ET DANS LA YIKYM
Suivant un décret du 6 août, tous les régiments devaient être inspectéspar un officier général, qui vérifierait la comptabilité, entendrait et provoquerait au besoin les réclamations des soldats. Le maréchal de camp inspecteur arrive à Poitiers le 3 novembre ; c'était le marquis de la Rochejaquelein(«). La renommée de ses fils a fait tort à la mémoire du marquis Henri-Louis-Auguste. Il avait été un gentilhomme novateur. Le premier il avait offert de laisser racheter ses droits féodaux. Procureur syndic de l'assemblée d'élection de Châtillon, il avait réclamé des états provinciaux sur le modèle de ceux du Dauphiné. A l'assemblée électorale delà noblesse, avec La Roche-du-Maine, il avait dirigé le petit groupe remuant que les autres, effarés, avaient appelé le parti démocrate. Il était correspondant de la Noblesse pour son canton. Revenu de ses illusions, il devait émigrer et, après la malheureuse campagne de l'armée des Princes, passer aux Iles, où il avait une habitation. Il était à Saint- Domingue quand le Bocage s'insurgea, et, pendant que son fils était généralissime à vingt et un ans, lui, à la tête d'un régiment de planteurs soldé par les Anglais, il menait contre les nègres révoltés un combat sans succès et sans gloire.
A voir la Rochejaquelein inspecter au début de novembre un régiment que nous savons d'ailleurs acquis à un mouvement qui devait éclater le mois suivant, on ne se défend pas de penser que sa mission officielle lui rendait bien
vière (Jules-Casimir Borely); de Saint-Pem ; de Buissy; il" Mordanl : de Ligonnés, de Villiers; les sous-lieutenants: Zœppfel; de Beaucorps; Tardieu; de Lalinière; de; Tauriac; de Langalerie; Legros; Guillin ; Collin.
(a) La Rochejaquelein (Henri-Louis-Auguste di Vergier, marquis le), baptisé 21 juillet 174'J, mort à Saint-Domingue, 6 septembre I802;lieutenant de Roi en Bas-Poitou; colonel de Royal-Pologne-cavalerie, l«r janvier 1784, maréchal de camp, 21 septembre 1788.
facile une autre tâche, et que son rôle politique d'ancien procureur syndic et de correspondant delà Noblesse faisait de lui l'intermédiaire naturel entre la coalition de Poitou et l'armée.
Les documents ne nous donnent pas plus de certitudes. Du moins La Rochejaquelein put constater que le régiment était animé d'un excellent esprit. Quand il demande à connaître les réclamations, il ne s'en produit pas ; on lui répond : « Nos chefs, aussi justes qu'équitables, ont toujours conduit ce régiment avec les sentiments d'honneur et de bonté qui les caractérisent (1). » Voilà un corps bien dans la main de ses chefs, prêt à les suivre.
L'échec de Lyon ne donna pas aux Poitevins le temps de bouger. Dans l'Ouest, rien n'était perdu, puisque rien n'était découvert. Nous sommes du reste porté à croire que le nombre des affiliés devait être à cette date très restreint. Il suffisait, tant que l'on comptait sur des concours officiels, d'être sûr de quelques chefs. Mais, après l'échec de Lyon, le plan semi-constitutionnel est abandonné. Le 22 décembre, François d'Escars résigne ses pouvoirs de député, désormais inutiles aux desseins de son Prince (2). La coalition de Poitou ne peut plus avoir de force que par le nombre des adhésions. La crise religieuse lui recrute du reste une armée, et ses adversaires continuent à ne pas deviner son existence. La police politique n'existait pas en province : les administrateurs n'avaient pour ce service ni argent, ni personnel spécial ; ils
(1) Arch. histor. de la Guerre : Papiers du rég. : Proc.-verb. d'inspection.Ce texte est publié par P. de Brye : Historique du 6e cuirassiers. —(2) Sa lettre annonçait qu'il donnait sa démission à ses commettants ; Assemblée n'admit pas, en conséquence, son suppléant des Courtis à siéger; 31 janvier, 23 mars 1791. Arcb. Pari., XXIV, 290.
n'avaient d'autres informations que les dénonciations individuelles. Pour les multiplier, pour réagir contre la vieille notion de l'honneur à la Française qui les avait en petite estime, la société des Jacobins de Poitiers imposa à ses membres un serment spécial :
Nous jurons de défendre de notre fortune et de notre sang tout citoyen qui aura le courage de se dévouer à la dénonciation des traîtres à la Patrie et des conspirateurs contre la Nation (i).
Cette police volontaire ne surprit jamais l'organisation de la coalition de Poitou. Outre le marquis de Pérusse d'Escars, le vicomte de Chasteigner et le chevalier Filleau, le comité comprenait un trio d'hommes de robe, Henri Filleau, neveu du lieutenant colonel, et procureur du Roi au Présidial, était député suppléant de la Noblesse; c'était lui qui, au mois de septembre 1789, avait constaté le vœu de ses pairs contre le veto absolu. Jean-Emmanuel Brumauld de Beauregard (a), subdélégué général de l'intendance, en avait dans les derniers mois assuré le service que Nanteuil absent laissait flotter. Ses frères, André, qui fut guillotiné avec Chénier, et Jean, qui devint Evêque d'Orléans, administraientle diocèse de Luçon aveclespouvoirs de M. de Mercy; les études de Chassinne laissent rien à ajouter sur l'importance de leur rôle. L'avocat Etienne Giraudeau, secrétaire provincial en 1787, était resté secrétaire général du Département, bien qu'il ne fît aucun mystère de ses opinions, tant on tenait ses connaissances techniques pour indispensables. Ses quatre fils servirent dans l'armée des Princes, et, quand il donna sa démission, à la veille du
(a) Brumauld de Beauregard (Jean-Emmanuel), né à Poitiers, 25 décembre 1743, mort à Migné 25 septembre 1802. Cf. Mémoires de Mgr de Beauregard.
(1) A. de la Const., 28 janv. 1791.
10 août, le Département lui témoigna ses regrets, « sa juste satisfaction de sa conduite et de ses services... Ses opinions personnelles n'ont jamais eu ni pu avoir aucune influence sur la marche des opérations dont l'administration a été chargée (1) ». Il mourut octogénaire et simple juge sous la Restauration.
Le Comité se complétait par deux voisins de campagne de Pérusse d'Escars,le marquis de Pleumartin, son neveu par alliance, et le chevalier Constant de la Fontenelle (a), qui avait le rôle de courrier de cabinet.
