II 3S
546 Révocation de l'Édit de Nantes a Paris.
A D'Argenson.
14 octobre 1699.
Le roi fera parler fortement à M. l'envoyé de Danemark sur ce que son ministre s'ingère de voir indifféremment les malades de toute nation.
A M. de Torcy.
i5 octobre 1699.
Le roi a été averti que, nonobstant les ordres que M. l'envoyé de Danemark a donnés à son ministre de se contenir dans ses bornes et de ne voir d'autres malades que les gens de la suite de l'envoyé, il se donne de grands mouvements pour en voir de toute nation sans distinction. En dernier lieu, le sieur de BizeroUes, gentilhomme saxon, mourut le 5° de ce mois, dans un hôtel garni au faubourg Saint-Germain; quelques prêtres de Saint-Sulpice s'y présentèrent, mais ils y trouvèrent ce ministre et se plaignent de ce qu'il s'est donné cette Hcence en plusieurs autres occasions, sur quoi Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire d'avertir M. l'envoyé de Danemark que, si ce ministre ne se renferme pas dans ses bornes, Sa Majesté ne pourra se dispenser de le faire arrêter (O ' 48).
René de Lestang, sieur de Villaines, protestant zélé qui fortifiait ses coreligionnaires, s'attira également i'animadversion de la cour, ainsi que l'attestent les billets suivants :
A D'Argenson.
i3 janvier 1703.
Le roi fera dire à M. l'ambassadeur d'Hollande de se défaire du sieur de Villaines, qui lui sert d'écuyer, et après que vous serez certain qu'il aura été congédié, Sa Majesté veut que vous le fassiez arrêter et conduire à la Bastille.
A M. de Torcy.
i3 janvier 1700.
M. l'ambassadeur d'Hollande a pris depuis six mois à son service un homme d'auprès de Blois, nommé De Villaines, qui sert auprès de M"" l'ambassadrice en qualité d'écuyer; c'est un très mauvais ca'holique, mal intentionné, qui n'a pris cet emploi qu'à intention de s'absenter du royaume avec sa famille.
A D'Argenson.
10 février 1700.
Sa Majesté a fait dire deux fois à M. l'ambassadeur d'Hollande do se défaire du sieur de Villaines, et il n'y a lieu de douter qu'il ne le fasse incessamment; mais si dans huit jours il n'était pas sorti de chez lui, Sa Majesté veut que celui que vous avez chargé de l'arrêter, prenne les mesures justes pour le prendre hors de la maison de l'ambassadeur et qu'il le mène en prison.
Les Chapelles d'ambassade. 547
A M. Magaloti et aux commandants de Dunkerque, Tournay, Cambrai, Lille.
16 février 1700.
M. l'ambassadeur d'Hollande a depuis peu congédié un Français nommé De Villaines, nouveau catholique, qui lui servait d'écui'er, et on assure que, le 12 de ce mois, il est parti de Paris avec sa femme et son fils, à intention de passer en Hollande; il est à croire qu'il se dira Hollandais et domestique de M. l'ambassadeur, à la faveur d'un grand nombre de lettres dont il n'aura pas manqué de se munir. Le roi m'ordonne de vous écrire de le faire arrêter avec ceux de sa famille qui l'accompagnent (O ' \\).
Le lendemain on se ravisa, et dans la pensée que De Villaines pouvait bien n'être pas sorti de Paris, D'Argenson reçut l'ordre de l'y faire chercher.
Trois ans plus tard, la police poursuivait encore son impuissante lutte : l'ordre d'emprisonner Pilouin, s'il retournait au prêche de l'envoyé de Danemark, et de voir si ce prêche se faisait en français, est du 28 avril 1708; celui d'arrêter la couturière Bornet, si elle y avait assisté, est du 28 mai. Il semble que la prédication s'y faisait, non en danois, mais en français ; en effet, Pontchartrain écrivait le i3 juin: «Sa Majesté ne souffrira point que M. l'envoyé de Danemark fasse prêcher chez lui en une autre langue que la sienne». En même temps il ordonnait l'arrestation de la nommée Bornet, de l'impasse de Matignon; de Morin, marchand de vins de la rue Aumaire; de Dargent, marchand de vins de la Croix-Rouge; de l'horloger Dubois, de la rue Mazarine ; de M""^ Desbancs, potière d'étain de la rue Dauphine, et de Marie-Anne Séguin, qui tous avaient été à ce culte.
