LUSIGNAN
Président : Coindon, curé" const.de Cloué, inéligible en cette qualité; remplacé par Demellier. Directoire: Marsault, Granier, Lauzet, Geoffroy, Procureur syndic: Naudeau, avoué. Conseil : Coindon, Dupont, Venault, Gilbert, L. ïribert, Joyeux-Lauzanière.
(1) A. V., L. 67 : Proc.-verb. cons. gén. Dép., r> qov.
tation intacte, et les plus avancés sentaient trop bien le service qu'il leur rendait pour chercher s'il partageait toutes leurs idées et leurs passions : le 9 septembre, il était élu président de la Société des Jacobins (1), et un Ami de la Constitution poète célébrait son élévation :
Il n'est donc plus, Montault, ce temps où la naissance Toujours sur les vertus avait la préférence (2).
Les réfractaires se demandaient comment ce prêtre pieux avait accepté l'épiscopat schismatique. Les biographes de Montault n'éclairent pas ce problème qui est celui des motifs de toute la partie sincèrement religieuse de l'Eglise constitutionnelle. L'abbé Maupoint conte, d'après des souvenirs de famille, qu'il avait d'abord songé à émigrer, que sa mère avait obtenu qu'il restât en France, que son frère lui avait fait accepter une place d'administration et qu'il avait été peu à peu entraîné. C'est une légende pure : affilié aux Amis de la Constitution le 20 juin 1790 (3), en même temps qu'il entrait au Département, vicaire épiscopal de Lecesve, il avait donné à la Révolution des gages qui n'étaient point équivoques. Très pénétré de ses principes, qu'il entendait d'ailleurs dans un sens modéré, il avait trouvé naturel de les étendre à la réforme de l'Eglise : ses opinions étaient gallicanes — il était élève des oratoriens et avait applaudi à la suppression des jésuites (4) — et d'ailleurs, entré au séminaire sous l'inspiration d'une vocation tardive, ordonné prêtre après de rapides études, il n'avait pas reçu une formation théologique et canonique égale à sa culture générale (5).
(1) A. de la Const., 9 sept. — (2) Dassier, A M. Montault élu évéque. — (3) A. de la Const., 20 juin 1700. — (4) Dupont, passim. — (o) Il n'avait l'ait que 2 ans de séminaire. Son ami, l'abbé Bernard, lui écri-
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Il se défendait avec toute sa force du reproche de schisme et entendait rester catholique et orthodoxe. 11 était vivement opposé à toute mesure de coercition vis-à-vis des réfractaires. En politique il était monarchiste.
C'est l'esprit qui va animer le Département. Non seulement l'influence de l'Évèque-Président y est considérable, mais l'élection à la Législative de Piorry et d'Ingrand y a découronné le parti jacobin ; Butaud, Bastide, Gennet, qui restent en fonctions, sont des modérés ; aucun des nouveaux administrateurs : Vaugelade, Fradin, Dardillac, des Essarts, n'a une personnalité aussi marquée que Piorry et Ingrand. Le Procureur général syndic, Brault, qui reste en fonctions, est tout acquis, d'opinions et de caractère, à la politique modérée : toute mesure de persécution frapperait son frère, l'abbé Charles Brault, un des grands vicaires réfractaires .
Ce sont des patriotes authentiques qui prennent cette attitude, de vrais amis de la Constitution, et de la Constitution civile du Clergé comme de la constitution politique ; mais ils l'acceptent en entier et la prennent à la lettre et au sérieux ; ils s'attachent au Roi dont elle consacre le pouvoir, à la liberté religieuse et à la sécurité des personnes, môme suspectes, qu'elle, garantit, et ils sont monarchistes et libéraux précisément parce que constitutionnels.
Les Jacobins, au contraire, entendent refuser la liberté aux « ennemis de la liberté », supprimer le culte réfractaire avant toute chose, saisir les biens et surveiller étroitement
vait : « Vous n'avez pas eu le lemps de- vous instruire à fond il-- matières qui ne pouvaient cependant pas vous être très familières, vu l< études superficielles que vous avez laites en théologie.» /'<//<. Guillemot, Sur I'épiscopat de Montault au point de vue intérieur de l'Eglise constitutionnelle, cf. infra.
les familles des émigrés. Tout en protestant de leur respect pour la Constitution, ils n'hésitent jamais à recourir à la violence, quand la loi ne sert pas leurs colères et sans se déclarer républicains, sans être d'accord probablement sur ce point, ils dénoncent et détestent en Louis XVI le protecteur des émigrés et des réfractaires.