Ces huit personnes habitaient toutes Poitiers ou les environs. Des correspondants de toute la province venaient prendre le mot d'ordre auprès d'eux. M. de Cugnac vint deux ou trois fois : il représentait la région de Niort. Deux ou trois fois aussi vint le marquis de la Roche du Maine, député suppléant, démocrate converti, un des plus grands propriétaires du Haut et du Bas-Poitou, d'ailleurs un brouillon émérite. Il habitait d'ordinaire son hôtel de la rue de Sèvres, proche les Invalides, et s'offrait pour être le correspondant parisien de la coalition.
L'organisation du Bas-Poitou était indépendante : elle était dans la main du baron de Lézardière. Après avoir résigné sa charge de procureur général syndic, il avait quitté Poitiers, où elle l'obligeait de résider, et s'était retiré dans ses terres. Au mois de juillet 1790, il était entré en rapports directs avec le comte d'Artois.
La coalition de Poitou avait vraiment deux têtes : il était à craindre qu'elle en fût à se concerter au moment d'agir.
(a) Constant de la Fontenelle (François-Marie), dit aussi Constant des Chezeaux, né en 1744, mort à Poitiers le 11 octobre 1828. (1) Dél. Cons. gén. Dép., 4 août 1792.
Nous ne pouvons suivre ses cheminements. La correspondance d'Irland de Bazoges avec Henri Filleau ne renferme, quant aux projets des royalistes, que des allusions vagues et volontairement obscures :
Je ne sais ce que l'on doit craindre ou espérer des mouvements qui se préparent; mais, s'il n'y a pas par ce moyen une crise salutaire, et quant à moi cela me parait très hasardé, je crois que la France est perdue (28 janvier).
Autour de lui, à la droite de l'Assemblée, c'est sur l'intervention des puissances que l'on comptait :
Je vis au milieu de gens qui ont en cette nouvelle beaucoup de confiance, et moi je ne crois pas que les choses soient aussi avancées (15 avril). .
A Poitiers, on se flatte d'avoir le concours du peuple, sur quoi Irland fait encore ses réserves :
Je ne suis point étonné que ceux des artisans de notre ville qui n'ont point la tête tournée désirent un changement, car l'état actuel les plonge dans la misère ; mais il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir couché par terre (30 mai).
Les Jacobins avaient trouvé le moyen de s'inféoder complètement la garde nationale. Ils ont pour cela adopté l'ingénieux dispositif suivant. L'affiliation est accordée aux compagnies en corps; mais les gardes nationaux ne sont pas reçus pour cela dans la société qu'ils submergeraient. Chaque compagnie affiliée désigne chaque mois deux délégués qui ont seuls voix délibérative ; les autres suivent les séances dans les tribunes. Dix huit compagnies acceptent ainsi l'obédience jacobine (1).
Mais la garde nationale est désorganisée par la retraite
(1) A. de Const., 19, 22-2G, 29 avril, i", 3, G, 8, 17 mai, !i juin 1791.
de son ancien état-major et la suppression des vieilles compagnies historiques. Elle ne compte guère en face de Roi- Cavalerie, qui maintenant forme seul la garnison de la ville. Sur ce point les Jacobins ont deviné juste. Roi-Cavalerie les inquiète ; ils entreprennent de le séduire,
Le 8 février, ils accordent aux militaires l'admission gratuite qu'ils refusent à tous autres. Le ministre de la guerre interdit l'affiliation des soldats aux sociétés patriotiques. Ils protestent et se promettent bien de n'en pas tenir compte. Ils dénoncent l'incivisme des colonels, qui, par des congés systématiques, « dépeuplent les régiments de patriotes et ne conservent que des hommes capables de servir leurs coupables desseins». Ils demandent que tous les militaires en congé soient rappelés et tous les officiers et soldats astreints à un nouveau serment . (I).
Pendant trois mois aucun militaire nerépond àleur appel. Enfin la campagne aboutit. Le 6 mai une vingtaine de cavaliers
enflammés de patriotisme, désirant voir leurs noms inscrits sur la liste des bons citoyens, se sont présentés pour être affiliés. M. Rolland à leur tête a prononcé un discours dicté par le civisme et l'amour du bien public (2).
La société en vote l'impression etl'envoieà tous les clubs. Le 10 mai, Rolland entraîne 60 de ses camarades. C'est un tel enthousiasme que la société, « ne pouvant prendre aucune délibération à cause du tumulte et de la confusion qui y régnaient, M. le Président a été obligé de lever la séance, même avant de passer au premier article de l'ordre du jour (3) ».
(1) A. de la Const., 8 fév., 22 mars, 12, 15, 20 avril. — (2) A. de la Const., 6, 8 mai; Discours d'un citoyen soldat. R. P., in-4, III. — 3) A. de la Const., 10 mai.
ET DANS I.A VIENNE iil
Ce que le procès-verbal ne dit pas. c'est que les nouveaux affiliés apportaient avec eux la caisse du régiment et priaient la société de la recevoir en dépôt jusqu'à ce que la comptabilité fût apurée (1). Le prétexte était mal choisi. La caisse avait été vérifiée une première fois par La Rochejaquelein, une seconde ibis, le 17 mars, par Beauvallon : il y avait trouvé 14.210 1, en assignats et 55.200 1. (2) en numéraire. « Le régiment, dit Thibaudeau, aurait dû être désarmé et dissous; les autorités se concertèrent pour arrêter l'affaire. » La vérité, c'est que la plus petite partie du régiment s'était laissé entraîner, a peine le sixième de l'effectif; le cadre des sous-officiers n'avait pas été entamé; l'état-major resta maître du régiment, .dont il chassa Rolland, considéré comme le meneur de l'affaire (3).
Pendant que les Jacobins échouaient à le séduire, Roi- Cavalerie faisait de ses sentiments la manifestation la plus grave en un temps où l'attachement à la constitution civile était devenu le thermomètre du patriotisme. La place d'aumônier du régiment étnnt vacante, un vicaire de Montierneuf, Ayrault [a], avait été chargé d'en faire fonctions. Ayrault refusa le serment et fut remplacé comme vicaire; Roi-Cavalerie le garda comme aumônier. Ayrault fut un des organisateurs actifs de l'Eglise non conformiste; les Jacobins le dénonçaient « comme semant la zizanie dans les
familles (4) »; Roi-Cavalerie le gardait toujours : la loi avait oubiié les aumôniers militaires dans son énumération des fonctionnaires astreints au serment. Roi-Cavalerie avait
(a) Ayrault (Joseph), mort curé de Jaulnay 1828. « l'eu de moyens, bonnes mœurs. » Arch. Evêché.
