‹ La révolteChapitre 3 sur 25 · IO · texte numérisé non relu

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sera passée. » — Et on les croira! — On aura peut-être raison de les croire... — Allons : ainsi soit-il!

Il est contrariant que tous ces gens d'esprit ne puissent pas savoir jusqu'à quel point leurs blâmes, leurs « éloges, » leurs enthousiasmes, leur indifférence, et tous les états où ils s'évertuent, ne feront pas dévier d'une ligne le système que, forts de nos travaux et de nos pensées, nous sommes déterminés à suivre. Us cesseraient alors de s'occuper de nous, qui ne tenons nullement à la « célébrité. » Nous leur laissons cela, puisqu'ils l'aiment. — Nous voulons autre chose. Et cette autre chose viendra nous trouver d'elle-même et à son heure, sans que nous ayions à faire un pas vers elle, si réellement nous en sommes dignes, — et si nous n'en sommes pas dignes, à quoi bon s'occuper de nousf

Un critique, M. Barbey d'Aurevilly, insoucieux des droits et des devoirs de sa profession, a reproché à ce drame d'être signé du Nom que je porte. — Réclame\ donc l'Egalité!... Qu'est-ce que mon nom peut ajouter

ou retirer à la valeur littéraire et humaine de ce que j'écris?... M. le chevalier d'Aurevilly désire, sans doute, que je ressuscite l'empereur Soliman et que je contraigne ce dernier à revenir assiéger Rhodes?... Sous prétexte que je suis de haute maison, dois-je avoir affaire à des échappés de Petites-Maisons?... — Où sont donc les causes plus belles et plus nobles aujourd'hui que celle de la Pensée? Ce gentilhomme doit se croire désho-

noré lui-même, puisqu'il s'occupe de littérature? — En vérité, il est attristant de voir un loup s'efforcer de braire avec les ânes!

Parmi ses collègues, un seul m'a surpris : c'est M. de Saint-Victor. Il s'est demandé pourquoi M me Elisabeth n'avait pas d'amants? — Dans cet ordre d'idées, il eût été plus original de se demander pourquoi M. Félix n'avait pas de maîtresses. En ajoutant ce petit détail, qui eût fait ^'Elisabeth une femme sympathique pour tout le monde (et compréhensible!... comme dirait M. Magnard), — j'eusse obtenu quelque succès, je pense; mais M. de Saint-Victor est un peu curieux. — Sa petite question me rappelle, par une analogie d'idées, le mot asse\ amusant d'un ancien ministre de l'Instruction Publique, en France. Il s'agissait de décider entre /'Apollon et la Vénus de Milo. — « J'accorde l'égalité de beauté, messieurs!... — mais... (ici, le personnage ouvrit les mains, sourit d'un air galant et ajouta, en baissant le ton :) — <- mais, que vous diraisje?... La Vénus est une femme!... » — Pour un peu, je pense qu'il se serait écrié, le vers fameux ; Tombe aux pieds de ce sexe!... etc.

Ce qu'il y a de fort plaisant dans tout ceci, c'est qu'on nous appelle « les jeunes. » Soit. Mais comment faut-il appeler les « vieux » qui disent ou écrivent de ces sortes de critiques et qui prétendent nous instruire et instruire la foule, alors qu'ils ne comprennent même pas ce dont

nous leur parlons? Il n'y a plus ici, désormais, ni jeunes ni vieux y je crois. Il y a d'impassibles intelligences éprises seulement de libre lumière, de progrès et de beauté! Celles-là se sentent vigoureuses et créatrices \ Elles ne s'irritent même pas contre l'Injustice ou la Sottise, Elles plaignent, tout au plus. Elles sont sûres de ce qu'elles conçoivent, et cela leur suffit. — Quant aux idées ennemies qu'elles éveillent dans les cerveaux environnants, il n'y a pas lieu de s'étonner de ce qu'un coup de vent fasse lever de la poussière, voilà tout.