Le Département s'appuie sur le District, où Barbault de la Mothe a remplacé Millon comme président et qui, par une chicane de procédure, refuse de reconnaître Moreau (1) comme procureur syndic et maintient en fonctions le modéré Jahan de la Ronde jusqu'au 20 janvier 1792. Mais, à la société populaire, le parti avancé règne sans conteste. Elle reçoit fidèlement les impulsions de la société-mère et le 30 décembre exclut Allard et Pressac comme Feuillants. Le renouvellement de novembre 1791 fortifie son influence dans la municipalité de Poitiers : A.-C. Thibaudeau devient procureur de la commune à la place d'Allard, avec Grillaud comme substitut.
Ge duel entre les constitutionnels et les patriotes avancés dure du renouvellement des corps administratifs jusqu'au Dix Août, environ onze mois. Au début, forts du texte de la Constitution et de la vénération dont elle est entourée, les premiers ont l'avantage ; mais, à mesure que la situation extérieure s'aggrave, leur position légale et libérale devient plus difficile à tenir et le découragement les gagne.
Je suis toujours idolâtre de la Constitution et de la liberté et je mourrai tel que je suis, mais je ne voudrais pas trop jurer qu'avant quelques années mon vœu fût encore celui de la majo-
(I) Il avait été élu avant que Thibaudeau, nommé président du Tribunal Criminel, eût donné sa démission. Dél. District, 15 septembre. L'assemblée nationale ordonna de reconnaître son élection. 20 janv 1702, et il fut installé le 24.
ET DANS LA \ IK.YXK i ,''.■
rilé des Franc-us. Le Corps Législatif, qui pourrai! dissiper toutes les craintes, renferme dans son sein une foule de factieux qui, tout en voulant prendre exclusivemenl le nom d!Amis de la Constitution, en sont les ennemis les plus crueïs.J'ai assisté à leurs séances pendant deux mois, et chaque jour m'en a dégoûté davantage. Si la Constitution doit être renversée, ee seronl ces coupables représentants qui en seront la cause (1).
Jusqu'au dernier moment les patriotes avaient craint que Louis XVI n'acceptât pas la Constitution et que son refus ne devînt le signal d'une contre-révolution préparée par un vaste complot. Le 16 septembre,;! dix heures du matin, un courrier extraordinaire apporte au Département «l'heureuse nouvelle de l'acceptation faite par le Roi de la Constitution Française. » Le directoire fit sur-le-champ imprimer la lettre royale et l'envoya par exprès aux Districts (2). Ce furent partout des réjouissances infinies (3). Aux Jacobins même la lettre du Roi fut très applaudie. Quant à la Constitution, ils avaient fait faire une petite châsse, pour recevoir ce texte sacré. Jean Alexandre, qui s'en était chargé, ne voulut aucun paiement. Le reliquaire fut exposé dans la salle des séances, et tous vinrent renouveler leur serment sur l'acte constitutionnel qui y fut déposé (4).
Le parti constitutionnel compta qu'il avait reconquis le Roi :
Voici donc enfin l'instant où les ennemis du bien public sonl obligés de nous restituer le cœur d'un liui chéri qu'ils nous avaient enlevé, séduit et égaré... Si notre Roi n'avait opposé son
(1) Faulcon, Mémoires inédits. Extrait de son journal, 3d dé 12 janvier 1793. — (2) A. -Y., I.. 313 : Braull aux District pt. —
(3 Ml. îiiun. Poit., 25 sept., Godard, II. . — (4) Amis de la
Cotist., 11. t6 sept., -':! oct. A ChAtelleraul
Roi! Vive la loi! et déclarent que le nom d'aristocrate ne doit plus • lister. « Le Roi a mis le sceau sur sa tombe. Amis de I -:- Châtell., 17 sept.
doux caractère à ses courtisans barbares, le sang qui écrit toujours les grandes révolutions aurait coulé dans tous les cliemins du royaume... Grâces en soient rendues à l'Etre Suprême et à la douceur de caractère de Louis XVI (1).
Rien n'était plus exact que cet éloge de la sensibilité de Louis XVI ; mais l'auteur exagérait, voulait en faire un patriote à sa façon :
Ah! digne Roi, l'anarchie et la discorde sont vos ennemis. Les ci-devant évoques et nobles vous sont donc en horreur (2).
La formation de la garde constitutionnelle du Roi donna à ce loyalisme renouvelé l'occasion de se manifester. Le ministre de l'intérieur demandait trois jeunes gens « d'une taille et d'une figure distinguée dont le Département garantît la probité, les mœurs, l'attachement à la Constitution et à la personne du Roi (3) ». Dix-sept jeunes gens se mirent sur les rangs, volontaires nationaux du premier bataillon pour la plupart : le fils du constituant Laurence, le futur général Canuel, l'ancien porte-drapeau de la Légion de droit, André Dupesseau, jusqu'à un membre du Conseil général, François Jouteau, capitaine de la garde nationale de Pressac(4).