Le 6 août 1704, il fut interdit aux aumôniers d'ambassade d'avoir pour domestiques des Français protestants (O 25i). On ht dans les Notes de René d'Argenson, à la date du 19 septembre (p. ii5):
Nous avons ici quelques genevois qui, après s'être mariés avec des protestantes au prêche de M. l'envoyé de Danemark ou en présence d'un des ministres de la R. P. R. qui sont auprès des régiments suisses, font baptiser leurs enfants dans le même prêche au lieu de les porter à l'église. Le nommé Lantissier, horloger, est de ce nombre.
Une ordonnance du i3 mars 1719, renouvelée le 19 juillet 1720, puis en 1722, 1724, 1726, 1740, stipulait la peine de l'emprisonnement contre les nouveaux catholiques qui assisteraient au prêche des ambassades de Hollande et d'Angleterre. En 1720,
548 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Barbe, chapelain de l'ambassade de Hollande, qui se fit plus tard catholique, convertit au protestantisme l'abbé d'Entragues. Celui-ci fut en conséquence arrêté à Lille, et enfermé comme fou à Charenton.
Durant les huit années de son séjour à Paris (i 719-1727), l'ambassadeur hollandais Hop ne se borna point à ouvrir sa chapelle à ses coreligionnaires, il s'entremit en leur faveur auprès des ministres du Régent, sans oublier les pasteurs du Désert ni les galériens, et mérita le titre de protecteur de l'Eglise réformée de France. Le culte célébré en français attirait dans sa chapelle une foule telle, qu'il fallut célébrer deux et même trois services par dimanche, afin d'exciter le moins possible l'animadversion de la police. L'ambassade est trop petite pour contenir tout le monde, écrivait en 1720 le chapelain Guiton. Dans une lettre de la même année, M"'^ de Villarnoul parle d'assemblées de 700 personnes. Basnage parle à son tour de i5oo communiants. Le chiffre des décès enregistrés par les chapelains hollandais n'est pas en rapport avec celui des assistants au culte. De 1720 à 1779 nous comptons environ 2000 décès, soit 84 par an, nombre qui multiplié, suivant l'usage, par 40, ne donnerait qu'une moyenne de i36o protestants. Sous les ambassadeurs Portland, Stairs et Sutton, le culte se célébrait en français à l'ambassade anglaise, et lorsque lord Walpole se départit de cette habitude, Hop s'en plaignit à l'archevêque de Cantorbéry. L'église de l'Oratoire possède le registre des premières communions faites à l'ambassade de Hollande de 1727 à 1781; le nombre total dépasse deux mille huit cent cinquante, bien qu'on n'en compte, pour ainsi dire, aucune de 1731 à i75i, et seulement onze en 1752. Des environs de Meaux et même de Monneaux (Aisne), les catéchumènes venaient par bandes de trente; il en venait aussi de lieux beaucoup plus éloignés : Saint-Quentin, Amiens, Orléans, Caen, etc., et même d'anciens cathohques amenés à la foi persécutée. Un aumônier ne suffisant plus à partir de 1762, l'ambassade de Hollande en eut deux, dont l'un, nommé J. Du Voisin, épousa en 1767, avec permission expresse de Louis XV, une des filles de Calas. Son nom ne disparait du registre qu'après 1780. L'infirmerie de l'ambassade rendit aussi les plus grands services «aux malades de la religion». Il est donc tout naturel, que Marron, dernier chapelain de la légation, soit devenu en 1788, le premier pasteur de l'Église qu'il avait reconstituée avec le concours de Rabaut Saint-Etienne.
