‹ La révolution à Saint-MenouxChapitre 7 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Municipalités jusqu'à la Municipalité de Canton

DÉCLARATION DBS BIENS ET RETENUS DE L'aBBAYB — INVENTAIRE — OpTION DES RELIGIEUSES — DiSETTB ; EXCITATION A NE PAS PAYER DE DROITS D'aIDES —

Lettre des députés de l'Allier — Le maire est élu juge de paix — Elections nouvelles — guillaume aucouturier.

UN décret du 13 novembre 1789 obligeait les chefs de maisons religieuses et les ecclésiastiques titulaires de bénéfices à une «déclaration de leurs biens et revenus devant la municipalité du lieu. En -sa qualité d'abbesse M"'* de Sainte-Hermine se trouvait donc dans l'obligation de se conformer à cette prescription, et le premier acte des officiers municipaux allait être de recevoir sa déclaration, — ce qui eut lieu le 26 février.

L'état qu'elle déposa entre leurs mains avait été établi avec le plus grand soin par l'abbé Pallier, fort compétent à cet égard. C'est un résumé très clair et très complet de la situation active et passive de l'abbaye, et des plus intéressants à consulter (i).

On y voit que cette abbaye était très riche. Elle possédait trois étangs, un moulin (2), trois vignobles, douze domaines, deux prieurés (3), et des dîmes ou portions de dîmes (4) sur un certain nombre de paroisses :

(i) Il a été recopié en entier sur le registre municipal, par Pallier lui-même, (2) A Pouilly-les-Nonains, à huit kilomètres de Roanne, sur la Renaison. (î) Pouilly-les-Nonains et Bourbon-TArchambault. (4) En droit féodal les dîmes étaient immeubles.

Saint-Menoux, Montilly, Bagneux, Agonges, Gipcy, Bressolles, Bourbon-rArchambault, Saint-Hilaire» Marigny, Treban, Thiel et Pouillyles-Nonains. Le tout, y compris quelques rentes sur les tailles et sur des particuliers, composait un revenu de 24.416 livres 13 sols 8 deniers (i).

D'après cet état, les charges foncières s'élevaient à 5.637 livres, les dettes passives à 1.610 et les dettes chirographaires à 7.244 livres 8 sols. Il était dû notamment 5.000 livres pour constructions en cours. En ajoutant 7.831 livres pour charges diverses : entretien de l'église et de l'abbaye, gages et nourriture de quinze domestiques, frais de justice,, de garderie, traitements de l'aumônier et du sacristain, honoraires du chirurgien, du médecin, décimes dans les diocèses de Bourges et de Lyon, portion congrue au curé de Saint-Menoux (700 livres), suppléments de portions congrues à ceux de Montilly (292 livres), de Bourbon-l'Archambault (108 livres 10 sols), de Saint-Hilaire (35 livres 6 sols 8 deniers), de Pouilly-les-Nonains (400 livres), de Saint- Léger-en- Roannais( 575 livres), de Neulise-en-Roannais (20 livres 10 sols 8 deniers), de Bagneux (20 livres), et une rente au titulaire de la chapelle de Lorette (50 livres), il restait un revenu net de 10.726 livres 8 sols 11 deniers.

Sur cette somme se prélevaient les frais d'assistance aux indigents,, évalués à 1.800 livres. Et de plus, est-il ajouté, l'abbaye « par sa position qui est sur la grande route de Moulins à Bourbon se trouve exposée

(i) Les propriétés de Saint-Meaoux, non compris la « maison abbatiale et conventuelle, avec ses cours, granges, étableries^ écuries, remise, parc et jardins », et un grand pré « à cueillir environ quarante charrois » étaient les suivantes : — Le grand domaine de la « Basse-cour de l'abbaye », dont le fermier était Gilbert Tortel, de Neuvy, au prix de 2.798 livres (bail Aucouturier, du 11 octobre 1781);— quatre autres appelés la Font-Glaterie, les Epignauds, la Forêt et les Ramées,, avec \e partage (droit payé pour faire paître des porcs en forêt) dans la « Garenne de l'abbaye », et la « petite dixme de Bigut », près les Ramées, le tout affermé à Jean Bernard, de Saint-Menoux, au prix de 2.400 livres (bail Aucouturier, du 26 juillet 1785); — un pré nommé le Juge, dont le fermier était Louis Fessant,, boulanger au bourg, au prix de 600 livres (bail Aucouturier, du 21 novembre 1781);

— la grande dîme, avec le pré Saint-Germain, ou de la Cure; fermiers, Dubouis et Bizet, de Saint-Menoux, au prix de i.6$2 livres (bail Aucouturier, 2$ mars 1782);

— les dîmes de « Chamaron et de Losme », plus deux prés au Goutet, ainsi que la laide de Saint-Menoux; mêmes fermiers, au prix de 1,000 livres (bail devant le même notaire, 28 janvier 1782}. — Enfin le bois de la « Garenne », non affermé.

au passage d'un grand nombre de pauvres de toute espèce qui se rendent tous les ans à Bourbon des quatre coins du royaume pour y prendre les eaux dans les saisons convenables et qui, munis de leurs certificats, demandent des secours que Thumanité réclame et qu'on ne peut leur refuser... » Cet exode curieux à constater entraînait un surcrofi de dépenses dont le chiffre n'est pas fixé.

