CHAPITRE V La Coalition de Poitou
I. — Achèvement de. la conquête jacobine. Fondation de Sociétés d'Amis de la Constitution dans tout le département. Les Jacobins contre la liberté de la presse. Le Journal de Louis XVI et de son peuple. Ils obtiennent le monopole du droit d'association : dissolution de la Société Littéraire.
II. — La coalition de Poitou. Témoignage de Mme de la Rochejaqii' lein. Récit inédit de la Fontenelle. La conjuration de Lyon. Rôle des d'Escars. Dispositions dos régiments de la Sarre à la Rochelle et de Roi Cavalerie à Poitiers. Inspection du marquis de la Rochejaquelein, maréchal do camp. Le comité directeur. Pérusse d'Escars et Lézardière. Roi-Cavalerie travaillé par les Jacobins. Il garde un aumônier insermenté.
III. — La nouvelle de la fuite du Roi à Poitiers. Les troupes prêtent le serment civique à Blossac.
IV. — Préparatifs de la coalition. La fuite du Roi la surprend en pleine mobilisation. Mission du chevalier Constant de la Fontenelle en Bas- Poitou. Incendie de la Proutière et arrestation de Lézardière. Les officiers et le nouveau serment. La messe du régiment. Roi-Cavalerie éloigné de Poitiers. Saint-Aulaire au courant de la coalition. Comment elle est désorganisée par l'émigration (août 1791). La Coalition de Poitou à l'armée des Princes. Caractère tout militaire de l'émigration poitevine. Le baron de Crossard.
V. — Le premier bataillon des volontaires de la Vienne : les hésitants, volontaires ou émigrés. Caractère exclusivement urbain du recrutement. Enrôlements d'anciens militaires : ils forment L'état-major et les cadres du premier bataillon.
La crise religieuse redoubla, comme il était naturel, les passions politiques , Les Jacobins fortifièrent et étendirent leur organisation. La société de Poitiers, jusque-là la seule
du département, essaima. Elle recommanda à ses affiliés de profiter des assemblées électorales que rendait nécessaires la nomination des curés pour constituer des sociétés dans les chefs-lieux de districts (1).
L'avis fut suivi à la lettre à Civray. iNorbert Pressac, curé de Saint-Gaudent, à la messe d'action de grâces qui clôtura les opérations, prêcha et fit adopter la formation d'une société (10 avril). A Loudun, dès le 11 mars, Diot de la Valette, Montault des Iles et Texier étaient venus faire part à la municipalité de la naissance d'une société des Amis de la Constitution (2). A Châtellerault, il se forme d'abord un groupe de curés patriotes (3). La société proprement dite ne fut organisée qu'à la mi-juin (4). iMême de petits bourgs commencent à avoir leur club. Le 29 mars les Amis de la Constitution de Poitiers décident d'accorder l'affiliation aux sociétés situées dans un rayon de 15 lieues, sans attendre l'agrément de la société-mère. Nous voyons ainsi reconnaîtreles sociétés de Château-Larcher, Saint-Savin, Queaux, L'Isle Jourdain (5);Montmorillon, Couhé, Vivonne, Dissais se révèlent au moment de la fuite du Roi (6), puis c'est Maillé (7), Lusignan, Mirebeau (8), Gençay (9). C'est un réseau qui couvre le département.
En même temps les Jacobins enlèvent à leurs adversaires l'usage du droit d'association et de la liberté de la presse, tous les moyens de résistance légale. Un certain nombre de Poitevins de la bonne société se réunissaient autrefois chez
(1) A. de la Const., 22 mars 1791. — (2) Dél. raun., Loudun, 11 mars. — (3) Les Amis de la Constitution de Poitiers leur accorde l'affiliation le 15 avril. — (4) Godard, II, 355. Le registre conservé ne commence que le 20 août. — (.".) A. de la Const., 1, 12 avril, 1er juin. pas n'est besoin de faire remarquer que la fondation des sociétés est plus ou moins antérieure à ces mentions. — ((>) A. de la Const., 23, 28 juin. — (7) 5 août. — (8) 5 sept. — (9) 1er nov.
