‹ La révocation de l'Édit de Nantes à RouenChapitre 3 sur 14 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

forme à Rouen, François Leguay, dit Boisnormand, de Dieppe, qui professait l'iiébreu dans nos murs en 1533.

Liste des pasteurs de Rouen, de i551 à i685.

(Les noms en italique sont ceux des pasteurs ayant laissé des écrits).

De La Jonchée 1557

Trouille (Jacques), dit des Roches . . . 1557

De Pleurs (Jean), dit d'Espoir 1557

Delaporte 1558

Vallier (Jacques) 1539

Marlorat {Augustin), mort martyr. . . 1560-1562

Leroux 1562

Davy du Perron (Julien) 1562

De Feugueray (Guillaume) 1362-1603

Bompar 1567

Loiseleur (Pierre), sieur de Vllliers , . , 1572-1578

De Lalour 1581

Bochard [René], sieur du Ménillet . . 1594-1613

De l'Escherpière (Samuel), sieur de la

Rivière 1603-1621

Duprai, apostat 1616

De Langle [Jean-Maximilien), sieur

de Baux 1616-1674

Erondelle (Pierre) 1621-1626

Primerose (David) 1626-1650

Jansse {Lucas) 1632-1685

De Langle {Samuel) 1647-1671

Lemoine {Etienne) 1653-1676

Larroque (Mathieu) 1670-1684

Basnage {Jacques) 1677-1685

Legendre {Philippe) 1671-1685

Les premiers de ces pasteurs avaient prêché l'Evangile en plein air, au hasard, sous les porches des églises, plus lard dans les églises môme, lorsque la Réforme fut maîtresse de Rouen. Sous Henri IV, après la reddition de la ville, en 1594, les Réformés eurent encore une église dans la cité. L'Edit de Nantes ne leur en reconnut pas le droit. Le prêche fut établi à Dieppedalle, par brevet donné par le roi à Rlois, le 27 août 1599. Mais on reconnut aussitôt l'incommodité du lieu, et il fut transféré au Grand-Quevilly, par un autre brevet du 2 novembre de la même année. On se mit à l'œuvre sans retard pour bâtir un édilice digne de l'Eglise qui devait s'y rassembler. Il fut achevé dans l'espace d'une année (1600-1601), et ce prêche de Quevilly, où devaient se faire entendre tant de voix éloquentes, ne devint guère moins illustre dans la France réformée que les Du Bosc et les De Langle, les Legendre et lesBasnage, qui en occupaient la chaire. Il était situé à 300 mètres environ au sud de la mairie actuelle du Grand-Quevilly, sur le côté est de la Grande-Rue ; un jardin conserve encore à cet emplacement le nom de la Prêche (pour le prêche).

On a souvent décrit cet édilice original, dont les plan coupe et élévation sont (idèlement reproduits dans l'Histoire de la Persécution, de Phil. Legendre. Bâti par l'architecte Gigouday, c'était, d'après Legendre, « non seulement un chef-d'œuvre d'architecture, mais le temple du monde le plus commode pour le prédicateur et pour ses auditeurs », et, d'après Farin, « un ouvrage des plus curieux qui fût en France ». Il avait la forme d'un dodécaèdre régulier, dont chaque côté mesurait exactement, au dehors, 4 toises de loniiueur. Les dimensions intérieiu'es étaient de 270 pieds de tour, 90 de diamètre et 66 de hauteur. H était éclairé par 60 fenêtres, dont 4 accouplées deux à deux

et 1 en mansarde pour chacun des 12 côtés, et contenait 10,700 personnes, suivant Faiin, 7 à 8,000 seulement, suivant Legendre, qui, après y avoir prêché régulièrement pendant quatorze ans, déclare qu'une « voix médiocre s'y pouvoit aisément faire entendre partout, quand elle étoit un peu distincte >. Entièrement construit en charpente et en galandage, aucun pilier ne soutenait sa haute voûte, dont toutes les pièces venaient se rejoindre et s'emboîter dans une seule clef en bois, fermant le comble. Au-dessus s'élevait une lanterne renfermant une cloche et surmontée d'une fleur de lys, touchant et inutile témoignage de fidélité monarchique. A l'intérieur, tout autour d'un pirterre central de 54 pieds de diamètre, régnaient 2 galeries superposées l'une à l'autre. De nos jours, le goût public s'étant accoutumé à chercher dans les monuments du moyen âge le type idéal et presque exclusif de l'architecture religieuse, on trouverait à l'ancien temple de Quevilly je ne sais quel caractère profane et comme un faux air de cirque. Je me demande cependant s'il ne convenait pas beaucoup mieux à la simplicité et à la spiritualité de noire culte — où la prédication tient une place centrale, — que ces constructions pseudo-gothiques ou pseudo-romanes que nous avons aujourd'hui l'habitude d'élever. Et peut-être devrions-nous tenir plus de compte de l'avis que renferme cette phrase du vieux Legendre : <t Le sieur Nicolas le Genevois, célèbre architecte de la ville de Roiien, eut le soin d'en prendre les mesures avant qu'il fût abattu pour en faire un plan qui pût servir de modèle à ceux qui voudraient bâtir un édifice commode à l'Eglise, partout où elle se pourra rassembler ». (1). L'Eglise de Rouen se réunit dans le temple de Quevilly

(1) Legendre, Hial. de la Pers., p. 70.

pendant 84 ans (1601-1685), sauf six mois de l'année 1649, durant les troubles de la Fronde. A ce moment, l'armée du comte d'Harcourt rôdait autour de la ville, pillait la banlieue. 11 fallait, par application d'un des articles particuliers de Nantes, « subvenir au culte réformé, empêché par force majeure ». On mit à la disposition des protestants, malgré les vives doléances du chapitre de la métropole, une maison isolée du faubourg Saint-Sever, sur la chaussée des Emmurées, « pour le temps seulement que dureraient les troubles ». Et les religionnaires, c'est le Parlement qui l'avoue, « s'y comportèrent de telle sorte que le peuple ne s'en esmut point ». (1).

Autour du temple de Quevilly se groupait comme une petite ruche huguenote. C'étaient les locaux du Consistoire, en particulier sa vaste et riche bibliothèque; c'étaient aussi des librairies protestantes, peut-être même des imprimeries (les livres portent, en général, le nom de Quevilly au lieu de Rouen, mais pouvaient avoir été imprimés en ville, avec cette mention) ; c'était enfin le collège, le seul établissement de ce genre que les Uéformés possédassent en Normandie. Ce collège excita souvent la jalousie du clergé, qui, en 1635 et en 1671, essaya, mais vainement, d'en obtenir la suppression. L'institution pourtant était fort modeste. Les Réformés n'aimaient guère le système de l'internat, et le village de Quevilly ne renfermait aucune famille à laquelle on pût confier les enfants. Comment, d'ailleurs, aurait-il pu lutter avec les établissements du même genre situés à Saumur ou à Sedan, auprès de savantes académies? (2).

(1) Voir Floquet, Hht. du Parlement, VI, 30-31.

(2) Daval (Guil. et Jean\ Histoire de la Réformation à Dieppe, publié par Em. Leseas, Rouen, 1879.

Les ministres de Rouen et le prêche de Qiievilly étaient comme les deux cauchemars du Parlement de Normandie. Déjà, de 1629 à 1652, et surtout depuis 1656, il avait, sous les prétextes les plus futiles, supprimé bien des temples dans la province — Ougerville, fief de Colleville ; Maupertuis, fief de Gerville ; Bacqueville, Luneray, Lintot, Criquetot, Sénitot, près Harlleur; Bosc-Roger, Quillebeuf, La Mésangère, près Bourgtheroulde, d'autres encore, — et inquiété bien des ministres — Du Bosc, Méhérenc de la Conseillère, Cairon, de Baillehache, Basnage de Flottemanville, Tirel surtout, retenu huit ans en prison, à Rouen, pour une promenade à Jersey, d'où il était revenu le soir môme, et qui le fit accuser d'être sorti du royaume sans permission. Pour s'attaquer aux ministres de Rouen, on imagina, vers 1670, d'avoir dans la ville un délateur avoué et salarié, nommé Hellot. Celui-ci fut dénoncé au bailliage el condamné. Mais la sentence du bailli fut cassée par le Parlement, qui accueillit les mémoires du délateur et en fit la base de maintes procédures. Enfin, à partir de 1683, le roi lui-même encouragea et aida le Parlement à entraver, par toutes sortes de moyens, les exercices publics du culte réformé.

