LIBERTÉ — ÉGALITÉ
Le commandant de la batterie Mandrieu et le commandant de la batterie de la Coraque au citoyen Maquaux, chef de brigade, directeur en chef
de Vartillerie.
Citoyen, il vient de passer à la batterie un individu qui nous a dit être envoyé par le peuple et nous a ordonné, au nom du peuple, de faire feu sur l'escadre si elle venoit à sortir, et d'ailleurs de nous régler sur les mouvements du fort Lamalgue, et nous a dis que nous aurions ce soir des ordres par écris; mais pour être en toute sûreté pour le service de la patrie, nous te prions de nous donner tes ordres.
 la batterie Mandrieu, le 3o fioréal an m de la Rép. dém.
Brot, capitaine commandant, BouDRiEux, lieutenant commandant.
Les émeutiers pétitionnaient en même temps auprès de Chiappe. Chiappe, alléguant Turgence de sa mission à l'armée d'Italie, les renvoya àNiou, qui se trouvait à bord de VAlceste. Niou fit des observations; la députation se calma, promit de faire connaître au peuple la nécessité de laisser partir l'escadre et reçut l'accolade fraternelle du représentant. {Procès-verbal.)
Dans la ville le désordre était à son comble. Les bandes d'émeutiers se prometiaient aux cris de : « Vivent les Jacobins ! Vive la Constitution de gi 1 »
Lorsque, le matin du i®^ prairial, le représentant Chiappe se présenta, pour sortir de la ville, à la porte d'Italie, accompagné du commandant déplace Bertolozé , il en fut empêché par un rassemblement. Il dut revenir sur ses pals, chez le général Collaud, qu'il chargea d'une lettre pour la municipalité. Collaud ne parvint pas sans peine à remplir sa mission. Il fut insulté de toutes manières , traité de traître et accusé de vouloir se sauver avec le représentant. Une compagnie de citoyens armés qu'il rencontra le mit enfin à même de parvenir près des municipaux. Ce Portai que nous avons vu plus haut député du peuple souverain, et qui, d'après Collaud, était le chef du mouvement, se mit à la tête d'un bataillon de garde nationale. Le général Bizannet et les aides de camp de Collaud l'accompagnèrent, et après beaucoup de peine et de danger Chiappe sortit. Lui-même prétendit plus tard être sorti de Toulon le sabre à la main. {Moniteur.)
Lorsque la nouvelle de rémeute de Toulon parvint à la Convention (séance du 8 prairial), rassemblée était toute frémissante encore des terreurs qu'elle avait subies. Les représentants en mission dans le Midi exagéraient quelque peu l'importance du désastre. Chiappe faisait briller son courage et grossissait les dangers qu'il avait courus. Guérin et Chambon écrivaient qu'ils rassemblaient des troupes. Il s'établissait entre les événements de Toulon et ceux de Paris un rapprochement si naturel que la Convention devait croire à un complot éclatant en même temps dans ces deux capitales du jacobinisme. D'ailleurs, Chambon n'écrivait-il pas que les chefs de la révolte étaient Charbonnier, les parents d'Escudier et les amis de Salicetti? Dans la proscription des Montagnards de prairial on comprit immédiatement Charbonnier, Escudier et Salicetti, puis la Convention rendit un décret par lequel Chambon et Guérin étaient chargés de faire rentrer les révoltés dans l'obéissance. Une commission militaire fut créée pour les juger; le représentant Rouhier fut envoyé près de l'armée navale. En même temps le dé-
cret ordonna l'application des lois relatives aux émigrés et chargea le commissaire général syndic du département duVar des poursuites à exercer contre eux.
Il ne faut pas oublier que ce décret n'était rendu que le 8 prairial. Entre temps l'émeute avait fait des progrès, car son programme n'était pas encore réalisé. Le premier point : l'armement, était obtenu; restait le second : le maintien de l'escadre dans le port, et par là même le débarquement des matelots. Avec les matelots et la garde nationale se trouvait constituée une armée en état de marcher sur Marseille et de révolutionner le Midi. Une armée constituée, c'était le peuple souverain en état d'insurrection, et les Jacobins n'étaient-ils pas habitués à penser que ces mots seuls leur garantissaient la victoire? Depuis 1789, nulle émeute jacobine n'avait été réprimée, et cette certitude de l'impunité, en même temps que cette suite ininterrompue de victoires, donnait aux meneurs une singulière audace.
Il fallait donc que l'escadre ne partît pas. Le prétexte, c'était que les émigrés avaient le projet de venir dans la commune aussitôt que la flotte s'en serait éloignée. Des députations des vaisseaux se rendaient à la municipalité (où se trouvait le général commandant) pour s'informer de ce qui se passait à terre. Les orateurs disaient qu'on les trompait, que l'escadre ne partirait pas. On les raisonna comme on
put; peu à peu ils se retirèrent. Quant à la foule, il fallut que la municipalité lui obéît et déléguât près du citoyen Niou trois officiers municipaux, en même temps que le général CoUaud envoyait plusieurs officiers de son éiat-major.
Mais en même temps la municipalité et le commandement protestaient auprès du représentant con tre la violence dont ils étaient l'objet. « Nous n'entendons, écrivaient-ils, directement ni indirectement, nous mêler à la discussion qui s'agite concernant l'armée navale, et notre vœu est au contraire que l'on suive les ordres du gouvernement et de la Convention nationale. » La députatioh trouva mauvais accueil auprès de Niou. Il lui opposa les ordres formels qu'il avait reçus du Comité de salut public. Alors un citoyen de la députation monta sur l'arrière, harangua l'équipage, le mit en pleine révolte et força Niou à promettre qu'il se rendrait à terre vers quatre heures.
A quatre heures Niou était à Toulon. La salle de la maison commune étant trop petite pour contenir la foule, il alla au temple de la Raison ' . Ses discours furent inutiles*. « Le peuple criait qu'il était souverain, qu'il ne voulait pas le départ de Tescadre, que cela devait suffire. »