu'elle professait, et qu'elle avait dit qu'elle professait la religion protestante. Rappelez, s'il vous plait, tous ces faits pour m'en instruire, afin que j'en rende compte à Sa Majesté. Vous voyez bien les conséquences de ces sortes de déclarations qui, devenant publiques, engagent, malgré qu'on en ait, à suivre exactement la rigueur des ordonnances, et que la sagesse d'un magistrat consiste à éviter plutôt ces occasions qu'à se les attirer. Sa Majesté a sursis à se déterminer de faire arrêter cette femme, ou à passer cette affaire sous silence, jusqu'à ce que vous m'ayez exactement informé de tous ces faits {O ' 34).
Au lieu de marchander au roi un subside qui ne dépassait pas habituellement trois ou quatre millions *, l'assemblée quinquennale du clergé lui en vota douze, et pour la première fois, dans sa harangue, lui décerna le titre de grand ^. Aux yeux des prélats, oublieux de ce qui constitue la vraie grandeur de Louis XIV, celleci consistait surtout dans la destruction de l'hérésie, c'est-à-dire dans la persécution. Le fanatisme populaire répondit aussitôt à celui du clergé.
La Reynic à Harlay, prcmio- présidenl.
24 juillet 1693.
Un jeune homme, fils du nommé Coûté, épicier près la porte de Bucy, étant dans la rue, son chapeau sous le bras, dans le temps que le saint-sacrement passait, a été averti par quelqu'un du peuple de se mettre à genoux, et ce jeune homme ne l'ayant pas voulu faire, s'est retiré dans la maison de son père. Aussitôt il s'est élevé une grande clameur, il s'est attroupé beaucoup de monde, et on parlait de forcer la maison et de la brûler, lorsque le commissaire Gazon y est arrivé. Il s'y est enfermé, et il m'en a envoyé donner avis sur le champ, et il a en même temps fait avertir un de ses confrères pour se tenir hors de la maison. On lui en a depuis envoyé quelques autres des plus capables d'agir en cette occasion. L'attroupement est à cette heure presque tout à fait dissipé.., Coûté père, sa femme et toute sa famille sont connus de tout le monde pour nouveaux catholiques en apparence, et en effet pour être les plus opiniâtres et les plus mal intentionnés protestants qui soient à Paris (Fr. 17424, f» 24).
Une autre lettre de La Reynie adressée quelques heures plus tard à Harlay, portait que le peuple continuait d'insulter les nou-
• Ce don gratuit n'était nullement en détail. Cette somme représentait plus de
rapport avec les biens du clergé, qui, 1200 millions d'aujourd'hui,
exempt d'impôts comme la noblesse, avait ^ Lanfrey, L'Église et les philosophes
un revenu de 321,000,000 dont \e Mercure au XVIW siècle, i835, in-12, p. 3o. historiq. de juillet 1701 (p. 69) donne le
574 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
veaux catholiques et que beaucoup de gens avaient la tète troublée par l'excès du vin et de l'eau-de-vie. «Les fourbisseurs, ajoutait le « lieutenant de police, ont marché par les rues avec des enseignes «et l'épée nue. Le menu peuple du quartier Montmartre et du «quartier Saint-Denis est sans raison, et ce sera un très-grand « bonheur si le reste du jour se passe sans désordre. J'ai fait avertir «les brigades qui sont établies pour la sûreté des grands chemins «de se trouver chacune en un lieu marqué, hors des faubourgs, où « l'on pourrait les trouver en cas de besoin. Les cavaliers du guet « sont pareillement avertis, et j'ai chargé les commissaires de « demeurer dans leurs quartiers et d'avertir de tout ce qui méritera «la moindre attention, et j'aurai aussitôt l'honneur de vous en «rendre compte». Ne dirait-on pas une scène de la Saint-Barthélémy»? ajoute P. Clément qui nous a conservé ce documenta
Trois semaines plus tard, la populace, cette fois d'accord avec la cour, fît des réjouissances sur le faux bruit qui avait couru de la mort du prince d'Orange (14 août 1690, O' 84). Au reste, ni l'une ni l'autre ne toléraient ce qu'elles appelaient des manques de respect envers le culte catholique; en voici une nouvelle preuve:
Pontchartrain à l'intendant de Metz.
14 août 1691.
II V a deux ou trois jours que, le saint-sacrement passant dans les rues de Paris, une fille nommée Catherine Du Chat refusa de se mettre à genoux, et elle fut arrêtée par le peuple et menée chez le commissaire, où elle a déclaré qu'elle s'est retirée de la ville de Metz avec sa mère et une de ses sœurs, depuis quatre à cinq ans à cause de la persécution qu'on y faisait à ceux de la R, P. R.; qu'elle n'a pas voulu se mettre à genoux parce qu'elle ne croit pas que Jésus-Christ soit ailleurs que dans le ciel; qu'elle fait profession de la R. P. R. et que tous ceux qui l'ont abjurée s'en repentent. Sur cela le roi a donné ses ordres pour faire conduire à Metz cette mère et ses deux filles. Sa Majesté m'ordonne de vous écrire que, pour celle dont je vous parle, il faut que vous la fassiez mettre dans un couvent pour y être instruite, et qu'au surplus vous preniez soin du reste de cette famille en la faisant instruire avec charité... L'archer qui les conduit doit être payé à leurs dépens {Corrcsp. adin., IV, 428).
Cette même année 1691 n'offre que d'autres emprisonnements à signaler. Toutefois nous mentionnerons d'abord une mesure de police qui avait pour but de rendre les nouveaux convertis plus
' La police sous Louis XIV, p. 271. d'intervalle. La rcfcrence que cet histo-
Clément datait le fait du 24 juin 169!), à rien donne à l'appui de son assertion est
tort sans doute, à moins qu'il ne se soit d'ailleurs inexacte, reproduit une seconde fois à cinq années
Après la Révocation. S-jS
maniables en les isolant les uns des autres. « Sa Majesté, écrivait Pontchartrain à La Reynie, le 3 mai, approuve la proposition que vous faites d'obliger les nouveaux catholiques qui ne demeuraient pas ensemble avant la révocation de l'Edit de Nantes, de se séparer, et elle se remet entièrement à vous des mo3'ens de parvenir à cela en la manière que vous avez pensé » (O ' 35).
«Dans ses Remarques sur la Bastille, l'avocat Linguet parle d'un conseiller du Parlement de Béarn, nommé Farie de Garlin, qui fut mis à la Bastille en 1691 pour cause de religion, et ne fut libéré qu'en 1714. Linguet raconte qu'il passa onze ans dans une des chambres nommées calottes. Ces chambres, les plus élevées des tours, étaient formées de huit arcades en pierres de taille qui se réunissaient au milieu et formaient une espèce de plafond. On ne pouvait se tenir debout qu'au centre de la chambre. La fenêtre munie de grilles, au dedans et au dehors, avait huit pieds d'épaisseur. En été la chaleur était excessive; en hiver^ le froid insupportable. Après avoir usé et pourri le peu de vêtements et l'unique chemise qu'il avait sur le corps, Farie avait été réduit à n'avoir pas d'autre habit que la mauvaise courtepointe qu'on avait jetée sur son grabat» {Fr. pr., 2" édit., I 420).
Le ï" mai, l'abbé de Champigny était autorisé à voir à la Bastille, pour travailler à sa conversion, Pierre Lesueur, sieur de Colleville, ex-conseiller au Parlement de Rouen et gendre du célèbre pasteur de Caen, Samuel Bochart. Le 27 septembre, le secrétaire d'Etat Châteauneuf écrivait à M. de Besmaus.
Le roi ayant agréable d'accorder à De Colleville Lesueur, qui est par ses ordres à la Bastille, les lettres d'État ^ ci-jointes, que je vous prie de vouloir bien lui remettre, Sa Majesté m'a ordonné de vous mander qu'elle trouve bon qu'il ait non-seulement un valet pour le servir et faire ses messages, mais aussi que vous lui donniez toute la liberté, soit de se promener dans la cour, sur le donjon et autrement, qui peut être laissée à un prisonnier {Arc/i. Bast., IX, 240).
Ce bon vouloir relatif ne dura guère. Le 7 décembre, le gouverneur de la forteresse recevait de Pontchartrain le billet suivant :
Le roi ayant été informé que le sieur de Colleville, religionnaire prisonnier à la Bastille, se mêle d'y dogmatiser avec les autres religionnaires, m'a ordonné de vous écrire de lui dire de s'abstenir d'une telle conduite, sinon elle donnera ordre qu'on lui ôte la liberté de la cour (O ^ 35).
' Par les lettres d'État le roi ordonnait matière civile contre celui qui les avait de suspendre les poursuites faites en obtenues.
Syô Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Trois jours après, le même secrétaire d'État informait le P. Bordes, qui peut-être avait demandé la liberté du prisonnier, que Sa Majesté ne jugeait pas encore le moment favorable. Enfin le 25 décembre, M. deCoUeville fut transféré au prieuré de Saint-Martin-des-Champs, où il resta plusieurs années. Ses deux filles, enfermées, en 1702, dans le couvent des Ursulines de Caen, ayant trouvé moyen de s'évader, Colleville fut repris et de nouveau emprisonné {Fr. pr., VII, 47).
En vertu d'un ordre du 11 juin, le P. Bordes conférait à la Bastille avec Jean Duclos, qui y était entré le 24 juin 1689. Né à Coulommiers vers 1640, et marié, en 1669, à Anne Du Carouge (Reg. de Char.), Duclos avait été d'abord marchand, puis serviteur de Ruvigny de La Caillemotte, et fait prisonnier sur un vaisseau. Sorti de la Bastille le 6 juin 1698 (Arsenal, Ms. Bast., 10484), il se fit garçon cabaretier et entreprit de conduire des protestants à l'étranger. Il fut remis à la Bastille le 24 février 1702, et transféré à Bicètre comme inconvertissable, par ordre du 1 1 novembre. Au bout de deux ans, il demanda qu'on l'instruisît, et, en lyoS, qu'on lui permît d'abjurer. On ne l'y autorisa qu'en 1707, sans croire à sa sincérité et sans lui rendre la liberté qu'il avait espérée. D'Argenson écrivait à cette date: «Les raisons de soupçonner ses mauvaises intentions et ses intelligences criminelles avec les réfugiés d'Angleterre, continuent toujours»; puis, en 1709: «Sa santé paraît affaiblie, ce qui a donné lieu de le faire passer dans un dortoir où il parait beaucoup plus tranquille»; et en 1714: «Il est encore dans la même situation... Ainsi je pense qu'il faut le laisser à l'hôpital» {Arch. Bast., X 358^ 362). En d'autres termes, il était atteint d'une maladie mentale, et considéré comme incurable. — Mentionnons encore le libraire Josué Du CI0.S, qui épousait en 1668 Anne Du Paty (Reg. de Char.). Peutêtre était-il fils de Jean, ancien de Charenton en 1606 '.
Deux maîtres ouvriers en gaze de soie, chez qui les pasteurs du Désert Cardel, De Salve, Malzac et Givry, tinrent des assemblées, les frères Pierre et Charles Dicq, goûtèrent aussi, à quelques années d'intervalle, les douceurs de l'incarcération. Arrêtés à Louvres, le 5 avril 1691, comme ils essayaient de passer à l'étranger, Pierre, sa femme, et son cousin Guy, aussi maître ouvrier en gaze, furent conduits le jour même à la Bastille. On les transféra le 9 juin au château de Guise, où ils restèrent près de sept ans. M'"'^ Dicq reçut en 1.712 une pension de 45o livres. Charles, écroué à la Bastille
' Pour Susaniie lluclos, voir Guichard lisJs .inglais, le premier en 1687, et le de l'cray. Etienne et Henri Duclos, natu- second en 1O88, elaicnt peut-itre Parisiens.
Après la Révocation. 677
le 21 janvier lôgS {Biillct., XIII, 5), fut bientôt relâché; car Pontchartrain signait le 3 mars suivant l'ordre de l'arrêter, comme participant à l'évasion des religionnaires, et de le ramener à la Bastille. Transféré, par ordre du i""" mars 1694, au château de Caen, il y fut traité «avec une extrême rigueur». Pontchartrain ne signa que le 27 janvier 1698 l'ordre de mettre les deux frères en liberté. — M""" Charles Dicq, enfermée à l'Union Chrétienne le 21 juillet 1698 avec sa fille âgée de deux ans, en sortit seule en 1698 ou 1699 ; toutefois les bonnes sœurs, peu scrupuleuses, touchaient encore en 1706 la pension de la mère et de la fille. C'est elle assurément que mentionnent, à la date du 7 août 1697, les Registres du Secrétariat: «Il se fait à la fin de l'année un état de quelques nouveaux et nouvelles cathoUques dont le roi paie la pension ; la femme de Dicq . . . y est comprise et elle continuera d'y être tant que son mari sera prisonnier*» (O' 41).
Par ordre du 11 juin 1691, Jacques RouUaud de La Gaillarderie, prédicant poitevin, né à Courlay (Deux-Sèvres), reçut à la Bastille la visite du P. Bordes, et, l'année suivante, celle de l'abbé de La Roche-Jacquelin. Transféré avec Hudel au château de Loches, le 29 septembre 1692, il y passa neuf années. Au mois d'octobre 1701, Pontchartrain les envoya au château de Nantes et écrivait à De Miane: «Ce sera pour vous une belle occasion de donner en les convertissant des marques de votre zèle et de votre capacité». Le grand convertisseur ne réussit pas dans cette entreprise ; car on retrouve en 1712 les deux prédicateurs au château de Saumur, après plus de vingt années de captivité. Sur la liste dressée par Super-
> Il y avait à Paris d'autres person- permission de Sa Majesté, elle trouve qu'il
nages du même nom: Elisabeth Dicq, n'y a rien à faire à son égard, et qu'il faut
reçue à la paix de l'Église à Londres le ^^^^^^^^^ Tobserver (O' 35);
3i juillet 1698. {Proceedings, juillet 1S90). et le billet suivant, adressé à D'Argenson
Nicolas Dicq rainé, marchand, rue des le 7 juillet 1700:
Filles-Dieu, âgé de trente-deux ans et j.^cris à Orléans, à Blois, à Nantes, à La
natif de Pans, abjura le 21 novembre i683. Rochelle, pour avoir des nouvelles du nommé
Nicolas Dicq le jeune, marchand rue Dicq, qui a quitté sa mère (on craint qu'il
Saint-Martin, âgé de trente-et-un ans et ne soit sorti du royaume),
natif de Paris, avait abjuré le tg. Judith Guy, «ouvrier en soie fort à son aise,
Bourgeois, veuve de Nicolas Dicq, féran- ; demeurait au faubourg Saint-Marcel»,
dinier de la rue Saint-Denis, âgée de
passa en Hollande ou en Angleterre après
vingt-cinq ans, n ab)ura qu'après le g ,3 Révocation; sa femme cachée à Paris
janvier 1086 (Fr. 7o5i, f-» 60, 3o6 et 3ii). avait aussi dessein de s'en aller. Les
Nous ne savons auquel de ces per- papiers saisis sur le guide anglais Philippe
sonnages se rapportent l'ordre adressé à p„s, le ,3 août i685. révélèrent l'adresse
La Reynie le 19 octobre 1691: j.^n autre cjui demeurait rue de Béthisy.
A l'ég.ird du fils du nommé Dicq, qui vient La veuve Elisabeth Guy était assistée en
des Pays-Bas espagnols sans passeport ni Angleterre en 170?.
578 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
ville, RouUaud porte le nom de Rouland (Lièvre, III, 847; Arch. Bast., IX, 289 et l'art, de M. Funck-Brentano dans la Rcv. hist. de janvier 1690).
Trois pasteurs furent en 1692 victimes de la lutte qu'ils avaient entreprise contre le despotisme: Malzac, arrêté le 11 février avec les sept personnes auxquelles il distribuait la cène; Giraud et Givry, arrêtés par trahison, le 3 mai, chez l'ex-ancien Lardeau. Pierre Baril, qui servait de guide à Malzac, et se faisait parfois suppléer dans cette tâche par celui de ses fils qui demeurait avec lui, était fils ou petit-fils d'un étudiant en médecine du nom de Barry, chassé d'Angleterre, par la persécution de Marie la Sanglante (Agnew, II, 238). Il avait épousé Marie Gaillard, dont il eut Josué et Elisabeth, qui passèrent tous deux en Angleterre lors de la Révocation, et un second fils dont le nom nous est inconnu. Lors du mariage de sa fille (10 août 1684), il était maître chirurgien et apothicaire du roi, résidant à Neauphle, près Versailles; il s'établit ensuite à Paris. On le transféra, le 24 février, de chez Desgrez à la Bastille, dont les Mémoires (I 268) lui rendent ce beau témoignage :
Baril a dit, lorsqu'il a été interrogé, qu'il avait toujours fait profession de la R. P. R., quoique, pour obéir au roi, il en eût fait ci-devant abjuration, sachant que les dragons devaient l'y forcer. Il avait été obligé auparavant de quitter ses charges à cause de la religion [par l'arrêt du Conseil du i5 septembre i635]. Il est mort à la Bastille le 29 août 1632, sans avoir jamais voulu s'approcher des sacrements, malgré les exhortations du P. Bordes, et a été enterré dans le jardin de ce château.