(I) A.-C. Thibaudeau : Biog. Mém.j 132. —(2) Arch. hist. Guerre : Pap. G1' rég. — (.\) A. .le la Const., '■'> ^-- j • t . , 16 oct. 1791. — t) A. de la Const., 10 mai. Cf. 3, 20 mai.
encore son réfractaire comme un drapeau quand arriva la nouvelle de la fuite du Roi.
Le consentement apparent de Louis XVI avait jusque-là, pour beaucoup d'esprits, légitimé la Révolution. Non seulement il était le Roi, mais sa piété connue rassurait ceux qu'inquiétaient les décrets sanctionnés par lui. Martin, curé de Pouançay, avant de jurer, explique ce qui le décide, c'est que ce prince si digne du nom de Roi Très Chrétien serait bien incapable d'imiter l'exemple d'Henri VIII d'Angleterre (1).
C'est une infamie des aristocrates de prétendre qu'il n'est pas libre et que la sanction qu'il donne aux décrets est l'effet de la contrainte :
Ils vous peignent notre monarque comme emprisonné, tandis que c'est Louis XVI qui, par le renouvellement de son serment civique et par sa lettre aux ambassadeurs, prouve qu'il est à la tête de la Révolution (2).
S'il est tombé malade en mars, les conjurés de la journée des poignards en sont cause. Ceci n'est pas une charge. Thibaudeau l'écrit sérieusement à Piorry :
Les méchants aristocrates avaient fait peur à ce bon roi, le soir qu'on les arrêta, munis de poignards et de pistolets, dans son antichambre (3).
Il guérit. La Société des Jacobins demande un Te Deum en action de grâces de la convalescence du meilleur des hommes
(1) A. V., L. 240. — i2) Adresse de lu Société de Civray, 10 mai 1791, 21. (3) Thibaudeau à Piorry, 19 mars 1791, Corresp., 122.
et du meilleur des rois, Louis XVI, dont le rétablissement donne la mort à l'aristocratie el rend la vieà tous les patriotes I .
La nouvelle de la fuite du Roi ou, comme disait la version officielle, de son enlèvement, arriva à Poitiers vers 8 heures du matin le 23 juin : la garde nationale était déjà sous les armes pour la procession de la Fête-Dieu; celle-ci ne fut pas contremandée.
Cet événement n'a point troublé la cérémonie du jour il a, au contraire ranimé le civisme de nos concitoyens, qui n'ont pas cru que la fuite d'un homme fût capable de changer les destins d'un Empire dont tous les habitants sont armés pour la cause de la liberté (2).
Quand le rédacteur du Journal de la Vienne écrivait ces lignes stoïques, il savait le Roi arrêté et l'émoi était passé. Il avait été immense, d'autant que l'on n'avait aucun détail.
Les Jacobins, réunis en permanence (3), pensèrent tout de suite à s'assurer de Roi-Cavalerie. Leur première démarche fut de convoquer ceux des soldats qui leur étaient affiliés, et l'un de ceux-ci fut des commissaires envoyés pour demandera la municipalité que sous aucun prétexte on ne laissât partir le régiment sans un ordre exprès de l'Assemblée Nationale.
Us eurent assez de sang-froid pour ajourner la motion d'un affolé qui demandait qu'on vérifiât si la salle des séances n'était pas minée Ils envoyèrent des commissaires prévenir les sociétés de Vivonne, Loudun, Dissais, Montmorillon, Saint-Savin et dénoncèrent à la municipalité le bruit que les ennemis de ia chose publique faisaient
(1) A. de la Const., 22 mars 1791. — (2) Journal de la Vienne, 30 juin.— (3) A. de la Const., 23 juin.
préparer un nombre d'armes considérable. Un garçon de café accusai l l'armurier Perrin d'en avoir le dépôt. Vérification faite, il avait nettoyé pour MM. Filleau, de Vaucelles, de Moysin, de Messemé de vieilles armes que le garde magasin avait vendues sur l'ordre du commissaire ordonnateur, M. de Vareilles-Sommières. Les corps administratifs affectèrent de considérer comme sans danger ces armes reformées. Mais celles de la garde nationale étaient-elles beaucoup meilleures ? Les arsenaux publics étaient dégarnis : on ne trouva au Puygarreau que 238 fusils, dont 32 sans baïonnette. On les donna à la garde nationale de Saint-Saturnin, et quand Vivonnefît demander des balles et de la poudre on ne put lui en fournir (1).
Le soir, le bruit de l'arrestation du Roi courut, et le conseil général de la commune leva sa séance. Les commissaires des trois corps administratifs, réunis à la maison commune, passèrent la nuit en permanence.
Le lendemain matin la nouvelle de l'arrestation du Roi fut connue. Nérac, député de Bordeaux, envoyait un courrier à ses commettants pour la leur annoncer. Celui-ci semait naturellement la nouvelle sur son passage. A 6 heures du matin il la donnait au poste de la garde nationale de Ghâtellerault, qui l'arrêtait à la tour du pont (2). Il passa à Poitiers quelques heures plus tard : on tint dès lors la nouvelle pour sûre, mais elle ne fut officielle que le 25.
Dans l'après-midi, les députés de la société patriotique de Niort vinrent annoncer à celle de Poitiers que leur garde nationale réunie à la troupe de ligne avait prêté, en présence de tous les corps administratifs et du peuple, « le serment
(1) Dél. uiun. et Dél. Dir. Dép. et District, 23, 24, 2il juin. — (2) Go- <lu.rd, II, 3îi7.
de fidélité à la Constitution et de vivre libre ou mourir » . La Société fit aussitôt demander au Département de décréter la même cérémonie. Il répondit qu'il avait devancé ce vœu et qu'il avait ordonné que tous les administrateurs, les magistrats et les soldats renouvelleraient le serment civique.
Le soir, les députés de tous les corps le prêtèrent. Les officiers supérieurs de Roi-Cavalerie n'avaient pas fait difficulté de s'y joindre.
Le lendemain à 11 heures, le régiment, la gendarmerie, la garde nationale se réunirent aux Gilliers, comme on recommençait à appeler le parc de Blossac, pour prêter le même serment. Dans son discours, le Procureur Général Syndic Brault confirma la nouvelle de l'arrestation du Roi(l).
La crise était passée sans qu'il se fût produit de désordre matériel.
La fuite à Varennes avait surpris les adhérents de la coalition de Poitou préparant leur mobilisation : ils attendaient cet événement pour agir, mais ne l'attendaient pas tout à fait si tôt.
Ils en étaient à convenir des points de rassemblement.
