A ROUEN
Le 18 octobre 1685, — il y aura juste deux cents ans le jour où paraîtra ce volume, — Louis XIV révoquait l'Edit de Nantes. Tout a été dit sur cette mesure que rien, de la part des protestants, n'avait provoquée, et qui a eu pour la France des suites si désastreuses, dans l'ordre politique et économique, industriel et commercial, moral et religieux. La cause, dans son ensemble, a été instruite et jugée sans appel.
Mais on n'a pas encore mis au jour tous les détails de ce vaste procès, où sont intéressées les origines de tant de milliers de familles françaises , hollandaises , anglaises, Suissesses, allemandes et américaines. Les pièces en sont dispersées dans un nombre infini de volumes, souvent fort rares, et dans presque toutes les archives publiques de France, sans parler de tant d'archives privées ! Nous vou-
drions raconter ici ce que fut la révocation de i'Edit de Nantes dans la seconde ville du royaume, à Rouen. Nous le ferons avec celte absolue impartialité que réclament les questions historiques, et en nous abstenant autant que possible déjuger des actes qui parlent assez d'eux-mêmes.
Dans cette courte notice, nons avons la prétention d'être exact, mais non pas celle d'être complet. On pourrait, en cherchant bien, trouver encore d'autres noms et d'autres faits. Le temps nous a manqué pour de plus amples recherches. Celles-là même auxquelles nous avons pu nous livrer nous auraient été absolument impossibles, sans la précieuse collaboration de M. Emile Lésons, bibliophile normand, bien connu du monde protestant en France et à l'étranger, qui a rédigé la Liste dont notre notice forme l'introduction. Nous mentionnerons aussi avec gratitude le nom de M. Raphaël Garreta, qui a aidé M. Lesens dans l'éluJe et la transcription des documents originaux conservés à l'IIôlel-de- Ville de Rouen, et à qui nous devons d'avoir découvert et de nous avoir communiqué les armes des Basnage.
L'Eglise réformée de Rouen au XVIP siècle. — Préludes de la Révocation,
La réforme religieuse, apportée à Rouen" vers le milieu du XVI* siècle, y avait piis au^sitôt racine, et l'on sait qu'en 1562 la ville tout entière était aux mains des Réformés, qui y soutinrent contre le parti des Guises un siège illustre. La majorité de la po]tul;ttion rouennaise devait néanmoins rester calhohque, et, trente ans après, un nouveau siège, soutenu cette fois par les Ligueurs et contre Henri IV, fut
comme la revanche de celui où Antoine de Bourbon avait trouvé la mort.
L'Edit de Nantes (1599) vint enfin mettre un terme à ces alternatives sanglantes. Le calme se tit, et les deux communions reprirent paisiblement position l'une à côté de l'autre. Tout en demeurant inférieure à sa puissante rivale, l'Eglise réformée de Rouen était une force avec laquelle il fallait compter. Nous avons les registres, année par année, des baptêmes, mariages et décès, sous le régime de l'édit de Nantes. Il est facile d'en déduire le chiffre approximatif de la population protestante. Il devait être, en 1640, trois ans avant l'avènement de Louis XIV, d'au moins 7,300 âmes. C'était à peu près le dixième de la population totale de la ville. Mais, par leurs lumières, leur fortune, leur travailles Réformés avaient une supériorité qui relevait leur importance. Au reste, vivant en bonne harmonie avec les catholiques, bien traités en général des gouverneurs de la province, sujets soumis en tout temps et loyaux défenseurs des droits de la couronne aux époques troublées, les protestants rouennais croyaient pouvoir compter sur l'inviolabilité de l'édit protecteur d'Henri IV, édit « perpétuel et irrévocable,» disait le texte, solennellement confirmé d'ailleurs par Louis XIII, à Nimes, en 1629, par la régente Anne d'Autriche, en 1643, et par Louis XIV lui-même, dans cette fameuse déclaration de mai 1652, où on lisait : « Nos sujets de la R.P.R. nous ont donné des preuves certaines de leur affection et fidélité (notamment dans les occasions présentes) dont nous demeurons très satisfait. Nous voulons donc qu'ils soient maintenus et gardés en la pleine et entière jouissance de l'Edit de Nantes, édits, déclarations, arrêts, règlements, articles et brevets expédiés en leur faveur, registres es Parlements, notamment en l'exercice public de
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ladite religion, en tous les lieux où il leur a été accordé par iceux; nonobstant toutes lettres et arrêts, tant de notre Conseil que des cours souveraines, et autres jugements au contraire; voulant que les contrevenants à nos édits soient punis et châtiés, comme perturbateurs du repos public. »
L'orage cependant ne devait pas tarder à gronder. Le protestantisme avait dans Rouen deux ennemis acharnés : la populace et le Parlement, sans parler du clergé catholique, qui fut, en général, — nous en donnerons quelques exemples, — plus modéré et plus équitable qu'on ne le pense.
