ET DANS LA \ H:\.\K
Celle, patriote et jureur, de qui ce document atteste la rétractation. Tous voyaient dans le Roi le protecteur naturel de leur foi et de leur liberté, et ils en venaient à exprimer sans déguisement le regret des atteintes qu'avait subies son autorité :
Hélas ! il fut un temps, et nous osons le dire pénétrés delà plus grande douleur, où nous ne vous aurions pas imploré en vain (1).
La fermeture des chapelles était acquise ; mais les catholiques avaient pris à cette occasion conscience de leur nombre et il était établi que ce nombre était plus grand que celui de leurs adversaires. Avec les Constitutionnels modérés, c'était l'immense majorité de la ville.
VÏII
Les violents virent tout de suite qu'ils n'avaient rien gagné et réclamèrent de nouvelles mesures. Deux jours après l'arrêté du 26, les Jacobins deman daient qu'on interdît aux Capucins le port de leur costume (2).
A ce moment du reste le parti, avancé n'en est plus dans l'ensemble du pays à vouloir réglementer plus ou moins sévèrement le culte non-conformiste. Il s'est aperçu que l'influence du clergé réfractaire prend mille formes. On ne gagne rien à lui rendre impossible le culte public. Les fidèles se donnent rendez-vous dans les maisons particulières où il officie. On commence à appeler les réfractaires Chambrelans (3), du nom qu'on donnait sous l'Ancien Régime aux ouvriers qui travaillaient à domicile pour
(1) Les catholiques romains au Roi. — (2) Amis de la Coiw., 28 février 1792. — (3) Thibaudeau, Biogr. Mém., 136.
essayer de se soustraire aux règlements des maîtrises (1). Le mot d'ordre est de s'en prendre à leurs personnes même et de les mettre hors du droit commun, bientôt hors la loi. On commence par vouloir leur interdire telle ou telle résidence ; le mouvement aboutira au décret de déportation générale du 26 août 1792 ; il remonte assez loin. Le Roi avait opposé son veto au décret du 29 novembre 1791, le premier acte qui portât atteinte à la liberté individuelle des insermentés. On sait que le Département de Paris l'avait encouragé dans cette attitude. Le 17 décembre la Société des Amis delà Constitution de Poitiers arrêtait d'improuver une conduite [aussi dangereuse et félicitait l'Assemblée nationale (2) :
Roi des Français, disaient-ils le 1er janvier, vous aviez reconquis l'estime et la confiance du peuple, qui s'accoutumait à ne voir au-dessus de vous que la Loi... Le danger presse ; le législateur tonne ; sa voix retentit au fond de nos cœurs ; la vôtre se glace ; le veto est appliqué. Où donc est cette intelligence, cette union intime dont on vous dit avoir si bien senti la nécessité (3)?
Ils mettaient à l'ordre du jour l'arrêté du Département du Nord (4) et, après une longue discussion, ils adoptaient la plupart de ses dispositions.
Par le seul fait de sa présence, le curé légitime remplacé élevait autel contre autel, et la situation dans les petites paroisses était presque impossible entre lui et l'intrus.
Quand la municipalité tenait pour le curé légitime, il arrivait que le constitutionnel quittait la place, préférant
(1) Boissonnade, Org . du traçait, II, GO. — (2) Amis de la Const., 17 déc. 1791. Sic, Amis de la Const. Châtell.. 15 déc. — (3) A. N. Flc m. Vienne 7 : 133 citoyens libres de Poitiers au Roi. — (4) Amis de Ja Const.6 janvier 1792. Sur l'arrêté du Déparlement du Nord 10 décembre. Cf. Richard, Const. civile dans le département du Nord.
une paroisse — il en restait bien assez à pourvoir — dont la population fût patriote : à Nieuil-l'Espoir le remplaçant de Cherprenet (1), Bernard, vicaire de la Mothe-Saint-Héraye, installé le 18 septembre 1791, n'y resta qu'un dimanche et opta pour une place hors du département (1). Le maire de Marnay avait prévenu le District que l'intrus serait reçu sans enthousiasme :
Je ne vous dissimulerai pas que le peuple de Marnay verra avec peine partir leurs pasteurs; pour moi en particulier j'en suis sensiblement affecté.
Roff'ay, vicaire d'Usson, installé le 23 avril 1791, en partit le 21 avril 1792 pour aller occuper la cure de Leignéles-Bois :
Je n'ai point cessé, disait-il, d'y éprouver des contrariétés et des désagréments, et cela de la part de l'aristocratie, qui m'y assiégeait de toute part (2).
Là au contraire où la municipalité était avancée, elle s'entendait avec l'intrus pour rendre la vie intenable au curé remplacé. Au besoin elle l'expulsait par un arrêté en forme, et cela bien avant qu'il fût question de mesures législatives.
Dès le 15 mai 1791, Ribreau, vicaire rétracté de Genouillé, était banni par les municipaux. Pour chasser le curé Picard, quand il fut rétracté à son tour, un arrêté ne fut pas nécessaire. La tentative d'assassinat que nous avons racontée y suffit. Coussay-les-Bois n'attendit pas le remplacement de son curé, Limousin. Comme on ne pouvait lui trouver de successeur, la municipalité l'expulsa le 22
avril 1792 et arrêta même plusieurs de ses partisans, toute la famille Coudrin (I).
L'Instruction de Langres, adoptée par Saint-Aulaire, prévoyait cette situation et recommandait aux curés de rester sur place tant que leur présence n'occasionnerait pas de troubles, mais de se retirer alors. La plupart suivirent le conseil, quelques-uns tinrent à défendre leur droit jusqu'au bout : les incidents de Ghasseneuil sont caractéristiques à cet égard. Le curé Baudrais était de « caractère vif », dit sa note à l'Evêché. Remplacé un des premiers, il avait cédé sa cure sans résistance à l'intrus Laubier; il se retira avec son vicaire Frappier, réfractaire comme lui, chez un de ses paroissiens, Berger. La municipalité commença par les dénoncer tous trois pour propos incendiaires. Le 17 mai 1791 Moreau, accusateur public, rendait plainte contre eux pour avoir dit :
Que le nouveau curé est à l'ancien ce que la fausse monnaie est à celle de bon aloi, qu'on ne doit point entendre sa messe ni recevoir de lui les sacrements.