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Chevrier, libraire, pour lire les journaux ; c'est ce qu'on appelait la Chambre ou Société Littéraire. Elle ne tenait pas de séances, ne prenait aucune délibération: c'était un cercle, non un club. Existait-elle encore, ou le souvenir seul inspira-t-il les Poitevins qui voulurent résister constitutionnellement à la conquête jacobine? Us se réunirent chez Guérineau, fourreur, rue Saint-Nicolas. On leur donna, et, tant le nom avait de prestige, ils se laissèrent d'abord donner le nom d'Amis de la Constitution du Club Saint-Nicolas. Le 4 octobre 1790 les Amis de la Constitution se plaignent d'erreurs dans la remise de la correspondance et de confusion entre les deux sociétés. Ils craignent un instant que ces aristocrates n'essaient de surprendre la religion de la société-mère et de se faire affilier aux Jacobins de Paris; ils en écrivent à Creuzé-Latouche, et celui-ci leur donne l'assurance qu'ils n'ont rien de pareil à redouter (1).
Le 3 décembre, après le renouvellement de la municipalité, la Société Littéraire fait officiellement sa déclaration d'existence à l'Hôtel de Ville. Le 27, elle se plaint que des malintentionnés jettent des pierres dans ses croisées (2). On prétend qu'ils prennent le titre d' « Amis du Roi » :
Ce titre leur est très cher, et, si le fait était vrai, ils ne chercheraient pas à le contrarier, et cet aveu ne ferait que leur éloge, tout Français devant aimer son Roi ; mais la vérité est qu'ils ne prennent aucun titre.
Laurendeau est à la tête de la députation qui fait cette profession de foi. Autour de lui, la Société littéraire groupe Gennet aîné, juge au tribunal, Giraudeau, secrétaire général du Département, Sauzeau, du directoire de District, Sartre Delisle, secrétaire du District, Brumault de Beau-
(1) A. de la Gonst., 4 cet. 1790. — (2) Dél. mun., 3, 27 déc. 1790.
regard, ancien subdélégué, le marquis d'Aloigny-Rochefort, Labady, doyen de la faculté de droit, Rousseau de la Cour, Filleau, etc.
Les Jacobins sont d'autant plus inquiets que toutes les sociétés affiliées leur dénoncent l'organisation en face d'elles de sociétés rivales (l).Par leurs soins la Société Littéraire est pareillement dénoncée jusqu'à Paris, et la Chronique de Paris attaque vivement « le club de M. Guérineau » (2).
L'idée que leurs adversaires puissent profiter comme eux des lois et d'une liberté n'entre pas dans l'esprit des Jacobins. Le 17 décembre, on leur apporte le prospectus du Journal de Louis XVI et de son peuple (3) avec un billet ainsi conçu :
Amis de la Constitution, ne souffrez pas que le sieur Chevrier imprime ce vilain ouvrage dans vos murs.
On voulut en lire quelques extraits ; mais « l'assemblée, outrée d'indignation, n'a pas voulu permettre que la lecture de cet écrit fût continuée » . Elle arrêta qu'il serait dénoncé à la municipalité et à toutes les sociétés affiliées et qu'on le brûlerait à la porte de la salle. Cet auto-da-fé précéda la séance populaire du dimanche suivant (4). Chevrier comprit ce qu'il risquait : on ne trouve plus trace de sa participation au Journal de Louis XVI. Quant au Journal du Poitou, qu'il avait au mois d'avril 1790 orienté à droite et
(1) Clermont,21 déc. 1790; Avignon et Bordeaux, 24 déc. ; Commercy, 28 déc. ; La Rochelle, Tulle et Limoges, 14 janv. 1791; Cambray, 21 janv. — (2) Chronique de Paris, 27 déc. 1790. L'article est lu aux Amis de la Constitution le 31 déc. — (3) Journal de Louis X VI et de son peuple ou le défenseur de l 'autel, du trône et de la patrie. A Paris, chez Laurent le jeune, imprimeur-libraire, rue Saint-Jacques, n° 37, vis-à-vis celle dis Mathurins, et à Poitiers, chez Chevrier. — (4) A. de la Const., 17, 19 déc. 1790.