Une première déclaration, en mars, défend aux ministres, sous peine d'amende honorable, de bannissement perpétuel et de confiscation des biens, de « laisser des catholiques entrer dans leurs temples ». Deux mois après, on juge utile que « des gens savants aillent aux temples des religionnaires,poury entendre ce que les ministres y diront dans leurs prédications, les pouvoir réfuter, s'il est besoin, et les empêcher, parleur présence, d'avancer aucune chose contraire au respect dû à la religion catholique, apostolique et romaine, et au bien du service du roi ». En conséquence,

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un nouvel édit ordonne que « dans tous les temples réformés, il y aura, à l'avenir, un lieu marqué où pourront se mettre les catholiques qui, portés d'un zèle pour l'accroissement de la religion, désireront assister au prêche (1). » De là, d'abord, une invasion du temple de Quevilly par la lie du peuple, et tout ce que la ville renferme d'écoliers, de jeune^'se et de laquais, en tout quatre ou cinq mille personnes ; ensuite, une délibération du Parlement sur ces scènes scandaleuses; enfin, un arrêt faisant « défense à tous écoliers, laquais et autres personnes n'ayant qualité pour disputer de la religion, pour désabuser les P. R., ni autorité pour les retenir dans le devoir, de s'attrouper pour aller aux prêches, ny y occuper autres places que celles désignées pour les catholiques^ (arrêt du 23 juillet 1683). Bientôt après, ordres secrets de la cour : dix catholiques seulement pourront assister aux prêches, à des places marquées. Les conseillers Brice et Jubert de Bonnemare sont envoyés à Quevilly pour désigner ces places, avec le procureur général Le Guerchois. La foule s'ameute à leur suite ; il faut feindre un départ pour la disperser. Enlin, on pénètre dans le temple. Et là « ils n'eurent pas moins de peine à s'accorder, dit Legendre, qu'à se débarrasser de la populace ». Le procureur veut le banc le plus en vue, les conseillers se contentent de celui qu'occupaient naguère leurs collègues réformés. Il fallut que l'intendant lui-même se transportât sur les lieux et vidât ce grave différend.

Qu'on se représente maintenant une assemblée au temple de Quevilly, en 1684. Le ministre, de sa chaire, voit devant lui un auditoire de plusieurs milliers de personnes, et sur le premier banc, dix espions, le jésuite Baudran

(1) Déclaration du 22 mai 1683.

entre autres, bien moins occupés, quoi qu'en dise la déclaration royale, à écouter le sermon pour y reprendre quelque parole malsonnante, qu'à promener leurs regards sur cette foule pour y découvrir quelque enfant réputé ^ nouveau catholique '> ou quelque prétendu « relaps s. Quelle ne doit pas êtie l'angoisse du ministre, s'il aperçoit, dans un angle de l'édilice ou derrière une colonne, une figure suspecte ou simplement inconnue ! Les ennemis de la Réforme ne pouvaient manquer de trouver à la longue — fût-ce en la provoquant — l'irrégularité qu'ils cherchaient. On cita bientôt les noms de quelques enfants, d'Ester Hue en particulier, âgée de dix ou douze ans, dont le père était mort protestant, dont la mère avait depuis lors abjuré ; qui, elle-même, avait été inscrite en 1682 comme nouvelle catholique dans un couvent de Caen, mais qui, de retour à Rouen, y était élevée par ses tantes, les demoiselles Leseigneur, réformées. Puis on parla de quelques relaps, par exemple de Jacques Noblet, tailleur de pierres illettré, qui, après avoir servi dix ans dans l'infanterie, avait été longtemps esclave à Alger. Grâce aux démarches que le Consistoire de Rouen avait faites, par l'intermédiaire de Thomas Legendre, auprès d'un négociant marseillais, il avait été racheté avec d'autres malheureux par les Pères de la Merci, qui l'avaient fait figurer, à leur retour en France, dans quelques processions, parmi ses anciens compagnons de chaîne. Pour ce seul fait, Noblet est réputé s'être converti, et lorsque, revenu à Rouen, il retourne au prêche, il est pris comme relaps, jeté dans les cachots de la conciergerie du Palais, et là en butte pendant plusieurs mois aux obsessions des juges et des prêtres, qui, pour l'amener à composition, lui présagent les plus rigoureux supplices. Mais ce! humble, ce pauvre, cet ignorant fut d'une, admirable fermeté. Il déclara « que si on

l'envoyait aux galères, il y servirait le roi gaiement et aussi fidèlement qu'il avait fait dans les troupes oii il avait usé sa jeunesse, quoiqu'il se trouvîU assez mal récompensé de ses services ; que les galères le pourraient peut-être porter encore une fois sur les côtes d'Afrique où il avait trouvé plus d'iiumanité parmi les barbares et les ennemis de Jésus- Christ qu'il n'en rencontrait à la cour, ayant toujours eu la liberté de prier Dieu suivant les mouvements de sa conscience et la pureté de l'Evangile (1).

Les ministres ont-ils, oui ou non, * souffert au prêche » Ester Hiie et quelques autres enfants, Jacques Noblet et quelques autres relaps? C'est sur quoi roulera le procès engagé, dès le commencement de 1684, à la requête surtout du curé de Saint-Eloi, François Liesse, prêtre éhonté, qui cherchait à se faire pardonner par un redoublement de zèle anlihuguenot les scandales de sa vie et les indélicatesses de certaines gestions linancières, et dont l'église paroissiale, par une de ces justices de l'histoire qui consolent de tant d'iuiquités, sert aujourd'hui de temple aux Réformés de Rouen.

Les péripéties de ce lamentable procès sont rapportées tout au long, avec les pièces justificatives, par Philippe Legendre, l'un des ministres incriminés, et ont été résumées par Floquet d'une manière fidèle et vivante. « Jamais dans aucun autre procès peut-être, dit avec raison cet historien, n'avaient paru plus à découvert la préoccupation et l'animosité des juges ». On a honte de voir ces graves magistrats tout au service des fanatiques, à commencer par le premier président, Poërier d'Amfreville, l'âme damnée des

(1) Legendre, Hist. de la Pers., p. 30.

jésuites, et par le procureur général Le Guerchois, ambitieux grossier et sans conscience.

Le 31 janvier 1685, un premier arrêt a. ajourne à comparoir en personnes pour être ouys et interrogez les deux ministres Legendre et Basnage », leur faisant « défenses de faire aucune fonction ny exercice de leur ministère, à la réserve du sacrement du baptême, que la Cour leur enjoint d'administrer dans les n)aisons des pères et mères », Dès le lendemain 1" février, le temple est fermé : il ne se rouvrira plus. Et déjà le 23 février, jour de congé, les élèves du collège des jésuites, leurs balayeurs en tête, traînant derrière eux toute la canaille de Rouen, se portent vers Quevilly, brisent les portes, se répandent dans l'édifice, y saccagent la chaire, les tables du Décalogue, les verrières, les bancs, montent au clocher, le démolissent, précipitent la cloche à terre, et se mettent à enlever la couverture, quand survient la cinquantaine, qui, à grand'peine, les fait retirer. Le bailliage de Rouen commençait à informer contre les auteurs de ces désordres quand le Parlement évoqua l'aflaire et, après quelque semblant d'intormaiion, relâcha les dévastateurs.