La populace n'aimait pas les prolestants. Ce n'est pas que la Réforme eût à Rouen un caractère exclusivement aristocratique ou même bourgeois. On verra, en parcourant notre Liste, que les petites gens n'y manquent pas. El Legendre nous dit, en parlant des protestants et de la paroisse Saint-Eloi : « C'éloit celle de la ville, où il y en avoit le plus, si on excepte peut-être Saint-Maclou, ou loge le pauvre peuple. » (1). Seulement, autre chose est le peuple, pauvre, chargé d'enfants, mais sobre et laborieux, autre chose la populace, paresseuse et dépravée, qui grouille dans les bas fonds de toute grande ville. Celle-ci, h Rouen comme à Paris, détestait les Réformés. Dès l'avènement de Louis XIV, sous la régence d'Anne d'Autriche, une Espagnole ! elle avait poussé joyeusement ce cri : « A bas les huguenots! 3> et forcé les maisons de plusieurs religionnaires (2). Plus tard, aux jours de prêche, la canaille se portait près de l'église Saint-Sever, dans un défilé étroit, où passaient les Réformés allant à pied au temple de Que-
(1) Ph. Legendre, Hist. de la Persécution, p. 5, 6.
(2) Reg. secret du Parlement, 6 juillet 1643.
villy, et là leur faisait mille outrages et vilenies (i). Plus tard encore, elle accompagnera les écoliers des Jésuites à Quevilly même, entrera comme d'assaut dans le temple et y troublera le culte (2). Ou bien encore elle s'attroupera bruyamment, soit à la porte d'un Réformé agonisant qu'un prêtre ou un magistrat persécute pour obtenir sa conversion, soit dans la cour du Palais-de-Justice, prête à recevoir avec des acclamations de joie et des applaudissements les sentences les plus dures pour les protestants.
Ces jours-là, les religionnaires se trouveront pris à la lettre entre leurs deux ennemis : au dehors, l'ennemi en guenilles; au dedans, l'ennemi en robes rouges. « Les Parlements à cette époque, dit excellemment Ruihières, entraient dans les sentiments de l'esprit populaire, toujours haineux pour le protestantisme. » Cela est vrai tout particulièrement du Parlement de Normandie. Il n'avait pu se résoudre qu'à grand'peine, au bout de huit ans de résistance, et à la troisième jussion, à enregistrer l'Edit de Nantes (juillet 1607). Et toujours il s'efforça d'en atténuer, selon son pouvoir, les mesures protectrices.
Dès 1647, deux vieilles demoiselles protestantes sont accusées d'apprendre à lire à de jeunes enfants de leur religion. L'avocat général Le Guerchois dit, en pleine audience, que a l'écriture, un art si noble, ne doit point être enseigné par des femmes. ^ Il ajoute qu'il est « juste, raisonnable et équitable que la religion catholique abaisse et humilie, autant qu'il est possible, la religion réformée, > et le Parlement, par deux arrêts successifs, du 23 janvier et du 26 juin, défend à ces pauvres filles de tenir école, et même
(1) Reg. du Parlement, 4 nov. 1680.