Le Département, « pénétré des sentiments de la plus respectueuse reconnaissance des marques de confiance dont Sa Majesté veut bien l'honorer », désigna Louis Rrault, fils du procureur général syndic, Pierre Crémière et Sylvestre Loyseau de Grandmaison (5).
(1) L'Ami r/r.s diètes de l'Europe, Discours prononcé à la Société de Civray le 18 sept., p. l'y. — (2) ni. ihid.3 A. V., L.13S : Lessart au Dép., 26 uu\ i \.\ .. L. 13:; : Reg. d'inscriptions. — (!i) Dél. Dir. Dép.,
t'. déc. Voici d'après les registres d'inscription les notes des trois gardes du Roi : Brault : 20 ans, 5 pieds G pouces, a servi dans la l''° Cie de volontaires de Poitiers. Sergrnt aux grenadiers du 1er bataillon. Crémière : 23 ans 5 pieds S pouces 5 lignes, d'une 1res bonne famille, bon
ET DANS LA VIENNE '.m
Les Constitutionnels voulaient se persuader que la guerre n'était pas à craindre et s'efforçaient d'enlever aux passions ce terrible aliment.
L'auteur anonyme de l 'Ami des Diètes de l'Europe^ membre de la Société de Civray, avait publié une autre brochure sous le titre expressif: Ne craignez pas la guerre (1). Dans son discours du 18 septembre, il revient sur cette idée :
Pour ce qui concerne les menaces des princes étrangers, je dis que la balance et l'équilibre politique occupent trop ces puissances étrangères pour vouloir détruire notre forme de gouvernement. Citoyens, ne craignez pas Léopold; ilaime trop la paix, le Brabant et les Pays-Bas pour nous procurer la guerre (2).
Quant aux rassemblements d'émigrés, il affectait de les railler. Cependant le nombre de ceux-ci augmentait chaque jour. Les procès-verbaux des Jacobins sont remplis des avis des sociétés affiliées de la région qui signalent de nouveaux départs pendant les derniers mois de 1791 (3). Et comme ce ne sont pas seulement des nobles qui partent, nous l'avons déjà remarqué, le bruit finit par s'accréditer que l'enrôlement pour Coblentz était régulièrement organisé en Poitou.
patriote, a servi dans la garde nationale de Poitiers dès son établissement. Grand-maison : 21 ans, 5 pieds, 9 pouces, natif de Civray, lils d'un administrateur du district, d'une ancienne famille de Civray et de Charroux, lieutenanl de la garde nationale de Charçoux, grenadier des volontaires de la Vienne.
(1) Nous n'avons pu la retrouver. — (i Ami des Diètes, 5. - (3) A. delà Const. : 10 oct. Niort : 13, L'Isle Jourdain; •.!", Lavoux; 28, Mirebeau, Sain t-Maixent; 1er nov., Bressuire.
iv 31
m LA REVOLUTION A POITIERS
Le 7 décembre, un domestique de l'abbé de Moussac est arrêté sous l'inculpation d'achat d'équipements de guerre. 11 avait, paraît-il, fait emplette de quelques vestes et culottes de volontaires nationaux dont l'uniforme eût eu peu de succès dans l'armée des émigrés. On le relâcha le surlendemain (1), mais à Montmorillon il dut se cacher quelque temps (2).
Le chanoine du Tréhan, ci- devant trésorier de Saint- Hilaire et chancelier de l'Université, avait un frère émigré. Ce devait être le chef de l'agence d'enrôlement. Trois gardes nationaux résolurent de lui tendre un piège. L'un d'eux, Prieur-Ferrand, lui écrivit pour lui témoigner son désir d'aller servir la bonne cause de l'autre côté du Rhin. Il n'en reçut point de réponse écrite, mais il prétendit que le chanoine lui avait promis sa recommandation près de- ses amis émigrés. Aux deux autres, Gervais et Alleaume, il aurait d'après leurs dires fait remettre un écu de 6 livres par son cuisinier (3). C'était peu pour payer le voyage de Coblentz. Personne parmi les patriotes ne fit cette réflexion. On ne put dérober le chanoine à la lanterne qu'en le mettant en prison. On trouva chez lui des vases d'église et des ornements sacrés, rien autre de suspect.