Les conjurés du Haut-Poitou, de crainte d'être coupés et isolés, demandaient que les Bas-Poitevins adoptassent un centre de concentration aussi rapproché que possible : ils indiquaient Chàtillon-sur-Sèvre ; les Vendéens objectaient l'impossibilité d'entraîner leurs paysans si loin.
(1) Chassin, I, 373. Proc. -Verbal. Impr.
>i». LA RÉVOLUTION A POITIERS
La décision n'était pas prise. Le 19, la veille du départ du Roi, le marquis de la Coudraye écrivait à M. de Chabot aux Coulendres-en-Mouzeuil :
M. le chevalier Baudry m'écrit de Bressuire que l'avis des gentilshommes de ce pays-là et de toute la Gâtine est d'assigner un rendez-vous général à Chàtillon, afin de donner la main à la noblesse de l'Anjou et à celle du Haut-Poitou liguées avec celle de la Marche et du Berry. Je suis assez de cet avis; mais il ne faut pas se dissimuler qu'un rassemblement aussi lointain que Ghàtillon ne sera pas du goût de beaucoup. Il ne faut pas compter au surplus que les paysans nous suivraient jusque-là puisqu'on a de la peine aies faire sortir de leurs paroisses. M. le chevalier Baudry a écrit dans le même sens à M. de la Burcerie pour qu'il s'entende avec MM. de Lézardière et de la Salle. On dit que ce dernier est d'avis de se réunir à Luçon (1).
Le marquis de Pérusse d'Escars n'avait pas le pouvoir d'imposer des ordres : il envoya son aide de camp. M. Constant de la Fontenelle, s'aboucher avec les chefs bas-poitevins.
Les Chasteigner («), frère et neveu du vicomte Roch, seigneurs de Touffou sur la Vienne et de Saint- Michel-le
(a) Chasteigner (Jean-Henri, marquis de), seigneur découvre, Touffou et Saint-Michel-le-Cloucq, avait commandé la Noblesse du Poitou au ban de 17K8. Jean-René-Henri, dit le comte de Chasteigner, fils du précédent, maistre de camp de cavalerie, avait été le second de Lézardière lors des assemblées de la Noblesse. Emigré, puis rentré à Paris pour se dévouer à la famille royale, il fut condamné à mort et guillotiné avec la Roche du Maine, le 5 juillet 1794. Mme de Nuchèze, Marie- Jeanne de Chasteigner, arrêtée en 1793, comme instigatrice de la tentative de soulèvement d'Usson-du-Poitou, était la fille et la sœur des précédents.Le vicomte Roch de Chasteigner, frère cadet du marquis, mourut en émigration. Il avait épousé, le 7 décembre 1774, Catherine- Françoise du Chilleau, qui fut condamnée à mort par le Tribunal criminel de la Vienne le 23 prairial an II et exécutée, son pourvoi ayant été rejeté, le 12 thermidor avec deux de ses serviteurs, les provisions qu'elle avait faites au château de Chincé ayant été qualifiées d'accaparement.
(1) Lettre saisie, citée par Chassin, 73.
Cloucq en Vendée, formaient le lien entre les deux parties de la province. Le comte de Ghasteignef avait été, avec Lézardière, un des deux commissaires que rassemblée de Fontenay avait chargés de gagner à ses vues la noblesse de Poitiers. C'est à lui que Constant fut adressé. Chasteigner « lui indiqua la route qu'il avait à tenir ». A Luçon, il dut éviter une colonne de gardes nationaux qui donnait la chasse aux aristocrates. D'après ce détail, il semble bien qu'il ne soit arrivé à Luron qu'une fois la fuite du Roi connue, car en Vendée les aristocrates ne furent pas inquiétés auparavant; quoi qu'il en soit, il arriva à bon port à Garnaud, puis à la Proutière, chez M. de Lézardière.
Le Roi fut arrêté à Varennes avant que le Poitou put bouger. Un rassemblement de gentilshommes se forma seulementà la Proutière. Les lettres saisies à Luçon indiquaient d'ailleurs M. de Lézardière comme le chef du mouvement préparé. Le District des Sables envoya contre lui un détachement d'infanterie, et les gardes nationales qui trouvèrent en arrivant le château abandonné y mirent le feu (28 juin). Lézardière fut arrêté quelques jours après sa famille et quelques-uns de ses amis. L'amnistie de septembre les rendit à la liberté.
L'occasion était manquée encore une fois; l'entêtement poitevin dit : recommençons En décembre, après la déconvenue de Lyon, l'application de la constitution civile était venue nourrir d'un nouvel aliment la passion contre-révolutionnaire ; en juin l'arrestation du Roi, si elle contrecarrait les projets des coalisés, ne faisait qu'enflammer leur zèle. Il était désormais trop évident que le Roi était prisonnier. Le devoir royaliste paraissait clair, et la protestation des députés de la droite (29 juin) en parut le manifeste peu déguisé.
Les patriotes y virent un appel à la guerre civile ; les Jacobins de Poitiers en vouèrent les auteurs « à la haine et à l'opprobre de tous les vrais citoyens, à la honte et à l'éternel mépris (1) ». Parmi les signataires, aux auteurs des protestations précédentes se joint cette fois le curé Joyeux, de Châtellerault,qui, le 19 juin 1789, était passé aux communes avec Dillon et Grégoire. Il représente assez bien toutes les âmes que la politique religieuse de la Constituante a jetées du patriotisme actif dans la contre-révolution militante.
Pourquoi se décourager? C'est le moment où s'organise l'association bretonne. Armand de la Rouerie était à chercher ses pouvoirs auprès des Princes. A son retour de Coblentz il traversa la capitale le jour même où la famille royale y rentrait captive (2).
Après l'incendie de la Proutière, le comte de Chabot offrit comme lieu de rendez-vous le Parc Soubise, qui devint le nouveau quartier-général de la coalition en Vendée. On rappela en favorable augure qu'Henri IV y avait passé une partie de sa jeunesse. On se plut à se figurer son souvenir demeuré vivant et animant les preux qui s'armaient pour la défense de son petit-fils. Mais, pendant que la coalition de Poitou tente de se réorganiser, les concours militaires lui échappent et l'émigration commence.
Pour s'assurer de l'armée, l'Assemblée a prescrit un nou veau serment. Les officiers royalistes ne furent pas d'accord sur la conduite à tenir : les uns le prêtèrent ; les autres le refusèrent et quittèrent le service.
(1) A. de laConst., 29. juillet. Ils firent imprimer cette délibération. ])>"'S h; 26, ils avaient demandé une peine contre les protestations. — (2) Lenôtre, la Rouerie.