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qui le 1er janvier 1791 devient le Journal de la Vienne, il n'est plus guère qu'une feuille d'annonces. C'est ainsi que les Amis de la Constitution faisaient régner la liberté de la Presse en l'honneur de laquelle ils avaient voté une de leurs premières motions, ils ne purent cependant empêcher un royaliste anonyme d'adresser une mordante correspondance aux Actes des Apôtres. Pour le droit de réunion, ils réussirent sans peine à s'en attribuer le monopole.
La Société Littéraire avait quitté la maison Guérineau et était venue s'installer sur la place royale, au premier étage de la maison de La Carterie, épicier, un des fondateurs des Amis de la Constitution, élu officier municipal grâce à eux et qui comptait toujours sur leur liste. Le droit de tirer bon parti de ses immeubles paraissait pourtant si respectable que, dénoncé le 4 janvier, il ne fut exclu que le 4 février. Le 25, Hindré saisit la Société d'une dénonciation formelle contre ses adversaires. Le 1 l mars elle adopta après de longs débats un arrêté dont les violences déguisaient mal l'embarras :
Considérant que depuis longtemps la formation du club monarchique... alarme tous les bons citoyens, tous les amis de la liberté, et que c'est dans ces clubs anti-constitutionnels que se trament les manœuvres les plus coupables contre le bien public, que l'aristocratie médite des attentats et que le fanatisme aiguise des poignards ;
Considérant néanmoins que la loi qui permet à tous les citoyens de former entre eux des sociétés libres semble autoriser l'existence de ces clubs et qu'on ne peut en provoquer la dissolution sans articuler des faits et administrer des preuves précises ;...
En conséquence, la société demandera à l'Assemblée Nationale
D'interpréter et de modifier son décret du 12 novembre, ordonnant la publicité de tous les clubs excédant un certain nombre de personnes, en déterminant quelle est l'étendue du droit qu'ont les municipalités de surveiller les assemblées de citoyens et en fixant le mode dans lequel elles doivent exercer un droit aussi précieux pour le salut de la France et que l'on peut regarder comme le Palladium de la Liberté (lj.
La municipalité est invitée à découvrir, autant dire à provoquer un fait qui permette d'incriminer la Société Littéraire. Le procédé est du reste très simple ; on l'emploie au même moment dans toute la France. Pour accuser les sociétés royalistes d'être une cause de troubles, il suffit d'en susciter contre elles, et la lâcheté complice des autorités, au lieu de réprimer le désordre, n'imagine d'autre moyen de le faire cesser que de supprimer ceux qui en sont victimes. C'est le coup monté qui réussira à Paris le 24 mars 1791 contre les Amis de la Constitution monarchique de Clermont-Tonnerre et de Malouet.
Douze jours plus tôt il a été mis à l'épreuve à Poitiers. L'arrêté de dénonciation est de 11 mars. Le 15, les Jacobins adoptent le texte de l'adresse à l'Assemblée Nationale qui en est la paraphrase : « C'est de ces repaires fangeux que sont émanés les troubles d'Uzès, les horreurs de Vannes, l'insurrection de Vincennes et la conspiration des Tuileries (2). » Le même jour, Laurendeau signale à la municipalité que des enfants, animés par des malintentionnés, jettent des pierres contre la maison où se réunit la Société Littéraire et qu'ils ont même atteint un de ses membres. La municipalité feint de n'y voir qu'un enfantillage.
(1) A. de la Const., 11 mars.
(2) Adresse à l'Ass. Nat., Papiers Guillemot.
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Le H), trois jeunes gens, Salliard(«), Charles de Vittré ( /> ) et Montbrun,sont insultés comme ils sortaient. La patience leur échappe. Ils avaient des cannes-épées; ils dégainent; la garde accourt; Salliard est arrêté, Vittré et Montbrun s'échappent. La municipalité se saisit de l'affaire comme juge de police et condamne Salliard à quatre jours de prison. C'est Hindré qui est chargé, comme lieutenant de volontaires, de le garder. Le choix était malheureux. Deux étudiants en droit, Rouget de Liste et Guimard (1), provoquent Hindré, 'parce qu'il a manqué à son prisonnier (2).