Les reproches qui m'ont été adressés se résument toujours à celui-ci, dont je ne nommerai même pas le gracieux auteur : « Si tout le monde allait rêver, l'Humanité finirait : il est donc beaucoup plus utile de faire des bottes. » — Brave homme, si tout le monde se mettait à faire des bottes, l'Humanité finirait également. Il est vrai que nos successeurs sur la planète pourraient s'écrier avec orgueil à la vue de nos produits : « Comme nos devanciers se chaussaient bien!... »

J'ai eu l'heur d'être « inintelligible » pour certains experts dont la sagacité, la profondeur et l'intégrité sont devenues, cependant, proverbiales en ce pays — (et le Lecteur vient de nommer, tout bas, — oh! une pléiade!. . . à Savoir : MM. Magnard, Fournier, Siraudin, Sarcey, Tarbé et Wolf); — mais j'ai quelque tendance ingénue à m'en consoler plus aisément, peut-être, que si le contraire m'était arrivé* Il est, d'ailleurs, asse\ difficile de s'en-

tendre lorsqu'on ne parle pas la même langue, et pouvaisje espérer que ces hommes de goût trouveraient, dans La Révolte, leur chemin de Damas?

Plus je songe, plus je trouve que M. tfolff, par exemple, n'a rien de ce qu'il faut pour juger ces sortes de pièces. Elles ne peuvent être qu'insignifiantes à ses yeux* Les mots : « Je ne comprends pas ceci ! » ou « Je ne comprends pas cela ! » reviennent un peu trop souvent dans ses articles en général et, en particulier, dans celui qu'il a bien voulu me consacrer. — // faut précisément comprendre lorsqu'on a pour métier de juger; — et si ces trois scènes lui paraissaient aussi nulles qu'il affirme les avoir trouvées, il eût, je pense, beaucoup mieux fait de s'attaquer à des œuvres plus viriles et, par conséquent, plus dignes de son attention. Enfin! il paraît que ces trois scènes ont, au moins, mérité l'honneur d'être blâmées : ce qui, sans être très-flatteur pour moi, n'est cependant pas à dédaigner...

Quant à M. Siraudin, je suis au désespoir de ne pas avoir réuni ses suffrages, car je n'ai, moi, que des éloges à lui faire. Oui, ses bonbons de l'année dernière m'ont paru excellents, — c'est le mot! — Il y avait

surtout un certain coco dans lequel l'illustre critique (toujours si goûté de ses lecteurs) s'était réellement surpassé!... J'espère que l'année prochaine il nous trouvera quelque nouvelle surprise, et qu'à l'avenir il me ménagera davantage dans ses articles, puisqu'au lieu de lui

en vouloir, je lui fais une petite réclame, comme on dit, je crois , dans l'industrie.

Voici La Révolte, telle qu'elle. — Et (puisqu'on juge à présent la Littérature dramatique au poids et à l'aune), — je lui ai même restitué ses longueurs (i), n'étant pas de ceux qui veulent atténuer leur faute.

Il est des personnes qui ont daigné s'enquérir de ce que j'avais voulu « y prouver. » A ces âmes inquiètes je ré" pondrai que j'ai désiré, tout simplement, peindre dans La Révolte la triste situation d'un homme recommandable en proie à une femme exaltée; que la Scène muette est une « inexpérience » dont je m'amenderai dans mes autres drames, et que, loin de cacher une signification profonde sous les dehors Jleuris de ma pièce, je n f ai pré-* tendu que faire deviser^ sous une pendule, un Monsieur et une Dame, asse% mal assortis, d'ailleurs.

Ces quelques réflexions frivoles une fois posées , il ne me reste plus qu*un point à bien éclair cir; le voici :

— Le Théâtre de France, qui nous avait été laissé en bon état par Poquelin de Molière et Pierre Corneille, est devenu l'opprobre de l'Art moderne.

Toute pensée impartiale, jetée, pantelante, devant la Foule, est une source de colères ; si elle ne sort pas du moule breveté. Le dédain des moyens connus, des gesticulations et des parades, est considéré par les critiques

(i) Aujourd'hui fc Être ou n'être pas * est une longueur au Théâtre,

en vogue comme la plus haute preuve d'inhabileté scénique.