Il l'avait dit, mais en tête à tête, au confessionnal et à ceux qui lui demandaient. Il avait même cessé d'officier publiquement le iundi de Pâques et engagé les paroissiens à aller à la messe à Jaulnay, dont le curé, quoique jureur, était légitime. D'après l'enquête, l'accusateur déclara ne pas se rendre partie formelle, et un non-lieu intervint le 27 mai (2). La municipalité s'était flattée d'expulser « cette engeance pestilentielle et toujours malfaisante (3) » . Baudrais
(1) Vie du P. Coudrin par un père de la même congrégation, 28-30. Il place le fait en mars ; la date exacte est fournie par A. V., L.237. — (2) A. V. I{i 212 Greffe Criminel. 1791. Dossier Baudrais. — (3) Amis de la Const., 24, 27 mai 1791.
ET DANS I.A VIENNE ,li
resta à son poste. Le 19 décembre, il y était encore, et la municipalité prenait contre lui un arrêté lui enjoignant de quitter la commune avec tous ses meubles.
La Ronde faisait, le 21, casser cet arrêté inconstitutionnel (1), Baudrais déjà expulsé et conduit à Poitiers. Le '2-'>. le District ordonne qu'on le laisse rentrer paisiblement a Chasseneuil (2). Le 23 janvier, le District enjoint encore à la municipalité d'Andillé de protéger la personne et les biens de Poncet, curé remplacé, dont elle disait ne pouvoir répondre (3).
Sitôt la fermeture des chapelles de couvents obtenue, les Jacobins demandent au Département d'adopter la jurisprudence de la municipalité de Chasseneuil. Le 2 mars, ils envoient dix commissaires lui demander de chasser, non seulement de Poitiers, mais de la Vienne, M. Pruel, « cidevant curé de Sainte-Radegonde », qui ne cesse tous les jours de corrompre le faubourg Montbernage(4j. A cette date les Jacobins ne réclamaient du reste encore que des mesures individuelles d'éloignement et non la déportation en masse des réfractaires (5).
Dans le Loudunais la situation s'aggrava tout d'un coup. La première émeute contre-révolutionnaire éclate à Véniers le 14 mars. La municipalité avait convoqué une assemblée à l'issue des vêpres pour proclamer avec plus de solennité le décret du 8 janvier sur le remplacement des cures vacantes : c'était annoncer le prochain remplacement du curé Dutertre encore en fonctions. L'officier municipal qui
(I) Reg. dél. District. Dél. i\ décembre 17'.»!. avier 1'
— (2) A. V., L. -2C-2. Reg. &3. Reg. petil à la date. — (3) A. V.. I..
— (4) Amis de la Const., 2 mais [792. — (5) C'est ce qui peul s'inférer du très obscur procès-verbal du 3 avril 1792, rapproché de la discrimination faite entre les dispositions de l'arrêté du Nord et du rejel d'une motion sur la réduction de traitement des prêtres insermentés.
lisait la loi fut interrompu, traité de f... âne, f. .. sot, qui ne savait pas lire, J. f. de démocrate, menacé à coups de bâtons et eut son habit déchiré. Le juge de paix deLoudun ordonna six arrestations : Pierre Aubineau, journalier ; Laglaine, sabotier; Pierre Champion, laboureur; Pierre Moreau, domestique de ferme; Viaud dit Sainton, berger ; Rogeon fils, journalier. Les trois derniers s'enfuirent, et on ne put mettre la main sur eux; Champion et Laglaine furent mis hors de cause par lejury d'accusation ; Aubineau fut traduit devant le jury de jugement, qui le renvoya absous et acquitta même les contumaces (1).
Le 22 avril, la municipalité et le District envoyaient à Poitiers Bion, maire, et Arnault, administrateur, avec mission d'obtenir du Département l'expulsion ou la réclusion des réfractaires.
Bion et Arnault s'adressèrent d'abord à la municipalité de Poitiers, qui adhéra au vœu qu'ils venaient exprimer, puis au District.
La guerre venait d'être déclarée et l'état d'esprit de patriotes, modéré jusque-là, s'exprime d'une façon saisissante dans l'arrêté du District. Ce corps, auprès duquel Moreau remplissait maintenant les fonctions de procureur syndic, reste assez attaché à la légalité pour ne pas se prononcer expressément en faveur d'un arrêté départemental de réclusion ; mais il réclame la mise en vigueur du décret du 29
(1) Trib. crim. de la Vienne; 15 juillet 1792. — Aubineau avait été défendu par un jeune patriote, Cbauveau fils. [Reg. des délibérations. Le registre de jugement ne fait pas connaître les défenseurs.] On remarquera à ce propos que ce ne sont pas les anciens avocats au Présidial qui assument le rôle de défenseurs officieux devant le jury. Lemaye de Moiseaux et les accusés de Pressac furent défendus par Favre, Léonard Lamarche par de la Badonnière, un sieur de la Bussière accusé de propos inciviques, par Armand Sabourin.