Les Jacobins tenaient le prétexte cherché. Le 19 mars les trois corps administratifs réunis, Département, District et Municipalité, enjoignent à la Société Littéraire de se dissoudre. Celle-ci veut résister. Ses commissaires, Laurendeau, Giraudeau., Beauregard, publient leurs réclamations aux
(a) Salliard (Jean-Baptiste), né à Poitiers, le 2b juillet 1764. Fils de Hugues Salliard conseiller du Roi, directeur trésorier île la Monnaie de Poitiers. Etudiant endroit. Engageai! régiment de cavalerie de la Reine, l"r janvier 1790. Sous-lieutenant, l«r janvier 1791. Il ne lil pas connaître, semble-t-il, sa qualité d'officier. Emigré en juillet 1791, il fit toutes les campagnes de l'armée des Princes et de l'armée de Condé. Au licenciement de .celle-ci il devint instructeur îles pages du Prince de Hesse. Rentré en France, 1802; chevalier de Saint-Louis, 10 décembre 1814; anobli, 0 janvier 18io; capitaine de cavalerie pour prendre rang du l*'1' janvier 1799 (27 janvier 181o).
(0) Vittré (Charles de Raity de), né à Poitiers, 15 février 1771, mort 20 mai 1850, fils du marquis de Vittré. Elève à l'Ecole militaire en 1785 avec Bonaparte. Sous-lieutenant aux Hussards de Bercheny. A l'armée des Princes aide-de-camp du vicomte de Mirabeau. Rentré en France en 1801; d'abord arrêté et mis en surveillance, puis chef d'escadron au neuvième chevau-légers ; colonel, juillet 1813. A la Restauration maréchal de camp, 18 novembre 1814; suivit le Roi à Gand ; lieutenant-général, 20 juin 1823.
(1) Rouget de Lisle (Jean-Baptiste) avait pris sa sixième matricule en janvier 1791, Guimard, sa septième en novembre 1790. — (2) Dél. raun., 15, 22 mars; A. N., Rxx,x 15 : Les trois corps au comité des rapports.
corps administratifs. Lu bagarre du 16n'a été qu'une querelle particulière :
En rendre responsable le Cabinet Littéraire, ce serait s'engager à examiner si les adversaires des citoyens dénoncés le 16 mars ne tenaient point de leur côté à quelque autre société... Nous connaissons assez le patriotisme de la municipalité de Poitiers pour croire que, si elle nous avait jugés coupables, elle nous aurait sur-le-champ dénoncés aux tribunaux (1).
Toute la pièce est de ce ton d'élégante ironie qui fait avec les déclamations furibondes des Jacobins le contraste le plus marqué. Ces civilisés devaient être vaincus par ces fanatiques. Ils réclamaient une instruction juridique, offraient d'admettre comme témoins de toutes leurs réunions quatre commissaires de la municipalité et terminaient en annonçant qu'ils continueraient à se réunir nonobstant l'arrêté.
Les trois corps se concertèrent et ne répondirent rien. La Société Littéraire invoqua de nouveau la loi. « Nous ne pouvons imaginer quelle fatalité nous a privés jusqu'ici de votre réponse (9 avril). » Il n'y avait rien à répondre ; mais le Département avait obtenu pour son illégalité l'approbation du comité des rapports et il écrivait cyniquement à la municipalité :
Que le plus morne silence soit le parti que nous prenions (2).
La Société Littéraire eût trop risqué à défendre son droit
jusqu'au bout ; elle ne paraît pas s'être réunie depuis lors.