(2) Reg. du Parlement, 23 juillet 1683.
d'enseigner quoi que soil à huit jeunes enfants en bas âge que des parents huguenots ont mis chez elles en pension.
On ne sait ce qui l'emporte ici, du ridicule ou de l'odieux. De même dans l'arrêt par lequel, deux ans auparavant, le Parlement avait défendu aux ministres et aux consistoires d'user des termes d'église recueillie ou réformée, et les voulait contraindre à se qualifier eux-mêmes de « prétendus réformés. » {"20 juill. 1645).
L'odieux devait l'emporter décidément en 1649, pendant la peste qui désola la ville. Le médecin de la contagion, Bance, ayant succombé à son tour, le collège des médecins s'assemble pour lui nommer un successeur. Il le fallait capable et courageux. Toutes les voix se portent sur un seul nom, qui est celui d'un protestant. Aux députés du coilège des médecins, venus à la Grand'Chambre pour lui signifier son choix : ^ Tâchez, répond le Parlement, d'en trouver un catholique romain, pour la conséquence. — Mais, répliquent les docteurs, c'est un homme très capable dont on ne peut dire que du bien et de l'honneur (1) » N'importe, il ne pouvait être nommé. On fil venir de Paris un catholique, et le néau, pendant ce temps, poursuivit ses ravages.
Le Parlement, dans son zèle fanatique, allait si loin que parfois même il fut désavoué par le conseil du roi, peu enclin pourtant à favoriser la Réforme,
Le roi, par exemple, avait déclaré, le 2 avril 1666, que « les religionnaires, rencontrant le Saint-Sacrement dans les rues, seroient tenus de se retirer, sinon se mettroienten état de respect, les hommes en ôlaiil leurs chapeaux. » Le Parlement s'avisa que la piésence des huguenots nu-
(1) Reg. secr., 13, 18 sept. -1649.
tête et debout serait un outrage pour le Saint-Sacrement, et, sous la pression de l'archevêque Harlay de Chanvallon, venu solennellement à l'audience, il prononça que « ceux de la R. P. R., rencontrant le Saint-Sacrement, seroient tenus de se mettre en mesme état de respect que les catholiques (I), i» ce qui voulait dire à genoux. En effet, dix ans après, — pour ne retenir que le fait le plus scandaleux, — un protestant, nommé Fourgon, rencontre dans la rue le Saint -Sacrement, porté par un prêtre de Saint-Maclou du nom de Prudhomme. Il ôte promptement son chapeau. Mais le peuple éclate en vociférations, le prêtre lui-même le saisit au collet, veut lui fléchir les genoux, et, sur sa résistance, le traine au Palais, criant haro contre lui, suivi et encouragé par toute la populace de Saint-Maclou. Ce cri de haro, d'après le Grand Coutumier normand, n'était admis a fors pour cause criminelle, comme pour feu, larcin, ho- Œ micide, ou se aulcun court sur à uug aultre^ le cousteau « traict. » Il était donc, dans l'espèce, illégal, et ceux qui l'avaient poussé le devaient, selon le Uiême texte, œ amender griefvement. » Au lieu de cela^ c'est Fourgon qui est apostrophé par la grand' chambre, réprimandé de ne s'être point mis h genoux, condamné à l'amende, aux dépens et au coût de l'arrêt. Le célèbre ministre de Caen, Pierre Du Rose, prit en mains l'affaire, réclama h Versailles, entendit le garde des sceaux blâmer amèrement le Parlement de Rouen, vit l'affaire portée au Conseil; mais l'arrêt du Conseil, tout en désapprouvant en termes assez clairs la jurisprudence du Parlement, confirma de tous points, par une singulière contradiction, le jugement rendu contre Fourgon (^2).