ET DANS LA VIENNE M-g
Le 22 juin, à la séance où il futdécrété et où le maréchal de Rochambeau vint le prêter, les anciens officiers qui siégeaient à la plus extrême droite ne refusèrent pas de jurer a de mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangères et de n'obéir qu'aux ordres qui seront donnés en conséquence des décrets de l'Assemblée Nationale». « Nous avons vu avec laplusgrande satisfaction des chevaliers de Saint-Louis de notre département, qui ne semblaient pas d'accord avec nous sur plusieurs points, se présenter avec ardeur pour faire le serment (1). » On relève en effet au procès-verbal les noms de Lambertie et de la Châtre (2).
A la Rochelle, le régiment de la Sarre, un des deux corps sur lesquels comptait la coalition, se divisa. Neuf officiers refusèrent le serment (3). Les autres le prêtèrent, mais publièrent une déclaration où ils protestaient que cet engagement ne pouvait préjudicier à leur fidélité au Roi (4).
A Poitiers, Roi-Cavalerie avait juré à la cérémonie de Blossac. Seul, le sous-lieutenant de Ligonnès s'était abstenu : il partit sans se démettre, le 4 juillet (5). Le régiment ne publia aucune protestation ni réserve qui parut diminuer la portée de son serment. Mais il garda son aumônier réfractaire. Or, la crise politique avait redoublé la vivacité de la crise religieuse : le 12 juillet, c'était l'expulsion des directrices de l'Hôtel-Dieu. Les Jacobins avaient, le 14 juin, avant Varennes, refusé de demander l'expulsion descapu-
(i) Thibaudeau à la Mun., 22, 24 juin, Corr., 147. — (2) Arch. Pari., xxvii, 410. — (3) Correspondance des Amis de la Const., Liasse i ; Jacobins de la Rochelle à ceux de Poitiers, 16 juillel 1791. Les. 9 étaient les capitaines Saint-Exupéry et Colonne, l'adjudanl major Vaublanc, les lieutenants Fafrans aîné, Mauron jeune, Marcillat; les sous-lieutenants Joubert et Fafrans. — (4j Chassin, op. cit. — (b) Arch. Guerre : pap. du G" régiment.
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cins : le 24, à la séance permanente, ils la réclament parmi les autres mesures de salut public (1), et, le 14 juillet, la fête finit par une émeute qui chasse les capucins de chez eux sans autre forme de procès. Aux communautés de femmes qui craignaient le même sort, le Département et la Municipalité répondent de fermer leurs chapelles (2).
Cependant Ayrault continue tous les dimanches de dire à Roi-Cavalerie « une messe à laquelle tous les aristocrates de la ville affectent de se trouver » (3). Le 6 août, les commissaires de la paroisse Montierneuf viennent demander au Département de l'interdire (4). Celui-ci essaie d'en obtenir la suppression ; mais Beaurecueil lui répond en homme qui s'est consulté et qui tient à honneur de défendre pour sa part tout ce que les décrets laissent de droits aux catholiques:
La messe du Régiment a toujours été célébrée avec la plus grande tranquillité, malgré la foule qui s'y rend et qui ne saurait être un inconvénient. Vous connaissez sûrement mieux que moi le décret du 7 mai dernier, qui décide que le défaut de prestation du serment prescrit par celui du 28 novembre ne pourra être opposé à aucun prêtre se présentant dans une église paroissiale, succursale ou oratoire national pour y dire la messe. Ainsi, M. l'abbé Ayrault a certainement la liberté de dire la messe dans l'église de Montierneuf et le régiment de l'entendre, comme celle de tout autre prêtre (5).
Le 14 août, pour qu'il ne fût plus possible d'invoquer la tranquillité avec laquelle la messe du régiment se disait, les patriotes firent prendre à la paroisse une délibération fermant l'église au régiment. Une bagarre s'en suivit (6). Il
A. Je la Const., 14, 24 juin 1791. — {2) D.'-l. Dép., 1:1 juillet.— (3) A. V., I,. 33. Les commissaires de la paroisse de Montierneuf au Dép. — (4) Ot'l. Dir. Bép., 0 août. — (15) A. V., L. 33. Beaurecueil au Dép., 11 août, -r- (6) A. de la Const., 14 -août; Papier scribat et registre de la fabrique de Montierneuf cités par Gnergé : Montierneuf, 232.
ET DANS LA VIENNE i".i
y aurait même eu conflit avec la garde nationale et coups de pistolets échangés entre elle et le régiment (1).
Le 17 août, le ministre de la Guerre appela Roi-Cavalerie à Givet. La décision était seulement motivée sur ce que « les circonstances exigent impérieusement qu'on augmente le nombre des troupes de ligne sur les frontières (2} ».
Il partit le 28 (3). Mais les Jacobins ne se tinrent pas pour satisfaits. Le 2 septembre, ils donnaient lecture de l'information qui [avait été ouverte contre les officiers et déclaraient « que le glaive de la loi devait frapper ces têtes coupables (4)». En attendant-ils dénonçaient Roi, Cavalerie au ministre, à l'assemblée et, ce qui était plus grave, aux sociétés affiliées (5) qui lui ménageaient partout le plus mauvais accueil. Le 17 septembre, ils recevaient avec satisfaction une lettre de Magnac donnant avis « que ce régiment, « ayant éprouvé beaucoup de disgrâces sur sa route, pour- « rait bien ne pas aller au lieu de sa destination (6) ».
Il y arriva pourtant, et pendant tout l'automne et l'hiver Beaurecueil et les généraux inspecteurs louent le bon esprit qui y règne (7). Mais l'approche de la déclaration de guerre réveilla les passions. Dans la nuit du 12 au 13 mars 1792, les 2 escadrons qui étaient à Guise accusent leurs officiers de vouloir passer à l'étranger et les y entraîner, en arrêtent deux, dont M. de Saint-Pern,et envoient une députation au Département de l'Aisne soutenir l'accusation (8). Le lendemain ils rentraient dans le devoir, mais
(1) Thibaudeau, Soav., 72 (sous la date du 24août, d'.-iprèsune lettre à lui écrite de Poitiers par Piorry). — (2) Arcli. Guerre : Corr. génér. Min. Guerre à Dép. Vienne. — (3) Thibaudeau, Souv,, 72. — (4) A. de la Consl., 2 sept. —('■'>) A. d!e la Const., 3 sept. — d.;i A. de la Const., 17 sept. — (7) .Note 6e£ur-eGûëfl an inin.de l'a Gûërf 6,2*4* nov. ÎT'JI. Pap. dn Régiment. — (8) Arcli. Guerre : Pap. du 0e ffégimeni : d llaivili Rochambeau, 10 mars 1792.