Le Journal de Du Junca ajoute que Baril, logé dans la première chambre de la tour de la chapelle, fut emporté par une longue maladie, qu'il repoussa les obsessions de l'aumônier aussi bien que celles du P. Bordes, et qu'il fut enterré dans les casemates du bastion où était le jardin de la Bastille. Son fils Josué épousait à Londres, en 1687, Susanne, fille de Louis Berchère, parisienne réfugiée comme lui.
Marie d'Arambure, née vers 1628 en la paroisse de Ciron à trois lieues du Blanc en Berry, veuve de Paul-Henri de Brion, sieur de La Contaudière, de la paroisse de Moutiers en Poitou, inhumé à Paris le 17 juin i685, avait eu la faiblesse d'abjurer à la Révocation, dans un couvent de Fontenay-le-Comte où elle était enfermée (M 676). Revenue à Paris, elle s'était empressée de rétracter son abjuration entre les mains du ministre Cardel (1688), et d'ouvrir sa maison aux assemblées. Arrêtée en même temps que Malzac, avec sa suivante Madelaine Prévost, elle fut mise à la Bastille,
Après la Rcvocatio)i. Sjg
puis aux Nouvelles-Catholiques, d'où on la transféra au château de Pont-de-l'Arche, par ordre du 14 avril lôgS (O' 37). Elle demanda bientôt qu'on la mît en liberté, et l'année suivante, qu'on l'envoyât hors du ro3^aume. La Reynie qui, l'ayant interrogée lui-même, la jugeait inconvertissable, proposa son expulsion. Le roi y consentit d'abord et fit demander à la prisonnière où elle voulait aller, puis changea d'avis lorsqu'il apprit qu'elle était relapse, ayant résolu de ne chasser du roj^aume que ceux qui n'auraient jamais abjuré. On renvo3fa donc comme «très opiniâtre» au château d'Angers, où elle était encore en 1697, toujours «marquée pour être envoyée hors du royaume ». En marge du rapport de Desgranges où on lit : «Les parents disent que la prison lui affaiblit l'esprit», Pontchartrain écrivit brutalement : «L'y laisser». Le 4 août 1700, il adressait le billet suivant au gouverneur du château: «Le roi ne veut point mettre M""^ de La Contaudière dans le couvent que vous proposez...; mais dans quelque temps vous en serez débarrassé... Cependant il faut lui ôter la jeune fille qui est près d'elle, et lui donner une femme catholique de la fidélité de laquelle vous soyez sûr, et à l'égard de la première qu'elle a pervertie, Sa Majesté désire de savoir en quel état elle est à présent» (O' 44). Le roi, acharné à la conversion de cette vaillante femme, résolut de l'envoyer au château de Nantes, dont le gouverneur passait pour savoir dompter les plus intraitables. En informant M. de Miane de cette résolution, Pontchar train lui disait dans un billet du 22 septembre 1700: «C'est la plus opiniâtre protestante que nous a3'ons eue jusqu'à présent; vous aurez de quoi mettre là en usage votre talent pour la conversion, et vous pouvez compter que ce ne sera pas une petite affaire»; puis, le 17 novembre de la même année: «Sa Majesté est persuadée que vous ferez de votre mieux pour cela et que vous êtes capable d'y réussir plus qu'aucun autre par votre savoir-faire, et le roi ne laissera pas pour cela d'être agréablement surpris si vous venez à bout de cette entreprise».
Imbert, dit Petitval, neveu de M. de La Vauguyon, était un gentilhomme de Brie ou de Paris, dont la vie avait été fort accidentée. Ayant été blessé devant Négrepont, assiégé par l'armée vénitienne dans laquelle il avait pris du service, il avait fait vœu de se donner à Dieu, s'il guérissait. Revenu à la santé, il entra dans l'ordre de Saint-François à Constantinople et fut ordonné prêtre. Ayant ensuite embrassé le protestantisme à Rome où il
' Les Premiers past. du Dés., I, 3i8).
58o Révocation de l' Edit de Nantes à Parts.
étudiait la théologie, il se retira en Hollande et alla combattre en Angleterre sous les drapeaux de Guillaume d'Orange. Comme il retournait en Hollande avec D'Ayrolle, il fut fait prisonnier sur mer et amené à la Bastille^ oii il entra le 4 mai 1692. Il n'en sortit, le 26 mars 1698, que pour être conduit à Saint-Lazare. Enfin, au bout de douze années de détention, il se refit catholique, et demanda qu'on l'envoyât dans un couvent de Lyon ou au collège de Boncour pour y achever ses études. Mais D'Argenson proposa «de l'oublier» à Saint-Lazare, si bien qu'on ne l'en tira qu'en 1710 pour l'envoyer dans un château fort' {Arch. Bast., IX, 844, 35i).
Un galérien écrivait à sa famille le 16 mars 1692 :
Béni soit Dieu, notre bon Père, bien aimés et chéris de mon âme, qui me donne encore l'occasion de vous assurer de l'amour que j'ai pour lui, et de !a fidélité inviolable que je lui veux garder jusqu'au dernier soupir de ma vie, comme j'en ai assuré depuis mon premier billet, qui est écrit dès le 8 de ce mois, M. le supérieur de l'Oratoire qui m'est venu voir, et ce soir M. l'aumônier. Oh! que j'aime mon Dieu et sa vérité! Je les confesserai tant que je pourrai parler. Priez pour moi, je vous en conjure, fidèle femme, fidèle amie, qui m'avez aimé et qui m'aimez tant. Je vous aimerai d'une tendresse sans exemple aussi longtemps que dureront mes jours. Je ne cesse de prier Dieu pour vous et pour ceux qui vous sont chers... Conservons à Dieu nos corps et nos esprits qui lui appartiennent. Qu'il soit glorifié en l'un et en l'autre jusqu'au dernier moment de notre vie!
J'ai toujours la fièvre. Il y a huit jours que je suis au bouillon. Ces deux matins, on m'a pourtant donné un peu à manger, et je trouve assez bon ce que je mange. On a soin de moi; mais mon Dieu est mon unique espérance. Je suis prêt à déloger quand il plaira à mon Sauveur, en la miséricorde duquel je m'assure. Je vous embrasse d'une sincère amitié, et prie Dieu qu'il vous comble de sa grâce, etc. {Bittlel., 2" sér., I, 498).
L'auteur de ces lignes touchantes, Kerveno, sieur de Laubouinière, gentilhomme poitevin, condamné sans doute pour tentative de sortir du royaume, était une proie convoitée par les convertisseurs de tout rang, à commencer par le ministre apostat Des Mahis, qui écrivait à Bossuet en 1691 : « Je vous prie très humblement de penser à l'affaire de M. Laubouinière, afin que ce gentilhomme passe de sa galère dans quelque communauté, où il y ait lieu d'espérer quelque effet des efforts que M""' Des Coulandres, sa sœur, qui est si bien convertie, ferait pour sa conversion » {Fr. pr.,
' Mailelaine Imbcrt, veuve d'Etienne que Anne, fille d'Imburt Durand, ministre
liaucliet, sieur du Plessis, de la Grande ti Orléans, âgée de quarante ans, évidem-
ruc du faubourg Saint-Antoine, abjura ment sa parente (Kr. 7o5i, f" i88). I.a
ie 24 décembre iG83, à l'iigc de soixante \cuve Jean Imbert, âgée de soixante-deux
ans (Fr. 7o5i, f» 188I, en même temps ans, ét^iit assistée en Angleterre en 1703.
Après la Révocation. 58i
VI, i2i). Bossuet ne s'empressa nullement d'intervenir ; car ce n'est que le 2 septembre 1692 qu'un secrétaire d'Etat adressait à M. de Montmort, commandant des galères, le billet suivant :
Le roi a bien voulu, à la prière des parents du sieur de Kerveno de Laubouinière, le tirer des galères et le faire venir à Paris pour être mis dans une maison religieuse, afin qu'on tâche de le persuader des vérités de la religion; je vous envoie les ordres pour cela, avec un ordre particulier pour le faire conduire à Paris à l'abbaye de Saint-Germain. Cette conduite doit se faire aux dépens de la famille;... je crois que deux archers suffiront pour l'amener dans une litière (O ' 36).
La maladie empêcha ce voyage, et le glorieux confesseur mourut à la peine le 28 septembre lôgS.
A la fin de l'année 1691, le Père Athie, capucin du couvent Saint-Honoré, s'était mis en tête de dénoncer secrètement certains nouveaux catholiques qu'il accusait de vouloir passer en Angleterre. Renvoyé à La Reynie, il répondit qu'il ne pouvait s'ouvrir qu'au roi. Pontchartrain le fit venir, et le résultat de l'audience fut un ordre d'envoyer sans bruit le bon Père en province, ordre signé le 10 décembre, et révoqué le 8 février 1692 sur les instances du Provincial de l'ordre. Pour quel motif le dénonciateur avait-il paru suspecta Pontchartrain? nous ne savons; mais il paraît probable que c'est ce même capucin qui accusait les nouveaux convertis de se cotiser pour venir en aide aux ennemis de Louis XIV. « On a donné au roi, écrivait Pontchartrain le 3i août 1692, un mémoire touchant les assemblées des nouveaux catholiques qui se font à Paris, et les sommes qu'on prétend qu'ils amassent pour les envoyer en Angleterre» (O' 36). Cinq ans après, le même secrétaire d'Etat écrivait encore, le 14 juillet, à son frère Phelypeaux, intendant de la généralité de Paris : «Je vous envoie des mémoires qui ont été adressés à M. de Barbezieux, concernant des collectes qu'on prétend être faites à La Ferté-sous-Jouarre ' par des nouveaux catholiques, pour en envoyer l'argent au prince d'Orange; le roi m'ordonne de vous écrire d'examiner s'il y a quelque chose de véritable dans cet avis» (O^ 41). En conséquence Phelypeaux fit arrêter Lefranc et le notaire Briet^ et les envoya au For-l'Évêque, où, le i5 septembre^
' Dans une lettre du 4 septembre or- l'Église de Monneauï près Château-
donnant d'arrêter à Péronne le nommé Thierry. M. Élise'e Briet, auteur du Pro-
I.oubiart, dit le messager de Namur, et testantisme en Brie et en Champagne, ne
de saisir tous ses papiers, il est question mentionne pas dans cet ouvrage l'arres-
de «plusieurs paroisses du côté de Claye ». tation de son ancêtre.
^ la famille Briet existe encore dans
582 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
le roi donna l'ordre à D'Argenson d'aller les interroger pour connaître leur commerce et instruire leur procès s'il y avait lieu.
«L'accusation était-elle fondée? demande M. Pierre Clément*. N'était-ce que le résultat d'une prévention injuste ou du zèle intéressé de quelque agent subalterne? Les documents n'ajoutent rien, et il faut se borner à des conjectures que l'extrême irritation des religionnaires rend d'ailleurs problables. Ce qui est certain, c'est que le soupçon Si.ul d'un acte pareil était fait pour les rendre odieux». — P. Clément se trompait; les documents ajoutent quelque chose: savoir l'ordre, donné le 8 décembre, de recevoir Lefranc et Briet à l'Hôpital-Général pour quelques mois, et de les renvoyer ensuite à leur famille. Eùt-on relâché des gens coupables d'intelligence avec l'étranger? On peut donc affirmer que, si des collectes eurent lieu, elles étaient destinées à secourir les forçats pour la foi (notamment les frères Cochet, de Meaux) : ce qui expliquerait tout ensemble pourquoi Briet et Lefranc furent envoyés à l'Hôpital- Général, et pourquoi ils n'y restèrent que peu de temps.
Pontchartrain écrivait le i3 décembre 1692 à M. de La Bourdonnaye :
On a arrêté [hier] à Paris un particulier sous le nom de Le Noir, qui se donnait beaucoup de mouvement auprès des protestants zélés. II a déclaré s'appeler Joachim Patras, sieur de Thevalles, gentilhomme de Poitou, demeurant ci-devant dans sa maison de La Bastarderaye, à trois lieues de Fontenay ; qu'il est à Paris depuis six ans et qu'il fait profession de la R. P. R.; que sa femme fut mise dans un couvent à Parthenay par M. Foucault, et qu'elle est présentement auprès de M'"' de Calandre en sa maison de Badiolle. On a trouvé dans sa cassette 5oo pistoles d'anciennes espèces, et quelques lettres ouvertes dont la suscription est: à M. de La Chataigneraye, qui peut être le véritable nom de ce gentilhomme sous lequel il est le plus connu dans ce pays. Prenez la peine, s'il vous plait, de vous informer quelle a été sa conduite, pourquoi et depuis quel temps il est sorti de son pays, de quelle manière il est avec sa femme, et quelles sont ses facultés, afin que par là on puisse juger d'où il a tiré l'argent qu'il avait et à quel dessein. Je suis, etc. (O ^ 36).
Autorisé à le voir par ordre du 10 janvier lôgS, Bossuet fut quatre fois à la Bastille et crut avoir remporté la victoire ; aussi d'accord avec M. de La Maronnière, parent du prisonnier, le fit-il mettre en liberté le 4 septembre. Mais M. de Thevalles n'était « nullement converti », selon l'expression de Du Junca {Arch. Bast., IX, 482). On s'en aperçut au bout de quelques années. Pontchar-
' La police sous Louis XIV, Paris, 1806, in-12, p. 277.
Après la Révocation, 583
train fut obligé d'adresser à M. de Meaux le billet suivant, daté du 28 janvier 1699 :
Je crois que vous vous souviendrez bien que le sieur de Tlieval, gentilhomme de Poitou, nouveau catholique, prisonnier à la Bastille, fut mis en liberté il y a quelque temps à votre prière, et renvoyé en sa province après vous avoir donné des assurances d'une sincère conversion et d'une bonne conduite pour l'avenir. M. le maréchal d'Estrées me mande que ce gentilhomme y est revenu, qu'il ne paraît pas qu'il ait fait abjuration et que sa personne peut être dangereuse, ayant toujours été le conseil des nouveaux convertis, même pendant le temps qu'il était à Paris. Prenez la peine, s'il vous plaît, de me mander depuis quand vous l'avez perdu de vue et en quelle disposition vous l'avez laissé. Je suis, etc.
La conclusion de l'affaire se trouve dans les deux billets suivants :
4 février 169g. A M. le maréchal d'Estrées.
Le sieur de Thevalles est un gentilhomme qui ne mérite pas les bontés (!) que le roi a eues pour lui; il est indigne d'une plus grande attention, et Sa Majesté veut que vous le fassiez sortir du royaume, en l'envoyant au plus prochain endroit pour s'embarquer, et sa femme aussi, supposé qu'elle n'ait point fait abjuration. Je crois qu'il est inutile de vous dire qu'il ne doit emmener avec lui aucun de ses enfants, ni disposer de ses effets.
i3 février 1699. Au même.
Le roi a approuvé les mesures que vous avez prises pour la sortie du sieur de Thevalles et de sa femme (O ' 43).
Louis Laumonier, sieur de La Motte-Varenne, ancien de Chauny et propriétaire de la terre d'Endelin ou Ferté-Endelin, située à deux lieues de Crespy en Valois, avait servi de guide dans Paris au .pasteur du Désert Cottin '. Arrêté en janvier ou février 1693, il fut enfermé au For-l'Évêque, puis envoyé au château de Guise le 16 janvier 1696 et mis en liberté le i5 février (Voir Les premiers pasteurs du. Désert, I, 210). Ses deux filles, amenées aux Nouvelles-Catholiques de Paris par ordre du 19 mai 1695 (O' 89), furent, par ordre du 3 novembre 1697, transférées à l'abbaye du Calvaire à Lafère, où le roi paya leur pension à raison de 200 livres pour chacune (O' 41). Elles n'en étaient pas encore sorties le 18 mai 1698, quand Pontchartrain ordonna de mettre leurs deux
' C'est sans doute à son sujet que de sa parole, Sa Majesté m'ordonne de
Seignelay avait écrit à La Reynie le i5 vous dire qu'il faut que vous le fassiez
décembre i585: «Le roi ayant été informé chercher, n'ayant pu ctre informée où il
qu'un gentilhomme d'auprès de La Fère, est logé, et que vous me fassiez savoir
Lamotte, est à Paris, et qu'aprcs avoir quelle est la résolution de cet homme»
promis de se convertir, il pourrait pré- \Arch. Bast., VIIL 358). tendre à y demeurer pour éluder l'effet
584 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
frères dans un collège. Le 3i, revenant sur l'ordre donné le i8, le même secrétaire d'Etat écrivait à l'intendant Samson : « Le fils du sieur de La Motte est trop âgé pour le tenir plus longtemps chez les P. de l'Oratoire; il est en âge de choisir et d'apprendre une profession» (O' 42).