novembre, frappé de veto, et ses attendus donnent pleinement raison aux pétitionnaires de Loudun :
Considérant que la déclaration de guerre, décrétée le l de ce mois, permet d'autant moins de fermer les yeux surir-; troubles intérieurs du royaume qu'un des griefs invoqués contre le roi de Hongrie est de les avoir provoqués et fomentés; que la position «le l'empire en état de guerre, et surtout d'une guerre qui porte jusqu'à l'évidence les caractères de ligue et de guerre civile, exige des mesures extraordinaires; que tous les vœux des prêtres inassèrmentés et de leurs prosélytes sont pour le renversement du nouvel ordre de choses établi par la Constitution, ce dont ils ne font aucun mystère ; qu'il existe un concert notoire entre les ennemis du dehors et les factieux du dedans et que les délibérations qui y sont relatives occasionnent de fréquents rassemble mentsdans plusieurs quartiers delà ville ; que ces rassemblement sont principalement composés do prêtres destitués, de moines, chanoines et autres ecclésiastiques, dont l'incivisme n'est pas équivoque ; que le seul moyen de nous assurer la victoire au dehors est d'assurer la tranquillité et la sûreté au dedans; que le Roi n'a proposé la guerre contre les puissances voisines que lorsqu'il a été certain de ne pouvoir espérer la paix; que toute paix est au-dedans impossible avec des ennemis armés au nom de la Religion et qui prêchent des croisades ; que, dès lors, les corps administratifs doivent prendre à leur égard l'attitude la plus imposante ; que, cependant, sous le prétexte que la majeure partie des prêtres non-conformistes sème la division et fomente la discorde, il serait injuste de les condamner aune déportation, même à un déplacement forcé qui serait une peine arbitrairement prononcée contre les individus hors les formes prescrites par la loi; que les procédés vexatifs de quelques administrations en pareils cas ne peuvent jamais servir d'exemple et qu'ils ont été formellement improuvés par le pouvoir exécutif qui seul a le droit d'en connaître ; ouï le procureur syndic ; le directoire de district délibère qu'il se réunit aux commissaires de Loudun pour solliciter du Département un arrêté par lequel il soit détendu à tous ecclésiastiques de former entre eux ouavec tous autres citoyens aucuns rassemblements ou assemblées secrètes sous peine d'être poursuivis comme chefs ou complices d'attroupements séditieux, de IV -i'i
manifester verbalement ou par écrit aucune opinion tendant directement ou indirectement au mépris de la loi ou des autorités constituées, de semer par des conseils pernicieux la division dans les familles el de rendre odieuse au peuple la religion de leurs pères spécialement conservée par la Constitution. Le directoire du département sera également prié de solliciter auprès du Roi qu'il veuille retirer le veto par lui apposé à la loi du mois de. novembre dernier sur le serment imposé à tous les ecclésiastiques sans distinction, d'adresser une circulaire à toutes les gardes nationales du département pour leur représenter qu'elles sont essentiellement obéissantes et que toutes violences de leur part, loin d'assurer la tranquillité, uepourraient que la compromettre et nuire à raffermissement de la Constitution, d'adresser une seconde circulaire à toutes les municipalités tendante à leur recommander la surveillance sur lesauteurs des troubles qui peuvent s'élever dans leur arrondissement et à les engager à dénoncer immédiatement les malveillants qui provoqueraient ou fomenteraient les divisions et les désordres, enfin de prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour hâter la circonscription des paroisses etle remplacement des curés qui se sont maintenus dans leurs cures sans avoir satisfait à la loi (1).
Forts des arrêtés de la Municipalité et du District, Bion et Arnault se présentèrent au Département ; ils n'en obtinrent rien. Le 28 avril le directoire arrêta « qu'il n'y a lieu à délibérer jusqu'à la reddition du décret dont l'Assemblée s'occupe pour réprimer les troubles religieux (2) ».
Mais, si le parti modéré avait été assez fort pour faire repousser toute mesure illégale, c'était par respect dé la Constitution et non par amour de la liberté. Dans une lettre confidentielle le Département réclamait une loi pour édicter les rigueurs qu'il ne se croyait pas autorisé à prononcer (3) :
(1) Dél. Dir. Dist.,24- avril J7'J2.— (2) A. N. F". 481. Le District et la Municipalité de Loudun au Dé tient. La répons n marge. Elle
est aussi mentionnée à la suite de l'arrêté du District. JI n'y en a pas trace au registre de délibérations dia Département.— (3) A. V, L. 2:;i :
Département à Roland.
Faites en sorte qu'une loi vienne bientôt leur ôter aux prêtres insermentés les moyens de nuire, car sans cela craignez pour la Constitution et pour l'Empire, ('/est une faction de l'Etal qu'il faut abattre et non pas une opinion religieuse qu'il faul mena
Le remplacement des curés insermentés, que Montault hâtait par des dessertes et des binages, se heurtai! de plus en plus a l'attachement des populations : l'émeute de Pressac le prouvait après celle de Véniers.
Le dimanche d'avant l'Ascension, le curé Vend quitta sa cure. Ses paroissiens rendirent la municipalité responsable de son départ. Elle était aux mains de la puissante Famille Corderoy, qui en 1787 s'était partagé toutes les places à tei point qu'il avait fallu annuler les élections. Comme le maire Corderoy de la Mothe voulait proclamer quelques décrets et inviter les habitants à se rendre a A vailles le dimanche suivant pour organiser In garde nationale, le meunier Gilbert Moi-eau l'interrompit, criant : qu'il fallait luer le maire et tous les administrateurs du District et du Département, « que la Constitution n'était qu'une pure inc( justice, qu'il était bien fâché de n'avoir pas coupé le cou « au maire la première fois qu'il était monté sur la pierre « publier les décrets ».
Corderoy de la Mothe se réfugia à la mairie, où il dressa procès- verbal. Gilbert Moreau et ses adhérents l'y poursuivirent, mais on leur dit qu'il n'y était plus, et ils se retirèrent. Le 17, jour de l'Ascension, après la messe, Gilbert- Moreau, à la tète d'une bande, et toujours avec des menaces, alla réclamer au maire la lettre où le curé expliquait son départ. « J'entends, dit-il, que vous me remettiez la lettre que « notre curé vous a écrite et que vous auriez dû publier. » Le maire répondit : « Je ne croyais pas devoir le faire. »
Gilbert-Moreau leva son bâton. «Nous l'aurons bien », ditil, pendant qu'un autre s'écriait : « Il faut détruire tous ces Messieurs », et Gilbert-Moreau de reprendre : « Nous « avons bien manqué notre coup dimanche; il fallait aller « chez M. Corderoy du Masdit qui chargeait les pistolets : a l'avoir tué n'aurait rien été. » Le maire déclara qu'il ne pouvait remettre la lettre, l'ayant fait parvenir au District. Moreau et ses partisans se retirèrent alors, délibérant s'ils iraient chez Corderoy du Tiers ou chez Corderoy du Masdit. Finalement ils retournèrent à l'église, en brisèrent les bancs et les sortirent, comme pour laisser à l'intrus l'église vide. Onze arrestations furent opérées, cinq accusés renvoyés devant le jury de jugement : Gilbert-Moreau, François Grimault dit la Bonté, qui n'avait point fait grand'chose, mais s'était signalé en promenant un fusil au milieu des bâtons de ses camarades, Jean Dupuy, Antoine Longeville dit Bonenfant et une femme, Jeanne Audouin. Le jury les acquitta encore tous (1).
Pendant que l'on remplaçait à grand'peine les réfractaires, des jureurs se rétractaient encore. Le 5 juin la municipalité de Millac envoyait au District et le District au Département « une déclamation incendiaire, quoique mêlée de bons principes » ; c'était le prône par lequel Daubrée, curé de cette paroisse, avait fait sa rétractation (2). Cette pièce était grave parce qu'elle témoignait que l'opinion hostile à la constitution civile gagnait même les paroisses dont les curés avaient prêté le serment :
L'attachement et l'amour que je vous ai voués, mes ehers enfants, m'ont rendu coupable à vos yeux : mon crime est de n'avoir pas voulu vous abandonner Mais aujourd'hui vous
(1) Trib. crim., 13 août 1792. — (2) A. V., L. 243.