De sorte que le public a maintenant en horreur les phrases finies et les idées exprimées dans le style qui leur' convient. Toute œuvre qui sort du « Cadre n, soit grandiose comme Les Burgraves^ soit hautaine comme Les Funérailles de PHonneur, est accueillie par les huées de certains hommes publics, — Grâce à ces derniers, nous sommes devenus les amuseurs des autres nations.

Ce sont ceux-là y dis-je, qui font autorité sur l'esprit de la Foule ! Il faut le constater sans tristesse. Et il en fut toujours ainsi , parce que ces hommes souriants (dont nous savons bien ce que pèse le sourire) sont les sympathiques apôtres du Sens-Commun!... de ce digne Sens- Commun qui change d'avis à tous les siècles, qui est le jouet de l'opinion d'un pays, ou d'une mode, qui préjuge au hasard, qui « n'aime pas les montagnes trop hautes », qui, toujours, sut entraver, par ses railleries, les réactions de l'intelligence humaine, quitte à s'approprier la gloire et les fruits des développements de l'énergie et de l'initiative universelles! Car il s'appuie sur les sphères inférieures du Sentiment et de la Sensation irréfléchie! Il est l'arme de ceux qui sont incapables de faire usage de leur pensée! Il est ,en un mot, l'Instinct à son apogée, fourvoyé dans une forme humaine par on ne sait quelle étrange maladie de la Terre, et insultant aveuglément l'Esprit-Humain, tout en suivant le chemin que celui-ci lui trace et lui in-

time de parcourir. Mais V Esprit-Humain ne prend pas plus garde aux sarcasmes du Sens-Commun, que le Pâtre ne prend garde aux vagissements du troupeau qu'il dirige vers le lieu tranquille de la Mort ou du Sommeil,.. — Que les apôtres du Sens-Commun nous critiquent donc éternellement!

Aujourd'hui, le Théâtre aux règles posées par des hommes amusants (et qui nous encombre de sa Morale d'arrière-boutique, de ses Ficelles et de sa « Charpente^ » pour me servir des expressions de ses Maîtres) tombe de lui-même dans ses propres ruines, et nous n'aurons malheureusement pas grands efforts à déployer pour achever son paisible écroulement dans l'ignominie et l'oubli. On y assiste, on rit, mais on le méprise. On dit de ce qu'il enfante : « C'est un Succès !» — Le mot Gloire ne se prononce plus.

Eh bien! — et c'est pour cela que j'écris ces lignes, — puissé-je garder cette illusion légitime dépenser que La Révolte (si restreinte que soient les proportions de ce drame) est la première tentative, le premier essai, risqués sur la scène française, pour briser ces soi-disant règles déshonorantes ! C'est son seul mérite à mes yeux! Et j'ai tenu à le constater, voilà tout. Encore quelques aventures comme celle-ci, et la Foule se décidera à penser par elle-même et non par deux ou trois cerveaux dont l'intelligence, stérilisée par la fonction qu'elle exerce, est devenue notoirement impropre à saisir les aspects ou les

profondeurs d'une Œuvre y si celle-ci est en dehors des complications routinières où s'agite leur imagination.

Oui y la Foule y juge tardif y mais seul juge 9 — car on ne doit écrire que pour le monde entier y — s'apercevra brusquement du but que poursuivent les deux ou trois incapables qui la bafouent y la méprisent et la trompent! Ils nous disent y — sûrs de l'avoir suffisamment hébétée : « Le Public ne vous comprendra pas /..» — Et ils se frottent les mains. — Mais y réveillés de leurs soi-disant «jugements »^ la Foule haussera bientôt ses vastes épaules y et il leur deviendra plus difficile, alors y de paralyser Matériellement toute tentative généreuse et haute de ceux-là seuls qui y de tout temps y furent les Créateurs de l'Art et non ses valets.

Ainsi justice sera faite. — Et nous avons le temps d'attendre!...

D'ailleurs y que nous importe même la justice!...

Celui quiy en naissant } ne porte pas dans sa poitrine sa propre gloire y ne connaîtra jamais la signification réelle de ce mot.

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