Cependant, l'interrogatoire des ministres se poursuivait, et leur innocence paraissait toujours plus éclatante. Dans tous les cas dont on leur parlait, ils avaient ignoré ou l'abjuration, qui aurait dû, aux termes de la loi, leur être signifiée, ou la présence au prêche, qui, le plus souvent, ne pouvait être établie. L'interrogatoire du second ministre se termine le 27 février, et les juges ne peuvent a s'empêcher de faire connaître à toute la ville, qui s'intéressait assez dans cette aftaire, qu'il n'y a point de charges contre eux. On le publia partout, dit Legendre, mais comment les renvoyer prêcher ?» On a résolu de ne point rouvrir le temple.

On traîne donc l'affaire en longueur. Trois mois se passent. Enfin, le d6 mai, nouvel arrêt de la Cour, assignant les ministres pour être, ce qu'ils demandaient depuis longtemps, « confrontés aux témoins. » Le 19, cet arrêt leur est signifié. Mais voici que les témoignages apportés sont sans valeur. Tout au plus a-t-on vu les enfants en question descendre une des rues de la ville qui vont vers les quais ou monter en bateau, et cela un jour d'exercice dont on n'établit même pas la date. Quant aux relaps, détenus en prison, comme Xoblet, on n'en présente aucun aux ministres. Ceux-ci, forts de leur droit, adressent alors, le 30 mai, une requête au Parlement, suppliant qu'on les confronte enfin avec des témoins qui déposent contre le temple. Ils portent cette requête au procureur Le Guercliois. Celui-ci, raconte Legendre, « ne fit que badiner, à son ordinaire, de toutes leurs remontrances. Il admirait, disait-il, leur zèle, qui les poussait à se faire anathème pour leurs trères, prétendant qu'ils avaient grand tort de vouloir s'intéresser dans la cause de leur temple et dans la conservation de leurs exercices. 11 soutenait qu'il leur suffisait que les relaps ou ceux qui témoignaient contre eux, ne chargeassent point leurs personnes, et qu'ils devaient laisser parler le temple pour soi-même. Ce fut en vain qu'ils lui remontrèrent que des pierres ne parlaient point, qu'il leur fallait nécessairement un avocat, un curateur, comme on en donnait aux cadavres, que nul n'avait plus de droit de prendre en mains la cause du temple que ceux qui en étaient les propriétaires (1). » A ces excellentes raisons, à d'autres encore, le procureur ne répondit que par des railleries; mais il avait la raillerie cruelle et sinistre. Un jour il disait à un ministre, probable-

(1) Legendre, Hist. de la Pers., p. 43.

ment au grand Basnage, en le regardant de travers : « Il vaut mieux que vous entriez en prison que le sieur Le Plâtrier (secrétaire du consistoire) : vous êtes plus jeune et plus vigoureux. » Et il comparait la religion réformée « à un chapeau pointu qui n'est plus à la mode. Ce qui obligea le ministre à lui dire assez fièrement en se retirant que les religions les plus à la mode n'étaient pas les meilleures, » Un autre jour, voyant Legendre et Basnage dans la cour de sa maison, il les avait traités de « deffunts curés. »

Désespérés et humiliés par cet insolent personnage, les ministres se tournent vers le trône. Ils font présenter au roi un placet, accompagné d'une requête au marquis de Châteauneuf, secrétaire d'Etat, pour demander la réouverture du temple. Ici, ce ne sont pas les arguments juridiques qu'il convient de faire valoir : les raisons politiques seront sans doute plus puissantes. Et les ministres représentent à Sa Majesté que la ruine des suppliants t pourroit deveiiir générale, et causer celle de la Province, qu'il y a parmy eux quantité de matelots et de gens de mer auxquels une semblable extrémité, et les amorces et le voisinage des étrangers pourroient inspirer le dessein de quitter leur patrie, qu'il y a beaucoup d'ouvriers engagés dans des manufactures également utiles à l'Etat et enviées des autres nations, qui seront détruites et anéanties si on leur oste leurs exercices et les moyens de les faire subsister, et qu'il y a dans la Province et surtout à Rouen une infinité de marchands et de négociants qui augmentent le commerce et l'abondance, et qui s'y sont avantageusement distingués dans une année malheureuse comme celle-cy par la quantité des grains qu'ils ont fait venir et distribuer pour le secours et le bien du royaume. » (1).

(1) Legendre, Hist. de la Pers., p. 49.

Hélas! le placet ne produisit rien. On laissa faire le Parlement. Le procureur général envoya sans tarder le dossier au rapporteur, avec ses conclusions. Celui-ci, en deux jours (29 et 30 mai) en examina — ou plutôt, comme dit Legendre, en a dévora ^ toutes les pièces — et, la veille de l'Ascension (mercredi 30 mai), les ministres apprennent soudain l'imminence du dénouement. Aussitôt, le jour de la fête, ils rédigent un ilictum pour leur défense et, le vendredi matin, ils courent solliciter un jour de répit pour le faire imprimer. M. le Premier est invisible, à la suite d'une affaii'e de préséances, la veille, à la messe de l'Ascension. Mais ils rencontrent, sortant dune église, le rapporteur, « un béat » tout occupé, pendant les fêles, « de ce qui se fait dans le ciel ou dans les couvents, s Celui-ci reste inflexible, se couvrant de l'autorité du roi qui veut, dit-il, que le rapport soit déposé le lendemain. C'était le conseiller Fauvel de Tousvents, dont l'intolérance était proverbiale, et qui, un jour, en pleine audience, avait reproché au procureur général Le Guerchois <i que son zèle était trop lent; qu'il devrait avoir déjcà fait raser plus de six temples, dans la province; que cependant celui de Quevilly, (jui était sous ses veux, se trouvait encore debout (1) ».

Le lendemain donc, samedi 2 juin, le rapport est déposé. Mais les ministres, aux portes de la grand'chambre, crient si fort à la persécution et à linjuslice qu'on travaille mollement au procès, ce qui leur donne le temps de faire imprimer et distribuer le dimanche leur factum, document de vingt-quatre pages, d'un ton ferme, d'un esprit modéré oîi le bon droit éclate à chaque ligne (2).

(Ij Legendre. Hist. de la Pers., p. 38.

(2) On en trouvera le texte original dans Legendre, Hist. de (a Perséc, p. 109 à 138.

Le lundi 4 mai, nouvelle audience. Les ministres demandent en vain d'y être admis. Ils l'obtiennent seulement le mercredi 6 juin, jonrnée solennelle où allaient être tranchées les destinées du temple de Quevilly et des pasteurs de Rouen !

La grand'chambre est présidée par le chef du Parlement, Poërier d'Amtreville, dont le lils avait été Vnn des meneurs de l'émeute du 23 février, et qui lui-même, l'année précédente;, à pareille époque, devant la Cour, avait fait mille avanies au conseiller protestant Lesueur de Colleville et lui avait valu l'ordre, venu du roi, de résigner son office à un catholique. Nous connaissons déjà le procureur général etle rapporteur. Les autres conseillers sont tous catholiques. Le Parlement ne comptait plus à cette époque (lu'un seul conseiller réformé;, Congnardde Pelit-Camp; mais il n'était pas de la grand'chambre. Parmi les laïques, on y voit siéger un Busquet de Caumont, « homme à tout faire quand il y va de son intérêt, » un Costé de Saint-Suplix, n bigot outré, » et en même temps un Bernières de Louvigny, homme de plus de conscience et de mérite, qui avait dirigé avec impartialité, en février, l'interrogatoire des ministres. Les conieillers clercs, il faut le reconnaître, étaient plus modérés qu3 ieurs collègues, à l'exception du vieux de La Place de Fumechon, sieur de Grainville, ancien mondain converti, qv\ par humilité attelait à son carrosse deux chevaux dépareJlés, « cela étant assez, disait-il, pour le pécheur Grainville, » — bon juge d'ailleurs, suivant Legendre, « dans les affaires oià la religion n'a pas de part. » Mais il se trouva justement que ce vieillard était indisposé le jour de l'audience, en sorte que les ecclésiastiques pnsents à la délibération furent tous favorables aux Reformés.