Une dénonciation de la police cléricale motivait le billet que Pontchartrain adressait à La Reynie le 5 mars :
On m'a donné avis que la nommée Floquet, menuisière demeurant rue de Béthisy, prend soin des malades que les nouveaux catholiques mal convertis entretiennent dans la R. P. R., et qu'elle fait enlever secrètement les morts; prenez la peine, s'il vous plaît, de faire observer s'il y a quelque fondement à cet avis {O ^ 87).
Peu après, nous voyons un prêtre trop ardent solliciter, sans succès, les rigueurs du pouvoir contre deux de ses ouailles mal converties. Seignelay écrivait, le 3i mars, à La Reynie : « A propos de l'avis donné par le curé de Saint-Sulpice touchant la mauvaise conduite des demoiselles Chambonnot et Bonvallet, Sa Majesté ne trouve pas à propos de rien faire à ce sujet» (O^ 87).
Le 8 avril, le roi donnait l'ordre de rétablir dans leurs biens les fugitifs rentrés en France qui auraient fait abjuration, et de mettre en prison ceux qui persévéreraient dans leur opiniâtreté. Toutefois la plupart de ceux qui revinrent eurent les plus grandes peines à recouvrer ce qui leur appartenait: les absents étant considérés comme morts, les parents et même des étrangers, autorisés par des brevets de confiscation, avaient pris possession de leur héritage. L'étrange législation du temps obligeait les notaires d'avertir les curés de tous les contrats de mariage passés entre nouveaux catholiques ; de même elle obligeait les médecins, chirurgiens et apothicaires, de rendre compte au clergé de l'état des malades, afin que celui-ci pût se transporter à temps au chevet des mourants ; une circulaire du 26 décembre invitait les intendants à faire entendre aux notaires et médecins que ceux d'entre eux qui négligeraient cette prescription, «seraient blâmés et encourraient l'indignation de Sa Majesté » (O^ 87). Toutefois quelques faits arrachés à l'oubli attestent que, malgré la persécution intermittente et relativement atténuée qui régnait alors, le protestantisme continuait à se relever et ne laissait pas de faire des progrès à Paris. Le prêtre Bertrand, donné pour précepteur aux fils de Louis Laumonnier, sieur de La Motte-Varenne, et un autre prêtre nommé Sorlet, embrassèrent la religion proscrite. Le 6 février, Pontchartrain
Après la Revocation. 585
ordonnait l'arrestation de quatre autres prosélytes, La Fortune de Tilladet, logé à l'hôtel des Invalides, Nicole Tesson, Edme Roger et Madelaine Godefroi, sa femme. Les deux derniers, anciens catholiques, avaient abjuré entre les mains du pasteur du Désert Malzac. Leur zèle sans bornes rappelait celui du paralytique Barthélémy Milon, dont, suivant Crespin^ «la chambre formait une vraie école de piété, en laquelle la gloire de Dieu soir et matin retentissait ». On arrêta les deux prosélytes au commencement de février 1698: la femme fut envoyée avec ses enfants à Bourges, où elle avait des parents, et recommandée, par une lettre du 18, à la vigilance de l'archevêque (O' 87). La Fortune de Tilladet, invalide logé à l'hôtel des Invalides, amené au protestantisme par Roger, fut aussi arrêté par ordre du 6 février. Quant à Roger, on le transféra, le 16 août, de Vincennes à l'Hôpital-Général. Il y passa sept années, et peut-être le reste de ses jours, ainsi qu'il résulte de la lettre suivante que Pontchartrain adressait à D'Argenson le 6 janvier 1700 :
Le nommé Roger qui est à l'Hôpital, n'est pas un homme ordinaire. Il était ancien catholique, horloger de son métier, n'ayant point de jambes et sans aucune science. Cependant il s'était donné à pervertir les anciens catholiques des environs du Palais avec un tel succès, que plus de cinquante personnes avaient déjà été séduites lorsqu'il fut arrêté. Il agissait de concert avec une sage-femme nommée Prou; elle a été enfermée au château de Ham, d'oîi elle s'est évadée. Comme vous n'avez pas été informé de toutes ces circonstances, j'ai été bien aise de vous le faire savoir. Après quoi, si vous persistez à demander qu'il soit mis en liberté, je le proposerai au roi (O ^ 44).
Voici la lettre que Pontchartrain adressait le 18 février à l'évêque d'Auxerre, au sujet d'une de ces prosélytes:
« On a arrêté à Paris une fille deGien , nommée Nicole Tesson, ancienne catholique qu'un séducteur avait pervertie. Son dessein était de pervertir de même la mère de cette fille, son père et trois sœurs qui sont à Gien. .. A l'égard de la fille dont je vous écris, elle a été mise [par ordre du même jour] dans la maison des Nouvelles-Cathohques à Paris pour y être instruite» (O' 87).
Quant à M™^ Prou, accusée d'avoir, avec le concours de Roger, fait baptiser par un chapelain d'ambassade les enfants de plusieurs nouveaux catholiques, et envoyée le 21 avril au château de Ham, elle réussit à s'en évader au bout de six années, grâce peut-être à la pitié et à la connivence de M. de Devise, gouverneur de ce château, à qui Pontchartrain écrivit le 28 janvier 1699:
586 Révocation de l'Édii de Nantes à Paris.
Le roi a été fort surpris d'apprendre l'évasion de la nommée Prou, et vous en êtes d'autant plus blâmable que toutes les fois que vous avez parlé et écrit de cette femme, vous l'avez fait dans un sens où il paraissait que vous étiez trop touché de son état; on vous a dit et expliqué les raisons qu'on avait de la retenir. Sa Majesté est très mal contente de votre conduite à cet égard (O i 48).
]y[me Prou, sans doute parente de Perrine Proult, femme du peintre Matthieu Lespagnandelle, passa évidemment à l'étranger'.
Notons encore que, au mois de juillet 1698, des protestants de province avaient trouvé retraite chez le concierge du Luxembourg (O ' 37), et que, dans Iç courant de la même année, on expulsa du royaume Anne Grillart et Marthe Amonnet qui, après s'être faite religieuse, était retournée à la foi pour laquelle son père et sa mère avaient glorieusement souffert.
L'édit du mois de décembre 1689 accordant aux parents des fugitifs les biens laissés par ceux-ci, n'avait pas spécifié que les catholiques seuls pourraient jouir de ce privilège; l'ordonnance rendue le 25 janvier 1694 combla cette lacune (O • 38). Nous signalerons en outre quelques-uns des emprisonnements, d'ailleurs en petit nombre, qui eurent lieu dans l'année. Un commis de Domanchin, nommé Castel et accusé de commerce avec les forçats pour la foi, auxquels il transmettait les aumônes de leurs frères, fut mis à la Bastille le 22 mai, par ordre du 16, et transféré le 2 mars lôgS au château de Ham, qu'il n'avait pas encore quitté en décembre {ArcJi. Bast., X, 5i). Une anglaise de Dieppe, Marthe de La Hogue, très bonne catholique, mais arrêtée depuis le 3 juillet i6go pour avoir favorisé l'évasion des nouveaux convertis, fut, par ordre du 29 juillet 1694, transférée des prisons de Rouen, à la Bastille, où elle entrait le 17 septembre, et renvoyée à Rouen, pour y être jugée, par ordre du 8 octobre (Ibid.). Bien qu'il eût plié dans l'exil accompagné de dragonnade, l'ancien de Charenton Conrart de Rabodingen fut mis le 3i juillet au donjon de Vincennes, où sa femme le suivit le 27 août. Il y resta jusqu'au 3o octobre de l'année suivante; M'"" Conrart n'en sortit que le i^'' mai 1696. — En vertu d'un ordre du 10 octobre, M'"" de Barle, d'Amiens, fut amenée à Paris et mise dans la maison des Nouvelles-Catholiques pour être instruite en la R. C. La Reynie donnait à la supérieure des instructions sur la
' Elle y avait Cté devancée par Arnold la femme, nouvelle catholique, mourut
et Jean Prou, naturalisés anglais, le pre- le i3 janvier iCSû, munie des sacrements
mier en 16S4 et le second en iC&S. Il faut de l'Ktjllse (Fr. 7o5i, f" 70). mentionner aussi l'horloger Prou, dont
Après la Révocation. 587
manière dont la captive devait être traitée. Le 6 décembre, il était encore invité à «prendre avec la mère Garnier des mesures convenables pour mettre la dame de Barle dans le bon chemin »(0' 38). A la longue celle-ci finit par céder; car Pontchartrain écrivait, le 26 mars 1695, à la mère Garnier : «Le roi trouve bon que la dame de Barle s'en retourne chez elle quand vous et M. l'abbé Girard, successeur de Fénelon (?), le trouverez à propos». Et le 21 avril, à l'évèque d'Amiens: «Vous avez écrit une lettre si touchante à l'occasion de M"^ de Barle, que le roi a résolu de lui donner une pension de 1000 livres, à condition, ainsi que vous le proposez, qu'elle en emploiera une partie à faire élever ses enfants dans les lieux où vous jugerez à propos de les mettre » (O ' 89).
La veuve Cailloué, ' marchande libraire à Rouen, compromise par la vente d'un libelle intitulé: Scarron apparu à M'"" de Maintcnon et les reproches qu'il lui a faits sur ses amours, Cologne, 1694, in- 12, fut également arrêtée en vertu d'un ordre du 10 octobre de la même année, et mise le 18 à la Bastille, où elle mourut, le dimanche 21 novembre, sans que les prêtres troublassent ses derniers moments, grâce à sa fille qui avait caché la gravité de son état. N'a3'ant suivi sa mère à la Bastille que pour la soigner, avec la permission de La Reynie, M"^ Cailloué aurait dû être remise en liberté; mais vexé du tour qu'elle avait joué aux convertisseurs, La Reynie la garda et la fit mettre aux Nouvelles-Catholiques le 3 janvier 1695. « Recevez-la, écrivait Pontchartrain à la supérieure, et faites de votre mieux pour la rendre bonne catholique». On lui permit le 6 avril de retourner à Rouen (Arch. Bast., X 35 etc.). Dumesnil, autre libraire de Rouen, arrêté et écroué à la Bastille en même temps que la veuve Cailloué, fut relâché le 9 juin 1695 {Ibid., 29, 36). Nous ignorons si c'est au sujet du même personnage que Ponchartrain écrivait à D'Argenson, le 12 mars 1698: «Le nommé Dumesnil étant revenu à Paris après avoir été conduit sur la frontière, il faut le faire arrêter et le mettre dans les prisons du Châtelet» (O* 42).
Le 19 juillet 1694, Pontchartrain ordonnait de mettre à la raison un « cabaretier mauvais catholique » et de le contraindre à payer la pension de sa fille, aussi longtemps qu'elle resterait dans la communauté de la paroisse Saint-Louis, où elle était enfermée depuis trois ans (O ' 38). Il s'agissait de Matthieu Cochard, ancien catho-
' Jean Cailloué, réfugié à Londres, y Réflexions sur les cinq livres de Moïse, tenait boutique à l'enseigne de la librairie par Allix, Lond., 1Ô87, in-12. française, ainsi qu'on le voit au titre des
588 Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.
lique amené par sa femme au protestantisme, et demeurant rue des Deux-Ponts-en-l'Ile, à l'enseigne de la Musette. En 1686, il avait été dénoncé comme ayant en dépôt plus de 5o,ooo livres appartenant à des réfugiés, notamment à M. et M"" Courtillac et à la dame Catteau, prisonnière à Tournay avec le guide Félix (Fr. yoSo f° 246 et yoSi f' 344). Déplorant son apostasie forcée, M"" Cochard avait bientôt mérité d'être emprisonnée, et avait été envoyée le 19 avril 1689 au château de Ham. Elle reçut fort mal le prieur de l'abbaye du lieu. Celui-ci s'en plaignit à Seignelay et la lui représenta comme une «entêtée protestante qui tenait des discours insolents contre la religion catholique » (O 25o, O ' 33 et 34). Treize ans plus tard elle demandait encore à sortir de la forteresse, et Pontchartrain écrivait le 2 juin 1703 à l'intendant Samson pour savoir dans quelle disposition elle se trouvait sur le fait de la religion'.
Susanne Lojon, du village de Mareau à trois lieues de Pithiviers, arrêtée le 24 octobre 1687 à Paris, où elle était venue sans doute dans l'intention de passer à l'étranger (O' 3i), avait été mise à l'Union Chrétienne, par ordre du 14 avril 1688 (O' 32), puis au château de Ham, par ordre du 16 juillet 1689 (O' 33), et aux Nouvelles-Catholiques de Noyon, par ordre du 12 novembre 1691 (O' 35). Le i3 septembre 1694, Pontchartrain écrivait à M. de La Houssaye, intendant de Soissons: « Il y a dans la maison des Nouvelles-Catholiques de Noyon une fille nommée Lojon qui leur fait beaucoup de peine, et dont elles ont demandé d'être déchargées; le roi a trouvé bon qu'elle fût envoyée aux Nouvelles-Catholiques de Paris ». — « Il faudra l'instruire, écrit-il en même temps à la supérieure de la maison de Paris, et empêcher qu'elle ne donne autant d'embarras chez vous qu'elle faisait à Noyon» (O' 38). Elle fut autorisée, le 4 juillet 1695, à sortir de ce couvent dès qu'on aurait trouvé une personne sûre qui voulût bien se charger d'elle (O' 39).
Le 9 octobre 1694, un malheureux fut expédié «pour le reste de ses jours» au château de Ham, et Pontchartrain recommandait à M. de Devise de «le mettre dans le lieu le plus sûr» et de l'entretenir sur le pied de quinze sols par jour (O' 38). On va voir quel
' Marie Cochard, veuve de Jacob Noiret, quels l'cvcque de Meaux avait obtenu des
ancien ollicier de la reine, demeurant rue ordres d'arrestation que leur abjuration
de Grenelle au Grand Monarque, à la rendit inutiles. On sait que Hossuet (it
troisième chambre, signa, le 14 janvier jeter à la voirie le cadavre d'Isaac, qui,
1O86, la formule d'abjuration (Fr. 7061, au lit de mort, avait repoussé le prêtre
i- 16O). Nous ignorons si Matthieu était venu pour le confesser {Bullet., IX, O4). parent des Cochard, de Claye, pour les-
Après la Révocation. 589
était son crime. Le 21 juillet 1686, Seignelay avait ordonné à l'intendant De Creil d'arrêter deux Parisiens pour les contraindre à l'abjuration, Jean Aubert, ci-devant huissier au Châtelet, et le joaillier D'Haussy, allemand naturalisé français, auquel il donnait retraite (O' 3o). Aubert était probablement fils de Samuel, lapidaire et ancien de Charenton en i635, chez lequel D'Haussy avait pu faire son apprentissage. Nous ignorons si l'huissier révoqué de ses fonctions par la déclaration du i5 juin 1682, demeura longtemps en prison; mais il en sortit vivement'irrité contre l'Eglise persécutrice qui lui avait causé tant de maux et qui allait lui en faire de plus grands encore. Dans un mouvement de colère, il se laissa sans doute entraîner à des propos inconsidérés ; car il fut « condamné à mort pour avoir tenu des discours injurieux contre l'honneur dû aux saints, et avoir tenu aussi des discours séditieux et insultants contre la religion, l'État, même avec menaces contre Sa Majesté » : peine commuée en celle de la détention perpétuelle (O' 38). Ce ferme protestant avait sans doute pour sœur IVIarguerite, fîlle de Samuel et femme de Mathurin Du Ry, et peut-être aussi Marie Aubert, veuve de Gaspard Hatton, qu'on trouva cachée à Paris, et qui fut envoyée, le 28 février 1686 aux prisons de l'Abbaye, puis au couvent des Filles de la Madelaine (16 février 1687), et enfin conduite à Mons et expulsée du royaume, en vertu d'un ordre du 2 mars 1688 '.