(1) Reg. secret, 13 décembre 1666.
(2) Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, t. VI, p. 76-80.
Le désaveu fut plus net dans l'affaire des enfants Roger. La loi voulait que les enfants mineurs d'un protestant décédé fussent, si la mère survivante était catholique, « confiés à leurs parents de la religion du père. ^ Le Parlement ne tenait compte de cette loi. Un marchand réformé de Rouen, nommé Roger, marié à Anne des Essarts, ayant à se plaindre des désordres de sa femme, s'était séparé d'elle judiciairement, et avait seul la garde de ses six enfants. Il meurt, et son père, devenu leur tuteur, envoie les uus en apprentissage à Londres et garde les autres chez lui, à Paris, où il réside. La veuve, pour trouver faveur auprès du Parlement, abjure sa religion, va se loger aux Nouvelles- Catholiques, puis réclame ses enfants à l'aïeul septuagénaire. Celui-ci allègue pour sa défense les scandales passés, la volonté formelle du père, le changement de religion de la mère, le texte de la loi. Il perd néanmoins sa cause, le 26 février 1677, devant le bailliage de Rouen, puis devant le Parlement, qui, le 8 mars 1678, le condamne — et cela par corps — h faire venir dans le mois ceux des enfants qui sont à Paris, et dans les trois mois ceux qui sont à Londres. Cette fois, l'arrêt fut cassé en Conseil d'Etat le 20 juin (1). Mais combien d'autres analogues furent rendus et exécutés, les victimes n'ayant pas le temps ou les moyens de se pourvoir au Conseil, ou encore trouvant le Conseil moins bien disposé!
Si le Parlement voyait ses arrêts cassés pour n'avoir pas assez tenu compte des édits, il prenait sa revanche en frap-
(1) Le même jour, le Conseil ordonnait qu'il fiit sursis à l'exécution d'un autre arrêt du même Parlement, qui aggravait aussi d'une manière odieuse les èdits royaux, en défendant à ceux de la R. P. R. de refuser l'entrée des maisons lorsque les curés et prêtres se présenteraient pour visiter les malades. On trouvera dans Floquet le récit de cette affaire et d'un grand nombre d'autres faits du même genre.
pant à son tour d'interdiction les juges inférieurs, coupables de les avoir trop fidèlement observés; par exemple, le lieutenant du Havre, qui avait fait rendre à leurs parents une fille de dix ans et un garçon de quatre, comme le voulaient les édits, comme le lui ordonnait le garde des sceaux, dont il avait en mains la réponse (1).
Le temps était venu, où, pour torturer à l'aise les malheureux Réformés, le Parlement ne devait plus avoir qu'à appliquer fidèlement les volontés de Sa Majesté.
Déjà, en janvier 1669, un rude coup avait été porté aux prérogatives des protestants : une déclaration royale avait supprimé cette chambre de l'Edit qui, dans chaque Parlement, devait seule juger les affaires de ceux de la religion. Elle comprenait, cà Rouen, trois conseillers réformés qui étaient, à cette date, Michel de Farcy, sieur de Paynel (qui avait remplacé, en 1664, Le Pigné d'Arqués, sieur de Lardinières, converti au catholicisme, et reçu dès lors conseiller catholique en remplacement de Georges le Roux); Guillaume de la Bazoche, baron d'Heugueville, et Pierre Lesueur, sieur de Colleville. Ils furent répartis entre les deux chambres de la Tournelle et des Enquêtes. Nous dirons plus tard le sort de ces trois magistrats, ou plutôt de leurs trois charges.