Tel, en particulier, le chanoine Bretel de Grémonville^

haut doyen du chapitre, qui s'écria hardiment : « Si le roi ne veut plus de temples, qu'on les rase, sans taire pour y parvenir des procédures et des injustices dont nos ancêtres n'auraient jamais été capables. Car ils nous désavoueraient s'ils revenaient au monde, comme indignes de la robe qu'ils ont portée avec tant d'honneur (1) s. Tel encore Du Tôt Ferrare, littérateur distingué, « bel esprit, » dit Legendre, et bon esprit aussi, qui, chaque fois qu'il rencontrait les ministres, leur criait :

Heu! fuge crudeles terras, et littus avarum ! (2)

Les juges, on le voit, n'étaient pas tous également prévenus. L'interrogatoire de Legendre et de son collègue tourna bientôt à la confusion du rapporteur, qui se trouva n'avoir pas lu seulement les trois premières lignes d'un arrêt du Conseil au roi, décisif en la matière. En vain le président vint-il au secours de son conseiller, dans l'instant où Legendre tenait sur la sellette M. Fauvel de Tousvenls, bien plus qu'il n'y était lui-même. Le ministre esquiva habilement le piège, assez grossier d'ailleurs, qu'on lui tendait, en faisant intervenir sans motif la personne du roi. Et bientôt la chambre congédia les deux pasteurs, pour entrer en délibération.

Ils sortirent la tète haute. Aucune accusation, semblaitil, ne tenait contre eux. El voici qu'à la porte même de la grand' chambre, deux huissiers s'avancent et les arrêtent. Eux-mêmes n'en furent touchés que « pour bénir Dieu de ce qu'il ne les jugeait pas indignes de soutfrir opprobre pour son nom. ^ En revanche, cela fit grand effet sur les deux

(1) Legendre, Hist. de la Pers., p. 19.

(2) Legendre, Hist. du la Pers., p. 58.

mille personnes, catholiques ou réformées, qui se pressaient dans les chambres voisines, attendant le jugement. La populace catholique fut transportée d'aise, les honnêtes gens des deux partis s'affligèrent, et plus tard, le rapporteur se vit lui-même obligé de faire, en quelque sorte, ses excuses de cette arrestation, alléguant pour tout motif certain registre du Consistoire qui n'aurait pas clé remis en temps à la Cour.

La délibération ne fut pas très longue. Le président triompha des répugnances des ecclésiastiques, en prétextant que <r c'étoit l'affaire du P. La Chaise et de l'archevêque de Paris. » Il pesa d'ailleurs sur tous en parlant au nom du roi. Il est vrai qu'il ne pouvait montrer d'ordre écrit de Sa Majesté. Et Legendre, à cette remarque, de s'écrier naïvement : «t Faut-il que le sacré nom du roy serve à couvrir la passion d'un prêtre et d'un moine, ou d'un juge qui abuse de son autorité ! C'est une injure faite à Sa Majesté, que l'on ne saurait souffrir. » (1). Hélas! ici, c'est Poërier d'Amfreviile qui a raison et qui comprend le mieux les intentions secrètes de Louis XIV. On le vit quelques jours plus tard, quand une déclaration royale, i-anctionnant la jurisprudence du Parlement de Rouen, ordonna que les mères converties élèveraient leurs enfants au-dessous de quatorze ans dans leur religion. Le procureur général^ en communiquant à Legendre cette nouvelle déclaration, qui eût été si utile à la Cour dans le procès du temple, osa louer le Parlement de l'avoir appliquée par avance, alors qu'elle était déjà in mente régis. — Sur quoi le ministre répliqua : « Vous donc, Messieurs, sages comme vous êtes, vous jugez les sujets du Roy par ce qu'il a in petto, et non par la dis-

(1). Legendre, Hist. de la Pcrs., p. 67.

position de ses lois publiées et enregistrées dans vos Parlements! » (1). Eh bien oui ! le Parlement de Rouen avait toujours eu celte tactique : juger moins d'après le texte de la loi que d'après Vvi petto royal.

Voilà pourquoi le temple de Quevilly fut définitivement condamné le 6 juin. L'arrêt, après avoir frappé quelques relaps (tous contumaces, sauf Noblet) et les tantes de quelques enfants nouveaux convertis, s'en prend aux ministres. Il les condaume chacun à 100 livres d'amende, leur intordit toute fonction, les relègue ainsi que le vieux Lucas Jausse à ^0 lîeues de Houen et à 3 lieues de toute ville d'exercice, ordonne enfin à tous ministres ou proposants de se tenir à 3 lieues au moins de la ville. Vient ensuite le tour du temple. Il doit être démoli et rasé jusqu'aux fondements. Tout exercice de la religion réformée est interdit. Les matériaux sont adjugés, par tiers, à l'Hôtel-Dieu, à l'Hospice- Général et aux Nouvelles-Catholiques, sauf la somme nécessaire pour l'érection, au milieu du prêche, d'une croix de pierre de vingt pieds de hauteur, aux armes du roi. Aux deux hospices par moitié sont également adjugés tous biens, fonds, revenus, rentes et meubles du temple et du (Consistoire, à la réserve du cimetière. Enfin, provisoirement, et jusqu'à ce que le roi en ordonne autrement, les enfants réformés seront baptisés par un ministre commis à cette charge par la Cour, mais baptisés sans délai, dans la maison des parents, avec interdiction au ministre de faire aucune autre fonction.

Ce jugement aussi sévère qu'injuste fut aussitôt exécuté: en elfigie, quant aux relaps absents, en réalité, quant aux

(1). Legendre, Hist. de la Fera., p. 65.

autres condamnés , sauf quelques détails , comme on va voir.

Jacques Noblet, le captif d'Alger, languissait depuis l'hiver dans un cachot. Il est vrai qu'il y était soutenu par un ermite, son compagnon de lit, qui « l'exhortait incessamment à ne trahir jamais sa conscience et à dire toujours la vérité. » Quand il apprit sa condamnation (amende honorable devant le portail de la cathédrale, torche au poing et nu-pieds, puis bannissement à perpétuité, amende de cent livres et confiscation), Noblet tint ferme devant cette perspective. En vain les prêtres se mettent à genoux pour le fléchir. « Il y aura plaisir, s'écrie joyeusement le prisonnier, à crier à Dieu Noël avec une si grosse chandelle ; qu'on me prépare une belle chemise blanche! » Sa femme, ses sœurs, ses amis l'encouragent. Ils se joignent à lui pour demander instamment l'exécution de la sentence. Les juges ne s'y peuvent résoudre : ils préféreraient une abjuration. Pour l'obtenir, ils séquestrent Noblet au Bureau des Valides (dans les dépendances de l'Hôpital général), où ils le tiennent au pain et à l'eau, dans le secret. Mais, ici encore, un prêtre, touché de sa misère, avertit sa femme. Le cachot donnait sur des terrains vagues, des prairies, vers Test : il y a encore de ce côté, à l'extrémité des jardins, de vieux pans de murs et un reste de tour. La malheureuse épouse, avec sa mère et sa fille, âgée de deux ans, venait là pour apercevoir le martyr, qui, ne pouvant parler, montrait par signes sa volonté de mourir, plutôt que de changer de religion. Enfin, le 1" octobre, son geôlier lui-même le relâcha secrètement et il put, avec sa femme et sa fille, malgré bien des obstacles, se réfugier eu Hollande, « où il est à présent, dit Legendre en 4704, rendant grâces à Dieu de sa délivrance.»