M"'" Fouquet, enfermée dans un château fort par ordre du 12 septembre 1689, était passée de là dans un couvent où on n'avait pu la convertir, témoin le billet que Pontchartrain adressait le 5 décembre 1694 à la duchesse d'Aumont :
Je vous envoie une lettre que m'a écrite la supérieure des Filles du Saint-Sacrement, qui demande que M'"" Fouquet soit retirée de leur couvent; qu'elle les incommode et qu'elle y est incommodée elle-même, joint qu'on ne paie pas sa pension. Je vous prie de prendre la peine en me renvoyant cette lettre de me mander ce que je dois répondre (O ^ 33).
Nous pensons qu'il s'agit de la fille ou d'une parente de Jean Fouquet, orfèvre, dont la fille, Olympe, épousait à Charenton Paul
1 Isaac Aubert, fondeur de la grande cembre (Fr. 7052, f» 224), ne s'y rendit
rue Saint-Antoine, âgé de soixante ans, pas, bien que le procureur général se fût
signa la profession de foi le i5 janvier chargé de lui. Sa femme, Marie Sacrelet,
16S6 (Fr. 7o3i, f» 170). Jacques Aubert, abjura le 8 janvier 1686 (Fr. 17421, f" 6).
banquier, rue des Deux Portes, quartier Claude, fille de Jacques Aubert, de la
Montorgueil, o homme à son aise, mais- grande rue du faubourg Saint-Antoine,
entêté», de la deuxième catégorie des avait abjuré le 4 (Fr. 7o5i, f" 58J. notables mandés chez Seignelay le 14 dé-
Sgo Revocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Sénégat, marchand, en 1669 (Reg. de Char.) M'"<= Fouquet fut expulsée du royaume en 1697. Pierre et Éphraïm, naturalisés anglais la même année, étaient sans doute ses fils, et Marguerite, confesseuse assistée à Londres en 1708, sa fille.
Le 6 décembre 1694, on arrêtait à Paris M™^ Bernardon, de Noyon, et ses fils qu'on enferma dans un collège, probablement aux Jésuites, tandis que sa fille, restée à Noyon, était enfermée dans un couvent. Mise aux Nouvelles-Catholiques, M""^ Bernardon fut relâchée promptement; mais comme elle continuait, suivant l'expression de Pontchartrain, de « se conduire mal sur le fait de la religion », on la renvoya, le i'^'' février 1695^ dans la maison de la rue Sainte-Anne, d'où elle ne sortit que le 8 juin, munie d'un don royal de i5o livres. C'est sans doute son mari ou un parent de celui-ci qui avait été arrêté à Noyon, à l'occasion du passage du pasteur du Désert Givry, et remis en liberté le 5 juin 1698 (O- 37).
En 1695, nous ne relèverons que deux faits caractéristiques. Sur l'avis donné par l'évêque de Luçon, que M""^ de Boisfradin, M"^ de Boisrogues et M"^ de Vargnes, mauvaises catholiques de son diocèse, s'étaient retirées à Paris pour y vivre avec plus de liberté, toutes trois furent arrêtées, par ordre du i5 juin, et conduites aux Nouvelles-Catholiques, où, conformément aux prescriptions de Pontchartrain, on les tint séparées (O' 89). La claustration ne produisant aucun effet, la mère Garnier découragée obtint, le 21 août, l'autorisation de se défaire de M"'° de Boisfradin, à condition de la placer chez une dame ancienne catholique (O' 89). M""^ de Boisfradin, n'avait abjuré que des lèvres; car d'après La France protestante {2.^ édit., II, 700), on la retrouve en 1708 enfermée chez les Ursulines de Luçon'.
Quant à M"'= de Boisrogues et à M"'= de Vargnes, nous les supposons sœurs (cette variété de noms parmi les membres d'une même famille étant alors très fréquente), parce que après leur arrestation elles sont habituellement désignées sous le nom des demoiselles de Boisrogues. L'une d'elles étant tombée malade, Pontchartrain écrivait le i5 octobre à la mère Garnier : « M. l'évêque de Luçon m'ayant mandé que M'"'= de Mailloc veut bien recevoir
' Le sieur de Boisfradin, gentilhomme signalé par I-ouvois comme mauvais codes environs de La Roche-sur- Von, men- iholique à l'intendant du Poitou, le 24 tionné le 2Û novembre 1O8G parmi les ' avril ifigcj (Arsenal, Ms. Bast. , 1048g), nouveaux convertis du quartier de la appartenait évidemment à la même fa- Harpe à Paris (Fr. 7o5o, f" i5), et encore mille.
Après la Revocation. 091
chez elle M"'' de Varna, qui se trouve incommodée dans votre maison, le roi trouve bon que vous la remettiez à cette dame, en prenant soin cependant de la voir de temps en temps pour cultiver les bons sentiments que vous avez commencé à lui inspirer sur la R. » (O' 39) Trois mois plus tard, les deux sœurs se montraient assez rebelles à l'idée de conversion, pour que la mère Garnier demandât d'en être débarrassée. Pontchartrain lui répondit le i5 février 1696: «Le roi ne veut pas que les demoiselles de Boisrogues sortent de votre maison qu'elles ne soient parfaitement instruites de la R. C. ; lorsque cela sera, vous m'en donnerez avis s'il vous plaît » (O' 40). En attendant, le 18 avril, le roi donna l'ordre d'arrêter le sieur de Boisrogues demeurant à Poiré, et beaucoup d'autres gentilshommes suspects du Poitou.
C'est apparement le même sieur de Boisrogues, appelé par M. Lièvre (III, 845) Latour de Boisrogue, qui dans un séjour à la Bastille, du 24 avril 1690 au 28 décembre 1691 (Arsenal, Ms. Bast. 10489), avait été visité par le P. Bordes et par l'évêque de Luçon. Louvois n'avait sans doute pas présent à l'esprit ce premier emprisonnement, lorsque, le 20 juin 1690, il invitait M. de La Bourdonnaye, intendant de Poitiers, à observer la conduite de MM. de La Chauvinière, de Boisrogues, ci-devant capitaine dans la Couronne (c'est-à-dire dans le régiment de ce nom), Boisfradin, ci-devant capitaine dans Sault, tous également bien disposés en faveur des nouveaux convertis, c'est-à-dire mal convertis euxmêmes. Pour obtenir la liberté, M. de Boisrogues avait promis d'abjurer: «ce qu'il ne fera pas», écrivait Du Junca {Arch. Bast., IX, 23i), qui, en cette occasion comme en beaucoup d'autres, fit preuve d'un jugement plus sûr que tous les convertisseurs.
Cependant après trois mois d'attente vaine, Pontchartrain reprit la plume ; le 14 juillet 1696, il écrivait à l'évêque de Luçon : « On n'a rien pu gagner sur l'esprit des demoiselles de Boisrogues dans la maison des Nouvelles-Catholiques, et on les a remises [par ordre du même jour] entre les mains de M"'^ de Marville, ainsi que vous l'avez proposé ». L'année suivante, il fut fortement question de marier l'une d'elles, ainsi que nous l'apprend le billet de Pontchartrain à la mère Garnier du 28 janvier 1697 :
Sur ce qu'on m'a dit qu'un gentilhomme qui recherclie M"° de Varne en mariage, a quelque peine de ce qu'elle est par ordre du roi entre les mains de M. de Montmége, j'en ai parlé au roi, qui m'a dit que cela ne doit faire aucune peine au père de la demoiselle ni au gentilhomme. Elle a été mise chez vous et ensuite chez M. de Montmége pour son instruction; si elle trouve
592 Révocation de l' Edit de Nantes à Paris.
un établissement sortable, le roi, bien loin de s'y opposer, donnera sa protection à celui qui l'épousera, et le père de la demoiselle qu'on accuse de n'avoir pas beaucoup d'inclination pour l'établissement de sa fille, parce qu'elle s'instruit dans la R. C, ne peut donner de meilleures marques du contraire qu'en contribuant de sa part à son mariage avec un bon catholique (O ' 47).
Toutes ces promesses demeurèrent inutiles : la dame du Poitou qui s'était chargée des deux sœurs n'obtint pas plus de résultat que les Nouvelles-Catholiques, si bien que Dableiges, intendant de la province, fut invité le six juin, à les mettre « dans la maison des Nouvelles-Catholiques la plus prochaine », et à les y laisser le temps que l'évêque et lui jugeraient à propos (O' 41).
Le second fait, absolument analogue, nous est révélé par la lettre que Pontchartrain adressait le 5 juin lôgS à l'archevêque de Paris :
La mère de la demoiselle Batelier aj'ant présenté au roi le placet ci-joint par lequel elle demande la liberté de sa fille, je n'ai pas voulu en rendre compte au roi sans savoir votre sentiment sur ce qu'il contient. Celle femme a été mise dans un couvent à votre prière, parce qu'on prétendait qu'elle ne faisait aucun acte de religion. Sa mère y a joint un certificat portant qu'elle a fi-équenté les sacrements. Vous jugercs si elle doit être détenue plus longtemps (O 1 39).
Le prélat appelé à prononcer sur le sort des pieuses huguenotes, était un homme de mœurs déréglées, Harlay de Champvalon.
Ces exemples, que l'on pourrait multiplier presque à l'infini, attestent que, après la Révocation, les prétendus nouveaux convertis furent livrés au bon plaisir du clergé. Non seulement les lois arbitraires et injustes qu'il avait conseillées, sollicitées et arrachées au roi, étaient son œuvre; mais encore il en surveillait l'exécution d'un œil jaloux. A aucune autre époque, l'État ne se fit aussi docilement que dans les dernières années de Louis XIV et dans les premières de Louis XV, l'exécuteur des hautes-œuvres de l'Eglise. C'est l'Église qui régnait alors, avec ses erreurs et ses passions, appuyées sur son dogme fondamental du conipelle intrare. Si la persécution se ralentit parfois et devient moins aiguë, c'est uniquement parce que la force armée, occupée à l'extérieur, ne peut plus prêter son concours aux évêques. Là où le prêtre est ardent, la persécution sévit avec violence. Dans le nombre il s'en trouva quelques-uns qui, plus humains que zélés, fermaient les yeux sur les infractions commises et adoucissaient le triste sort des proscrits. Mais la grande majorité s'opiniâtra durant tout un siècle à vouloir
Après la Révocation. SgS
dompter une rébellion qui n'était autre chose que celle du droit et de la conscience.
Les protestants ne pouvaient ni naître, ni vivre, ni mourir en liberté. Le prêtre baptisait de force les enfants, en enlevait à leurs parents un grand nombre, qu'il mettait dans des collèges, des couvents, ou confiait à des catholiques qui répondaient de leur instruction religieuse; il obligeait les père et mère d'assister à la messe avec leur famille, et parfois de communier, sous peine de voir leur maison envahie par la soldatesque et livrée au pillage ; les garnisons fonctionnent encore en 1688, en 1692, en 1699, en 1700, et sans doute au-delà. La plupart des professions sont interdites à quiconque est seulement soupçonné d'hérésie; les biens des «obstinés» sont confisqués. Défense de posséder la Bible et aucun livre protestant; défense de célébrer le culte de famille, d'assister au prêche des ambassades sous peine de prison, de se marier sans recourir au ministère du prêtre, qui exigeait des preuves de catholicité; défense de sortir du royaume sous peine des galères. On emprisonnait les parents dont les enfants étaient passés à l'étranger. Quiconque ne feignait pas d'être bon catholique, était embastillé, traîné dans un couvent, exilé ou expulsé du royaume; les mourants, tourmentés par les prêtres, qu'on appelait le plus tard possible, et quelquefois pas du tout (dans ce cas, on répandait le bruit d'une mort subite pour éviter la confiscation des biens et les procès à la mémoire) ; les morts, inhumés clandestinement ou privés de sépulture et jetés à la voirie. Dans le Midi et le Poitou, on tirait sur les assemblées et l'on condamnait à mort le ministre et un certain nombre des assistants, tandis qu'à Paris les plus compromis en étaient quittes pour les galères, et les autres, pour la prison; nous n'avons pas non plus trouvé la preuve que le clergé parisien ait mis des inspecteurs à la porte des églises pour noter les absents, comme on faisait ailleurs.
M. de Noailles succédait à Harlay de Champvalon le 21 novembre 1695. Est-ce par suite d'une coïncidence fortuite que le chiffre des emprisonnements baisse encore et se réduit presque à rien dans le courant de l'année suivante? Nous ne le pensons pas. Il nous semble, au contraire, que Noailles fut d'abord un de ces débonnaires dont nous parlions tout à l'heure. C'était aussi un esprit faible, qui se laissait maîtriser aisément. Aussi changea-t-il bientôt de conduite, sous l'influence de M"° de Maintenon.
Notons en passant deux billets de Pontchartrain à M. de Barbezieux, relatifs au plus illustre des pasteurs du Désert :
094 Révocation de l'Edlt de Nantes à Paris.
17 décembre 1696.
J'ai donne ordre à Paris d'observer si le nommé Brousson y viendra, et de le faire arrêter ; pour y réussir plus sûrement, il serait nécessaire d'être averti du temps auquel la dame Dambussargue sera arrivée à Ostende; si vous pouvez en être informé, vous me ferez plaisir de me le mander (O ' 39).
8 janvier 1697.
Depuis que vous m'avez envoyé le portrait [signalement] du nommé Brousson qui devait partir de Zurich pour aller à Gand, on observe à Paris pour voir s'il n'y viendra point; je vous prie de prendre la peine de me mander si vous en avez quelques nouvelles, et si l'on doit continuer d'employer des gens pour l'observer (O ' 40).
Cependant le commerce des abjurations à prix d'argent se pratiquait toujours, comme nous l'apprend un autre billet de Pontchartrain adressé à D'Argenson.
24 juillet 1697.
A l'égard de Louise Couppé, qui a fait abjuration plusieurs ibis quoique catholique, il faut lui continuer son procès par les voies ordinaires de la justice
L'émigration poursuivait aussi son cours, témoin Bosredon, embastillé le II septembre, pour avoir fait venir des passeports de Hollande, et la famille Le Plastrier, qui réussit, non sans peine, à gagner l'Angleterre.
Simon Le Plastrier, joaillier de Paris ', avait épousé en 1678 Anne Chevallet, qui lui avait donné quatre enfants: Jean (1674), mort jeune; Anne (1675); Elisabeth-Catherine {1676), morte jeune, et Simon (1678). Douze années après l'universelle abjuration, Simon songeait à passer la frontière pour recouvrer enfin la paix de sa conscience. Bien qu'on lui eût enlevé sa fille, mise aux Nouvelles- Catholiques le 2 mai 1697, il partit avec son fils, espérant que sa femme et sa fille les rejoindraient plus tard. L'entreprise n'eut d'autre résultat que l'arrestation des fugitifs à Lille et l'ordre donné,
' 11 L-tait aaiià doute cousin de Simon lique, el avait deux frères parmi les
I-e Plastrier, orfèvre, marie à Catherine Pères do l'Oratoire. On le rangea dans
Graindorge, en 1669, et mort la mcme la seconde catégorie des négociants appelés
année âgé de vingt-cinq ans, et du joail- chez Seignelay; et M. Robert le notait
lier célibataire J. Le Plastrier, dont le comme Jie regimbant déjà plus que contre
père, banquier à I.yon, avait épousé une le premier formulaire. Il signa le 14 dé-
calholique. J. I.e Plastrier ticmcurait au cembrc (Fr, '/oyi, f" 223 et 17420, f" 191]. coin du Ghâtelet avec une sœur catho-
Après la Révocation. 5g5
le 2 juillet, d'écrouer le père à Vincennes, le fils aux xNouveaux- Catholiques et de rechercher les hardes qu'ils réclamaient, notamment un collier de perles placé dans un ballot. Le père fut relâché ei6 décembre, dans la pensée qu'on pourrait, en lui rendant la liberté, «le détermmer à faire une conversion sincère» (O» 41)
L'année suivante, M"^' Le Plastrier réussit à s'évader du'cou vent des Nouvelles-Catholiques. Pontchartrain écrivait à D'Aryen son, le 8 septembre 1698: «Il n'y a pas d'apparence de garder en prison Plastr,er fils, pour obliger son père et sa mère à ramener eur fille aux Nouvelles-Catholiques ; ainsi il faut le remettre en liberté». Le id, il ordonnait de surveiller la famille et de l'emprisonner, SI elle se mettait en état de s'absenter. La recommandation n était pas inutile; car cinq jours plus tard, le même secrétaire d Ltat informait l'intendant de Normandie que Plastrier, sa femme et leurs deux enfants avaient disparu, et qu'on soupçonnait qu'ils avaient pris la route de Rouen. Leur servante, Anne Mijon, refusant de dire ce qu'elle savait, fut mise, le 20, à l'Hôpital-Général elle ne consentit que le 3o à déclarer que ses maîtres devaient encore être a Dieppe et que c'était là qu'il fallait les chercher.