On préparaît la vente des biens ecclésiastiques. Dans ce but la municipalité fut chargée, en exécution de décrets des 14 et 20 avril, de se rendre à l'abbaye pour « se faire représenter les registres et comptes de régie, les arrêter et former un résultat des revenus... ; dresser un état sommaire de l'argenterie, des effets et objets de sacristie, de la bibliothèque et du mobilier le plus précieux ». Les opérations devaient avoir lieu en présence des religieuses, et Jarsaillon, assisté de ses officiers municipaux, y procéda les 28-31 juillet (i). Quoique ce soit un peu anticiper, mais pour ne pas disséminer ce qui a rapport à l'abbaye, parlons-en dès maintenant.

M"* de Sainte-Hermine se prêta de fort bonne grâce aux formalités exigées d'elle, ainsi que ses compagnes. Toutes satisfirent aux comparutions, fournissant sans aucuns faux-fuyants ni moyens dilatoires tous les renseignements, titres et justifications nécessaires. Fallier servit de secrétaire, et en fait dirigea le travail. Il vérifia sur titres les revenus ; j)uis, aidé de M°' Delaire, sacristaine, il fit le récolement de l'argenterie et des objets en argent et en vermeil de la sacristie, « y compris quatre petits bustes de saints et le buste de saint Menoux en argent (2).» On inventoria ensuite le linge à l'usage du culte et les ornements, — dont M"' de Pravier avait la garde, — puis les effets d'infirmerie,

(i) Arch. de TAllier, série Q : ventes avant l'an iv. Cet inventaire ne figure pas 41U registre.

(2) La sœur Maréchal réclama une a boîte en tombeau » servant à exposer le Saint-Sacrement le jeudi saint, et offerte par elle pour la sacristie en 1787, — ce -que confirmèrent ses compagnes. Cet objet, prétendait-elle, devait lui être restitué ou la somme de i$o livres, prix d'acquisition. Le 21 décembre suivant, étant alors retirée à Moulins chez les Dames de la Croix, où elle avait une sœur religieuse, •elle pétitionnait à nouveau dans la même intention, qualifiant cette fois la « boîte •en tombeau » de « vase en vermeil ». Le directoire du district répondait que dès le moment qu'elle avait fait ce don l'objet ne lui appartenait plus.

<i'hôtellerie, le bétail de la basse-cour, « où il s'est trouvé un cheval et une voiture à quatre roues, doublée de velours rouge d'Utrecht et à glaces », et enfin la bibliothèque. M"' de Sainte-Hermine avait ensuite été constituée gardienne du tout.

Le maire devait aussi « dresser un état des religieuses, avec leur nom, leur âge..., et recevoir la déclaration de celles qui voudraient s'expliquer sur leur intention de sortir du monastère, ou d'y rester (i)...» Mais aucune ne voulut se prononcer catégoriquement. L'abbesse et les sœurs de Courtais, Maréchal, de Frescheville, de Barbodière, Aucapitaine, Allard, Duverne, Deschamps, Lebrun et Vedet répondirent simplement qu'elles ne prendraient de décision que quand elles connaîtraient le chiffre de la pension qui leur serait allouée (2). Quant à Antoinette Delaire et à Marie-Anne Dubroc, elles déclarèrent qu'elles resteraient, l'une « si cela était possible » et l'autre « si elle en avait la liberté ».

En réalité M""^ de Sainte-Hermine n'attendit pas qu'il eût été statué à l'égard de sa pension ; moins de deux mois après, le 20 septembre, elle prenait « pour raison de santé » la détermination définitive de s'éloigner^ ce dont elle prévenait le maire par lettre, l'informant en même temps qu'elle habiterait à Moulins. A cette date elle donnait devant le notaire Aucouturier une procuration à dom Bizot pour la représenter à Saint- Menoux, et le même jour elle partait, laissant le gouvernement de la communauté à M™* de Courtais, élevée au rang de supérieure (3).

L'élection d'une supérieure et d'une économe allait d'ailleurs devenir

(i) D'après un décret du 15 février, religieux et religieuses pouvaient, en effet, partir à cette condition, et avaient droit à une pension. Les religieux qui préféraient rester devaient se retirer dans les maisons qui leur seraient indiquées, de façon à en réunir plusieurs en une seule, mais les religieuses n'étaient pas soumises à la même obligation.

(2) Les pensions ne furent fixées que par arrêté du directoire du département du $ juin 1791, conformément à la loi du 14 décembre 1790. Il était attribué à M"« de Sainte-Hermine i.<;oo livres; à chaque religieuse de chœur 700 et aux converses 350. Il n'était pas question de la « sœur donnée ».