Les dames Leseigneur, Caron, Thorel, Le Blanc eurent à payer l'amende pour avoir conduit des enfants au prêche, contrairement à la fameuse ordonnance qui n'existait encore, à cette date, que in mente régis. Ester Hue, celle de ces enfants dont on avait fait le plus de bruit, fut enlevée du Palais, séance tenante, dans le carrosse de M. de Touvenls. Là, cette petite lille de douze ans, qui avait demandé avec des cris et des larmes à fendre les rochers d'être admise à déclarer la religion qu'elle voulait professer, se débat entre les bras du conseiller, fait tous ses étions pour se jeter par la portière, mais en vain. Ou la traîne aux Nouvelles-Catholiques, oîi l'on ne triompha de ses résistances que longtemps après et par les moyens les plus violents.

Les ministres durent préparer leur départ. Ne pouvant faire leurs adieux à leur troupeau, l'un d'eux composa un sermon sur ces parolesduSauveur, dans saint Jean : « Vous aurez angoisse au monde ; mais ayez bon courage, j'ai vaincu le monde. >• Il ajouta une prière, qu'il dut faire imprimer en Hollande, pour aider ses brebis dans leur culte privé du dimanche. Puis il fallut se mettre en route. L'arrêt, aggravant les édils, qui ne reléguaient les ministres coupables qu'à six lieues de l'emplacement du temple rasé, les exilait à vingt lieues et ajoutait à l'exil une amende. Le Consistoire, réuni une dernière fois, les pria de se retirer à l'étranger, pour y aider les réfugiés. Legendre et Basnage allèrent à Fontainebleau, où se trouvait la cour, et demandèrent un congé pour se retirer en Hollande. Voici le texte de celui de Basnage, signé du roi et de Colbert :

Aujourd'hui, 9 oct. IfiSô, le roi étant à Fontainebleau, ayant égard à la très humble supplication que lui a fait faire le sieur Basnage, ci-devant ministre de la R. P. R. à Rouen, de lui permettre de

se retirer en Hollande avec ?a femme prête d'accoucher et une nourrice, et de faire transporter ses livres, S. M. leur a accordé la permission qui leur étoit nécessaire à cet effet, en faisant toutefois led. Basnage ses soumissions par devant l'intendant de lad. province de renvoyer lad. nourrice (nommée Le Fèvre) en France dans deux ans au plus tard. Au moyen de quoi S. M. les a relevez et dispensez de la rigueur de ses ordonnances, etc.

On doit remarquer à ce sujet que M"* Basnage n'était point enceinte : la prétendue nourrice était M"" Paul Bauldry, née Madelaine Basnage, sœur du ministre, qui put ainsi sortir du royaume par une fraude qu'on ne se sent guère le courage de blâmer.

Lucas Jansse obtint directement son congé à Rouen et les trois ministres se rendirent à Rotterdam, où Basnage et Legendre furent nommés pasteurs de l'Eglise française.

Le temple fut démoli et rasé, suivant l'arrêt. Pour la circonstance, les juges se firent exécuteurs. Le 22 juin, on vit arriver à Quevilly l'intendant Marillac, le procureur Le Guerchois et le conseiller-rapporteur Fauvel de Touvenls, qui donnèrent les premiers coups de marteau. Les deux hospices de la ville eu eurent les dépouilles, par moitié. L'arrêt en avait adjugé un tiers aux Nouvelles-Catholiques ; mais il fut, à ce chef seulement, cassé par le Conseil. La croix de vingt pieds de haut fut-elle dressée ? Il n'en subsiste en tous cas aucun vestige connu.

Le Consistoire avait à Quevilly une riche bibliothèque. Elle devait, aux termes de l'arrêt, appartenir aux hôpitaux, qui l'auraient fait vendre. Les ministres, pour éviter la dispersion de ces livres précieux, demandèrent qu'ils fussent conservés pour l'usage des gens de lettres, comme l'avait été celle de Saumur, par ordre du roi. La ville de Rouen n'avait point encore de bibliothèque publique. La requête

ne parut pas déraisonnable. Mais, tandis que le Parlement l'appuyait auprès du Conseil du roi, les jésuites de Rouen, par le crédit du P. La Cliaise, surprirent un arrêt de ce même Conseil qui leur attribuait la bibliothèque de Quevilly. Un autre arrêt du Parlement, rendu à la sourdine, avant le jour, par le président d'Amtreville et quelques autres de sa faction, la leur adjugea et aussitôt, dès six heures du matin, les jésuites firent enlever ces nombreux volumes dans de grands paniers, sous une pluie battante. Que sont-ils devenus entre leurs mains? nous l'ignorons. Tous cependant n'ont pas été détruits, car, en 1853, M. de Fréville en acheta cinq à Paris, chez un bouquiniste. C'est une collection des Gevmanicarumrerw m veteres scriptores, publiée à Francfort, au commencement du xvn* siècle. On y lit cette mention :

Ex dono Ludovici magni Collegii Rotomag. Soc. Jesu.

Tous les cinq portent sur leurs plats, des deux côtés, l'empreinte dorée d^in sceau que nous avons jugé intéressant de reproduire sur le titre de cette brochure, comme étant celui de l'ancienne Eglise réformée de Rouen. Notre cliché en est un fac-similé très exact, mais réduit au quart (les livres de M. de Fréville sont des in-folio) (l).

Il nous reste enfin à noter, en ce qui concerne l'exécution de l'arrêt du 6 juin, que, du mois de juillet jusqu'au 14 octobre, date du dernier acte, les baptêmes furent célébrés à Rouen par Ephraim de Vallemont, sieur de la Voûte,

(1) Bulletin de U Soc. de VHist. des Protestants franc, tome II, p. 232.

ministre de l'église de Lintot-Bolbec, à la maison de ville.

Les pasteurs exilés, le temple démoli, restaient les fidèles. Ils étaient peut-être encore quatre mille en juin 1684, lorsque l'arrêt fut prononcé. Essayons de faire revivre cette ancienne Eglise réformée de Rouen.

Le Consistoire, qui l'administrait, en était une représentation fidèle. Nous connaissons les noms de dix anciens de Quevilhj : on les retrouvera dans notre Liste, presque tous avec la mention de leur charge. C'étaient deux hommes de robe, Henri Congnard du Petit-Camp, conseiller au Parlement, et Jean Cardel, avocat; puis un riche propriétaire, Henri Beuzelin , un autre rentier sans doute, fils d'un ministre d'Orbec, Pierre de Caux ; enfin un grand fabricant de sucre, André Amsing ; un orfèvre, Jean Leplastrier, secrétaire du Consistoire , et trois gros marchands, Abraham Thiens, Abraham Lecordier et Pierre Tranchepain. Sur ces dix personnages, cinq devaient émigrer à Rotterdam, à la suite de leurs pasteurs, et là, ils lancèrent plus tard la souscription qui aida à publier le livre de Legendre, de concert avec Congnard, resté en Normandie où il mourut (1^.

Quelques nobles, surtout de la noblesse de robe, quelques grands propriétaires, de nombreux commerçants ou industriels, telle était aussi la composition de l'Eglise de Rouen, si l'on y ajoute toutefois une dernière classe, les ouvriers, qui n'avaient pas et ne songeaient pas à avoir, au xvii^ siècle, leur représentation directe dans les corps électifs.

(1) Legendre, Hist. delà Perséc, avis au public.