Pendant ce temps ils s'étaient réfugiés en Angleterre, où tous quatre furent naturalisés en 1700 (Agnew, III, 65). On ne voit pas bien dans quelle intention Pontchartrain demandait, le i3 janvier 1699, a M. de La Bourdonnaye, si la demoiselle Le Plastrier «absentée des Nouvelles-Catholiques» était ou non mariée à Dugard, marchand de Rouen très attaché au protestantisme [KJ 41. 4d). - D autres Le Plastrier avaient été déjà naturalisés anglais: Jean, en 1686; Rachel, Catherine et Anne, ses enfants en 1687; Robert, en 1688, et la même année, Jean, sa femme, Charlotte, Abraham et Jeanne, ses enfants (Agnew).
Nous avons dit ailleurs» les vains efforts tentés par Claude Brousson et le comité des Huit, pour qu'un article concernant la liberté religieuse fût inséré dans le traité de Ryswick ^20 septembre 1697). D après Agnew (II, 263-267), l'auteur de l'éloquente supphque imprimée dans cette circonstance et trouvée dans le cabinet du roi en janvier 1698, serait Matthieu Du Bedat, avocat au Parlement de Pans. Cette assertion n'étant accompagnée d'aucune preuve, nous persistons à penser que la Requête a été écrite, non en 1-rance, mais en Hollande, sous l'inspiration du comité des Dix et très probablement par Bayle '. En voici quelques lignes :
• Les premiers pasteurs du Désert, II, 274, etc.
596 Révocation de l' Edit de Nantes à Paris.
Nous sommes demeurés dans le silence pendant que Votre Majesté était occupée d'une grande guerre. Présentement qu'on travaille à la paix de l'Europe, trouvez bon, Sire, que nous vous demandions avec tout le respect que nous vous devons, la paix de nos consciences. Les uns supplient Votre Majesté de leur rendre leurs femmes et leurs enfants. Les autres vous demandent leurs pères et leurs maris. Les uns vous prient de les tirer des cloîtres, des prisons et des terres barbares, où ils sont confinés parmi les sauvages ; les autres, de les délivrer des chaînes et des rames oii ils sont attachés avec les scélérats. Que nous ne soyons pas les seuls. Sire, à qui votre trône et votre bonté soient inaccessibles! Nous vous demandons de vivre paisiblement, comme des sujets soumis et fidèles à Votre Majesté, avec la liberté de servir Dieu selon notre conscience. Permettez, Sire, permettez à un grand nombre de vos sujets que leur religion a contraints de sortir hors de vos États, d'y retourner pour y finir leurs jours sous votre autorité roj'ale, afin d'invoquer Dieu avec nous, comme nous faisions ci-devant.
Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire cette requête qui serait signée de plusieurs milliers de personnes, si Votre Majesté nous en donnait la permission. Écou'ez nos justes demandes. Nous nous adressons à Votre Majesté, nous la supplions de jeter les yeux sur nos misères et sur les larmes que nous répandons en secret dans nos familles. Notre fidélité vous est connue; rendeznous, Sire, votre protection et les effets de votre bonté et de votre justice, qui nous ont été enlevés par surprise, et par de faux exposés dont on a prévenu Votre Majesté. Nous prierons Dieu, comme nous faisons, pour la prospérité de son règne et de sa personne sacrée, et nous laisserons à nos enfants ces justes sentiments d'obéissance et de fidélité.
Le Mercure historique de décembre 1697 (^p. ySS), dépeignait ainsi la situation des nouveaux convertis :
Ceux qu'on a forcés en France d'embrasser la religion romaine, s'étaient flattés qu'ils participeraient en quelque manière à la paix dont jouit aujourd'hui toute l'Europe, et qu'il leur serait permis de prier Dieu à leur manière, au moins au milieu des déserts... Mais leur dernière condition est devenue pire que la première, puisqu'on commence d'en revenir aux exécutions sanglantes, et que les intendants de justice condamnent à la mort ceux qui se trouvent dans les assemblées.
Rentrées en France, les ti-oupes lurent employées à empêcher les protestants de fuir ou de s'assembler, et à les contraindre d'aller à la messe et de communier. Une violente recrudescence de persécution, dans laquelle turent enveloppés ^1""= Guyon et Fénelon, marqua la fin du siècle. A Paris, le nombre des enlèvements, des emprisonnements et des expulsions hors du royaume se releva tout à coup d'une manière formidable.
En mars 1698 parut un arrêt ordonnant aux nouveaux convertis de faire baptiser leurs enfants dans les vingt-quatre heures, et de
Après la Révocation. 5g-j
les élever dans la foi catholique sous peine de 5oo livres d'amende '. Nous lisons dans le Mercure liistorîqne d'avril :
L'affaire des nouveaux convertis devient plus fàciieuse de jour en jour, à mesure qu'on les presse de remplir les devoirs de bons catholiques romains, parce qu'on trouve que la contrainte ne finit rien, et qu'elle ne sert qu'à découvrir un plus grand nombre de refusants qu'on ne l'avait cru... On mit ces jours passés dans le couvent des Nouvelles-Catholiques la demoiselle Berthe, qui était accordée à un gentilhomme, qui est nouveau réuni aussi bien qu'elle. On mit dans le même temps à la Bastille le sieur Rivière, marchand de dentelles, qui est aussi nouveau réuni 2. Quelque temps après, on enleva une jeune demoiselle de Poitou, nommée La Touche-Chevraut, petite nièce du marquis de Dangeau... Le couvent des Nouvelles-Catholiques est si rempli, qu'on est obligé de louer des maisons dans le voisinage pour y suppléer (p. 418)... On écrit de Paris que, le 6 de ce mois, un commissaire y enleva encore une fille âgée de dix à onze ans (p. 432).
Et dans celui de mai :
Les rigueurs continuent dans les provinces contre les nouveaux réunis qui refijsent de s'acquitter des devoirs de religion qui leur sont prescrits; et ceux qui sont dans la capitale souffrent la même destinée... On enleva vers le 3» mars à Paris une jeune demoiselle de quinze ans, fille unique de M. de La Pélissière (lisez : Pénissière), gentilhomme de Poitou, pour être mise dans les Nouvelles-Catholiques, et quelques jours auparavant on avait enlevé dans la même ville une demoiselle de soixante ans, qui fijt mise dans le même couvent. Le II du même mois, le sieur Desgrez, exempt, enleva un jeune garçon, nouveau réuni, âgé de dix-neuf ans, et sa sœur âgée de quinze, quoi que l'un et l'autre demeurassent chez leurs père et mère. Le garçon [nommé BoyerJ fut mené dans le séminaire de Notre-Dame-des-Vertus, et la fille dans le couvent des Nouvelles-Catholiques (p. 53i)... Le sieur Desgrez a enlevé la fille du comte de Clermont-Galerande, nouveau réuni, qui était chez IVI""' de Saint- Hilaire, sa grand'mère, veuve du lieutenant-général de l'artillerie. Elle a été enfermée dans la maison des Nouvelles-Catholiques (p. 535).
A ces sept femmes ou filles emprisonnées rue Sainte-Anne, le Mercure en ajoute quatre autres envoyées au même lieu dans les mois d'août et de novembre (N°^ de septembre p. 3o5 et de décembre p. 649); mais il est fort incomplet, car nous en connaissons vingt-six, sans parler des anonymes, et nous sommes encore bien loin de compte, puisqu'on écrivait de Paris, le 14 avril, à la Gazette de Harlem : Soixante-dix jeunes filles ont été mises depuis un mois
' Mercure bistoriq. d'avril, 4i3. 1700 et eut ordre de se retirer à Orléans
- II n'en sortit qu'à la fin de janvier {Mercure hist. de février 1700, p. 195}.
598 Révocation de l'Edif de Nantes a Paris.
aux Nouvelles-Catholiques {Btdlet., Z" sér., II 559). Ce chiffre fût-il un peu exagéré, il n'en est pas moins certain que le nombre des enlèvements dépassa considérablement celui des années précédentes, et atteignit, ou peu s'en faut, celui de l'année 1686. La gravité du fait n'échappa point aux réflexions de Pontchartrain qui, en cette circonstance, se montra plus homme d'Etat que dévot. Dans un mémoire postérieur à la déclaration du 10 février 1698, et qui débute par le conseil de chasser du royaume une quarantaine de mal convertis détenus dans les prisons ou des châteaux, il s'exprimait ainsi :
M. l'archevêque de Paris et M. D'Argenson paraissent entrer dans cette maxime, qu'il n'y a rien de mieux que d'ôter aux mauvais catholiques leurs enfants, et se disposent à établir la maison des Nouveaux-Catholiques de manière qu'elle puisse contenir grand nombre d'enfants qu'on ôtera à leurs pères. Cette méthode, bonne en apparence, a de grands inconvénients (Fr. 7045, f99).
Il réitérait, peu après, ses observations sur le danger des enlèvements trop multipliés:
A D'Argenson.
23 avril 1698.
Le roi approuve que vous ôtiez aux nouveaux catholiques mal convertis leurs enfants pour les faire instruire; c'est à vous à en user sur cela avec prudence.
Au même.
24 mai 1693.
L'expédient que vous proposez d'ôter les enfants aux nouveaux convertis soupçonnés de vouloir sortir du royaume, est très bon; mais aussi il faut en user avec prudence; car de les ôter ainsi sans un pressant besoin, c'est révolter l'enfant contre le père, le mettre hors d'état d'embrasser aucune profession, et souvent détourner sans aucun fruit l'affection du père envens l'enfant. Ainsi, dans le cas qui se présente, je crois qu'il conviendrait encore mieux d'attendre qu'on se mette en état de faire passer cet enfant, pour les (sic) arrêter, que de hasarder à le faire sans une nécessité absolue. Quant au fait particulier de la dame de Rodelouze, si vous êtes sûr qu'elle médite d'envoyer ses enfants, il faut les faire mettre dans des collèges ou couvents, et la faire aussi arrêter si elle n'a pas encore fait sa réunion. Le roi fera parler à milord Portland du précepteur de son fils. Vous avez bien fait de laisser un mois en prison le nommé Chevreau (Corresp. ndm.-, IV, 460).
La présence d'un pasteur, demeuré inconnu, ayant été signalée à Dreux et aux environs, la police se livra à d'activés recherches ;
Après la Révoration. 599
mais elles n'aboutirent qu'à l'emprisonnement des principaux protestants, et à une tentative d'émigration qui ne réussit pas: arrêtés à Wassigny (Aisne) non loin de la frontière, les fugitifs furent renvoyés à Dreux par ordre du 10 juin. De même, le banquier parisien Dubreuil fut emprisonné comme «mauvais catholique», pour une manifestation à laquelle il s'était livré lors de l'enterrement de sa femme. Plus heureuse, une demoiselle de Loudun amenée à la Conciergerie sous l'inculpation de profanation, fut déclarée innocente par le Parlement, qui recula peut-être devant l'atrocité de la peine {Bulletin, S*" sér., II, 56o). Ajoutons que, au mois de septembre ou d'octobre, le Théatin Gabillon se rendit en Suisse pour embrasser la religion réformée, et que, vers la fin de l'année, on arrêta quelques personnes qui vendaient des ouvrages protestants envoyés de Hollande ilbid., 56i).
Enfin la déclaration du i3 décembre poursuivait « la perfection du grand oeuvre ». Elle renouvelle d'abord les défenses de faire aucun exercice de la R. P. R., de s'assembler, et d'avoir directement ou indirectement commerce avec aucun ministre, sous les peines portées par les édits. Ensuite, après avoir exhorte les nouveaux convertis «d'assister le plus exactement qu'il leur sera possible au service divin», elle leur enjoint d'adorer à genoux le très saintsacrement de l'autel, d'observer les commandements de l'Église, de rendre honneur et respect à tout ce qui regarde la religion, de déférer aux avis des ecclésiastiques « à peine de punition exemplaire », de se conformer aux saints canons pour la célébration des mariages, de faire baptiser les nouveaux-nés dans les vingt-quatre heures, d'envoyer leurs enfants aux écoles et au catéchisme jusqu'à l'âge de quatorze ans, sous peine de punition, de nommer des tuteurs remplissant les devoirs de la R. C; elle ordonne aux médecins d'informer les curés des maladies graves que feront les nouveaux convertis; aux sages-femmes de donner avis de la naissance des enfants; elle stipule, en outre, que nul ne sera reçu licencié en droit ou en médecine sans une attestation de catholicisme signée de son curé, et autorise les nouveaux catholiques à jouir paisiblement de leurs biens et à exercer leurs commerces, « à charge de se faire instruire et confirmer en la religion catholique, d'}^ laisser et même d'}' faire instruire leurs enfants ».
Les malheureux qui avaient espéré que la paix apporterait quelque adoucissement à leur sort, tout au moins une tacite liberté de conscience et l'autorisation de se marier devant les magistrats, furent cruellement déçus. Le cardinal de Noailles avait, selon
6oo Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Rulhière, proposé l'établissement du mariage civil • pour les protestants; mais D'Aguesseau s'y opposa, parce que c'eût été convenir qu'il y avait encore dans le royaume un très grand nombre de gens de la R. P. R., et qu'ils n'auraient pas, pensait-il, manqué d'user d'un relâchement qui dépassait même les termes de l'édit révocatoire.
Loin de se départir de la rigueur, le roi écrivait à l'archevêque de Paris, le 7 janvier 1699 •
Mon cousin, après tant de bénédictions qu'il a plu à Dieu de répandre sur ma personne et sur mon État, pendant le cours de mon règne, et particulièrement durant celui de la dernière guerre, j'ai cru ne lui pouvoir mieux marquer ma juste reconnaissance, ni lui offrir un plus digne fruit de la paix que sa bonté infinie a accordée à mes désirs, qu'en tâchant de procurer l'augmentation du culte qui lui est dû et l'affermissement de la religion catholique dans mon royaume; c'est dans cette vue que j'ai fait expédier trois déclarations... pour défendre dans toute l'étendue des pays soumis à mon obéissance tout exercice de la R. P. R., pour faire rendre le respect dû aux choses saintes, à l'Église et à ses ministres, pour faire observer les dirnanches, les fêtes, les abstinences et autres pratiques commandées par l'Église, etc. (O ^ 43).
Le même jour, pour assurer l'exécution de la dernière ordonnance, les jansénistes qui étaient au pouvoir adressèrent aux intendants de longues et sévères recommandations, où ils se montrent bien moins touchés des souffrances des persécutés^ qu'indignés de la profanation des sacrements. Cette circulaire inaugure la fiction mensongère qu'il n'y a plus en France de protestants : « Tous les sujets du roi étant à présent réunis dans le sein de l'Eglise, Sa Majesté a cru devoir établir des règles communes et uniformes, tant pour les nouveaux convertis que pour les anciens catholiques, sans aucune différence ni distinction ». Les nouveaux catholiques ayant conservé l'espérance du rétablissement de quelque partie d'exercice de la R. P. R., et rien n'étant «plus propre à les détromper, que l'exécution sévère des édits et déclarations qui défendent les assemblées, les attroupements, les prêches et généralement tout exercice de la R. P. R. », les intendants et magistrats doivent y tenir exactement la main. « Le roi entend que ... les irrévérences envers le saint-sacrement, les profanations des choses saintes, les insultes contre les ecclésiastiques^ les impiétés et autres cas semblables qui blessent le respect dû à la majesté divine, à la religion catholique et à ses ministres,» en un mot, que «ces sortes
' On l'appelait le mariage à la Gaumine, qui en avait donne; l'exemple pendant la du nom d'un magistrat nommé G.numin, Fronde.