Le conseil général de département était en session : Laurendeau le présidait en l'absence de Montault, quand les commissaires de la municipalité vinrent rendre compte. Il les félicita de leur courage, de leur sang- froid et réclama lacommunication immédiate des pièces (4). Elles furent expédiées aussitôt à l'Assemblée Législative avec une adresse
(1) A. \\. !.. 67 : Proe.-verb. Cons. Gén., 7, 9 déo. 170 J. — (2) Récit de l'abbé de Moussac, ap. marquis de Moussac, 116-117. — (3) Rapport de Goupilleau à l'Assemblée Législative, 22 déc. Cf. Arcli. Pari., xxxvi, 116-129, 318, 319. — (4) A. V., L. 67. l'roc.-verb., 11 déc.
qui paraissait accablante pour du Tréhan (1). Mais Allard fut sans doute avisé en particulier que l'inculpation ne reposait sur rien de sérieux. Il pressa la délibération de l'affaire (2) et le 22 décembre, sur un rapport de Goupilleau, il obtint un non-lieu. Le 27. du Tréhan fut mis en liberté, et le 31 décembre le directoire de département dénonçait àl'accusateur public les auteurs de cette sédition populaire, a II se rendrait vraiment indigne de la confiance publique et des précieuses fonctions dont il est chargé par la Constitution, s'il se montrait ins mciant et insensible aux outrages faits au dit Srdu Tréhan et aux dangersjauxquels il a été exposé et aurait succombé sans le secours de la force publique (3). » '
Pour prévenir le retour de semblables excès, le Directoire publia sa grande proclamation du 14 janvier qu'il ordonna de faire imprimer, afficher et lire trois fois au prône de toutes les paroisses (4).
Un de Messieurs a dit : Une guerre cruelle est près d'éclater. Des enfants de la patrie, nos propres frères, semblent la menacer de leurs armes; défendons-la de toutes nos forces. Dnissons-nous pour repousser les traîtres ; mais autant ta guerre peul causer de ravages an dehors, autant la paix au dedans doit nous procurer d'avantages. La loi ne reconnaît d'ennemis que ceux qui s'arment contre elle. Celui-là est notre ami. notre frère qui n'est pas convaincu de trahison devant la loi. Si la fureur a porté loin de nous plusieurs membres de cette ancienne caste privilégiée, si leur fuite nous afflige, la constance en a retenu quelques-uns dans leurs foyers. Leur séjour tranquille ne peut que nous réjouir.
Qu'il a fallu de vertu à ces femmes timides pour soutenir le départ de leurs époux furieux. Ah ! si ceux-ci méritenl toute notre vengeance* que les premières sonl dignes de notre attention, de notre appui!
Et leurs faibles enfants, les regarderait-on aussi comme des ennemis? Mais quels ennemis que ceux qui n'ont pour armes que des pleurs ou des souris caressants?
La loi garantit encore la liberté des opinion- religieuses. Plaign as
(l)Pél, Mun. Poit., li déc. — (2) Allant. Réclamation. -~ (3 Dél. Dir. Dép., 31 déc. — (4 Imprimé, A. Y. I\ 3696.
ceux qu'une domination aveugle ou les erreurs ou les préjugés éloignent de cette égalité fraternelle qui devrait unir tous les Français dans un même esprit. Mais qu'ils demeurent sous la sauvegarde de la loi qui seule a le droit de les punir si la manifestation de leur pensée vient à troubler l'ordre public.
Enfin la Constitution garantit l'inviolabilité des propriétés et la sûreté des personnes. Montrons-nous dignes d'elle par notre fermeté, par notre courage à la maintenir sur sa base.
Sur ce, le Procureur général entendu, le Département fait défense à qui que ce soit de son territoire d'attenter à la liberté et à la propriété d'aucun individu, garanties par la Constitution ;
Charge les Districts, Municipalités, juges de paix et officiers de police de son arrondissement de prendre les mesures les plus actives pour empêcher qu'il n'y soit porté atteinte dans leurs ressorts respectifs.
Montault, Gennet, Vaugelade, Fradin, Dardillac, Desessarts, Barbier, Bastide, Butaud.
Cette position était honorable, mais très faible : flétrir l'émigration comme un crime et vouloir que la foule s'attachât aux responsabilités individuelles était d'une psychologie un peu courte. Comment, par exemple, faire admettre que les femmes d'émigrés avaient en général blâmé les projets de leurs maris? ce n'était même pas exact (1). Fatalement, de deux choses, l'une devait se produire.
Ou la population, froissée dans ses sentiments religieux, troublée dans toutes ses habitudes par tant de nouveautés, attachée aux émigrés par des bienfaits locaux, leur gardait ses sympathies. C'est ce qu'on vit à Availles ; le maire, François de Tisseuil (a), avait donné sa démission, le 16 février, pour émigrer avec le juge de paix, M. Thibaut de Vareilles. Il fut réélu par la commune après son départ (2) .
Ou bien l'émigration était jugée comme une trahison, et
(a) Tisseuil (François de), baron du Cirier, né à Abzac le 7 mars 1746. M. de Tisseuil renonça à émigrer et vint reprendre sa place de maire. Le Département reconnut son éligibilité.
(1) Thibaudeau, Souv., 77. — (2) A. V., L. 308. Proc.-verb., 4 mars
les colères que soulevaient les émigrés menaçaient ceux qui leur touchaient de plus près et qui ne pouvaient pas ne pas souhaiter leur triomphe.