Beaurecueilet tout le corps d'officiers sauf quatre donnaient leur démission. Le 6° régiment de cavalerie n'a dès lors plus rien de commun avec le corps sur lequel avaient reposé les espoirs de la contre-révolution dans l'Ouest.
A partir du 28 août, il n'y a plus dans Poitiers et dans toute la Vienne de troupes de garnison. Les gardes nationales seraient seules en présence d'une insurrection s'il en éclatait. Mais le marquis de Pérusse d'Escars a vainement essayé de poursuivre ses projets. Pendant que l'association bretonne de la Rouerie s'organise, la coalition de Poitou, sensiblement antérieure, voit ses cadres dispersés par l'émigration .
Henri Filleau, chargé d'une mission vers Ghemillé et les bords de la Loire et porteur d'une lettre du vicomte de Chasteigner pour M.d'Autichamp, n'arriva à Pont-James (1) que pour trouver celui-ci émigré de la veille.
Constant de la Fontenelle avait été chargé de son côté d'aller conférer avec Saint- Aulaire à Gorre, en Limousin, — ce qui prouve que l'évêque de Poitiers était au courant de la coalition. De là il alla à Paris îs'entendre avec les députés de la Noblesse, et ceux-ci l'envoyèrent à Coblentz, auprès des Princes, savoir de façon nette s'ils approuvaient qu'on émigrât ou s'ils conseillaient de rester sur place.
La réponse des Princes n'était pas douteuse: ils favorisaient l'émigration dans les provinces où une prise d'armes eût été folie et où tout rassemblement d'aristocrates eût été le signal de leur massacre. Dans les pays au contraire où leurs partisans pouvaient espérer entraîner avec eux une
(1) La Fontenelle, Récit inédit, Pont-James, commune de Saint-Colombin, canton de Saint-Philbert-de-Gramllieu (Loire-Inférieure). On se demande s'il ne faudrait pas lire plutôt Saint-James, résidence de M. d'Autichamp, près d'Angers.
ET DANS l..\ VIENNE
partie de la population l'émigration était déconseillée : les instructions de la Rouerie étaient formelles là-dessus.
. Mais, quand Constant de la Fontenelle débarqua à Coblentz, il trouva arrivés avant lui nombre de ceux pour qui il venait demander s'ils devaient rester ou partir. Il en arrivait tous les jours. Il resta avec eux (Ij.
D'après une tradition (2), ce fut à une réunion tenue au château du Fou, chez M. de la Roche du Maine, que le départ aurait été concerté entre les plus exaltés. Le caractère brouillon de La Roche du Maine, son influence, son rôle mal défini dans la coalition de Poitou rendent la chose vraisemblable. Sur le moment même il fut considéré comme le boutefeu de l'émigration :
Le ci-devant marquis de la Roche du Maine arrive de Paris; des courriers sont bientôt dépêchés auprès des gardes du corps licencias, des ofticiers réfractaires et de tous les ci-devant gentilshommes en état de porter les armes ; ils se rassemblent à la hàle chez l'un d'eux, et le jour suivant éclaire leur dupait (3).
Jusqu'au mois de juillet 1791, on peut dire qu'il n'y avait pas eu d'émigration en Poitou : les départs de Luxembourg, juillet! 789,de Fianrois d'Escars, septembre 1790, étaient restés isolés.
Je vis éclater, ditFrenilly, cette déplorable épidémie dans lapro-
(1) Sic : M^e de la Rochejaquelein, 161. «■ Les princes connaissaient la coalition, l'approuvaient et désiraienl que ceux qui eu étaient n'émigrassent pas ; mais les jeunes gens voulurent imiter !<■ reste de la noblesse. On eut beau leur représenter la différence entre leurs positions respectives, envoyer deux personnes aux princes pour leur demander de nouveaux ordres et engager les jeunes . attendre
leur réponse, rien ne put les arrêter: ils partirent en foule: leur exemple entraîna les chefs, et l'organisation se trouva dissoute. »- (2) Recueillie par M. de Cniirsac. — {'■">> A. N., !>\\i\ 354 : Le comité militaire de la garde nationale de Poitiers au Présidenl du Comité des Recherches de l'Assemblée Nationale,
vince de France la plus peuplée de noblesse... J'ignore et on ignore sans doute quels lurent dans la province les premiers qui imprimèrent le mouvement. A coup sûr c'étaient des gens sans fortune comme sans tête. Entraînés par les promesses des principaux meneurs, ils partirent; ils revinrent engoués d'espérances et de certitudes qu'ils soufflèrent à la ronde... Dès que le mot d'honneur fut appliqué à ceux qui partaient, le mot d'égoïsme et de peur à ceux qui restaient, tout le troupeau sauta. On ne courut pas à la gloire, on s'enfuit devant le déshonneur (1).
Quelques vexations locales inclinent les gentilshommes à quitter leurs châteaux.
La Société populaire de Couhé réclame le droit de perquisitionner dans les maisons suspectes (2). Celle de Poitiers demande qu'on fasse démolir les tours, abattre les les ponts-levis, combler les fossés (3). Elle se fait remettre les couleuvrines qui ornaient le château du baron de Morthemer (4). Le vicomte de Ghasteigner, retiré dans son château de Chincé, commune de Jaulnay, y est tracassé de toute manière, malgré le maire qui le défend de son mieux : on l'inquiète au sujet des communaux, on le menace de perquisitions. Il est blessé à la jambe dans un accident de voiture qui paraît dû à la malveillance (5). Ces vexations font affluer les gentilshommes au chef-lieu. « La ville de Poitiers, écrit Piorry le 19 juillet, se remplit de nobles qui ne se trouvent pas en sûreté dans leurs châteaux etqui trouvent protection à Poitiers (6). »
L'affluence devint assez considérable pour paraître un rassemblement concerté, et l'émotion fut au comble quand
(1) Frenilly,149. — (2) A. do la Const., 23 août.— (3) A. de la Const., 5-t2 juillet. Cette motion leur fit beaucoup d'honneur; on y adhéra des quatre coins du royaume, de Bloîs, Chàlons, Moulins, Dunkerque, Nantes et Quimperlé. A. de la Const., 10, 19, 23, 25 août. — (4) A. de la Const., 15 juillet.— (5) Guyot, Journal de ma mairerie. — (6) Thibaudeau, Souv., 70.
la Société de Saint-Servan fit part qu'on avait trouvé sur le port une lettre annonçant qu'il y avait beaucoup d'aristocrates à Poitiers et qu'on « comptait sur leur valeur(l)».