Le comité des rapports pouvait féliciter le Département
(1) Copie de la lettre écrite par les membres du Cabinet Littéraire de Poitiers à M M. les Administrateurs du directoire du département de la Vienne, du District et de la municipalité de cette ville en réponse à leur arrêté du 19 mars 1791. Imp., 8 p. Papiers Guillemot. — Les originaux de cette lettre et de celle du 0 avril furent gardés par Piorry et se retrouvent dans ses papiers. Bibl. Poit. — (2) Dél. mun., 12 avril.
« de la douceur et de la modération » avec laquelle il avait su « étouffer une contrariété d'opinions qui aurait pu avoir les suites les plus funestes » .
L'opinion étouffée n'avait aucun recours. Aucune lutte ne restait possible sur le terrain constitutionnel. L'idée d'une organisation secrète et qui ferait appel à La force devait naturellement rallier ceux que la loi ne protégeait plus, comme ceux qui n'avaientjjamais reconnu la légitimité de la Révolution et pour qui la seule autorité restait celle du Roi.
A quelle époque remontent les débuts de la coalition de Poitou ? Il est malaisé de le dire avec précision. Son existence ne fut pas devinée par ses adversaires, et les souvenirs de ses survivants n'ont été recueillis que trente ans après, alors que la Terreur, l'émigration et tant de prodigieux événements les avaient troublés et partiellement effacés.
La coalition de Poitou est pourtant le point de départ de toute la préparation des insurrections de l'Ouest. Son histoire retrouvée serait la clef des origines et des responsabilités de la guerre de Vendée.
Nous avons deux témoignages : celui deMn,e de la Rochejaquelein dans ses Mémoires; celui de M. de la Fontenelle de Vaudoré dans un fragment, inédit jusqu'à ce jour, qu'il avait écrit vers 1820 pour une histoire de la Vendée en recueillant les souvenirs du chevalier Constant de la Fontenelle et d'Henri Filleau(l).
(1) Ce fragment et la lettre de Filleau, qui y est jointe, se trouvent à
Mme de la Rochejaquelein ne parle de la Coalition du Poitou qu'à propos des événements qui suivent Varennes ; mais ce passage, qui semble d'abord ne viser que le mois de juin 1791, nous livre, à le lire attentivement, le secret d'une organisation bien antérieure.
Il (M. de Lescure) était alors d'une coalition bien importante qui s'élevait à ou. 000 hommes, sans]comprendre les gens du pays, sur lesquels on'pouvait absolument compter, commeils l'ont bien prouvé depuis. L'organisation s'étendait à plusieurs provinces ; il y avait deux régiments de gagnés; l'un, qui étaità la Rochelle, devait, au jour convenu, marcher sur Poitiers en supposant des ordres ; le second, qui était dans cette dernière ville, devait se porter en avant sur le chemin de Lyon, où d'autres fidèles attendaient les princes alors en Savoie (1).
Or, depuis le mois de janvier 179t,,les Princes n'étaient plus en Savoie : ils étaient sur le Rhin. Le projet sur Lyon avec la Savoie comme base nous reporte en 1790. Ce projet est d'ailleurs bien connu (2). Les royalistes d'origine lyonnaise, qui se groupaient au Salon Français, avaientimaginé de faire de Lyon la capitale de la contre-révolution. Le Roi s'y serait retiré. Le gouverneur, M. de la Chapelle, était sûr; Artois et Condé auraient rejoint à la tête des émigrés français renforcés d'auxiliaires sardes et suisses. Le complot devait éclater le 10 décembre ; le 8, les conjurés furent dénoncés. Le 10 au matin, Guillin de Pougelon, Terrasse deTessonnet et le marquis d'Escars furent arrêtés et déposés à Pierre Seize (3). On ne jugea pas d'abord la partie perdue. Le plan ne fut abandonné que lorsque les émigrés
la Bibliothèque de Niort, légataire des manuscrits de la Fontenelle. Ms. 171.
(1) Mise de la liochejaquelein, 1(30. — (2) Wahl, 251, ss. — (3) Ils tinrent prison près d'un an et retrouvèrent la liberté, sans avoir été jugés, à l'amnistie de septembre 1791.
de Turin connurent le refus de s'y prêter que Louis XVI leur fit signifier par le chevalier de Jarjayes.