Le Département n'avait pas grande chance de gagner l'opinion à sa sagesse : il avait la loi pour lui; il s'agissait d'avoir la force pour l'appliquer et pour emprcher que les sympathies que gardaient les émigrés germassent en insurrection, que les haines qui les poursuivaient aboutissent à des violences.
Les sociétés populaires, passées maîtresses dans l'art de former l'opinion, se concertaient précisément d'une façon plus active. Le 26 janvier s'ouvrit à Niort un congrès des sociétés de la région : Chauveau fils, Fradin et Malteste y furent envoyés par Poitiers (1).
Quant à la force dont le Département pouvait disposer pour maintenir l'ordre, elle était réduite à la gendarmerie, corps excellent, très sûr, qu'il avait composé avec le plus grand soin, mais très peu nombreux et qui n'était pas encore mis en activité.
Pas de troupes réglées; les bataillons de volontaires qui traversaient lé département n'étaient qu'une cause nouvelle de désordre. Le jour de Noël, à Chàtellerault (2), le premier bataillon de la Charente avait pillé et saccagé, avec le concours de la populace, la maison de M. Renault de Moutiers sous le prétexte, d'ailleurs faux, que celui-ci avait refusé de recevoir le commandant et les drapeaux. Le bataillon partit le lendemain et les municipaux n'osèrent lui refuser un certificat de bien vivre.
Quant aux gardes nationales elles n'existaient plus que
(1) Thibaudeau, Souv., 77.— (2) Proc.-verb.Dél Mun. Chat, el \ V F? 3696. Godard, II, 372-375.
sur le papier. Tout ce qu'elles avaient d'armes en état de service avait été cédé au bataillon de volontaires de la Vienne pour l'armer. Le 3 janvier, la municipalité demande au ministre de la guerre vingt mauvais fusils qu'ont laissés les volontaires et que M. de Vareilles ne veut pas leur délivrer (1). Voilà pour l'armement. Pour les cadres, depuis la suppression des compagnies d'élite et laretraite de l'élément aristocratique, ils ont toujours flotté. Les meilleurs éléments patriotes sont entrés dans le bataillon de volontaires. Un trait fera juger à quel point l'ancienne garde nationale était hors de service. Le faubourg Montbernage restait très attaché au curé légitime de Sainte-Radegonde, M. Pruel. Un patriote qui habitait ce faubourg avait offert sa maison aux Jacobins pour y faire des séances d'instruction. La municipalité leur conseilla de ne s'y risquer qu'après la réorganisation de la garde nationale (2).
La loi du 14 octobre 1791 n'était pas encore exécutée. Les paroisses furent convoquées pour le J9 janvier, chacune dans son église, pour la mettre en application. L'organisation ne fut terminée et la mise en activité possible que le 12 février. Blondet-Duplaisset fut nommé commandant.
Ce jour-là la bénédiction des drapeaux à la cathédrale par l'Evêque et la prestation de serment sur la Place d'Armes furent relevées par une fête nouvelle, celle des Drapeaux des Trois Peuples Libres : Français, Anglais, Américain, ou, comme on disait, Bostonien. Les Amis de la Constitution étaient en correspondance avec le club des Whigs constitutionnels présidé par Lord Georges Gordon (3), et,
lj Dél. imm., 3 janv. 1702. — (2) A. de la Const., 17 janv. ; Dél. Mun. Poit., 17 janv. — (3) A. de la Const., 8, 20, 30 sept., 22 nov., 2, 7 déc. 1791.
sur la motion de Fradin, ils avaient imaginé ce moyen de manifester en faveur de l'alliance anglaise (1), qui était à ce moment même à Paria la grande pensée des Constitutionnels et que Talleyrand avait mission de faire aboutir (2).
Les Américains et les Anglais résidant à Poitiers avaient été spécialement invités (3). L'Evèque bénit les trois drapeaux avec ceux de la garde nationale, et le soir ils furent solennellement déposés dans la chapelle du collège avec discours de Moreau, président de la Société, de Tliibaudeau, de Grillaud et de Bernazais.
Ainsi finit cette journée mémorable par cette triple alliance qui renverse les despotes, anéantit les ennemis de la l'ai rie fel as&ure à la postérité des jours heureux (4).
C'est ainsi que les patriotes poitevins apprécient la portée de leur manifestation et confondent leurs discours avec des traités d'alliance tout signés.