Après la Révocation. 6oi
d'attentats soient réprimés avec toute la sévérité et l'éclat nécessaires, pous inspirer l'horreur de ces crimes et en prévenir au moins par la crainte les suites dangereuses». A la bonne heure! Voilà ce qui s'appelle «mettre la piété sur le trône, à son tour», selon l'expression du bon La Fontaine '. Il semble après cela que le principal emploi de la force publique doive être de contraindre les protestants à la communion, comme elle les a déjà contraints à l'abjuration. Point du tout. La circulaire, dont la plupart des intendants ne tinrent, ils est vrai, aucun compte, s'élève en même temps contre «le faux zèle» qui obligeait les nouveaux convertis à recevoir les sacrements. « Sa Majesté, qui sait qu'il n'y a point de crime plus grand, ni plus capable d'attirer la colère de Dieu que le sacrilège, a cru devoir déclarer aux intendants et commissaires . . . qu'elle ne veut point qu'on use d'aucune contrainte contre les nouveaux catholiques pour les porter à recevoir les sacrements». En revanche, Sa Majesté veut qu'on poursuive les consistoires secrets avec toute la sévérité possible, ainsi que les mal intentionnés qui osent aller dans les maisons des malades pour les exhorter à mourir dans les sentiments de la R. P. R., ou pour détruire les bonnes impressions que les mourants ont reçues de la visite des ecclésiastiques. Quant à ceux qui refusent d'assister aux instructions. Sa Majesté se réserve d'employer son autorité pour les y obliger. Enfin l'achèvement des conversions est recommandé aux représentants de l'autorité, comme le moyen souverain de se distinguer auprès de Sa Majesté, et de mériter des marques particulières de son estime et de sa bienveillance {Btillef., XIII, 289).
L'effet de cette circulaire ne se fit pas attendre: le nombre des emprisonnements à nous connus qui, de 1689 à la fin de 1697, ne s'était élevé pour Paris qu'à i63, c'est-à-dire une vingtaine par an, et à 45 en 1698, fut de 104 en 1699 et de 69 en 1700. Saint- Mars, gouverneur de la Bastille eut donc maintes fois l'occasion de renouveler la lugubre plaisanterie à laquelle il se livrait en écrivant à D'Argenson : «II est arrivé depuis peu quelques oiseaux, qui vous donneront la peine de les venir entendre chanter » (Arch.. Bast., IX, i85). De même les condamnations aux galères pour cause de religion se multiplièrent d'une façon jusque-là inouie: nous trouvons à la Tournelle en 1699 une quarantaine de forçats pour la foi, et soixante-trois dans l'année 1700. Une lettre adressée le 9 février 1699 à la Gazette de Harlem, nous apprend qu'il y eut
' Epitre à Bonrepaux.
6o2 Révocation de l'Edif de Nantes a Paris.
même une condamnation à mort et suivie d'effet: «A Paris on a pendu un homme qui avait laissé M. Brousson prêcher dans sa maison, et un gentilhomme a été condamné pour la même cause aux galères; mais il s'est échappé» (Bidlet., 2f sér., Il, 562). Plusieurs personnes des environs de Meaux et de Senlis furent incarcérées au Chàtelet, uniquement parce que leurs noms s'étaient trouvés sur les tablettes de ce pasteur'.
Incapables de comprendre qu'une conversion ne peut être véritable si elle n'est volontaire, les ministres avaient cru nécessaire de renouveler, le 4 février, la défense de sortir du royaume sous peine des galères, et même de stipuler pour la première fois que les Réformés ne pourraient changer de domicile et sortir d'une province pour s'établir dans une autre, sans une autorisation spéciale et très précise.
On écrivait aussi de Paris dans le Mercure historique, le 23 mars^ :
A l'égard des affaires de religion, le temps qui a accoutumé d'adoucir les plus grands maux, n'a fait qu'empirer les nôtres. Nous sommes tous les jours à la veille d'être immolés à l'ambition ou à l'avarice de ceux quî veulent faire leur cour à nos dépens ; et ce qu'il y a de plus fâcheux, est que les ecclésiastiques modérés qui nous ont tant de fois rendu de bons offices, n'osent plus s'y exposer, de crainte de s'attirer des affaires. 11 n'y a point de ressources pour nous, à moins que de faire effectivement profession. Encore n'y a-t-il point de sûreté qu'on nous laissât nos enfants. Mais faire une confession de bouche, et mentir à Dieu et aux hommes, ce serait le plus horrible de tous les malheurs. C'est pourtant où l'on veut nous conduire par la contrainte. Est-il possible qu'on puisse nous parler de religion, pendant qu'on fait de telles choses? Dieu veuille avoir pitié de nous!
La contradiction était, en effet, choquante; mais elle se trouve partout à ce moment, et nulle part plus évidente que dans la Lettre pastorale adressée, le 10 mars, par l'archevêque de Paris aux nouveaux convertis de son diocèse (Paris, Josse, in-4°). Le langage le plus évangélique et d'une sincérité non suspecte, s'y joint à la dureté des sentiments, c'est-à-dire à la haine de l'hérésie et à la justification des rigueurs, sans oublier la glorification des bontés par lesquelles le roi récompense les conversions. Sauf le début, dont nous allons citer un fragment, ce long morceau de controverse ne contient, du reste, que des arguments usés et rapetassés.
' Mercure politiq. de mars 1699, p. 3io. ' Niimcrn d'avril, p. .U7.
Après la Révocation. 6o3
Nous avons toujours désiré, mes chers frères, de vous pouvoir marquer en particulier l'affection sincère que Dieu nous a donnée pour vous. Mais nous attendions pour cela une occasion favorable. Le temps de la guerre n'y était pas propre; parce que des esprits dangereux vous troublant alors par de vaines espérances, ou par de fausses craintes, ne vous laissaient pas la liberté nécessaire pour nous écouter avec fruit... C'est maintenant qu'animé par la Parole de Dieu,... nous tâcherons de ramener doucement ces brebis rachetées du sang de Jésus-Christ, qui s'étaient égarées en suivant un étranger... Dieu fait régner les rois sur la terre afin qu'ils fassent régner Dieu... Lorsque des rois catholiques font des lois justes pour la vérité contre V erreur, c'est un temps de grâce à F égard de ceux qui se sont égarés et que l'on ramené... Le a'ele du roi pour maintenir la religion... remplit de joie les l'érilables enfants de l'Eglise...
Vous savez, mes frères, que le roi donne tous les jours mille marques de sa bonté royale à ceux d'entre vous dont la conversion est sincère... Il ne veut employer son autorité que pour empêcher ses sujets de se perdre, et pour les contraindre, s'il est possible, de se sauver... Ose-t-on comparer des gens dont un roi chrétien a réprimé les erreurs et la révolte, à ces martyrs en qui des empereurs idolâtres persécutaient la vérité?... Pour vous qui êtes retournés à votre premier état, car nous ne dissimulerons pas qu'il n'y ait de faux convertis, que vous dirons-nous dans la douleur qui nous presse? Vous courtes si bien, permettez-nous ces plaintes de saint Paul, qui est-ce qid vous a arrêtés ?
Cette lettre reparut l'année suivante à Amsterdam chez Daniel Pain, in-4°, avec des remarques d'un inconnu, qui insistait sur l'inutilité d'un système condamné par l'expérience :
On a mis en usage tous les moyens de violence et d'artifice que l'esprit humain^est capable d'inventer, soit pour séduire le cœur ou pour l'arracher à ses justes devoirs... Puisqu'on reconnaît que la contrainte n'a rien pu opérer sur ces faux convertis pendant plus de quatorze ans, ne devrait-on pas abandonner un dessein qui n'est pas moins impossible qu'injuste et honteux pour l'Église?... Est-ce à des gens qu'on a traînés aux prisons et aux galères qu'il faut appliquer ces paroles de saint Paul: Vous courtes si bien?... Combien voit-on de catholiques romains scandalisés de ces violences! Combien y en a-t-il d'entre eux à qui elles ont ouvert les yeux, et qui ont passé parmi nous en Angleterre et ailleurs!... C'est au siège romain qu'on immole de fidèles sujets contre l'intérêt même du gouvernement.
Au début de l'année 1699, la difficulté de recouvrer leurs biens avait contraint plusieurs fugitifs revenus en France de retourner à l'étranger; en revanche, malgré la réitération de la défense de sortir du royaume, une multitude de provinciaux accouraient à Paris pour y trouver les moyens de franchir la frontière, et D'Argenson était autorisé, le 14 avril, à s'assurer des plus notables, «pour empêcher les autres de former de pareils desseins» (O' 48). D'ailleurs un arrêté récent avait ordonné aux propriétaires de révéler au curé de la paroisse les noms de leurs locataires nouveaux
6o4 Revocation de l'Edit de Nantes a Paris.
catholiques'. Nous lisons dans le Mercure historique de mai
Les affaires de religion empirent tous les jours. Toutes les nouvelles qu'on reçoit de Paris et des provinces, sont remplies à l'ordinaire des poursuites que l'on fait contre les nouveaux réunis qui refusent de s'acquitter des devoirs qu'on exige d'eux. Les évêques continuent leurs conférences et les intendants, leurs contraintes. Une des filles de la nourrice de Madame ayant été sollicitée inutilement de signer son abjuration de la religion protestante, a été obligée de s'en retourner en Allemagne, sans que la protection de cette princesse ait pu l'en empêcher... On apprend par des lettres du 27 avril que, depuis peu de temps, on avait mis vingt-deux filles nouvelles réunies dans la maison des Nouvelles-Catholiques de Paris; à Blois dix-huit; à Angers six, à Bordeaux neuf, etc.
Il semble pourtant que, pour empêcher les mariages clandestins, et faire concurrence à Pardieu, au curé de Nidz et autres industriels de la même espèce, certains prêtres de Paris aient momentanément renoncé à leurs exigences. Au mois de mai et juin, dit un document des Archives (TT 464), on ne faisait point difficulté dans quelques paroisses de marier les religionnaires publiquement, quoiqu'on les connût pour tels, et sans qu'ils allassent à confesse ni à la messe. Le 24 juin, Pontchartrain invitait D'Argenson à prendre avec l'archevêque les précautions nécessaires pour ôter l'éducation de ses enfants à une dame Vandœuvre, qui faisait mal son devoir de nouvelle catholique (O' 48). Le 28, D'Argenson écrivait à Pontchartrain :
L'on a donné avis que la nommée Dubuisson, originaire de Dieppe, affectait de se déclarer protestante et d'instruire ou de confirmer dans l'erreur les enfants des nouveaux catholiques mal réunis. On m'a même assuré qu'elle avait fait quelques démarches pour pervertir d'anciens catholiques, et qu'elle distribuait des livres hérétiques aux uns et aux autres. J'ai commencé par ni'assurer de sa personne, ensuite j'ai donné ordre qu'on recherchât chez elle et dans la maison de sa fille tous les mauvais livres qui y pouvaient être; il s'y en est trouvé quelques-uns, et je ne puis douter que cette femme qui fait gloire de son opiniâtreté, ne soit un très mauvais sujet. Mais comme tous les faits qui lui sont imputés ne sont guère susceptibles à une instruction judiciaire, il me paraîtrait plus juste et plus convenable de la renfermer pour quelque temps à l'Hôpital-Général', afin qu'elle y pût trouver et la punition de ses fautes et le désir de sa conversion (Clément, La Police sous Louis XIV, p. 452).
Voyant avec peine la diminution du commerce parisien, D'Argenson s'efforçait, par des promesses qui ne pouvaient être
' Mercure hisloriq. de février iùtq. ^ lin marge Pontchartrain a écrit au
crayon : Bon,
Après la Révocation. 6o5
qu'illusoires, d'empêcher les principaux négociants d'aller rejoindre leurs coreligionnaires à l'étranger. On lit dans une lettre datée de Paris le 5 juillet :
M. d'Argenson envoya quérir, il y a quelques jours, plusieurs nouveaux réunis pour les rassurer sur le trouble où ils paraissaient être par l'obligation où on les veut réduire de changer de sentiment, ce qui en engageait plusieurs à sortir du royaume; ce juge leur dit qu'ils ne devaient rien craindre et qu'on ne leur ferait aucune peine. Il fit venir entre autres M. Haran,... à qui il dit que le roi avait arrêté le tarif pour le commerce entre la France et la Hollande, et que Sa Majesté ne prétendait pas empêcher les marchands de faire leurs affaires comme ils jugeraient à propos, et d'aller partout où ils voudraient pour cela, quoiqu'il se fût répandu un bruit dans le public que les nouveaux convertis ne pourraient pas sortir facilement du royaume pour commercer dans les paj-s étrangers. Ce juge ne lui parla que de négoce et lui dit qu'il ne devait pas s'alarmer, ni beaucoup d'autres, de plusieurs choses qu'on leur avait pu dire de précis ni de particulier touchant la religion. On ne laissa pas d'arrêter prisonnier, il y a quatre jours M. Fossin (Foissin) le père, qui est un autre marchand fort riche nouveau réuni. On assure que c'est pour quelque assemblée où il s'est trouvé, ce qu'on ne veut point absolument tolérer (TT 464).
Le banquier Foissin, passait depuis longtemps pour mauvais catholique; on l'accusait, en outre, ainsi que ses confrères Voisinât Lavigne, d'avoir fait passer en Hollande des fonds appartenant à des fugitifs emmenés par le guide Heck. Sur quoi Pontchartrain écrivit le 21 juin à D'Argenson: «Puisque le sieur Foissin est dans une si mauvaise disposition sur la religion, il faut le faire arrêter et l'envoyer à la Bastille» (O' 48). D'Argenson crut devoir avertir la cour de l'effet que cette arrestation produirait sur les protestants, si elle n'était attribuée à un motif plus plausible; il répondit le 23 :
J'exécuterai l'ordre que vous m'avez donné touchant le sieur Foissin. Je ne puis néanmoins me dispenser de vous représenter à cette occasion que les protestants mal convertis seront très alarmés, si cet emprisonnement paraissait avoir pour motif son opiniâtreté en matière de religion. Mais si le roi l'agrée, il sera bon de l'attribuer à l'évasion de sa fille, dont on le peu! présumer complice. Il pourrait même n'être pas inutile que les protestants, appréhendant de se voir impliqués et punis pour la fuite de leurs proches, se crussent obligés de les en détourner et devinssent ainsi les inspecteurs les uns des autres. Cependant si ces ménagements ne conviennent pas aux intentions du roi, je me conformerai scrupuleusement aux ordres que je recevrai {Notes de René d'Argenson, p. 8).
Abdiquant toute fierté, le roi approuva le faux-fuyant imaginé par le lieutenant de police, auquel Pontchartrain écrivit, le 29: «11 sera bon de dire comme vous le proposez, que le sujet de l'emprison-
nement de Foissin est l'évasion de sa fille, et vous devez vous servir de cette occasion pour l'obliger à la faire revenir» (O* 48). En conséquence Foissin fut conduit le lendemain à la Bastille, et sa plus jeune fille fut mise aux Nouvelles-Catholiques, le 9 juillet (TT 464). Il sortit en vertu d'un ordre du i5, après avoir pris l'engagement que sa famille ne passerait pas à l'étranger, et moyennant une garantie de 200,000 livres déposée chez un payeur de rentes. Une lettre du 21 porte qu'on l'a élargi depuis six jours «avec quelque espèce d'excuse», et que M. de Pontchartrain lui a témoigné n'avoir pris aucune part à son emprisonnement (TT464).
Cependant l'émigration prit des proportions telles que, sur l'initiative du duc de Beauvilliers, un conseil spécial, composé de celui-ci, du chancelier, des quatre secrétaires d'État, de D'Aguesseau et de Pomereuil, fut créé au mois de juillet, pour y chercher remède. Il se réunissait tous les quinze jours, le samedi, tantôt chez le chancelier ou chez le duc de Beauvilliers, et tantôt chez le roi, qui le présidait une fois par mois (O' 48 et Tï 464). «Ce nouveau conseil, lit-on dans le Mercure historique *, s'applique fortement à s'assurer des enfants des nouveaux réunis et de leurs biens, et à empêcher la sortie de ceux qu'on soupçonne avoir dessein de se retirer dans les pays étrangers. Pour cet effet, ils sont comme gardés à vue partout; et outre qu'on leur fait faire des consignations d'argent en main tierce, ou donner de bonnes cautions, on leur enlève tous les jours leurs enfants qu'on met dans des cloîtres, ou dans des collèges, pour y être élevés et instruits dans les principes de la religion romaine. On ne se borne pas aux enfants. On enlève des personnes fort avancées en âge». Nous lisons dans une lettre écrite de Paris le 24 août : «On met en régie les biens de ceux qui sont sortis, et on envoie dans leurs maisons des garnisons d'archers ou de soldats. . . La cour s'est fait une affaire d'honneur de rendre la France toute catholique, et elle aimera mieux exterminer ceux qui résisteront que d'en avoir le démenti. Les catholiques romains commencent à nous plaindre 2». En un mot, il fallait aller à la messe, prendre la fuite ou périr dans le fond des cachots; il n'y avait pas d'autre alternative-'. Au mois d'août, la comtesse de Vivans, sœur du marquis de Montpouillan, s'étant voulu plaindre de l'enlèvement de ses enfants, le procureur du roi fut chez elle avec un prêtre
' No d'août iGfiy, p. vj^. » N» d'octobre, p. +3^.