ET DANS LA \ IKWi: :,i:
paraissez tous désirer de moi le désaveu d'un serment que je n'ai fa il que pour vous. Eh bien ! mes chers enfants, je vais vous donner la dernière preuve de mon amour ; je vais me rendre à vos désirs; ils sont conformes aux sentiments de mon c<eur cl aux lumières de ma conscience. Je rétracte donc lormellemenl aujourd'hui le serment que j'ai prêté en conformité du décret du 26 décembre [1790 et je me soumets avec docilité aux peines portées par cette loi. S'il vous vient du District un prèirequi se dira votre curé, recevez-le avec douceur et patience.
Le District certifiait au Département que telle était l'opinion dominante dans tout le canton de l'Isle-Jourdain :
Le petit nombre de curés constitutionnels qui exercent sont presque totalement abandonnés. Plusieurs municipalités, gagnées parles prêtres réfractaires, négligent leurs fonctions les plus importantes. Deux paroisses : celle de Mouterre et celle de MjUac, n'ont pas fourni de citoyens pour le service de garde nationale. La paroisse d'Asnières, dirigée par un curé qui s'est rétracté [Jacquet rétracté le 10 février avait d'abord fourni une liste. Depuis ils ont été gagnés, et il n'a pas été possible de les réuuir pour les opérations à faire pour l'organisation. La municipalité de cette paroisse, qui est dans les bons principes, menace d'abdiquer ses fonctions, qu'elle ne peut plus remplir (1).
Le District suppliait le Département d'aviser et ne savait que proposer : « Le décret de déportation n'est pas encore loi et on ne trouverait jamais dans un tel canton les vingt dénonciateurs. »
A l'autre extrémité du département, dans le Châtélleraudais, l'Eglise réfractaire s'organisait môme dans les communes où les jureurs en fonctions étaient les anciens curés légitimes : à Scorbé-Clairvaux des troubles s'en étaient suivis (2).
A Poitiers, malgré la fermeture de leurs chapelles, les
(I A. V., L. 243.Distr.Montmorillon àDép.5 juin.— (2) A. Y., !.. ±\i : Dél. Dir. Ghâlellerault, 20 mai 1792.
maisons religieuses continuent à être en butte à de constantes attaques : les processions en étaient l'occasion toute naturelle. L'année précédente, la mort récente de Lecesve avait fait tort à la procession traditionnelle qui, le lundi de Pâques, commémorait le miracle des clefs. En 1792, la cérémonie eut lieu avec solennité. Le manteau fut offert à la Vierge par la femme de M. Deméré, officier municipal, le maire, Pascal Creuzé, vivant séparé de la sienne, une créole de Saint-Domingue qui était arrivée avec des nègres et des singes et n'avait pu se faire au climat et aux habitudes de Poitiers (d). Les Filles Notre-Dame furent l'objet de l'assaut sans lequel il n'y avait pas de bonne procession constitutionnelle (2). Le 26 mai le Conseil général de la commune décida de renouveler l'injonction aux communautés enseignantes d'avoir à prêter le serment. Les Filles Notre-Dame, l'Union Chrétienne et les Ursulines répondirent qu'elles abandonneraient leurs pensionnats si on les y contraignait, mais qu'on n'attendait pas d'elles le serment. Douze mois passés depuis l'invite de 1791 n'avaient pas modifié la situation. Faute de pouvoir les remplacer, on leur permit d'enseigner jusqu'à nouvel ordre (3).
Les Filles de la Sagesse étaient comprises dans la même invitation ; elles refusèrent également. Ce fut le signal d'une émeute qui chassa de chez elles celles qui tenaient l'école de la Cueille. Le District eût voulu les faire réintégrer, mais le Département ordonna seulement la remise de leurs effets. Les religieuses des autres maisons du même Ordre craignaient le même sort. La municipalité protesta qu'elle n'entendait pas les troubler (3). Celles qui tenaient
(1) Thibaudeau, Mémoire pour Creuzé. — (2) Dél.Mun. Cf. Lecointre. Miracle des Clefs — (3) Dél. mun. Poit. 26-30 mai 1792.— (4) A. V., L. 302 Reg. 03. Pétitions au District, nos 659,362,660, 688, 698.
l'Hôtel-Dieu depuis 1787 furent remerciées le 15 juin et remplacées par un personnel laïque à la tète duquel on mit la première religieuse du département qui avait répudié ses vœux, Rose Lauray, ci-devant Fille-Notre-Dame de Châtellerault (1).
Les sœurs de l'Hôtel-Dieu et de la Cueille se retirèrent dans les trois maisons qui leur restaient à Poitiers, Montbernage, les Pénitentes et les Incurables.
La fermeté constitutionnelle du Département refusant d'interner ou d'expulser des prêtres eut comme résultat de faire refluer dans la Vienne les insermentés des départements voisins qui ne jouissaient pas de la même liberté (a).
Le 6 mai, Grillaud, substitut du procureur delà commune, dénonce cette affluence dans un réquisitoire furibond : « Les prêtres perturbateurs n'ont plus de domicile, parce que le vice connu n'en trouve plus en France (2). » Le conseil, pour être à même de les surveiller, arrête que tout habitant qui logera des étrangers devra le déclarer à la mairie
(1) Reg. délibérations, Hôtel-Dieu. — (2) Dél. mun. Poit., C mai
(a) Maine-et-Loire. Le Département avait obligé tous les inserment résider à Angers dès le Ie"' février 17".»2. Le 17 juin, la garde nationale les enferma au petit séminaire. (C. Port, \Vendéc Angevine, I, 304, 305, 354.)
Ddix-Sèvrcs. Dès le 5 septembre 1791, le directoire du district de Ghâtillon avait invité les insermentés à en sortir. Sous l'inspiration de Gallois et de Gensonné il retira cet arrêté et n'adopta que le 25 juillet 1792 un nouveau texte imposant le serment à tous les ecclésiastiques, appelant tous les réfractaires au chef-lieu et expulsant tous les étrangers. (Richard, 59, 60, 121.)