Citons les noms de quelques familles nobles : les Leseigneur, sieurs du Mesnil-Vicquemare, dont la fortune foncière était colossale ; les Chauvin , sieurs de Varengeville; les ChoUières, sieurs du Taillis; les de Civille, sieurs de Saint -Mars; les de Gosselin , seigneurs du Mesnil-Martigny; les de la Rive de Lamberville, les Thierry de la Motte-Lallier, d'autres encore. Dans la noblesse de robe, il faut nommer ces familles d'hommes distingués, ériidits, austères : les Lesueur de Colleville, les Congnard du Petil-Camp, les Méhérenc de la Conseillère, les Bauldry d'Yberville, les Scott de la Mésangère, les Basnage, et ces de la Bazoche d'Heugueville, premiers barons de Normandie, qui comptaient à ce moment parmi eux le doyen du Parlement, un vieux conseiller honoraire, à qui son grand âge et ses longs services n'épargnèrent ni la piison ni l'exil.

Si à ces divers noms nous ajoutons ceux des avocats Jean Cardel, Paul Allain, et cinq ou six autres; celui de Julien Lémery, procureur au Parlement, et père de l'illustre chimiste Nicolas ; ceux des trois Porrée, médecins, poètes, écrivains ; de Jean Bourget, professeur au collège de Quevilly ; du litléraleur Lemolteux , de Pierre Dangicourt, libraire, dont le fils Pierre devint un mathématicien connu, un ami de Leibnitz et l'un des directeurs de l'Académie des Sciences de Berlin ; de plusieurs autres libraires, les Calloué, les Berthelin, Jacques Letourneur, David Roger, qui succé daient aux Lucas, aux deux Geutfroy, à Claude Levillain, à Jacques Delamotte; si nous nous souvenons enfin quels hommes occupaient dans le même temps la chaire de Quevilly, nous verrons émerger des brumes du passé toute une société polie, cultivée, brillante, l'ornement de la cité rouennaise, et nous comprendrons mieux ce que la gloire de la patrie a perdu au départ des protestants.

Et pourtant, ce n'est ici qu'une partie de la haute société réformée de Rouen au xvii* siècle. S'il y a une aristocratie de l'esprit et du nom, il y a aussi une aristocratie du commerce, de l'industrie, de la fortune. Les protestants n'y étaient pas moins bien représentés que dans la première. La situation de Rouen, sur le grand fleuve qui traverse Paris, à l'endroit même où il cesse d'être navigable aux gros bâtiments, en fait l'entrepôt naturel de la capitale, dans ses relations avec les pays du nord, tous réformés. De nombreuses petites rivières semblent appeler l'industrie dans sa banlieue, et invitent l'étranger à s'y établir pour y chercher fortune. Sur la foi de l'Edit de Nantes, des Hollandais, des Hambourgeois, des Anglais, encouragés par Colbert, avaient fondé à Rouen des maisons florissantes. Les marchands de la ville avaient des relations étendues avec l'Angleterre, la Hollande, le Canada, le Sénégal. On y fabriquait toutes sortes de tissus, draps ou toiles, des chapeaux de castor — une industrie que la Révocation devait tuer dans notre pays — du sucre, du verre; on y préparait les peaux, on y teignait le fU ou les étoffes. Tout cela était aux mains des protestants, au grand déplaisir du Parlement qui s'efforçait, nous l'avons vu, de réduire dans tous les corps de métiers, le nombre des maîtres de la religion. Les maisons les plus considérables étaient : la grande sucrerie Amsing, près les Augustins, avec tout un personnel protestant de gouvernantes pour les onze enfants, de contremaîtres et d'ouvriers; la grande verrerie d'Azémar, à Saiiit-Sever; la maison du riche armateur Legeiidre de Collandres, frère du pasteur; celles du négociant hollandais Vanderhulst, de Callouel, le marchand de toiles, de deux autres marchands en gros, Noël Cossart et Pierre Tranehepain, et, pour abréger, d'un grand nombre d'orfèvres parmi lesquels trois Leplastrier.

L'un d'eux, Simon^ habitait la maison qu'on démolit en ce moment et que tout Rouen connaît sous le nom de maison Amail.

Notons, comme un trait de mœurs remarquable, la situation particulière qu'occupaient les pasteurs dans cette élite de la société réformée rouennaise. Ils n'y étaient pas reçus seulement comme des amis et des conseillers, on recherchait leur alliance. De nombreux mariages avaient resserré les liens qui unissaient les familles pastorales de Rouen ou des environs aux meilleures familles de la ville: aux plus riches, les Amsing, dont une fille épouse un Basnage, les Beuzelin, qui avaient pris une fille De Langle ; mais surtout aux plus distinguées, comme les Bauldry d'Yberville, alliés aux Basnage et qui devaient l'être plus tard aux Legendre ; les de Civille, alliés également aux Basnage ; les Scott de la Mésangère, parents des Legendre ; les Lesueur de Colleville, unis aux Bochard. Pierre de Caux était fils d'un ministre ; Jean Cardel fut père d'un ministre. Cela nous donne une haute idée de ces pasteurs iioriunnds du xvii" siècle, dont quelques-uns, tout en servant huniblenienl leur Eglise, au même rang que les ministres des plus petites paroisses de campagne, pouvaient marcher de pair, comme culture intellectuelle, comme talent de parole, comme distinction de manières et comme austérité de vie, avec les prélats les plus éminents et les plus encensés de l'Eglise romaine.

Au-dessous de cette élite se presse toute une foule de marchands, de bourgeois, d'ouvriers, dont l'image apparaîtra nettement à tout lectem- attentif de notre Liste. J'ai fait le dépouillement des professions qui y sont représentées; je le donne ici, en faisant observer que cette Liste est loin d'être complète, et que surtout un grand nombre de noms

y figurent sans aucune épithète, ce qui nous empêche, par exemple, d'établir même approximativement le nombre des bourgeois ou des rentiers. Chacun des chiffres ci-dessous est un minimum, peut-être fort au-dessous de la réalité.

Il y avait donc à Rouen en 1685, du côté des Réformés, au moins 36 grands marchands, plus 15 orfèvres (ce chiffre si élevé pour une industrie de luxe est à noter), 10 merciers, la plupart merciers en gros, 8 chapeliers, presque tous fabricants de chapeaux, 8 drapiers, 8 teinturiers et 8 peauceliers; puis 5 vinaigriers, 5 tonneliers, 4 peigneurs, 4 menuisiers, 4 chaudronniers, 4 plâtriers, 3 chirurgiens, 3 toiliers, 3 tapissiers, 3 grainetiers, 3 cordonniers, 3 cour tiers, 3 horlogers. Les industries de bas d'estamiers (faiseurs de bas au métier), commissionnaires, lingères, coiffeuses, tailleurs, épiciers, mégissiers, dinandiers, coffretiers, plumassiers, avaient chacune deux représentants. Enfin, notre Liste mentionne un bonnetier, un bonnetierchapelier, un passementier, une fileuse et une cardeuse de laine, une blanchisseuse, un calendreur, un tisserand, un faiseur de toile gommée, un fourreur, un chaussetier et un savetier; un vivandier, un brasseur, un pannetier et un droguiste ; une savonnière et une chandelière ; un tondeur et un émouleur de forces à tondre; un maçon et un maitre charpentier ; un praticien, une hôtellière, un monnayeur, un ivoirier, et enfin un fossoyeur, sans parler d'un grand nombre de compagnons : sucriers, chapeliers, toiliers, drapiers, menuisiers, lapidaires, orfèvres. On citerait, en un mot, difficilement un métier quelconque qui ne fût exercé par aucun Réformé.

El tout ce peuple protestant était doux, paisible, laborieux, honnête, ne demandant qu'à enrichir son pays, sous la protection des lois. Nulle visée politique, nidle récrimi-

nation même contre les lois qui leur fermaient certames carrières libérales, ou l'accès à certaines fonctions publiques. Une vie de famille irréprochable : les femmes des grands commerçants s'occupant elles-mêmes du travail de bureau et tenant les livres, tout en élevant de nombreux enfants; les jeunes gens se mariant de bonne heure et, devenus veufs, se reuiariant aussitôt; ni célibats prolongés ni longs veuvages, en sorte qu'en parcourant attentivement les registres de Quevilly, c'est à peine si l'on trouve, pendant l'espace de quatre-vingt-dix ans, cinq ou six enfants illégitimes. Les sept mille protestants de Rouen n'avaient pas entre eux tous, à beaucoup près, autant de bâtards que le grand roi qui les proscrivit au nom de la morale et de la religion !