Tessonnet se flattait qu'à la même époque la contrerévolution commencerait dans tout le rovaume. On avait de bonnes nouvelles de partout, sauf de Bordeaux (1). Il n'est pas douteux que les Lyonnais n'eussent spécialement des intelligences à Poitiers. Les relations, malgré la distance, ne manquaient pas entre les deux pays : le marquis de la Rochethulon était député suppléant de la noblesse de Beaujolais ; mais nous n'en sommes pas réduits aux conjectures.
Nul n'était plus avant dans la confiance du comte d'Artois que le comte François d'Escars, capitaine de ses gardes et député de la noblesse de Chàtellerault. Rien de plus instructif que les mouvements de celui-ci. 11 n'a pas fait partie de la première émigration, l'émigration de sûreté. Au mois d'avril 1790 il est encore à son banc de député et signe la protestation du 13. En juin il est toujours à l'Assemblée : le 21, il proteste contre l'abolition de la noblesse; le 27, il s'élève contre la décision de n'accorder plus de passeports aux députés jusqu'à la fédération et demande un congé pour aller à 25 lieues voir sa femme enceinte (2). Au mois de septembre il est à Chambéry, où son fils naît le 30 (3). Notez qu'il n'a pas donné sa démission de député, se réservant de faire usage de son titre et de ses pouvoirs. S'il a passé la frontière avec sa femme grosse, à cette époque relativement calme, c'est qu'il a été au courant du projet dont son cousin, le marquis d'Escars de la branche d'Auvergne, était un des chefs, c'est qu'il a su l'occasion pro-
(1) Wahl, 269. — (2) Aich. Pari., XVI, 381, 507. —(3) Beauchet-Filleau, l'e éd., v° Pérusse.
chaine de faire son devoir de capitaine des gardes. Or, c'est le père du comte François, le vieux marquis Louis-Nicolas, qui est justement à la tête du comité secret de Poitiers. Quand les Poitevins combinent leur mouvement avec la conjuration lyonnaise, on voit qu'ils sont renseignés de bonne source et qu'ils reçoivent directement le mot d'ordre des Princes.
L'arrêté de la garde nationale de Poitiers du 23 mars, offrant asile aux émigrés, fournissait le scénario du mouvement lyonnais. C'était à croire que la. Lettre à V auteur d'un journal très connu, l'un des pamphlets répandus à Lyon pour préparer l'opinion, en était copiée :
Lyon déclarerait qu'il prend sous sa sauvegarde el sa protection immédiate tous ceux qui voudraient s'y réfugier Je ne
doute pas un instant qu'à l'apparition d'un tel acte tous les Français ne se rendissent en foule des bords de la Tamise, du Danube ou du Pô dans une ville hospitalière qui serait pour eux une patrie embellie. Tel serait vraisemblablement l'effet de l'heureux concours de tous ces Français dans une telle ville que le Roi luimême, afin de prouver que Paris ne le retient pas prisonnier, viendrait y retrouver ses anciens sujets et entraînerait avec lui l'Assemblée Nationale, si elle se croyait inséparable de Sa Majesté (1).
C'est parce qu'on songeait à grouper autour du Roi une assemblée nationale que François d'Escars avait émigré sans se démettre. Tout ainsi était préparé pour donner à l'entreprise la couleur la moins inconstitutionnelle qui se pourrait. Mais le point capital était de gagner les municipalités. L'essentiel du pouvoir leur appartenait. Les officiers avaient dû jurer de n'employer leurs troupes contre les citoyens que s'ils en étaient requis par les officiers civils
(i) Wahl, 264.
et municipaux. One ceux-ci les appellent à protéger la sûreté des Princes et la liberté du Roi, la légalité nouvelle sera d'accord avec le droit ancien. On peut espérer que les gardes nationales et les troupes de ligne ne refuseront pas d'exécuter des ordres si réguliers. A Lyon, Guillin de Pougelon tenta de s'assurer la mairie, et son échec électoral prépara la déconvenue de son complot. Nous avons dit comment, à Poitiers, les royalistes firent d'abord nommer maire Esperon de Beauregard, dont le beaa-frère, le chevalier de Beaurepaire, commanda plus tard la cavalerie vendéenne; comment, les élections durant dix jours, les Jacobins, qui seuls étaient à l'épreuve de telles lenteurs, occupèrent toutes les autres places de la municipalité.