Les Jacobins poussent à la guerre Ide tout leur pouvoir, tandis que les Constitutionnels la redoutent. On sait qu'à Paris parmi les Jacobins se produisit une divergence, qui fut le point de départ de la scission de la Gironde et de la Montagne. Robespierre et la plus extrême gauche, pour des raisons différentes de celles des Feuillants, furent opposés à la déclaration de guerre, à laquelle Brissot et ses amis poussaient de tout leur pouvoir. A la société de Chàtellerault, d'abord belliqueuse (5), paraît triompher l'avis qui « combat l'opinion de Brissot (6) «.Mais à Poitiers les Amis de la
(1) À. de la Const., 27 déc. — (2) Sorel, II. 382-393. - 3) A. de l;i Const., 10 fï'v. — (4) A. (!'■ ta Const., 12 fév.— i '■'<) Ami- de le Const. Chàtell., 8, 12 janv. — (0) Le 17 mai. [ngrand écrit de tie pas s'alarmer des bruits répandus par les mauvais citoyens au sUjel delà division entre Brissot et Robespierre.
Constitution adoptent le 3 -février une adresse au Roiréclamant ladéclaration de guerre. Le 16 mars ils renouvellent cevœu ; quand, le 22 avril, Piorry et Ingrand leur fontpart de la déclaration de guerre au roi de Bohême et de Hongrie, ils se félicitent de cette « crise intéressante et salutaire » , de ce que «la plus juste des guerres est peut-être commencée contre tous les tyrans » et décident « un nouveau mode de serment aussi énergique que les hommes qui doivent le prêter (1) ». Les membres se distinguèrent par des dons patriotiques, modiques à la vérité, mais accompagnés des plus ingénieux envois, comme ces boucles de souliers que Piorry fut chargé d'offrir à l'Assemblée et dont Taine s'est égayé :
Elles ont servi à contenir les tirants de mes souliers sur mes pieds; elles serviront à réduire sous eux, avec l'empreinte et le caractère de la vérité, tous les tyrans ligués contre la Constitution (2).
Les troubles causés par la question des subsistances en 1792 seraient moins graves qu'en 1789, s'il ne s'y mêlait une hostilité de classe dont il n'y avait pas de trace dans les émeutes annonaires que nous avons racontées. La politique censitaire, la destruction des corporations enveniment la crise économique, et toutes ces causes aboutissent à l'émeute du 13 mars, la première dans laquelle il y ait eu mort d'homme.
(1) A. de la Const., 3, 7, 24, 28 fév., 2 mars, 22, 24 avril. Parmi les sociétés affiliées qui réclament la'guerre, on remarque la Société ambulante de la Vendée. — (2) A. delà Constitution, 24 mai 1702; Taine, III, 104, d'après le Moniteur, XII, 157.
Un trait remarquable de la réorganisation de la garde nationale, suivant la loi du 14 octobre, fui son caractère censitaire. La garde devait être composée exclusivement des
citoyens actifs et de leurs fils âgés de 18 ans.
Dès l'origine, les prolétaires avaient été écartés de la milice bourgeoise de Poitiers et n'avaient point réclamé 1 ; mais les gens aisés avaient pris l'habitude de se faire remplacer dans leurs gardes moyennant finance. Une garde se payait 24 sous, et cette somme était un grand attrait pour les pauvres diables (2). Nombre de citoyens passifs s'étaient glissés dans les rangs de la garde nationale : quelques-nns avaient même des fusils. Le 4 février, la Municipalité les lit désarmer (3). Outre l'humiliation qu'ils en ressentirent, ils étaient désormais privés du bénéfice des gardes de remplacement. Ce désarmement des citoyens passifs fut une mesure grave et qui laissa des ferments de haine sociale entre la bourgeoisie révolutionnaire — les patriotes les plus avancés ne protestèrent pas — et la classe pauvre.
Les anciennes corporations avaient été supprimées sans protestation : elles étaient trop strictement patronales pour être populaires, et généralement leur situation pécuniaire était fortobérée. Mais la raideur avec laquelle la municijuilité appliqua la loi en montra les inconvénients.
La situation des boulangers était très difficile entre les variations du cours des grains et la taxe officielle du prix du pain. Ils avaient besoin de conférer ensemble. Ils ne demandaient pas à reformer une corporation, mais à s'assembler « quelquefois, quand la circonstance l'exigerait. Ils ne demandent pas un lieu d'assemblée particulier pour les
(1) Cf. suprà, 23. - (2) Déi. Mun., 10 sept. 1791. - (3) Dél. Mun., 4 fév. 1702.
boulangers. D'autres citoyens auront la liberté d'y entrer. Ils se proposent de s'assembler paisiblement et sans armes » . Cette demande avait été repoussée tout net :
11 a été répondu à ces messieurs qu'aux termes de la loi relative aux assemblées d'ouvriers et d'artisans de même état et profession du 17 juin dernier, art. 2 et 3, on ne peut recevoir leur pétition et leur permettre de s'assembler (1).
Ils ne s'entendirent pas moins, mais secrètement, et, le 12 mars 1792, ils arrachèrent aux trois corps administratifs le relèvement de la taxe.