Vendée. Le 5 mars 1702, le Département expulse les insermentés qui ne justifient pas d'un an de domicile. (< bassin, II, 38s.) Le 9 mais i| interne au chef-lieu par mesure nominative les 3 . actaires les plus compromis. (ld., II, 391.) Le 8 juin il expulse tous ceux qui ne smit pas nés dans le département. (Id., II, 432.) Le 30 il interna à Fontenay tous les insermentés. (Id., II, 444.)
en indiquant le nom, la qualité et le dernier domicile de ses hôtes.
Le 27 mai, les Jacobins de Poitiers délibéraient que le décret sur 1' « exportation» des prêtres était le vœu de tous les bons citoyens et suppliait le Roi de n'y pas opposer son veto (1) ; la Société était tenue de près au courant des travaux de l'Assemblée par Piorry, qui recommandait encore une attitude constitutionnelle (2) : la loi sur la déportation des prêtres était précisément votée ce jour-là. Louis XVI y opposa son veto et ce fut une des causes du 20 juin.
Cette journée excita à Poitiers une vive émotion. Ingrand s'était hâté d'écrire aux Jacobins : « qu'il ne s'était passé aucun accident à Paris pendant le rassemblement des citoyens » , et la Société, prenant l'offensive, demandait des poursuites contre le dépositaire et le colporteur à Poitiers d'un journal royaliste dont le récit avait été particulièrement accusateur : V Extraordinaire de Duplan.
Le directoire de département exprima au contraire avec éclat les sentiments des royalistes constitutionnels. Le 30 juin, il faisait passer aux municipalités la proclamation du Roi du 21 et témoignait son indignation « de l'événement désastreux à l'occasion duquel cette proclamation a été faite, des horreurs qui ont été commises dans le palais même et sous les yeux du représentant héréditaire de la Nation, des insultes graves dont son auguste personne et toute sa famille ont été l'objet (3)». On pouvait craindre
(1) Amis de la Const.. 27 mai. — (2; Thibaudeau, Souvenirs, 82. — (3) A. N.F*C 111. Vienne, 7.
que la fête de la fédération ne fût l'occasion d'une seconde journée : le Roi n'avait pas autorisé de fédération nationale, et le ministre de l'intérieur signalait « que des factieux qui cherchent à tromper le peuple voudraient rassembler et conduire à Paris des gens armés qui ne peuvent y être admis sous aucun prétexte. »
Le 3 juillet, le directoire prit un arrêté interdisant à tous gardes nationaux de se rendre à Paris. Quand les Amis de la Constitution en eurent connaissance, ils passèrent à l'ordre du jour, votèrent 25 livres à chaque citoyen qui se rendrait à la Fédération et de là au camp de Soissons et en envoyèrent douze à leurs frais (1). Le directoire ne put s'opposer à leur départ.
Par réaction contre les événements du 20 juin le Département déployait le plus grand zèle royaliste ; mais son autorité ne reposait sur aucune force sérieuse, et il allait être victime d'un 20 juin local. Comme à Paris la question des réfractaires en fut cause.
La municipalité appliquait en vain son arrêté du 6 mai, et le tribunal de police multipliait les pénalités contre les contrevenants. Déclarés ou dissimulés, les insermentés arrivaient toujours.
A. -G. Thibaudeau les dénonce furieusement au Conseil général de la commune. « Notre cité est-elle devenue le réceptacle impur de tous les fléaux qui désolaient ses voisins ? » A l'unanimité le Conseil adopte son projet d'arrêté : « Le Conseil général croit devoir mettre sa responsabilité à couvert par cette dénonciation civique qui est le terme des précautions qu'il a inutilement prises jusqu'à présent et il arrête qu'il en sera envoyé copie aux directoires de district
(1) Amis de la Coiist., 3, 4, 5, 6, 27, 31 juillet.
et de département afin qu'ils aient à la peser dans leur sagesse et à réunir tous leurs efforts pour faire cesser instamment le rassemblement des prêtres inassermentés dans cette ville. »
Le District était d'avis de prendre un moyen terme : interdire aux prêtres de se réunir en nombre excédant huit individus et de dire la messe en dehors des églises paroissiales. Le Département plus énergique annule l'arrêté de la municipalité et en interdit l'affichage.
Le 5 juillet il imposa aux insermentés deux conditions : \° donner leurs noms exacts; 2° célébrer dans les églises ou dans un temple déclaré par eux et muni d'une inscription : c'était le système du directoire de Paris et théoriquement la liberté du culte.
Le matin du 8 juillet, qui était un dimanche, les gardes nationaux commencèrent la chasse aux insermentés. La municipalité avisée et à moitié complice s'assembla à 9 heures et requit 100 hommes pour protéger les personnes et les propriétés. Les commandants vinrent lui annoncer qu'il leur était impossible de mettre la force publique en activité, les soldats ne voulant pas porter les armes contre leurs concitoyens. Les gardes nationaux amenèrent à l'hôtel de ville les prêtres qu'ils avaient arrêtés. La municipalité crut devoir en référer au Département ; elle s'y transporta donc en corps, suivie des insurgés, qu'elle semblait introduire. Le directoire envahi, « assailli d'outrages atroces et multipliés, ne pouvait opposer à ces hommes égarés que la loi, la patience et la modération ». A une heure de l'après-midi il rendit un arrêté par lequel il enjoignait aux prêtres étrangers de se retirer dans les vingt-quatre heures. La foule s'en contenta et relâcha ses victimes. On dut con-
duire à l'Hôlel-Dieu l'abbé Lamirande, blessé et devenu fou de terreur. Montault était absent: il administrait la confirmation à Vouillé. 11 signa la proclamation du 11 par laquelle le directoire protesta contre l'attentat dont il avait été victime :
.Nous pourrions, citoyens, vous désigner les chefs coupables e\ provoquer contre eux le glaive des lois qui ont été violées dans une enceinie où elles doivent surtout être respectées (1).
Mais le directoire n'osa ni réclamer des poursuites ni revenir sur l'arrêté que la violence lui avait arraché. On avait les plus grandes craintes pour la journée du 14 juillet. La municipalité (2), prévenue que quelques gardes nationaux avaient l'intention de se porter « dans les maisons de quelques prêtres inassermentés et peut-être dans les maisons conventuelles», donna des ordres précis aux commandants de bataillons pour empêcher toute illégalité. La fête, rehaussée par la présence des volontaires de la Charente-Inférieure et des délégations de tout le district, se passa sans incidents (3).