M. de Beauregard se démit alors, et l'état-major royaliste de la garde nationale, Chasteigner et Filleau en tète, se retira le 8 décembre, le jour môme que Guillin et ses amis étaient arrêtés à Lyon. Ces événements prennent un sens plus profond quand on voit sur la liste du comité secret de la coalition de Poitou, Chasteigner et Filleau (a), figurer immédiatement après Pérusse d'Escars.
Quant aux régiments de l'armée régulière, dont Mme de la Rochejaquelein dit sans les nommer qu'ils étaient gagnés, l'un à La Rochelle, l'autre à Poitiers, il suffit de les identifier, ce qui est facile, pour être frappé par un autre rapprochement. A La Rochelle c'était le régiment de la Sarre, qui, le l"r janvier 1791, devient le 51e d'infanterie. Il avait
(a) Filleau (Jean, dit le chevalier), né 10 novembre 1730, mort à Poitiers le 24 mai 1813, retraité en 1779 comme capitaine commandant au Royal-Infanterie avec 1000 livres de pension. Commandant de la troisième compagnie de la Coalition de Poitou à l'armée des Princes. Sous-lieutenant de la treizième compagnie des chasseurs nobles à l'armée de Condé. Amnistié 24 floréal an X.
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une telle réputation d'aristocratie que, même après la démission et l'émigration des officiers les plus ardents, Dumouriez crut devoir le disloquer pour le réduire :
Forcé de disperser ce régiment pour le rendre moins dangereux et lui faire perdre son esprit incivique, j'envoie à Nantes l'état major et trois compagnies du second bataillon et je fais venir à Niort l'état major, la compagnie de grenadiers et une de fusiliers du premier bataillon. Ils seront sous mes yeux et trop peu nombreux pour nuire (1).
La garnison de Poitiers à l'automne de 1790 se composait touj ours de Royal-Roussillon et de Roi-Cavalerie. Royal Roussillon passait pour favorable auxidées nouvelles. Quand il reçut, en janvier 1791, son ordre de départ pour Tours, la Municipalité et le Département demandèrent avec instance à le garder, sans y réussir (2). L'autre régiment était Roi-Cavalerie ou, pour lui donner son nom officiel, le régiment de cavalerie du Roi, qui, au 1er janvier 1791, devient le 6e. Il avait et méritait la réputation toute contraire. Son colonel était le vicomte d'Ecquevilly, son lieutenant-colonel, M. de Beaurecueil(a), mais tous deux étaient en congé de semestre, et le commandement était exercé par M. de Marquigny, major (3).
(a) Reaurecueil (Ralthazar-Murie-Just Laugier de), né à Aix, 1er septembre 174:;. Page de Mme Infante 1759, cornette 29 avril 1762, capitaine 25 avril 1779, lieutenant-colonel 3 mai 1787, colonel 21 octobre 1791, démissionnaire 13 mars 1792.
(1) Arch. Deux-Sèvres, L. 124: Dumouriez au Dép. On trouve de nombreux détails sur les incidents que provoqua à la Rochelle l'attitude du régiment de la Sarre dans Chnssin, passim; mais il ne les rapproche pas du fait révélé par M"'z de la Rochejaquelein, ne s'étant pas préoccupé d'identifier les régiments qu'elle signale. — (2) Dél. dir. Dép.,27 janv.; Del.mun., 12,17 fév.— (3) Arch. hist.dumin.de la Guerre. Papiers du régiment de cavalerie du Roi. Les capitaines étaient : Maupas (J.-B. Agard, marquis de); Sasselange (marquis de); de Noroy, d'Audiffret, d'Archiac, de Monclin. — Les lieutenants : de Roqueser-