Du mois de février 4669 à l'année fatale de 1685, près de quatre-vingts décrets furent pris contre les protestants. On leur enlevait peu à peu les droits ou les privilèges que leur avait reconnus ou concédés l'Edit de Nantes, en attendant le jour où on leur refuserait d'exister même au regard de la loi. Nous ne pouvons que résumer ici ces décrets, par les-
(IJ Reg. secr., 12févr. 1685.
quels on préludait à la Révocation, en observant toutefois qu'on trouverait, dans les registres du Parlement de Rouen, des milliers de sentences oîi ces décrets sont appliqués et, le plus souvent, aggravés encore.
Il fut défendu d'employer des commis et des huissiers religionnaires; défendu de contracter des mariages mixtes. Les juges eurent droit d'entrer auprès des malades pour savoir s'ils voulaient mourir dans la R. P. R. Il fut permis aux enf.tnts de se convertir dès l'âge de sept ans. Défense aux religionnaires d'exercer les offices de notaires, procureurs, huissiers, sergents. Les biens légués aux pauvres de la R. P. R. seront réunis d'office aux hôpitaux. Interdiction de nommer des experts de laR.P. R. Défense aux particuliers de recevoir en leurs maisons les pauvres malades de cette même religion. Défense aux protestants, tantôt d'avoir des domestiques de leur culte, tantôt d'en avoir de catholiques. Les accoucheurs et sages-femmes religionnaires devront refuser leurs soins aux femmes de leur communion. Interdiction aux Réformés de faire les fonctions de libraires, d'imprimeurs, d'avocats, de médecins, de chirurgiens. Défense de donner des tuteurs de la R. P. R. aux enfants des pères et mères de ladite religion. Ordre de donner aux dénonciateurs la moitié des biens de ceux qui sortiront du royaume, etc., etc. (I).
Vexés par tant de proscriptions barbares, et sentant bien que ce n'était encore, suivant l'expression biblique, que « le
(1) On trouvera le texte complet de tous ces décrets et de ceux, plus nomljreux encore, qui ont suivi et aggravé l'Edit révocatoire dans le Recueil des édils et déclarations, arrèls et règlements du Conseil rendus au sujet des gens de la R. P. R., de novembre 1662 au 15 mai 1751, etc., réimprimé à Nice, cette année même, par les soins de M. L. Pilatte
commencement des douleurs », les protestants rouennais, intelligents, riches, industrieux, commencèrent de bonne heure à quitter le territoire oîi le roi bigot exerçait son autorité et le terrible Parlement, sa juridiction. Le Parlement lui-même poussait, sans le vouloir peut-être, à l'énjigration. Tantôt, cédant aux jalouses requêtes des catholiques de tous métiers, supérieurs en nombre, mais inférieurs en habileté, auxmaîtres protestants, il rendait une série d'arrêts (13 et 15 juillet 1664, 13 juillet et 24 novembre 1665) pour défendre de recevoir des religionnaires dans les communautés de merciers-grossiers, d'orfèvres, et dans tous les autres, jusqu'à ce que le nombre des maîtres de celte religion fût réduit à la quinzième partie de la communauté tout entière. Tantôt, bien avant les édits touchant à ces matières, il interdisait qu'il y eût à Rouen plus de deux médecins protestants (5 juin 1663, 7 février 1664, 4 décembre 1669), plus de quatre procureurs au Parlement (1), plus de dix avocats au Parlement et plus de deux pour chaque bailliage (3 déc. 1664), .— décision qui fut d'ailleurs cassée au Conseil, et qui arrachait au chancelier Le Tellier cette exclamation : « Je suis étonné de l'animosité de ce Parlement, n'y ayant pas là plus de dévotion qu'ailleurs ».