' N» de septembre, p. 307.
Après la Révocation. 607
pour l'obliger d'aller à confesse; comme elle refusa, ses biens furent confisqués au profit du roi '. Cependant une lettre de Pontchartrain nous apprend qu'un autre enlèvement scandalisa au dernier point toute la cour.
A M. de Puysieux.
10 août 1699.
La mcre du sieur Le Jeune, avocat à Paris, lui a enlevé son fils âge de quatre ans, avec lequel on a avis qu'elle a passé à Lausanne. Cc( enrevctneiit criminel d'un fils d'entre les bras de son pire, a si fort touché le roi, qu'il m'a ordonné de vous écrire de faire des instances auprès des Cantons pour en obtenir la restitution et la permission de le faire repasser en France (O ' 48).
■ Toutes les notions du juste et de l'injuste étant bouleversées à ce point, les prêtres qui, sans sourciller, envahissaient la demeure des nouveau.K convertis pour s'emparer des moribonds ou de leurs cadavres, se scandalisaient aussi d'y rencontrer assez fréquemment de fermes protestants qui leur tenaient tète, notamment l'aumônier de l'envoyé de Danemark, que Pontchartrain menaçait de l'arrestation ^. Voici un autre cas analogue.
Au commencement de juin, Robert de Rodom, nouveau converti et lieutenant de vaisseau au service de la compagnie du Sénégal, était tombé malade chez Du Tartre, demeurant à l'Hôtelde-ville. La garde qu'on lui donna découvrit bientôt qu'il n'était nullement catholique, et que sa femme, M.-A. Sevrad ne partageait point ses sentiments religieux. Aussi d'accord avec celle-ci, fit-elle tout son possible pour l'amener à se confesser. Elle appela un prêtre, qui resta longtemps et ne put rien obtenir. Quand ce prêtre fut sorti, M. de Rodom tança vivement la garde et lui dit: «Laissemoi en repos, je me confesserai à la Grève », c'est-à-dire quand mon cadavre sera traîné à la voirie. Cependant Gibert, «banquier et bon protestant», qui venait de perdre sa femme, sœur de iVI. de Rodom, inhumée la nuit dans un lieu écarté, apprenant les obsessions, dont son beau-frère était l'objet, l'envoya prendre par ses deux fils et l'installa chez lui. Le mal s'agrava rapidement et les obsessions continuèrent, bien que le malade suppliât qu'on le laissât mourir en repos. Au lieu d'un prêtre il envoya quérir M. Falaiseau de La Ronda.
Celui-ci, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, fort pâle, le
' Mercure hist. d'août, p. 199. - Voir ci-dessus, p. 546;
6o8 Rcvocaiion de l' Edit de Nantes à Paris.
visage maigre, habillé de noir et portant souvent un manteau rouge^ demeurait dans la rue Françoise ou comtesse d'Artois (aujourd'hui Montorgueil), en face de M. Gibert; il était riche et avait longtemps séjourné à l'étranger. Malgré les feintes démonstrations auxquelles l'avait obligé son retour, il était resté fort attaché à sa religion. Il exhorta le malade à n'écouter que la voix de sa conscience et à se mettre en règle avec Dieu ; il ne quitta point la chambre de toute la nuit et revint les jours suivants toutes les fois qu'on le demanda. Le 4 juin, lorsque le malade fut sur le point de succomber, Falaiseau priait encore à son chevet. Quand on vit que la présence d'un prêtre n'offrait plus de sérieux inconvénient, on en fit chercher un, afin d'éviter le procès à la mémoire et la confiscation des biens. M. Turgis accourut et administra ou fit semblant d'administrer le moribond, circonstance qui permit de l'inhumer dans le cimetière Saint-Sauveur.
La victoire apparente resta donc au catholicisme; toutefois la garde qui avait vu de mauvais œil les visites de Falaiseau, ayant raconté que M. de Rodom avait été exhorté par un ministre, ce bruit vint tardivement aux oreilles de la police, qui s'empara de l'aff'aire. Le 2 novembre, l'exempt Desgrez rédigea le rapport que nous venons d'abréger, et fit observer la maison de Falaiseau du Il au 14. Le premier jour, il y vint dans l'après-midi trois carrosses remplis d'hommes et de femmes qui y demeurèrent jusqu'à sept heures du soir. Un cocher que la police fit causer, dit que son maître y venait souvent, que c'étaient de « diables de huguenots qui se réunissaient pour prier Dieu».
En conséquence Falaiseau de La Ronda, accusé d'avoir fait les fonctions de ministre, entra le 21 à la Bastille. Peu s'en fallut qu'on n'arrêtât aussi Gibert; mais on craignit de nuire au commerce, et il en fut quitte pour une sévère réprimande. Quant au prisonnier, on le rendit à sa mère le 12 février 1700 (Arc/i. Basf., X, 224, 228, 229).
On a vu plus haut que, dans un mouvement de frénésie, le roi avait exprimé le regret qu'on n'eût pas exhumé le cadavre de M. de Bocqucmart pour le traîner sur la claie. Bien qu'il évitât autant que possible les exécutions de ce genre, parce qu'elles ne produisaient pas un bon effet, et bien que l'expérience l'eût amené à combattre l'assistance forcée à la messe, l'auteur de la Politique tirée de l'Écriture sainte n'en prit pas moins une grande part au renouvellement des rigueurs. Après l'avoir conseille à la cour, il en donna l'exemple dans son diocèse. Sur sa demande et par
Après ta Révocation. 609
ordre du 2 mars 1699, l'une des filles de Poupart, de Claye ', fut enfermée dans un couvent du lieu; une autre, âgée d'environ treize ans, fut mise aux Nouvelles-Catholiques de Paris, et le fils, aux Nouveaux-Catholiques, tous trois aux dépens du père. Par ordre du 19 août, la fille enfermée à Claye fut transférée aux Nouvelles- Catholiques, et le père conduit à Bicêtre, d'oii il ne sortit que le
4 novembre (O' 43). La lettre suivante, qui est datée de Paris le
5 juillet et ne concerne ni Poupart, ni Brulefer, de Lizy, ni Raillard, d'un lieu voisin, aussi emprisonnés la même année, révèle un singulier procédé de controverse, dont, au moins pour sa gloire, Bossuet aurait dû s'abstenir.
Deux chefs de famille de la ville de Meaux, de condition fort médiocre, ont écrit à l'évêque depuis quelques jours, qu'il leur restait beaucoup de scrupule sur quelques points de doctrine, et principalement sur celui du purgatoire. Ce prélat les envoya quérir et tâcha de leur prouver ce dogme par les meilleures raisons qu'il leur put alléguer; mais comme ils n'en parurent pas satisfaits et qu'ils ne voulurent point promettre à l'évêque de changer de sentiment, il les envo3'a prendre deux jours après par les ordres du roi, et ils ont été conduits dans les prisons de la Conciergerie de cette ville, oii on les fait instruire. Cela a obligé ce prélat de faire un livre pour prouver qu'il y a un Purgatoire, et comme il est fort savant, l'on ne doute point que ce livre auquel il travaille actuellement ne soit apparemment bien écrit (TT 464).
Vers la fin de l'année, plusieurs familles nobles des environs de Meaux ressentirent douloureusement les effets du zèle peu apostolique de l'illustre antagoniste de Claude.
On lit dans un mémoire, non daté, qu'il adressait à Pontchartrain (Bullet., IV, 220):
Il y aurait quelques demoiselles de condition à mettre aux Nouvelles- Catholiques, comme Sa Majesté a eu la bonté de me le faire espérer. On pourrait à présent commencer par les demoiselles de Chalandos, demeurantes au château de Chalandos près de Rebais, chez M. de Chalandos, leur frère, bien converti 2; de quatre sœurs, les deux cadettes sont celles qu'il est le plus
' La France protestante le confond, à en ibSi, Alexandre ne se piqua point de
tort, avec Isaac, fils d'un docteur en tidélité à sa religion. Le Mercure galant
médecine de Paris. du mois de décembre i685 annonçait son
■ Alexandre L'Huilier de Chalandos, abjuration, à la sincérité de laquelle
sieur du Breuil, fils de Théodore, et croyait Bossuet. Plusieurs membres de la
d'Esther Guichard de Peray, avait épousé famille firent preuve de plus d'attache-
à Charenton, en i65i, Marie de La ment à leur foi : Philippe-Alexandre, son
Planche, fille de feu Philippe, sieur de fils, s'enfuit en Hollnnde au mois de mai
Villiers, gentilhomme ordinaire de Ii 168G, peu après sa cousine M"" Girard
chambre, et de Judith de Lauberan. Bien des Bergeries (sans doute Marie), qu'il
qu'il eût assisté, en qualité d'ancien, au recherchait en mariage. Il fut reçu à la
synode provincial tenu à Lizy-sur-Ourcq, "epentance à La Haye dans le courant de
6io Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
nécessaire de renfermer. — Il y a aussi les trois demoiselles de Neuville, sans père et sans mère, dont le frère est en Angleterre au service du roi Guillaume. Elles n'ont rien, non plus que les demoiselles de Chalandos, et il faudrait enfermer les deux cadettes: leur demeure est à Cuissy, paroisse d'Ussy, près de La Ferté-sous-Jouarre. — Sur la même paroisse d'Ussy, il y a les deux demoiselles [Raquet] de Mollien, qu'il faudra aussi enfermer avec le temps, mais qui ne sont pas présentement sur les lieux.
Conformément à ce mémoire, Pontchartrain écrivait, le 28 octobre, à Phelypeaux, successeur de M. de Ménars dans la généralité de Paris :
Ayant reçu de M. l'évêque de Meaux un mémoire par lequel il serait nécessaire de mettre dans la maison des Nouvelles-Catholiques de Paris les demoiselles de Chalandos et de Neuville, j'en ai rendu compte au roi, qui m'a ordonné de vous écrire d'envoyer prendre une des demoiselles de Chalandos qui s'appelle Henriette, et qui demeure au château de Chalandos, près de Rebais, et les cadettes des demoiselles de Neuville qui demeurent à Cuissy, paroisse d'Ussy, près La Ferté-sous-Jouarre, lesquelles vous .ferez conduire, s'il vous plait, aux Nouvelles-Catholiques de Paris. — Il y a aussi dans la paroisse d'Ussy deux jeunes demoiselles de Mollien, que M. de Meaux croit nécessaire de renfermer; mais comme elles ne sont point présentement sur les lieux, il ne faudra les envoyer aux Nouvelles-Catholiques que de concert avec M. de Meaux dans le temps qu'il dira (0'43).
Transférée en 1701, comme inconvertissable, des Nouvelles-Catholiques au château de Saumur, Henriette y fut si brutalement traitée qu'elle perdit l'esprit. Pontchartrain écrivait le 11 janvier 1702: «Sur l'avis qu'on a eu de Saumur que la demoiselle de Chalandos, mauvaise cathohque, laquelle est enfermée dans le château par ordre du roi, était devenue folle, j'écrivis au commandant pour savoir ce qu'on en pourrait faire. » (O* 46). On ne put que mettre dans une maison de santé cette malheureuse victime de l'intolérance du grand Bossuet.
N'ayant pu ramener au catholicisme, ni décider à revenir en France, un réfugié auquel il avait adressé deux lettres, et qui lui avait répondu par la plume de Jean Rou *, le prélat tenta du moins
la même année. Une sœur de Philippe, dernière, gagnèrent aussi l'étranger au
ne se trouvant pas en sûreté chez Beck, mois d'octobre. Henriette, que Bossuet
résident de Brandebourg, se réfugia, le fît meure aux N'i^'-Catholiqucs était leur
ig juin, chez l'envoyé de Danemark, pour sœur. On ne sait rien de la quatrième.
y attendre l'occasion qui se présenta ' Rou a publié les quatre lettres sous
bientôt de rejoindre son frère. Deux de- le titre de La Scduclinn cliidée etc. moisellcs de Chalandos, tantes de cette
Après la Révocation. 6ii
de s'emparer de ses biens pour les consacrer au service de son Eglise: le billet suivant donne tout lieu de penser que cette tentative fut couronnée de succès.
Pontchartrain à l'évêque de Meaux.
9 novembre 1699.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite concernant le nommé De Vrillac, de La Ferté-sous-Jouarre, qui s'est absenté et qui a laissé un bien assez considérable, que vous voudriez appliquer aux dépenses à faire pour l'instruction des nouvelles c; mais comme la confiscation ne peut avoir lieu que quand il sera condamné, il faut attendre qu'il ait été rendu un jugement contre lui après quoi je le proposerai au roi suivant vos intentions (O^ 43).
La situation ne s'améliora point dans l'année 1700; une lettre reproduite dans le Mercure historique de février, est ainsi conçue (p. 193) : « Ne vous étonnez pas si vous recevez si peu de nos nouvelles. Les rigueurs qu'on exerce contre nous ne nous laissent ni repos, ni liberté d'écrire, et d'ailleurs nous n'osons pas vous mander tout ce qui se passe. Priez Dieu pour nous; car nos maux sont à leur comble». En mars, le rédacteur du Mercure écrit: «Les rigueurs continuent dans toutes les parties de la France» (p. 3i3). En avril : « On a fait agrandir à Blois, aussi bien qu'à Paris, la maison des Nouvelles-Catholiques (p. 432) . . . Les curés de Paris vont partout chez les chefs de famille pour les porter à se faire instruire» (p. 439). En mai:
Tout se dispose pour l'assemblée du clergé. La plupart des députés qui la doivent composer étaient arrivés à Paris vers le commencement du mois. Les nouveaux réunis n'attendent de cette assemblée qu'un surcroît de maux; car quoiqu'il y ait quelques ecclésiastiques modérés qui n'approuvent en aucune manière ces fausses conversions, et la violence qui les produit, le plus grand nombre suit le torrent, et, pour plaire à la cour, se fait un mérite d'achever de rendre la France toute catholique en employant des moyens qui déshonorent le christianisme (p. 5i6)... En France, par une fureur de religion, l'homme est devenu loup à l'homme: Homo hontini lupus (p. 537).
En juillet: «On continue de contraindre les nouveaux réunis de toutes les provinces. Ce qu'on a écrit depuis quelque temps du sieur de Vise, lieutenant du roi du château de Ham en Picardie, est du dernier horrible. C'est un second La Rapine, qui a fait ... . mourir
sous le bâton plusieurs de ces pauvres gens etc. ' » (p. 65). En octobre: «L'affaire des nouveaux réunis, qui avait paru avoir quelque relâche, se poursuit avec la même rigueur que ci-devant» (p. 417). En novembre: «Le destin des nouveaux réunis est toujours triste» (p. 526). En décembre: «La condition des nouveaux réunis ne saurait être plus déplorable ; et pour ceux qui sont aux galères . . . leurs souffrances ne sauraient être exprimées» (p. 63i).
Détail bien caractéristique. Le 4 juillet, Pontchartrain écrivait à D'Ableiges, intendant du Poitou :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit concernant les nouveaux catholiques, lesquels s'abstiennent d'appeler les médecins et chirurgiens dans leurs maladies, de crainte qu'ils n'avertissent les curés de l'état auquel ils se trouvent. Sa Majesté n'estime pas qu'il convienne de les assujettir, comme vous voudriez le faire, à se servir de médecins et chirurgiens, lorsqu'ils n'en auront pas la volonté, et il suffit d'exéèuter à cet égard ce qui est porté par les déclarations {Corresp. adin., IV, 453)
Il manquerait quelque chose au tableau si les Registres du Secrétariat ne nous apprenaient que, au mois de juin, le roi manifesta l'intention de rétablir dans toute sa splendeur la procession ordonnée en i638 pour le jour de l'Assomption, et durant laquelle devaient tirer les canons de la Bastille. En même temps il faisait observer l'attitude de ceux qui fréquentaient les églises, à cause des irrévérences qui y étaient commises pendant la messe, notamment par le duc d'Elbeuf, le duc de Montfort, l'abbé Maselot, qu'on chassa de Paris, ainsi que certains autres dont le jeu était scandaleux; il prit des mesures sévères contre une certaine sorte de prostitution, contre les blasphémateurs et les désordres des couvents (O' 44).