Ce n'était pas la disette qui causait le renchérissement, le blé était à un prix raisonnable en numéraire, mais on ne pouvait s'en procurer avec du papier qu'en perdant beaucoup sur le change. Dès le mois de décembre, on se plaint du manque de monnaie et même de petits assignats. Les gros perdent déjà 8 à 9 0/0 quand on veut les monnayer. Les petits sont encore au pair (2).
Au mois de février, c'est tout le papier qui est déprécié. Le rédacteur des mercuriales de Gençay note les deux cours en assignats et en numéraire. Pour la première quinzaine de février le boisseau vaut en argent 2 -tt- 19 sous, 3 livres 5 sous en assignats. Pour la seconde semaine, sans que son prix ait varié, il monte en papier à 3 -h- 6 sous. Au début de
(1) Dél. iiiiin,, 31 déc. 1791. — (2) A. V., L. 57. Distr. Poit. à Départ., 2 déc. Les billets de confiance (Cf. l'élude de M. Lecointre) remplacenl Unit bien que mal les petits assignats. Le 12 thermidor an V, le département arrêta comme su il le cours des assignats : les dépréeiations s"iit un peu trop faibles(A. V., L. 51').
Janvier. Février. Mus. Avril.
1792.... '.mi 87 86 88
Juillet. Août. Septembre. Octobre. Ni 1701.... 99 97 96 96.
Mai.
Juin.
mbre.
jeembre
i:t dans la vienne
mars, en argent 3 ■#• '2 sous, en papier 3 n- 18 soufl partir d'avril « il n'est plus question d'argent dans notre marché (!) ».
En tenant compte de ces circonstances, la taxe lui fixée à 16 sous les 16 livres de pain de première qualité, iO sous pour le pain inférieur. Les boulangers furent invités en même temps à recevoir les bons de confiance, mais il y en eut deux qui les refusèrent. L'augmentation de la taxe causa la plus vive irritation dans la population ouvrière.
Le lendemain 13, à 10 heures du matin (2), le Conseil général de la commune décida d'envoyer A. -G. Thibaudeau à Paris pour obtenir au moins un acompte sur le remboursement des dîmes et des charges qui était dû à la ville et sur le 16e qui lui revenait à titre de commission sur les biens nationaux qu'elle avait soumissionnés. Avec ces sommes il serait possible déparer aux besoins les plus pressants. En attendant le Conseil ouvrait une souscription et remettait sa séance au soir 3 heures.
Comme il s'assemblait à nouveau, on le prévint que 600 ouvriers étaient réunis aux Gilliers et fort excités. Thibaudeau alla s'en assurer, et la municipalité requit aussitôt 120 hommes de garde nationale. Avant qu'il en tut arrivé un seul, une députation de 12 ouvriers se présenta, Bernazais et Hindréavec eux. Les municipaux essayèrent de leur faire
(1) A. V., L. 341. Mercur. de Gençay. Les m îrcuriales de I loc.) disent aussi en février: il commence à s'introduli - les
marchés 2 différents prix, l'un pour le numéraire et l'autre en assignats. Mni.s elles ne donnent qu'une série de prix. — (2) Sur l'émeute du 13, quatre documents sonl surtout importants : Mémoii Unis
corps administratifs contre l'élargissemenl des ; il. inun .
mars); Adresse lueà l'Assemblée I - par Thibaudeau (Dél.mun.,
5 avril) ; Lettre du curé Piorry à son cousin P.-F. Piorry, député (Papiers Piorry); Procès-verbal du procès de Le M Moizeaux (Reg.
Trib. Grim., 17 avril 1792).
sentir l'irrégularité de leur démarche et, pendant qu'ils discutaient, on entendit crier aux armes. C'était toute la foule réunie aux Gilliers qui arrivait sur les pas de ses députés. On lui avait, paraît-il, fait croire que ceux-ci étaient retenus prisonniers. Dix-huit grenadiers de la compagnie Notre- Dame eurent juste le temps de se jeter dans l'Hôtel de Ville par une autre porte et de croiser la baïonnette devant les envahisseurs dans la cour. Bousculés, lapidés à coup de pierres et de bouteilles, — Jouyneau-Desloges fut blessé . à ce moment — les grenadiers tirèrent et trois hommes tombèrent, un nommé Marois raide mort, deux autres gravement blessés.
Depuis trois ans de révolution et bien des scènes de désordre c'était le premier sang.
L'assaut fut arrêté, mais les insurgés ne lâchèrent pas prise et continuèrent d'assiéger la municipalité jusqu'à ce que toute la garde nationale fût arrivée et que la loi martiale eût été proclamée. Alors, très tard, on put les disperser.
Toute la nuit, la ville resta illuminée par ordre et les corps administratifs demeurèrent en séance. Thibaudeau ne partit pour Paris que lorsque tout danger fut passé.