Ainsi, les huguenots, hommes de commerce ou hommes de robe, n'étaient plus soufferts à Rouen que jusqu'à concurrence d'un certain nombre dans chaque profession. Ceux qui venaient en sus devaient aller chercher fortune ailleurs. Cette nécessité, jointe à tant d'autres misères intolérables, fit qu'on émigra dès le milieu du siècle. Il y avait, avonsnous dit, 7,500 protestants au moins, à Rouen, en 1640. Le chiffre des cérémonies accomplies par les pasteurs
(1) Reg, secr., 14 déc. 1677.
décroît sensiblement après cette date. Il ne correspond plus, en 1646, qu'à une population de 7,000 âmes; en 1660, à une population de 6,000. C'est une diminution régulière d'environ 80 personnes par an. Aux approches de la Révocation, le mouvement va se précipiter. En 1684, il n'y a plus que 4,400 huguenots dans la ville, et 2,500 seulement au commencement d'octobre 1685. On voit par là ce que vaut l'accusation jetée parfois aux protestants, de n'avoir pas su discerner les signes des temps et prévoir l'Edit de proscription. Quand il parut, plus de la moitié des protestants de Rouen avaient quitté leur ville. Quelques-uns, il est vrai, avaient déjà faibli et passé au catholicisme ; mais c'était un nombre inlime. On le verra par notre liste, qui mentionne très peu d'abjurations avant 1685, trois seulement en 1683 et autant en 1684.
Il est vrai qu'en 1685 un certain nombre de conversions se produisirent avant le mois d'octobre. C'est que, cette année-ià, le Parlement n'attendit pas l'Edit révocatoire pour jeter décidément le masque et manifester sa ferme résolution de détruire l'Eglise réformée de Rouen.
Pour la frapper, on l'attaqua d'abord dans les deux institutions qui faisaient sa force, son unité, sa vie : d'une part, le temple où elle se réunissait, de l'autre, les ministres qui l'édifiaient. Le troupeau, quand il n'aura plus ni bergerie où se rassembler, ni pasteur pour le conduire, sera tout à la merci des loups.
Parlons d'abord des pasteurs. L'Eglise de Rouen en avait eu presque toujours trois et quelquefois quatre, au xvii* siècle. Elle n'en avait plus, en 1685, que deux en exercice : deux hommes illustres par leur savoir, par l'autorité de
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leur parole et le sérieux de leur caractère, entourés d'estime et d'affection, l'un dans toute la maturité dé son esprit, l'autre encore dans la fleur d'une jeunesse riche d'espérances : Philippe Legendre et Jacques Basnage; le premier, âgé de quarante-neuf ans, connu surtout de nos jours par sa biographie du grand pasteur de Caen, Pierre Du Bosc, et par son Histoire de la Persécution faite à l'Eglise de Rouen, l'une des principales sources de cette notice ; le second, âgé seulement de trente-deux ans, héritier d'un nom déjà célèbre, pelil-nis d'un ministre de Sainte- Mère-Eglise, que Louis XIV avait anobli et qui avait été l'un des pasteurs ilUislres du connnencement du siècle, fils d'un des avocats les plus éloquents et les plus habiles, d'un des plus érudits jurisconsultes du Parlement de Normandie, mais qui devait lui-même, réfugié eu Hollande, porter plus haut encore la gloire des Basnage, par ses nombreux écrits et surtout par les services signalés qu'il rendit dans l'ordre diplomatique au pays qui l'avait exilé. 11 y avait, en outre, dans la ville, un vieux pasteur, Lucas Jansse, plus qu'octogénaire, qui, après avoir servi cinquante ans (163:2-1682) l'Eglise de Rouen, avec une piété et une charité exemplaires, avait été quelque temps auparavant déchargé de son ministère, mais qui dut, bien que âgé et retraité, partager l'exil de ses deux collègues.
A eux t! ois, Lucas Jansse, Philippe Legendre et Jacques Basnage, étaient les dignes continuateurs de leurs devanciers. La plupart des pasteurs de Rouen au xvii" siècle avaient été des hommes de talent et de savoir : les noms de quelques-uns sont connus en dehors de nos Eglises. Donnons ici la liste, aussi complète que possible, des ministres qui, depuis la Réforme, ont évangélisé notre ville, sans oublier de mentionner en tête le premier apôtre de la Ré-