Une lettre écrite de Paris le 14 mai, et relative à l'assemblée du clergé réunie à Saint-Germain, laisse entrevoir que certains évêques s'empressaient moins de régler leurs moeurs que de sévir contre les nouveaux convertis :
' L'impartialitc nous oblige à rappeler était encore M. de Vise. Mais même en
que, l'année précédente, M. de Vise admettant que la semonce que celui-ci
s'était, au contraire, montré trop humain avait reçue en 1699, l'eût induit à quel-
au gré du roi (voir ci-dessus p. 586), et ques actes de brutalité, il n'en paraît pas
que Sorbier et Rivasson, enfermés dans moins évident que l'accusation qui parlait
ce même château en 1701, se fouaient fort d'empoisonnement et de tentative de
des procédés du gouverneur, qui leur viol, dépassait de beaucoup la mesure,
fournit même l'occasion de s'évader C'est, du reste, la seule plainte excessive
en chemin {Mém. d'un prot., p. 55). Nous que nous ayons rencontrée, ne savons, il est vrai, si ce gouverneur
Après la Revocation. 6i3
Le zèle de nos prélats se rallume depuis que le roi a songé à réformer leurs abus. Ils doivent représenter à Sa Majesté que la négligence à punir les blasphèmes, fait que ces crimes sont à présent plus communs dans leurs diocèses que dans les armées... On croit que le roi leur accordera tout, à condition qu'ils n'auront ni femmes, ni filles, dans leurs palais, et qu'ils feront, à l'instance de leurs prêtres, du moins neuf mois de résidence pour visiter leurs diocèses, et pour faire cesser le scandale que cause leur séjour en cette ville et à la cour {Mercure hisf. de juin, p. 644).
Ce desideratum n'empêcha point ladite assemblée d'élever aux nues la conduite du roi persécuteur. Voici comment elle s'exprimait, le II juin, par la bouche de l'archevêque de Reims:
Que vos autres sujets, que les étrangers mêmes s'épuisent donc à vous donner des louanges telles que vous les méritez, et que l'éloquence les sait donner aux grands hommes de ce siècle; qu'ils vous nomment Louis le Conquérant, le Belgique, le Batavique, le Séquanique, le Germanique, qu'ils impriment sur l'or, sur le bronze et sur le marbre, les célèbres monuments de votre histoire et de votre gloire. Pour nous. Sire, il nous convient de louer en évêques un roi Grand, mais Très-Chrétien. Il nous convient de vous nommer le Pacifique, le Père de la patrie, le Destructeur du schisme et de l'hérésie, le Protecteur de la religion. Ce sont là les titres que les plus grands empereurs chrétiens ont aimés. Les annales de l'Église, monuments plus précieux et plus durables que l'or et le bronze, ces annales sacrées, remplies de ce que vous avez fait pour la religion, vous assurent, plus que tout le reste des prodiges de votre vie, une glorieuse immortalité. Les monuments se détruisent dans le cours des siècles, et rien ne soutient tant le caratère de l'immortalité que ce qui se fait dans l'Église, qui seule a reçu promesse d'être éternelle' {Mercure Iiis'., de juillet, p. 55).
L'histoire ne peut que regretter ces adulations cléricales, tout en leur accordant le bénéfice des circonstances atténuantes; en revanche, elle a ratifié en se l'appropriant le langage tout
' Ant. Couit {Hist. des camisards, I, faire tout ce dont il sera requis par
i3) représente cet archevêque comme vous, vous serez par ce moyen en état
n'ayant pas craint de s'écrier qu'il renon- de conduire cette affaire comme vous
çait à Saint- Augustin pour se conformer le jugerez plus à propos. Vous devez
à Jésus-Christ, qui, bien loin d'enseigner observer, s. v. p., qu'il faut songer à
la persécution, enjoint formellement la convertir la plus grande partie, et non
modération et la douceur. Cependant il pas s'opiniâtrer à tout réduire». (Arch.
a, sinon sollicité, du moins accepté le Guerre}. Une autre lettre de Louvois,
concours des dragons pour convertir les du 27 septembre 1686, nous apprend que
Sedanais, témoin la lettre de Louvois, l'archevêque de Reims demandait qu'on
qui lui écrivait le 8 octobre i685: «Sa expulsât du royaume les nouveaux con-
Majesté n'ayant pas cru qu'il convenait à vertis qui ne fréquentaient pas les sacre-
votre caractère d'ordonner des exécutions, ments \lbii.) mais le sieur de Vrevins ayant ordre de
6 14 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
différent qu'avait tenu peu auparavant un défenseur des persécutés :
On avait lieu de croire que les persécuteurs écouteraient quelques-unes de ces voix qui leur criaient: Quelle aveugle fureur vous oblige à désoler un grand royaume, à en bannir par vos cruautés ceux qui n'y ont jamais fait que du bien; à mécontenter des alliés qui ne vous ont fait la guerre que pour avoir la paix; à faire paraître une haine implacable contre une religion dont les sectateurs ont fait, depuis un siècle, la grandeur de votre couronne... Mais toutes ces voix ont été inutiles '.
Comme il serait exagéré de prétendre que la fureur des conversions n'allait point généralement sans la passion du lucre, il y aurait aussi de l'aveuglement à ne pas reconnaître que, dans un certain nombre de cas, cette passion servait à l'autre d'aiguillon. «La cupidité, qui est la racine de tous les maux, s'étant glissée dans le cœur des hommes, écrivait, en lôgS, l'archevêque François de Harlay, quelques fidèles ont été si injustes qu'ils ont refusé aux prêtres de la loi nouvelle, la subsistance honnête que les Juifs ne refusaient pas aux prêtres de l'ancienne loi ; et quelques prêtres ont été si intéressés, qu'on a été obligé de leur reprocher qu'ils exerçaient pour un gain sordide les dignités ecclésiastiques». Ce dernier reproche était si bien fondé que, pour éviter «certains abus», M. de Noailles fut contraint, en 1700, de remettre en vigueur la taxe des honoraires du clergé établie par son prédécesseur^, et au préambule de laquelle nous avons emprunté les lignes qui précèdent.
Dans l'impossibilité d'emprisonner la multitude des délinquants pour cause de religion, on imagina de les condamner à l'amende, et ce système fut pratiqué jusqu'à la fin du XVIIP siècle. Comme s'il ne suffisait pas de les abandonner aux rigueurs du fisc qui ne lâche jamais sa proie, une déclaration, rendue le 16 octobre, spécifiait que les condamnations de cette nature encourue par ceux dont les enfants ne fréquentaient pas les écoles et les catéchismes, seraient exécutoires nonobstant appel {Mercure historique de décembre, p. 63o).
L'un des effets de la Révocation et non le moins détesté, fut
' Jurieu, Relation de tout ce qui s'est cardinal de Noailles,... pour l'honoraire
fait... depuis le commencement des négo- des curés et des ecclésiastiques de la ville
dations de la paix de Reswik. Rotterd., et faubourgs de Paris, Gosse, 1700, in-4°
ilxj8, in-4°, p. 4. (B. Mazarinc, i3333).
» Règlement de Son Éminence Mgr. le
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l'enseignement catholique rendu obligatoire pour les enfants protestants. Il y avait à Paris un collège où l'on ne disait pas la messe; c'est à celui-là que les protestants envoyaient leurs fils. D'Argenson en ayant fait l'observation à Pontchartrain (mai 1701), celui-ci donna l'ordre de dire la messe au collège d'Harcourt comme partout ailleurs; aussitôt De Bussière, apothicaire de M. le prince, en retira son fils, et D'Argenson fut chargé de lui représenter que son procédé faisait «dans le public une espèce de scandale». L'année suivante, M. de Fournez, gentilhomme du Languedoc, ayant amené ses deux fils au même collège, les en retira précipitamment pour les mettre â l'académie de Rochefort, bien que le plus âgé n'eût que treize ans. Pontchartrain, présumant que la messe y était encore pour quelque chose, écrivit à Rochefort: «Le roi veut que vous gardiez ces deux enfants chez vous sans les rendre à leur père ni à d'autres, sans un nouvel ordre de Sa Majesté » (O 248 et 249). Pour obvier à la défense absolue de réunir quelques enfants en dehors de l'école catholique, il se trouva des personnes qui tentèrent d'en instruire un certain nombre isolément. Nous connaissons cinq femmes vouées à cette tâche aussi utile que dangereuse, la veuve Dieufit (voir chapitre XXVI), M"^ Dubuisson, la femme Lhomme, Marguerite Quentin et la Mercier ou la Robert, comme les appelait la police. Louise Mercier, femme de Robert, maître tailleur, était une ancienne maîtresse d'école, originaire de Châteaudun, qui pendant des années enseigna, aux frais de Poupardin, la lecture et le catéchisme de maison en maison, chez Guérard, chez Saunier, lapidaire de la place Dauphine à la Perle ; chez la veuve Moreau, marchande de galons, rue de la Cossonnerie -, chez Desbancs, potier d'étain, près de la Comédie; chez Mancienne, charron, rue des Fossés-Monsieur-le-Prince; chez Duguernier, ouvrier en gaze, rue Quincampoix ; chez Dicq, maître ouvrier en gaze. Elle voyait aussi Craig, ministre de l'envoyé de Danemark, Janiçon et Seyette, médecin nouvellement venu de La Rochelle. On l'accusait d'avoir caché dans sa maison Heck, le fameux passeur, et de n'avoir jamais fait abjuration. Comme elle sortait, le 24 août 1700, de chez Guérard, ayant dans sa poche un A B C et un catéchisme, on l'arrêta, malgré ses soixante-dix-neuf ans. L'exempt Aulmont la garda quelques jours chez lui, et ne la conduisit à la Bastille que le 3i, par ordre du 28. Elle y abjura en 1708, âgée de quatre-vingt-deux ans, entre les mains du prêtre Gilbert, qui, au lieu de la relâcher comme il l'avait promis, la fit envoyer à l'Hôpital-Général le 9 avril 1704. D'Argenson disait dans son
6i6 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
rapport du ii novembre «Elle commence à s'accoutumer aux exercices de la R. catholique; mais son grand âge et ses infirmités ne permettent pas d'espérer qu'elle soit jamais en état de sortir de l'hôpital, oi^i elle-même compte de mourir». Il ajoutait, en 1707: « Elle est morte; ainsi il n'y a plus rien à dire à son sujet'» (Arc/i, Bast., X, 260, 266, 268). — Marguerite Quentin, dite Beaunal, qui se faisait gloire d'être protestante, écrit D'Argenson, et de pervertir les nouveaux catholiques, allant dans ce but les visiter de maison en maison, fut enfermée à la Salpétrière le 28 juillet 1697. Elle conserve la même opiniâtreté, ajoutait le lieutenant de police, le 29 janvier 1698, Il y aurait beaucoup d'inconvénient à la laisser sortir (Ms. Clairambault 984 f° 76).
L'obscur mais glorieux dévouement de ces humbles femmes, n'est pas la plus remarquable preuve de résistance que nous ayons à enregistrer : au milieu de cette effroyable tempête de proscriptions, les assemblées continuaient à Paris, ainsi qu'on l'a vu plus haut par l'arrestation de Claude Le Roux, de Saint-Amand, Migeon, Martin, du médecin Bonneau, qui perdit la raison à la Bastille et mourut à l'hospice de Charenton. Il paraîtrait même qu'il y aurait encore eu des pasteurs à Paris en 1700. Du moins Pontchartrain écrivait-il à D'Argenson le 28 avril : «Sa Majesté est persuadée que vous ne négligerez rien pour tâcher de joindre et d'arrêter les ministres dont M. l'archevêque vous a donné avis » (0'44). Rappelons aussi l'ordre donné à l'ambassadeur de Hollande de se défaire d'un écuyer nommé Lestang, sieur de Villaines, qui fortifiait ses coreligionnaires et parvint à échapper par la fuite à toutes les recherches de la police. Moins heureuse. M™" de Brusse, fille de l'ancien Falaiseau, fut mise aux Nouvelles-Catholiques le 9 décembre 1699 et y mourut folle le 12 janvier suivant. Mentionnons encore une nouvelle victime de Bossuet, le vigneron Bailty, de Claye, enfermé à l'Hôpital-Général par ordre du 17 février; la
» Une veuve Mercier et sa fille Susanne (i685), était fille de Louis Mercier, sieur
avaient signe leur abjuration le 14 janvier de Grigny, et de Madelaine Bigot. Les
1O86 (P'r. 7o5i, f" ilJG), et Susanne Mercier, biens de la fugitive furcjit donnes en
servante de Trinquant, avait promis le 1688 à ses oncles et tante Jacques, Isaac
1 1 de se réunir (('" gS). Mercier, de la rue et Marie Bigot. Michel Mercier, sa femme
Saint-Martin, et sa femme, figurent au Marguerite et Daniel leur fils; Pierre,
nombre des fugitifs sur l'État dressé au Susanne, sa femme et quatre enfants,
mois de février 1G87 (f" 3i2). Claude naturalisés anglais; les trois premiers en
Mercier, épousa en Angleterre (ifigi) i68j et les six autres en 1688. Susanne,
Dorothée Berlheau, fille d'un chapelier. fille, et Marie, veuve d'un horloger de
Madelaine, mariée en secondes noces à Paris, âgée de soixante ans, assistées en
Nicolas de Monceau, sieur de Lestang Angleterre, 170^, 170?.
Après la Révocation. 617
dame de Broyés, mise aux Nouvelles-Catholiques le 28 avril ; Dargent, emprisonné à la Bastille le 7 juillet, et sa fille, âgée de douze ans, aux Nouvelles-Catholiques; le sieur de Luc-Brachetière, envoyé dans la même prison le 12 novembre, et sa fille, dans le même couvent ; le chevalier de Montgommery, capitaine de vaisseau, conduit à la Bastille le 24 du même mois ; les trois demoiselles de Brannay, âgées de soixante ans et plus, mises à la fin de 1699 ou au commencement de 1700 aux Nouvelles-Catholiques, d'oîi deux d'entre elles passèrent au château de Saumur en 1701, et dont une était encore à celui de Pont-de-l'Arche en 1705 ; Françoise de Refuge, femme de Louis de Marconnay, qui, reprise en 1700 et mise aux Nouvelles-Catholiques, finit par rejoindre en Hollande ses enfants Philémon et Marie, expulsés de France en 1688; les fugitifs Pierre Nadau, Anne Gendrat, Anne Buart, Bareire et sa femme, condamnés, les hommes aux galères, les femmes à la réclusion perpétuelle, et bientôt graciés en raison de la sincérité de leur conversion, sauf Nadau, demeuré ferme, qui après avoir ramé sur la Triomphante et la Palme à Dunkerque, fut libéré le 24 juillet 1716; Saint- Paul mis à l'Hôpital-Général pour avoir voulu faire passer à l'étranger la demoiselle de Rochemoisin; Pigeon, Sandras et Bonnel, arrêtés comme guides, et dont le dernier, condamné au galères, ne recouvra la liberté qu'en 1713. Ajoutons que la violence n'excluait pas la corruption: témoin les 200 livres données «encore une fois» au nommé Bohlen, les i5oo livres de gratification accordées le 22 décembre au sieur de Monceaux pour sa conduite sur la religion, et le billet adressé par Pontchartrain à D'Argenson le 21 avril: «La conversion de M"'" de Toulieu, avocat, serait d'une grande considération pour engager Sa Majesté à donner à cette famillle des marques de sa libéralité » (O' 44).
On sait que l'ambassadeur d'Angleterre ne put obtenir un lieu de sépulture pour son chapelain mort au mois d'octobre. Malgré la vive répulsion du monarque et de ses ministres pour les communions forcées, il semble que, grâce au zèle sans pudeur du clergé, encouragé et imité par la magistrature, on ait vu à Paris quelque chose de fort analogue ; car nous trouvons dans les Registres du Secrétariat ce qui suit :
Pontchartrain à D'Argenson.
i3 octobre 1700.
Sa Majesté veut que vous fassiez arrêter le laquais de M. Mallet, soupçonné d'avoir craché la sainte hostie dans le charnier de Saint-Eustache (O' 44).
6i8 Révocation de l'Édit de Nantes h Paris.
Ainsi à Paris, qui était pourtant privilégié, et sans parler des épouvantables barbaries qui allaient jeter les Camisards dans le désespoir et dans la révolte, c'est par des enlèvements d'enfants, des emprisonnements, des violations de domicile et des condamnations aux galères plus nombreuses que jamais, que se termine le siècle qu'on appelle le siècle de Louis XIV. Malgré tout, le despotisme devait finir par être vaincu: en I7i5, au moment où l'homme qui fut la véritable incarnation de la royauté catholique, allait disparaître sans être pleuré ni de la cour, ni du peuple, qu'il avait trop longtemps opprimés, un prédicant âgé de vingt ans, présidait, près de Nîmes, dans une carrière abandonnée, le premier synode de l'Église renaissante : c'était Antoine Court, justement surnommé le restaurateur du protestantisme français.