A l'angle Sud-Ouest de la rue Jacob et de la rue Saint-Benoît,
Les Chapelles d'ambassade. 54g
en face d'un pavillon de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, démoli seulement après i85o, se trouvait l'ambassade de Suède qui fut le berceau de l'Église luthérienne de Paris. Cette communauté avait eu pour fondateur Jonas Hambri, prédicateur de la chapelle suédoise et professeur de langues orientales à l'université de Paris, lequel remplit de 1626 à i655 toutes les fonctions du ministère pour les étrangers. Durant son ambassade (i635-i645) Grotius avait fait prêcher, à côté de Hambri, François Dor, pasteur de Sedan, destitué pour cause d'arminianisme, lequel prêchait nécessairement en français. A la mort de Hambri, les luthériens eurent à souffrir du changement fréquent des chapelains de l'ambassade. Pour obvier à cet inconvénient, l'ambassadeur Bielke organisa, en 1679, avec l'assentiment de Louis XIV, une véritable Église, indépendante de l'ambassade. Le roi en reconnut et en toléra l'existence, à condition d'obtenir en Suède la réciprocité pour la communauté catholique rattachée à la chapelle de l'ambassade française. Toutefois les mariages ne s'y célébraient qu'en vertu d'une permission spéciale autorisant les futurs époux à aller se marier à l'étranger (c'est-àdire au coin de la rue Jacob) et à rentrer ensuite dans le ro3^aume. L'assistance au culte de cette ambassade ne fut jamais interdite; cependant Pontchartrain écrivait, le i" août 1700, à D'Argenson :
Sa Majesté veut que vous suiviez ce qui regarde la salle où se fait le prêche de l'envoyé de Suède, en sorte qu'il le fasse faire dans une chambre plus enfoncée dans la maison, ainsi qu'il vous l'a promis (O ' 44).
Chose difficile et même impossible à obtenir: la maison étant tout en longueur et de peu de profondeur. Du jardin de l'Abbaye, les moines entendaient le chant des psaumes, et ce chant leur était d'autant plus odieux que c'était celui des psaumes de Marot, traduits en allemand par Lobwasser, de sorte que les Français chantaient en leur langue, les mélodies n'ayant pas été modifiées. — A partir de 1711, l'Église eut un pasteur autre que le chapelain suédois. J.-N. Nemeitz, conseiller du prince de Waldeck, écrivait en 1716, dans Le Séjour à Paris:
On a aujourd'hui dans Paris trois assemblées de protestants, savoir: une de luthériens, chez M. Gedda, résident de la part du roi de Suède, et deux de réformés, savoir: chez l'ambassadeur extraordinaire delà Grande-Bretagne et chez celui des États-Généraux des Provinces-Unies (ce fut de mon temps M. Hop). Les autres ministres évangéliques, comme ceux de Prusse, de Danemark, de Wurtemberg et de Hesse-Cassel, n'ont point de prédicateurs. Les sermons aux deux assemblées, chez l'ambassadeur d'Angleterre et celui des États-Généraux, se font dans les langues de ces deux nations; mais c'est
quelque chose de fort extraordinaire que les évangéliques font le service divin en langue allemande chez ledit ministre de Suède. Il est bien probable que cela se fait ainsi pour la commodité et pour le bien des Luthériens, qui ont en partie leur domicile dans certains quartiers privilégiés de la ville, par exemple dans l'enclos de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, de celui de Saint- Jean-Latran, du Temple, etc., et qui, en partie sont au service de la France dans les régiments de Suisses et d'autres nations étrangères. Cette assemblée a été quelquefois au nombre de plus de quelques centaines d'hommes. Ce service se fait publiquement chez chacun desdits trois ministres en particulier, dans un grand appartement qu'ils y ont destine, tous les dimanches et jours de fête, régulièrement de dix jusqu'à douze heures avant midi.
En 1742, le pasteur de l'église luthérienne commença de prêcher en français, une et bientôt deux fois par mois, circonstance qui fit accourir beaucoup de réformés. Une nouvelle communauté luthérienne s'organisa, en 1747, sous les auspices de l'ambassadeur de Danemark, et une infirmerie suédoise et danoise s'ouvrit en 1785, rue du Four-Saint-Germain, en face de la rue des Canettes, dans une maison qui existe encore et oii furent soignés des malades réformés. En 1806, les relations diplomatiques étant rompues entre la France et la Suède, l'ambassadeur M. de Staël, et le chapelain Gambs quittèrent Paris. L'Eglise luthérienne trouva un asile à la chapelle de Danemark et fut officiellement reconnue peu après. Elle quitta, en 1808, la chapelle de Danemark pour l'église des Carmes-Billettes, rue des Billettes, inaugurée le 26 novembre i8og. Soixante ans plus tard, cette Eglise comptait, grâce à l'émigration allemande, quatre-vingt mille âmes, douze pasteurs et quatorze lieux de culte.