Telle était l'Eglise que l'on priva, en juin 1685, de ses pasteurs et de son temple. L'émigration commença aussitôt. Les grands négociants, sentant venir la tempête, s'occupèrent de transporter leurs nmisons à l'étranger. Ils y avaient des comptoirs et cela leur était facile. Ils passèrent donc en Hollande ou en Angleterre, et, au mois d'octobre, quand parut le funeste Edit, il ne restait plus à Rouen que 2,500 protestants environ sur les 4,400 qui s'y trouvaient encore en 1684. Près de 2,000 avaient émigré.

L'Edit de révocation. — A7'rivée des dragons à Rouen.

L'arrêt du 6 juin ne fut pas seulement à Rouen le signal de nombreuses émigrations : il inaugura une ère nouvelle

de persécutions contre les Réformés. On émigrait par crainte de la persécution ; mais le Parlement, toujours en avance sur les édits, persécutait ceux qui voulaient émigrer. Défense était faite à tout protestant de sortir de France, de vendre ou transporter ses meubles dans le dessein de passer à l'étranger; défense à toute personne de rien acheter des fugitifs. Dès le mois de juin, une jeune fille de quinze ou seize ans, Judith Coquemer, allant à Paris pour épouser son fiancé, religionnaire comme elle, est arrêtée, longuement interrogée en la grand'chambre, puis conduite par des huissiers aux Nouvelles-Catholiques « pour y être instruite en la religion catholique, apostolique et romaine, et y demeurer jusqu'à nouvel ordre de la Cour. » En juillet, le chaudronnier Vandalles est arrêté également, sur le point de partir, et traîné devant les magistrats, auxquels il déclare fermement « qu'élevé dans la religion protestante, il veut continuer d'en faire profession et y vivre et mourir. » (1) Ainsi le Parlement, ou plutôt, pendant les grands congés de l'été, la Chambre des vacations ne tient déjà plus aucun compte de l'Edit de Nantes et semble en pressentir la révocation prochaine.

Le 18 octobre, en etfet, le roi, insiruinent docile des Jésuites, qui consentirent à ce prix à son mariage avec la veuve Scarron, signa le fameux édit «r portant révocation de celui de Nantes et défenses de faire aucun exercice public de laR. P. R, dans son royaume. » Le document est trop long, trop connu d'ailleurs, pour trouver place ici. En voici l'analyse.

Le roi, infligeant un démenti formel à l'histoire, aux

(1) Reg. secr., 18 juin et 14 juillet 1685.

déclarations de son aïeul, de son père et aux siennes propres, commence par exposer que l'Edit de Nantes était provisoire, qu'Henri IV l'a donné simplement « afin d'être plus en état de travailler comme il avait résolu de taire pour réunir à l'Eglise ceux qui s'en étaient si facilement éloignés;» que, semblablement, Louis XIII signa l'Edit de Nîmes, en 1G29, pour rétablir la tranquillité et i profiter de ce repos pour essayer de mettre à exécution le pieux dessein > de son père ; qu'enfin lui-même est entré dans ce dessein « dès sou avènement à la couronne, > et n'a été empêché d'y travailler que par les guerres continuelles qu'il a dû soutenir. Le préambule se termine par ces déclarations hypocrites :

Nous voyons présentement, avec la juste reconnaissance que nous devons à Dieu, que nos soins ont eu la fin que nous nous sommes proposée, puisque la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de ladite R. P. h. ont embrassé la catliolique : et, d'autant qu'au moyen de ce, l'exécution de l'Edit de Nantes et de tout ce qui a été ordonné en faveur de ladite R. P. R. demeure inutile, nous avons jugé que nous ne pouvons rien faire de mieux, pour effacer entièrement la mémoire des troubles, de la confusion et des maux que celte fausse religion a causé dans notre royaume... que de révoquer entièrement ledit Edit de Nantes et les articles particuliers qui ont été accordés ensuite d'icelui, et tout ce qui a été fait depuis en faveur de ladite religion.

En conséquence, par un nouvel édit — perpétuel et irrévocable comme l'autre, ô ironie de la prose royale ! — l'Edit de Nantes est révoqué. Tous les Temples encore debout seront incessamment démolis. Toute assemblée pour exercice du culte, même dans une maison particulière ou dans un fief seigneurial, est interdite. Les ministres qui ne voudront pas se convertir devront sortir du royaume dans la quinzaine, et, d'ici là, s'abstenir de toute l'onction, à peine

des galères. Ceux qui se convertiront jouiront, leur vie durant, de certaines prérogatives fiscales et recevront une pension d'un tiers plus forte que leurs appointements de ministres ; de semblables avantages sont assurés à leurs veuves après leur mort. Ces mêmes ministres trouveront des facilités toutes particulières pour devenir avocats ou docteurs es lois. Les écoles réformées sont interdites : les enfants qui naîtront seront baptisés par les curés et élevés ensuite, sous la surveillance des juges, dans la religion catholique. Les réformés qui ont émigré ont quatre mois pour rentrer en France et reprendre possession de leurs biens ; passé ce délai, leurs biens seront confisqués. Défense à ceux qui restent de sortir, sous peine, pour les hommes, des galères, et, pour les femmes, de conliscations de corps et de biens.

Pourront, au surplus, lesdits de la R. P. R., en attendant qu'il plaise à Dieu les éclairer comme les autres, demeurer dans les villes et lieux de notre royaume, pays et terre de notre obéissance, et y continuer leur commerce et jouir de tous leurs biens, sans pouvoir être troublés ni empêchés, sous prétexte de ladite R. P. R., à condition, comme dit est, de ne point faire d'exercice ni de s'assembler, sous prétexte de prières ou de culte de ladite religion, de quelque nature qu'il soit, sous les peines ci-dessus de corps et de biens.

L'édit fut signé à Fontainebleau, le jeudi 18 octobre. Le samedi 20, sur les huit heures du soir, arrive à Rouen un courrier qui en apporte une expédition, «r II fut enregistré le lendemain, » portent les registres secrets du Parlement, qui mentionnent le fait. Mais il y a là une légère erreur. Le lendemain était un dimanche, et ce fut seulement le lundi 22 que la Chambre des vacations put s'assembler en audience extraordinaire. Aussi bien, lit-on dans le Recueil des Edits et Déclarations, etc., édit. Rouen 1729, après

la mention des signatures de Louis et de Phelypeaux et du visa de Le Tellier, les mots suivants :

Registre en la Chambre des vacations, à Rouen, le 22 octobre 1685

Signé : Jacques.

Cet enregistrement « en vacations, » prévu et ordonné dans le texte de l'édit, ne pouvait être que provisoire. La Chambre différa donc l'enregistrement définitif et la publication a jusqu'à la Saint-Martin, » date de la rentrée du Parlement, et "■ résolut que l'édit serait exécuté par provision. » (1)

Le courrier porteur de l'édit avait, en outre, sur lui quelques autres dépêches, parmi lesquelles un arrêt du Conseil du roi, prononçant l'interdiction du conseiller Henri Congnard du Pelit-Canip. C'était le seul religionnaire qui eût pu se maintenirjusque là dans la compagnie.

Des trois charges réformées qu'avait institué l'Edit de Nantes, l'une, longtemps occupée parle vieux de La Bazoche d'Heugueville, avait été cédée par lui à son lils aine, qui n'avait pas tardé à s'en défaire. Elle passa alors (15 mai 1377) à Scott de la Mésangère, qui mourut en 1G82. Le roi, h sa mort, déclara d'autorité cette charge catholique, et enjoignit au tuteur des enfants de la vendre à un catholique : ce fut François Chàlon de Cretot, reçu le 16 août 1684.