Ce jour les gardes nationales du district devaient, d'après la loi du 14 octobre 1791, former une légion. Montmorillon avait déjà satisfait à cette obligation le 1er juillet (4). Mais presque partout on signalait que la loi du 14 octobre n'était pas obéie et que les gardes nationales ne se formaient pas, par crainte, en s'organisant, de contracter un engagement et d'être obligées ensuite de partir pour les frontières (5). A Poitiers même il n'y eut guère de présente que la garde nationale de la ville. On forma au jugé
(1) Dél. dir. dép., 11 .juillet 1792; A. N., I'7, 3692. — (2) Dél. mun., 12 juillet. —(3) Dél. mun., 14 juillet. — (i) A.V., L. 190: Distr. à Dép., 1er juillet. — (5) A. V., L. L90: Proc. syndic de Loudun à Dép., 10 juin; Dép. à ministre de la guerre, 19 juillet.
un bataillon par canton, et Blondet-Duplaisset fut élu chef de légion (1).
A Châtellerault, il fut impossible de former la légion, de même à Loudun. A Civray, l'opération fut remise au 5 août (2). Tout cela faisait mal augurer du succès des mesures que rendait nécessaires la proclamation de la Patrie en danger.
Le Département reçut le 14 juillet la loi du 12 qui contenait cette déclaration. Il ordonna en conséquence que tous les corps administratifs se tinssent en permanence et convoqua le conseil général. Réuni le 20, le conseil commença par adopter une adresse au Roi sur les événements du 20 juin, où il enchérissait sur l'arrêté du directoire (3).
Le secrétaire général du Département, Giraudeau, dont les quatre fils étaient émigrés, offrit sa démission. Le Conseil général la refusa. Les Jacobins organisèrent alors un pétitionnement contre Giraudeau, qui se retira « pour faire cesser la persécution ». Le Conseil général en prit acte, mais en lui témoignant sa juste satisfaction de sa conduite et de ses services (4).
Si le directoire se trouvait renforcé par l'adhésion du Conseil général de département, les Sociétés populaires fortifiaient elles aussi leur organisation et créaient un comité départemental pour surveiller les autorités. Le 22 juillet, le règlement que le Comité s'était donné était lu et approuvé par la Société de Poitiers (5).
(1) A. V., L. 190 : .Moreau au Dép., 28 juillet ; Thibaudeau, Souvenirs, 87. — (2) A. V., L. 190 : Gallet au Dép.. 29 juillet; Distr. Loudun au Dép., 1er déc. ; Fradin au Dép., 27 juillet. — (3) A. N., Fi° m, Vienne, 7 : Dél. cons. gén., 21 juillet, mentionne le vote de l'adresse, mais n'en contient pas le texte. — (4) Dél. cons. gén., 3, 4 août. — (5) A. de la Const., 22 juillet. Cf. A. N., W, 400, 037 : Mémoire justificatif de Tabard, député de Loudun, à ce comité.
La grande affaire du moment était d'activer le recrutement. Depuis la formation du premier bataillon il y avait eu d'assez nombreux engagements dans les troupes de ligne (1), mais l'élan semblait brisé. Le 7 juin, Dumoustier avait demandé 233 hommes pour compléter le premier bataillon conformément à la loi du 6 mai ; on ne lui en avait envoyé que 47 (2). Les compagnies franches, créées le 31 mai, n'avaient même pas reçu de commencement d'exécution (3).
Les nouveaux décrets du 8 et du 22 juillet demandaient à la Vienne 200 hommes de ligne et 600 volontaires. Le Département attendit que les décrets fussent sanctionnés, imprimés et à lui 'parvenus par la voie hiérarchique. Le 7 août seulement il put procéder à la répartition de ce contingent entre chaque district (4).
Il s'était laissé devancé par la municipalité de Poitiers. Celle-ci avait convoqué la garde nationale pour le 5 août aux Gilliers. A. -G. Thibaudeau, procureur général de la commune, y avait invité les patriotes à ne pas attendre que les derniers décrets fussent officiellement promulgués. Paul Malteste, président des Amis de la Constitution, donna lecture du manifeste de Brunswick, si admirablement lait pour surexciter ceux qu'il voulait intimider. Le rédacteur
(1) 124 à Ghâtellerault. A. V., L. 318. Le Département avait lait assembler les gardes nationales pour obtenir des engagements. \. V., L. 189 : Proc.-verb. de la réunion des gardes nationales a Nouaillé, 4 mars 1702; M. de Millon au Dép. : Compte rendu de l'assemblée qu'il a tenue pour le recrutement à Croutelle. — (2 A. V., L. 188 : Dép. à Dumoustier, 27 juillet 1792. La loi du 0 mai ordonnait de porter chaque bataillon à 800 hommes. — (.'{) A.V., L. 188 : Brault à Vareilles, 16 déc. 17'.>2. — (4) Dél. dir. dép., 7 août. Il y eut de nouveaux retards dans l'envoi aux Districts. L'assemblée pour recevoir li - - • iinn ts
était tixée au lo août; elle ne put à Loudun avoir lieu que le 20. A. V., L. 190 : Distr. à Dép., 21 août.
en était un ancien étudiant en droit de Poitiers, personnage assez énigmatique, Geoffroy de Limon (1). Le marquis de Pérusse d'Escars en envoya de sa main un exemplaire à la municipalité de Châtellerault(2). Les maladroites provocations que Limon avait mises sous la signature du dnc de Brunswick et l'éloquence d'A.-C. Thibaudeau firent merveille.
Le citoyen François Petit, grenadier du 2e bataillon, s'est avancé près de l'arbre de la liberté et s'est écrié : « Frères et amis, j'ai une femme, je la laisse sous votre sauvegarde ; je pars ; que les vrais amis de la Constitution s'unissent à moi.» A l'instant Duplaisset, chef de légion de la garde nationale du district, Marcet, adjudant général, Thomé, capitaine, et Texier, lieutenant des grenadiers, « arrachèrent leurs épaulettes et s'honorèrent du titre glorieux de simples volontaires » . . . « Cette scène majestueuse et attendrissante » reprit le soir à 5 heures et ne se termina qu'à la nuit. Ceux qui ne s'étaient pas enrôlés avaient fait des dons patriotiques importants pour les familles des volontaires. Les registres d'inscriptions et de souscriptions restaient ouverts à la maison commune : On compta 21 1 volontaires, 6200 1. de dons patriotiques, et 43 citoyens s'offrirent pour nourrir chacun un enfant de volontaire. Le lendemain la municipalité voulut envoyer des commissaires dans les autres districts pour susciter les enrôlements : Dassier à Loudun, A.-C. Thibaudeau à Châtellerault, Bernazais à Lusignan, Bobin àCivray, Bontemps à Montmorillon. Le Département s'y opposa ; mais !e projet fut repris et exécuté par les Jacobins
(1) Lastic Saint-Jal, Limon. — (2) Dél. mun.Châteli.,6 août; la lettre l'ut attachée à la délibération.
qui envoyèrent les commissaires mûmes désignés par la municipalité (I).