Le 12 août les Jacobins s'inquiètent encore du rassemblement des gentilshommes à Poitiers. Le 17, c'est leur départ en masse qui devient l'objet de leurs dénonciations :
Depuis huit jours nous voyons partir tous les ci-devanl nobl i o : i s les ci-devant gardes du corps rejoignent; une multitude de gens sans aveu prennent la même roule ; tout nous présage un complot funeste pour l'Empire Français*
« Depuis 5 à 6 jours », écrit de son côté Brault, au Comité des rapports (2). Nous pouvons donc dater très exactement de la mi-août le début de l'émigration poitevine. Les six semaines écoulées depuis Varennes correspondent bien aux démarches que nous connaissons de la coalition pendant ce temps : choix du Parc-Soubise pour remplacer la Proutière, missions de Filleau et de la Fontenelle.
Les Jacobins croyaient que les partants se dirigeaient vers la capitale. « C'est le point de rassemblement de cette funeste coalition. » La municipalité tenait qu'ils allaient rejoindre les émigrés. On pouvait s'y tromper d'après des lettres comme celle qu'interceptait la municipalité de Loudun, de Mm° de la Coussaye à M110 des Forges (3) :
D'après, Mademoiselle, ce qu'on vient de nous mander de Loudun que toute la noblesse de ce payS était partie et entre ;uilres MM. vos frères, M. de la Coussaye, qui attendait toujours ce
(i) A. delà Const., 12 juillet, 26 juillet, 12 août. — (2) A. .Y, Dxxix, 351, 353 : Le comité de Surveillance des a. de la •: la Fayette,
17 août 1791. Braull au comité des Rapports, Chassin, II, 33. — (3) A. N., Dxxix, oO, et Dél. mun. Loudun.
■i:,f- LA REVOLUTION A POITIERS
moment et qu'on lui manderait, ainsi que le point de réunion, à celte nouvelle en l'air il voudrait partir aussitôt. J'ai cependant gagné de lui d'attendre la certitude et à savoir le point de ralliement.
Il était bien au-delà de la frontière. Le 24 septembre 1791, le première compagnie d'infanterie noble de la coalition de Poitou était constituée à Tournay, sous le commandement supérieur provisoire du chevalier Duris, qui fut à la tête des Poitevins émigrés à Binch et à Castellaun jusqu'à l'arrivée du marquis de Pérusse d'Escars (1).
Celui-ci, étant le chef, dut suivre et reçut le commandement de la brigade de Navarre. La coalition de Poitou — le corps garda ce nom de l'organisation secrète — en formait un bataillon. La première compagnie était commandée par Duris ; la seconde par Coral; la troisième par Jean Filleau ; la quatrième par La Châtre (2). Leur ardeur était grande : ils croyaient entrer en campagne tout de suite :
Sous peu vous entendrez parler de nous. Vous savez que je ne me suis jamais trompé dans ma petite politique ; tout va bien et très bien. J'oubliais de vous dire qu'à une visite de corps que nous fîmes à Monsieur, frère du Roi, ayant su probablement les dangers que j'avais courus, il m'adressa la parole en me demandant comment je me trouvais maintenant. Ma réponse futque des militaires ne pouvaient qu'être très bien près des petits-lils d'Henri IV — mais beaucoup mieux encore sous la tente. Il me répondit que sous peu nous y serions (3).
Toutl'hiver de nouvelles recruesrejoignirent. Devait partir quiconque pouvait porter les armes. Ni l'âge ni la situation n'en dispensait. De pacifiques conseillers au Prési-
(1) Beauchet Filleau, Tableau des émigrés du Poitou. — (2) lbid. — (3) A. .V, W. 434,974. Lettre sans nom ni date saisie chez Guyot du Bijoux.
dial, du Tillet, de Cressac, Dansays de la Villatte, firent campagne avec le lieutenant-général [rland de Bazoges et le procureur du Roi Filleau, les deux premiers dignitaires de leur compagnie. Mais le moliftout militaire de l'émigration en limite l'étendue : on n'emmenait ni les vieillards, ni les enfants, ni les femmes. Le cas de Lambertie, qui partit avec sa femme et deux de ses filles, est exceptionnel. Tout ce monde de faibles était laissé en otages ; il emplit les prisons de la Terreur ; mais, quand la Nation saisit les biens des émigrés, tout le patrimoine des familles ne tomba pas sous ses lois. Les femmesavaient des propres à revendiquer, des reprises à faire valoir ; l'étendue de la confiscation en fut diminuée.
Le départ s'effectuait tranquillement, sans danger à fuir. Les émigrants mettaient ordre à leurs affaires. On peut reconstituer le journal des départs en relevant dans les minutes des notaires les procurations générales, que les émigrés donnent ordinairement à leurs femmes (1), et les emprunts qu'ils font avant de partir. Ces emprunts avaient été commencés dès le mois de juin en prévision de la prise d'armes. C'est ainsi que François-Emmanuel- Bernard du Breuil-Hélion de la Guéronnière emprunte 17.300 1. par neuf actes échelonnés du 13 juin au il juillet; Charles-François d'Aloigny-Rochefort 18.100 en six contrats du 6 juin au 18 juillet (2). Les emprunts furent continués et servirent à l'émigration : « Presque toute la noblesse du royaume, disaitune lettre de Thouars,se transporte actuellement à Paris... Elle emporte non des assignats, mais de l'or en abondance (3).
(1) Marquis de Pleumartin, 16 sept.; marquis de Nieuil, 20 oct.; Dansàys de ta Villatte, 25 déc; etc.— (2) Minutes Duchastenier etdela Badonnière. — (3) Chassin, II, 35.
Une dernière observation. Les récits contemporains ne manquent guère de qualifier de gentilhomme ou de cidevant noble tout émigré. En dépouillant les listes, on en trouve beaucoup qui n'avaient aucun droit à ces qualifications et bon nombre encore qui n'y prétendaient même pas : les quatre fils Giraudeau ; Boulay de Monteru, dont nous avons le Journal ; Rivière, fils d'un procureur et beau-frère de Fradin. A Vivonne, nous voyons mettre sous séquestre les biens de deux simples soldats du régiment d'Anjou, qui ont sans doute suivi leurs officiers (1). Le plus fanatique des émigrés fut un officier de fortune, Grossard, fils du maître d'hôtel de Blossac. Les autres rentrèrent au Consulat. A peine cite-t-on un Lambertie qui reste en Angleterre parce qu'il est cousin et pensionné du roi. Crossard, l'armée des Princes licenciée, passe au service de Hollande, puis d'Autriche. Quand l'Autriche fait sa paix avec Napoléon, il entre dans l'armée russe. 11 ne revient en France qu'avec les Bourbons, général et baron, ayant gagné au service de la contre-révolution les grades et les titres que la Révolution et l'Empire se vantaient d'avoir seuls rendus accessibles aux plébéiens comme lui (2).