La seconde était passée, en 1678, des mains de Pierre Lesueur de Colleville aux mains de son lils, Samutil. Celuici eut l'imprudence, le jour de TAscension 1683, de parler, en pleine audience, avec une entière liberté de la légende de saint Romain, de la gargouille et du fameux privi-

(1) Rcg. socret, 13 nov. IG85,

lège de la fierté, réclamé ce jour-là par un assassin réformé, qui s'était converti en prison. « Quel besoin Dieu a-t-il de vos fables pour l'avancement de son règne ? » s'était-il écrié, en opinant contre ce misérable « bien prompt, selon lui, à changer de religion, pour sauver sa vie, et dont le brusque changement paraissait plus intéressé que sincère. » Ces paroles soulevèrent de violentes clameurs. Le président Poërier d'Amfreville en prit acte pour accabler le courageux conseiller d'invectives et de menaces. Peu après arriva une lettre close de Louis XIV, qui l'interdisait à jamais et lui enjoignait de résigner sa charge à un catholique. C'était violer une ordonnance fondamentale, vieille de plus de deux siècles, et qui établissait l'inamovibilité des juges. Mais la volonté du roi était toute puissante, et un catholique, Blouët de Camilly, reçu le 4 aoiit 1664, remplaça sur son siège Lesueur de Colleville.

Restait une dernière charge. Le Pigné d'Arqués de Lardenières l'avait occupée jusqu'à sa conversion au catholicisme, en 1684 ; puis Michel de Farcy de Paynel, et enfin, depuis le 1" décembre 1678, Henri Congnard du Petit- Camp, oncle, par sa sœur, du pasteur Jacques Basnage. Une seconde fois, Louis XIV viola, à l'égard d'un conseiller au Parlement de Normandie, l'ordonnance de 1477. Et, le soir même de l'arrivée du courrier, venu de Fontainebleau, l'intendant Marillac alla notifier au magistrat religionnaire son arbitraire et illégale révocation. Congnard dut accepter un remboursement, sans même avoir la faculté de résigner son office.

Si l'on s'en tient à la lettre de l'édit révocatoire, et, en particulier, à cette dernière phrase dont nous avons cité le texte, il semble que les Réformés n'étaient obligés à rien

plus qu'à rester en France, sans taire aucune cérémonie puijjique de leur culte. xMais, on réalité, Louis XIV ne comptait nullcMnent attendre en paix, i qu'il plût à Dieu les éclairer. » En cela, comme en toute chose, il prétendait se faire l'agent de la providence. Et;, sous peu de jours, la Normandie devait devenir le théâtre d'un nouveau genre d'apostolat, que connaissaient déjà d'autres provinces.

Au moment de raconter ce drame odieux des dragonnades à Houeii, nous devons présenior aux lecteurs les divers personnages qui y jouèrent les rôles principaux.

L'intendant ^larillac a tous les droits à être nomihé le premier. Il lut le grand convertisseur de la Normandie. Unchpies années auparavant, il avait été intendant du Poitou, où il avait fait son apprentissage du métier. « C'était, nous dit Kulhièros, le petit-fils du garde des sceaux Michel de Marillac, auteur de cet allreux recueil de tyrannie nommé le CodeMichault, de ce code ditfamé sous le ministère même du cardinal de Richelieu, et proscrit par l'horreur publique. L'intendant Marillac, ayant perdu son père de trcs bonne hem'e, était le seul de celte famille qui eût commencé d'en relever la fortune, abattue depuis cinquante ans par le supplice du maréchal et par la disgrâce du garde des sceaux. Il esj)erait même la relever dans les armes et dans la magistrature. Un de ses (ils se distinguait déjà dans les tribunaux, un autre servait dans l'armée, et c'était pour lui un nouveau motif de rechercher la la\eur de Louvois. Marillac, nourri dans les maximes de sa maison, et qui joignait une violence héréditaire au dépit des longues disgrâces et à la plus extrême ambition, s'était contenu, tant que le zèle des conversions ne lui avait paiu qu'une elfervescence passagère, tant que Louvois lui-niènie n'y avait

pris aucune part. » (1) Bientôt, en Poitou, il ne se contint plus. Il usa sans niénageuieut de ce terrible système des dragonnades, dont il lut le véritable inventeur, et qui consistait à exempter de logements militaires les catholiques et surtout les convertis, pour en accabler les protestants obstinés. Mais tels furent les excès des dragons, que les Réfoimés émigrèrent en foule. Les Etats protestants leur offraient des asiles. Dès le 28 juillet 1669, une ordonnance publiée à Londres avait accordé des privilèges à tous ceux qui viendraient se réfugier en Angleterre. « Le bruit en paivint jusqu'au roi et l'intendant Marillac fut révoqué. » (2)

Il n'y a donc, on le voit, aucune exagération au fond, dans cette phrase, un peu déclamatoire dans la forme, par laquelle Floquel introduit le personnage du nouvel intendant de Normandie : ^ C'était ce fameux Marillac, si odieusement célèbre naguère dans le Quercy, dans le Poitou, par des vexations, des violences, des cruautés sans exemple avant lui, et poussées à un tel point que, fuyant à la fln devant les cris d'indignation de ces régions désolées, il n'avait trouvé que aversion, horreur et mortifications à Versailles, où, malgré sa nomination au conseil d'Etat, longtemps il se morfondit, honteux, montré au doigt et fui de tous, jusqu'à ce qu'enfin un gouvernement enivré de haine pour les Kéformés et résolu d'en finir avec eux, voulût recourir h cette cruauté que naguère il avait désavouée el punie, et se souvint de lui (comme on a dit) parce qu'il avait besoin d'un bourreau (3). »

(l) Rulhières, EclaiJ'cissements historiques sur les causes de la Révocation de l'Edit de Nantes, p. 198. (•2) Rulhières, Eclairciss. histor., p. 221. (3) Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, t. VI, p. 106, 107.

C'est bien sous ces traits de persécuteur impitoyable, de véritable bourreau, que nous apparaîtra Marillac, lorsque nous aurons occasion de citer, au cours de ce récit, ses paroles ou ses lettres. Il avait auprès de lui deux secrétaires, MM. d'Escombes et de Rue.

Plaçons à côté de l'intendant le lieutenant-général pour le roi au gouvernement de Normandie, gouverneur dn château du Vieux-Palais, Henri d'Harcourt, chevalier, marquis de Beuvron, maréchal de camp des armées du roi (1). C'était un tout autre homme que Marillac. « Son humeur douce et généreuse, dit Dumont de Bostaquet dans ses très intéressants méiiKtires, ne sonOYait qu'avec une extrême répugnance que Ion forçai les consciences des peuples à embrasser une religion pour laquelle ils avoient de l'horreur, au lieu de les convaincre par de bonnes et solides raisons de l'injustice de leur prévention contre elle. » (5) Kn lisant le récit de Bostaquet, qui eut personnellement all'aire à lui, on a l'impression d'un très grand seigneur, aux formes courtoisesel doucereuses. Kl, dans ses lettres aux échevins, nous le verrons témoigner à plusieurs reprises un regret (|ui devait être sincère, lorsqu'il constate l'opiniâtreté des réformés de Rouen, et prévoit les mesures de rigueur qu'il faudra prendre contre eux. Il avait pour secrétaire M. Carne ry. (3)

L'archevêque de Rouen n'était plus ce prélat fanatique et libertin que nousavons vu intervenir en personne, avectoule

(1) Marié à Anne-Claude Brulard de Genlis.

(2) Dumont de Bostaquet, Mémoires incdils, p. 102.

(3) Floquet(p. 158), écrit par erreur Carnay.

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