Le District, adoptant les vues do la municipalité, envoyait aussi des commissaires presser le recrutement à Mirebeau, à Neuville, à Maillé. et, ce qui était plus hardi, à Loudun, qui n'était pas de son ressort (2).
Autre difficulté, les 600 volontaires demandés à la Vienne ne formaient pas. un bataillon. Le ministère demandait que chaque compagnie de 100 hommes partit si lot complet* le pour Nancy, où elle serait habillée et équipée. Les volontaires prétendaient se former en bataillon, se faire équiper sur place et partir tous ensemble. Le Département voulut imposer l'exécution des ordres supérieurs (3) ; la municipalité protesta vivement (4) :
Législateurs, vos décrets sur le recrutement n'étant ni promulgués ni sanctionnés, nous avons envoyé des commissaires à tous les conseils généraux des communes [jour les inviter à se réunir à nous pour la formation d'un second bataillon. Celle mesure a produit son effet, mais le minisire de l'intérieur nous ordonne de de nous diviser et de partir par cent hommes. Comme nous nous sommes enrôlés pour la formation d'un second bataillon, nous demandons à mourir les uns auprès des autres.
L'Assemblée Législative pardécret du 16 août autorisa la levée d'un second bataillon de la Vienne, et l'élan fut tel que les enrôlements permirent de former trois compagnies en plus du bataillon. Il ne fut constitué que le 5 septembre. Charles-Félix Blondet-Duplaisset en fut lieutenant-colonel en premier, Jacques-Paul Marclmnd-Duchaume. lieutenantcolonel en second ; Thomé était capitaine des grenadiers,
(1) Dél. inun. et cons. gén., 6 août; A. de la Consi., 6, 7, 13 août. — (2) Dél. Ihsir., 7, s août. — (3) Dél. cons. gén., 8, 9, Il août. — (4) Dél. mun., 11 août; A. V., L. 190 : Extrait du vrerb. de l'Àss.
Lég., 16 août.
Martin, Bernazais, Favre, Bonnard, Marcet, P. -M. Roy et Arnault-Texier, capitaines des autres compagnies. Ce corps d'officiers, élu sous l'influence de passions politiques, était loin d'avoir l'esprit militaire de celui du premier bataillon. Le second bataillon de la Vienne sera décimé par les désertions, et les aventures de Bernazais, de professeur au collège devenu capitaine, défraieront la chronique scandaleuse de 1793 et de l'an II. Le recrutement avait été, comme Tannée précédente, presque exclusivement urbain. Il était demandé 104 hommes au district de Loudun; la municipalité de cette ville offrit 153 engagements (1). La compagnie de Civray fut fournie entièrement par cette ville et son annexe de Saint-Clémentin (2).
Le second bataillon amalgamé le 16 brumaire an II avec le cinquième des Vosges et le second du 74e régiment, cidevant Beaujolais, forma la 138e demi-brigade (3).
Le Conseil général de département s'était complètement laissé effacer dans une opération aussi importante pour la défense nationale par la municipalité de Poitiers et la société des Jacobins qui l'inspirait, et l'observance stricte de la légalité n'avait paru bonne qu'à contrarier l'élan du patriotisme. Ces préparatifs belliqueux ne faisaient pas diversion à la crise politique et religieuse, bien au contraire. Les émigrés étaient au premier rang des ennemis qu'on jurait de combattre, et ceux-ci prétendaient n'être armés que dans l'intérêt du Roi. Quant aux insermentés, les
(1) A. de la Const., 6 août. — (2) A. V., L. 189 : Pétition au Dép., 24 août. — (3)Rousset, 351.
patriotes s'obstinaient à méconnaître les motifs religieux de leur attitude ; ils ne voulaient voir en eux que les alliés des émigrés :
Les prêtres inassermentés, disait A.-C. Thibaudeau le 4 août, sont plus dangereux que les émigrés, que les Prussiens, que les Autrichiens... Les citoyens soldats brûlent de voler sur les frontières ; mais un sentiment douloureux les agite et ralentit leur courage. Eh! que deviendront, se disent-ils, nos femmes, nos enfants, nos propriétés, lorsque, dirigeant toute notre force contre les armées ennemies, nous les laisserons à la merci des nobles, des prêtres inassermentés et d'une bande d'insolents valets et de mercenaires qu'ilssoudoient. Déjà ilsnous menacent ouvertement. Eh ! que n'oseront-ils pas lorsque toute la jeunesse sera partie ? Deux mesures énergiques et hardies peuvent seules dissiper les terreurs et faire cesser le danger : la première est la réclusion des prêtres inassermentés, la seconde est le désarmement des citoyens suspects (1).
La municipalité réclama ces deux mesures par la même délégation qui demandait d'envoyer des commissaires dans les districts. Le Déparlement, persuadé que ces commissaires seraient des agents politiques, avait rejeté la dernière demande ; pour la première, vu son importance, il ajourna la délibération jusqu'au 9 août.
Suivant l'usage, la violence répondit à ce refus. Le soir même la garde nationale alla arrêter les prêtres réfugiés dans la maison de Chaumont, commune de Fontaine-le- Gomte, qui appartenait aux Lazaristes ; ils ramenèrent Chaudey, Jean-Louis Delaby, Charles-François Lambollet, Jean-François Cantinet de la Congrégation de la Mission, Michel Neveu, Hélie-François Neveu, prêtres, Joseph Couquaud, citoyen français.
Le lendemain 7, le Département les fit mettre en liberté.
(1) Dél. raun, i août.
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Le 9, il aborda la discussion sur les pétitions tendant à l'expulsion ou à la réclusion des prêtres et au désarmement des suspects. Montault se retira pour ne pas prendre part à la délibération.
Plusieurs membres réclamaient la question préalable, d'autres jugeaient plus politique un ajournement indéfini ; la discussion se prolongea jusqu'au 11, où fut adopté un grand arrêté de principes. Le Département proclamait que beaucoup de réfractaires ne tenaient qu'à une opinion religieuse d'une manière absolument indépendante de toute opinion politique et il se refusait à prendre aucune mesure contre leur liberté individuelle; il leur interdisait seulement de se réunir plus de six (1).