Le premier bataillon des volontaires de la Vienne (3) se lève précisément dans l'émoi qui suit Varennes, en sorte que les enrôlements répondent sur-le-champ aux émigration s. Plus d'un même hésita entre le bataillon des volontaires et
(1) Benoit et Guimard, A. V., L. 44;i. — (2) Crossard, Mémoires. — (3) Tout ce qui suit est extrait, sauf référence contraire, des Arch. de la Vienne, L 190.
le camp des émigrés. Entre deux partis que nous semble séparer un abîme, entre deux versants qui vont faire deux mondes, la ligne de partage fut peu marquée. Des constitutionnels très attachés au Roi s'enrôlèrent, et tel émigra par solidarité de caste, qui était d'ailleurs pénétré d'idées révolutionnaires. Pour d'autres, soldats seulement, le point d'honneur n'était que de se battre, et les circonstances décidèrent de leur choix :
Lorsque les factions déchirent un empire, On choisit au hasard la meilleure ou la pire ; Mais quand le choix est fait, on ne s'en dédit plus...
C'est Crossard qui a donné comme épigraphe à ses mémoires cette citation de Serlorius.
Les noms des commissaires choisis par le Département pour surveiller le recrutement mettent en lumière cette situation paradoxale . A Poitiers, c'est M. de Sarraut, chevalier de Saint-Louis, remplacé ensuite par Rougier et par Monget; à Civray, M. de Jousserant; à Montmorillon, M. du Deffend ; à Lusignan, Albert Venault, remplacé par \W\card; à Ghâtellerault, Bouin de Noire; à Loudun, le cidevant comte de Messemé (1). Pendant qu'à Ghâtellerault Bouin de Noire organise la compagnie des volontaires, son fils émigré, et lui-même résigne peu après ses fonctions de commandant de la garde nationale (2). Quant à Messemé, il rejoint l'armée des Princes ; il est remplacé par Dumoustier, ancien garde du Roi et maire de Loudun.
Les engagements commencentà Poitiers les 1 8 et 23 juin, à Loudun le 3 juillet, à Lusignan le H (3), à Chàtellerault le 26. C'est le patriotisme tout court et l'esprit militaire
— (1) Dél. Dir. Dép., 13 juillet. — (2) A. de la Const. Châtell., 26 déc. 1791. — (3) A. V., L. 349 : lieg. d'enrôlement de Lusignan.
qui animent les volontaires de 1791. Les sociétés des Amis de la Constitution ne se mêlent pas du recrutement. D'anciens officiers reprennent du service, d'anciens soldats surtout. Choisis comme officiers, ils assureront aux volontaires des cadres expérimentés. Les contrôles du premier bataillon révèlent l'engagement de nombreux fils de famille, 6 étudiants, 23 « citoyens sans profession », ci-devant on aurait dit bourgeois, un notaire, peu de paysans. « Ci-joint, écrit Bouin de Noire, l'état de 85 enregistrés à la municipalité de Châtellerault ; vous pouvez compter sur 18 delacampagne(l). » Ceuxci même sont des artisans. Les gens de métiers, que la crise économique prive d'ouvrage, s'engagent en masse. Sur les contrôles de troiscompagnies seulement onrelève 19 cordonniers, 13 couteliers, 9 boulangers, 8 menuisiers, 7 orfèvres, 6 perruquiers, 5 chapeliers, 4 horlogers, 3 sergiers, etc. Ainsi, la misère causée par la Révolution devient un auxiliaire de l'esprit militaire pour le recrutement (2).
D'après le décret des 11-13 juin, les volontaires ne devaient se réunir que lorsque les besoins de l'Etat l'exigeraient. Ce délai faillit faire fondre le bataillon :
Je m'explique, Messieurs, en militaire. L'incertitude, la longueur que l'on met à ce rassemblement amortit la bonne volonté. Beaucoup de nos guerriers enregistrés se plaignent et voudraient être au premier pas. Ceux de la ville ne trouvent plus de places dans les boutiques sur l'incertitude de leur séjour ; ceux de la campagne sont clans le même cas : ils ne trouvent ni condition ni ouvrage, ce qui dégoûte ceux qui auraient la véritable envie
(1) A.V., L. 188 : Bouin de Noire au Dép., 25 sept. — (2) « Entré au chapitre de Sainte-Radegonde comme enfant de chœur à l'âge de 4 ans et demi, j'y restai pendant plus de dix ans. La Révolution vint, et, comme les chapitres riaient supprimés, on me renvoya. Mon père, qui étail tailleur de pierres, nie lit travailler avec lui. Le métier ne me plut pas, et je résolus bientôt de quitter ma famille et de me faire soldat» Girault, Campagnes d'un musicien d'état-major, 3.
ET DANS LA VIENNE ■ «;i
de servir. J'ai engagé pendant mou service plus de 1200 hommes ; ou je les ai nourris ou je les ai fait joindre 1 1 ,
Plusieurs volontaires impatients s'engagèrent dans les troupes de ligne, et le bataillon ne fut réuni que le 21 novembre. Les volontaires avaient été si nombreux qu'ils dépassaient encore le nombre requis : lu \ hommes en 9 compagnies. François-André Dumoustier, maire de Loudun, fut élu lieutenant-colonel par 410 voix sur 567 votants ; J.-B. Babert de Juillé, lieutenant-colonel en second, au refus de Bricard (22-24 novembre). Les compagnies étaient formées depuis le mois de septembre ; les capitaines étaient Seuilly, Franchaud delà Corbinière, Texier, Serph, Vouzelaud de la Martinière, Hastron, Dumesnil, Haward- Boissandière et Normand, ce dernier pour la compagnie des grenadiers. La plupart de ces officiers avaient déjà servi (2).
Le bataillon, définitivement formé le 25 novembre, ne partit que le 18 décembre pour Compiègne, où il arriva le 7 janvier. Il se comporta bien, et l'on ne signale pas à son propos les innombrables désertions qui décimèrent les bataillons formés ensuite. Le premier bataillon de la Vienne, amalgamé le 26 germinal an II avec le Ier bataillon du 02" régiment, ci-devant Salm-Salm, et le 2e bataillon du 51e régiment, ci-devant La Sarre, forma la 12!> demi-brigade (3).
(1) A.V., L. 190; Bouin de Noire au Dép. — (2) A. V., L. 190; Alm. Dep., 1792, 135. — (3) Rousset, Volontaires, 351.