Dans ses Mémoires il affirme encore que « l'émeute fut soufflée par les aristocrates (1) ». Ce fut le mot d'ordre de tout le parti avancé de rejeter sur ses ennemis l'odieux de cette lamentable journée. Le curé Piorry, écrivant sur-lechamp à son cousin le député, lui disait:
Le sang a donc coulé dans notre malheureuse ville, cher ami ; les monstres ! ils ont égaré le peuple ; que de noirs se promenaient dans les rues ! L'horizon en était obscurci.
Et il signalait la présence parmi les émeutiers de domes- (i)Dioffr. Mém~, 140.
tiques de grandes maisons. La municipalité dénonça S personnes, dont un ci-devant noble et grenadier de La garde nationale, Le Maye de Moizeaux (a), un plafonneur,Flatron, qui avait enlevé une baïonnette et fait des efforts incroyables pour s'emparer des canons « après s'être mis à genoux, puis avoir fait le signe de la croix », preuve de fanatisme, et une marcbande de cassemuseaux, pâtisserie qui se vendait d'ordinaire au pèlerinage de Sainte-Radegonde : elle exhortait le peuple à enfoncer les portes des églises pour sonner le tocsin. Le jury d'accusation, présidé par le juge Gennet, mit en liberté la marchande de cassemuseaux et le plafonneur au signe de croix. Il ne renvoya que devant le Tribunal de district le seul M. de Moizeaux. La municipalité se pourvut en vain, et Le Maye de Moizeaux, traduit devant le jury criminel, le tribunal s'étant reconnu incompétent, fut acquitté. On imagine la fureur des patriotes contre les magistrats de « l'infernal Tribunal de district (1). » a II faut être bien scélérat pour absoudre des monstres qui ont tenté d'égorger leurs concitoyens : le cœur se soulève d'indignation (2). »
Rien n'établit, malgré la présence de l'énigmatique Le Maye de Moizeaux, que les aristocrates aient eu la main dans l'émeute du 13 mars. Ce qui la caractérise, c'est cet
(a) Le Maye de Moizeaux (René), d'une branche cadette de la vieille famille municipale de ce nom. Il se disail ancien r et avocat;
mis à la taille, il s'était fait reconnaître noble par arrêt de la Cour des Aides, 4 août 1781 (Aff. Poif.,1775,-84; 1781, 155; lTsj. 16). G'étail un déclassé, mêlé à de singulières aventures (A. V.l'.i- 202 . et sa prési ace pouvait à bon droit sembler louche. Il habitait d'ordinaire Vouzailîes.Appelé à marcherayec uni' lev :ontre les Vendéens, il lui massacré par ses compagnons d'armes (Tradition recueillie par M. Delhumeau).
(1) Le curé Piorry à P. -F. Piorry. Pap. Piorry. — (2 A.-C. Thibaudeau à Piorry, 13 avril 1792. Pap. Piorry.
m LA REVOLUTION A POITIERS
aspect de lutte de classe que n'avaient jamais présenté jusque là les troubles relatifs aux subsistances et qui par l'animosité déployée explique le conflit sanglant auquel elle aboutit. Il n'est pas nécessaire de supposer des excitations systématiques. Les conséquences économiques de la Révolution causaient à Poitiers une effroyable misère et sa politique sociale était strictement bourgeoise. Si le peuple maigre prenait conscience de cette opposition d'intérêts, qu'arriverait-il? Il avait conservé de vifs sentiments religieux, le signe de croix du plafonneur, qui n'était point la preuve d'un complot, était l'indice d'un état d'esprit. Les municipaux voyaient déjà les ouvriers se retourner, sous les auspices du clergé réfractaire, contre les bénéficiaires delà Révolution. Pour s'attacber les plus pauvres des citoyens actifs ils décidèrent de faire payer les gardes de remplacement 30 sous au lieu de 24 et pour désarmer les autres ils obligèrent les armuriers à déposer à l'Hôtel de Ville toutes leurs piques et leurs espingoles. Thibaudeau obtint à Paris une avance de 12.000 livres sur ce qui était dû à la ville et elles furent employées à acheter du blé aux Magasins Militaires (1).
Ce fut sous l'empire de l'émotion soulevée par l'événement du 13 mars que les Amis de la Constitution donnèrent la plus grande solennité au service qu'ils firent célébrer à Sainte-Radegonde, en présence des corps administratifs, à la mémoire de Simonneau, maire d'Etampes, qui avait péri dans une circonstance analogue (2). On était à la veille de la déclaration de guerre, et la crise religieuse était plus menaçante que jamais.
(1) Dél.mun.,5j 14-16 avril. Arch. Pari, xl, 103, 350, 452.— (2) A. de l;i Const., 27 mars, 12, 13, 18 avril.