Le 17 août, il prenait un nouvel arrêté sur la résidence des réfractaires, où, pour assurer leur sûreté et en rendant de nouveau hommage au patriotisme de beaucoup d'entre eux, il éloignait les étrangers et prescrivait aux curés remplacés de se tenir à quatre lieues de leurs anciennes paroisses, s'ils n'y avaient leur famille ou des propriétés. Ce fut toute la concession qu'il consentit aux circonstances (2). Cet arrêté ne servit d'ailleurs qu'à rendre témoignage de la fermeté de l'assemblée départementale. Le décret du 26 août le rendit aussitôt inutile en déportant tous les réfractaires.
Attaché à la liberté promise par la Constitution, le Département ne le fut pas moins à l'autorité du Roi. Les Jacobins étaient d'ailleurs moins décidés sur ce chapitre. Le 20 juin un membre ayant donné lecture de l'interpellation d'Isnard contre le Roi « après que plusieurs membres ont eu disputé avec tout le génie possible », la société a
(1) Dél. cons. gén., H août. — (2) Dél. cons. gën., 17 août.
passé à l'ordre du jour. Le 22. c'était à une lettre de remontrances à Louis XVI qu'elle s'arrêtait et elle demandait sérieusement à Piorrv de la remettre au Roi en mains propres, ce qu'il s'excusait de ne pouvoir faire. Le 19 juillet, un vœu pour la mise en accusation de La Fayette était adopté, mais on passait à l'ordre du jour sur la réduction de la liste civile. Le 27 juillet les Jacobins mettaient à leur ordre du jour la discussion sur la déchéance du Roi; mais, prévenus par Piorrv que l'Assemblée avait repoussé des pétitions semblables, ils renoncèrent à leur projet d'adresse. Le 9 août, Barbot annonçait qu'il avait reçu de Paris une lettre concernant la déchéance et qu'on avait été « surpris que la société n'avait rien dit sur cet article (1) ». Elle continua à se taire. Le 8 août, le conseil général du département vota une adresse solennelle à l'Assemblée Législative pour protester contre la pétition des sections de Paris qui demandaient la déchéance du Roi :
Gardez-vous, Législateurs, de confondre l'opinion exaltée de quelques sections de la Capitale, de quelques sociétés particulières, avec l'opinion sage et réfléchie de la très grande majorité des habitants de cet empire. La Constitution leur donne des représentants élus et un représentant héréditaire. Ils tiennent aux uns et à l'autre par le même serment. Une mesure inconstitutionnelle peut dans un instant paralyser une grande partie de la force publique, suspendre l'organisation et la marche d'une grande partie des administrations. Nous avons juré d'être fidèles
à la Nation et au Roi ; Vous avez fait le même serment le jour
même où vous avez été investis de la confiance de vos commettants dans les assemblées électorales de vos départements respectifs: vous l'avez répété lorsque vous avez pris place dans le sanctuaire des lois: vous y serez lidèles (2 .
(1) A. de la Const., aux dates. Le 12 août encore la société de Chàtellerault lit la pétition sur la déchéance sans manifester p"ur ni contre. — 2) bel. Cons. gén., S août: A. N., Fi° ni. Vienne, T.
Deux jours après, c'était la chute de la royauté constitutionnelle. La nouvelle du Dix Août arriva à Poitiers le 12 et fut tout d'abord accueillie en silence. Le Département et la Commune se déclarèrent en permanence pour assurer l'ordre, sans faire aucune autre manifestation. Les Amis de la Constitution demandèrent seulement le désarmement des personnes suspectes. Le 14 août ils refusèrent de dénoncer l'adresse monarchiste du Département. Ce jour le décret de suspension du Roi fut proclamé sur les places et carrefours (1) sans aucun commentaire.
Le 15 tous les corps administratifs suivirent pieusement la procession du vœu de Louis XIII présidée par Montnult (2). Le 16, la Commune vota la démolition de la statue de Louis XIV, qui s'élevait sur la place Royale, et le 17 elle adopta l'adresse à la Législative préparée par Thibaudeau (3). La proclamation de la République et le procès de Louis XVI y sont préconisés en termes voilés :
C'est pour l'intérêt d'un seul homme que des millions de citoyens se sont entrégorgés. C'est pour une cause scélérate et perfide que la Nation prodigue ses trésors et son sang. Non ! celui des Parisiens a rejailli sur. la Nation entière. Elle crie vengeance à tant d'attentats. Les coupables ne resteront pas impunis, et le jour approche où, reprenant l'exercice de sa souveraineté, elle fera éclater sa justice et son indignation.
Le Département était si fort compromis par sa résistance et ses manifestations monarchistes que le gouvernement provisoire pensa d'abord à le suspendre. Sa résignation en face du fait accompli prévint cette mesure. On n'enregistra à Poitiers aucune protestation contre le Dix Août analogue à la démission de Pervinquière, procureur géné-
(1) Dél. mun., 14 août. —(2) Dél. mun. et Dél. dir. dép., 15 août. (3) Dél. mun., aux dates.
rai de la Vendée. Toutefois, l'adresse même d'adhésion que le Conseil général de département se décida à voter le 24 août ne désavouait rien de son attitude passée et donnait une dernière marque d'attachement à Louis XVI (1).
Législateurs,
Louis XVI a montré de la vertu. Son abjuration solennelle d'un gouvernement absurde et tyrannique, ses serments réitérés de respecter la Constitution comme le gage de la fidélité commune nous avaient fait oublier les malheurs des premiers temps, et nous n'avons vu dans le chef de la Nation que le citoyen Le plus digne de sa confiance et de son amour.
Louis XVI s'est-il montré traître et parjure sous les dehors de la franchise et de la loyauté? Méditait-il un grand crime? Il a dû être incessamment dépouillé du pouvoir de le consommer. La Nation s'en fera justice.
Législateurs, nous n'avons pu qu'applaudir à la sagesse des mesures vigoureuses que vous avez employées pour le salut de la patrie. Votre décret du 10 de ce mois a circulé avec rapidité dans toute l'étendue de notre territoire.
Recevez, Législateurs, ce nouveau témoignage de notre juste reconnaissance et acceptez le dépôt du serment que nous avons fait de maintenir la liberté et l'égalité.
(1) Dél. Cons. gén., 24 août.
DE