(5) Ce n'est que le -$ février 1791 qu'elle prit possession des meubles auxquels elle avait droit. Voici, d'après le procès-verbal qui en constate la remise, en quoi ils consistaient-: « Un lit garni de rideaux en soie violette, deux matelas, un lit de plume, une couverture et une courte-pointe, quatre pièces de tapisserie de ver-dure, un sopha, quinze fauteuils en point de tapisserie, une commode avec

obligatoire par une loi du 14 octobre suivant, pour tous les religieux et religieuses ayant opté pour la continuation de la vie en commun. Les uns et les autres devaient aussi établir un règlement fixant les heures des offices, des repas, de la fermeture des portes, etc. Les municipalités devaient veiller à son exécution (i).

Le 28 février Tabbé Pallier avait fait, de même que Tabbesse, la déclaration des biens et revenus de son bénéfice (2).

Ces revenus consistaient principalement en une portion congrue — acquittée par Tabbaye — de 700 livres. Il avait en outre la jouissance de la maison presbytérale (3), et d'une locaterie située « auprès du cimetière », dont le fermier Pierre Tridon payait 120 livres. Deux n morceaux» de prés, où se récoltaient onze quintaux de foin, formaient supplément.

De plus il existait, à charge de dire des messçs, des contrats de rentes constituées par : Messire Jacques Faverot, de 10 livres; messire Guilloûet, de 6 livres ; messire Coeffier de Lavin et sa femme Marie de la Plain, de 7 livres 10 sols; messire de Teneuille, seigneur de Bigut, de 27 livres ; Marie Phelipart, de 5 livres ; et par Marc Blanzat, de 5 livres. Enfin le curé était encore bénéficiaire, avec obligation de dire annuellement « vingt-six messes, par réduction depuis plus de 140 ans » d'une vicairie dite de Saint-Antoine et Saint-Sébastien de Montilly, affermée 100 livres et comprenant des bâtiments d'habitation et d'exploitation, des terres, des prés, quinze œuvres de vigne et un étang (4).

dessus de marbre, quatre pièces de tapisserie de verdure tendues dans le parloir, une tapisserie en peinture à la détrempe dans la salle à manger, une douzaine et demie de chaises de paille ; le tout à son usage ainsi que son carrosse à quatre roues, resté à Moulins ».

(i) Un arrêté du directoire du département, du 28 juillet 1792, semble indiquer qu'à cette date les religieuses de Saint-Menoux n'avaient pas encore observé cette prescription.

(2) Le même jour est inscrite au registre la déclaration faite par le procureur des cordeliers de Champaigue, paroisse de Marigny, pour deux petits champs l'un appelé Iç champ Gadot et l'autre le champ Blanc, avec un petit pré appelé le pré qui danse, le tout situé paroisse de Saint-Menoux et affermé à Mayeul Faivre pour $$ livres.

(3) La maison actuelle du bureau de poste.

(4) La déclaration de cette vicairie avait été faite devant la municipalité de Montilly, le 27 février, et renouvelée le 7 mars devant celle de Saint-Menoux.

L\ REVOLUnO!* A SAJNT-M£.\QL'X

Comme charges, 38 livres de décimes et 6 livres d'Impositions^ plus les réparations des bâtiments.

En somme, le revenu net était'd' environ r.ooo livres,, à quoi s'ajoutait le casueL Pour F époque, où généralement la condition des curés de campagne coniînait à Tindigence, il y avait lieu de se tenir pour satisfait, quoique ce ne fût pas l'avis de Tabbé Fallier,. puisqu^on le voit répondre à l'archevêque de Bourges, dans le questionnaire de 178;^ qu'il n'a « point de vicaire, le revenu de la cure ne permettant pas de le nourrir,.. » Comme beaucoup de ses collègues^ il entretenait un. cheval, que rendait nécessaire le mauvais état des chemins ;i;.

Après la prestation de serment et les déclarations reçues et transcrites des biens et revenus de Tabbaye et de la cure,, la municipalité ne semble pas se hâter d'entrer en activité ; du moins ce n^est que le 14 avril qu'elle désigne, en sa première séance, un de ses membres,. Aucotiturier, pour former le bureau.

Où installa-t-on la chambre commune r II n'en est pas parlée et jusqu'en 1792 on ne rencontrera aucune indication à ce sujet. Ce fut sans doute, comme plus tard, dans un des bâtiments de Fabbaye. Quoi qiiil en soit, les procès- verbjux sont au début très rares, ce qui n'empêcha sans doute pas les officiers municipaux de veiller avec soin aux choses du moment, dont les plus urgentes étaient la répartition de la contribution patriotique et les subsistances. On traversait d'ailleurs une crise et rinaction ne leur eût guère été possible.

Excité par la disette qui sévissait, le peuple en maintes communes se livrait à de graves désordres dont on ne fut pas tout à fait exempt à Saint-Menoux. Une véritable émeute s^ produisait en effet au marché le 3 juin et une taxation forcée était arrachée aux officiers municipaux.

Et comme pour ajouter à ces embarras, le notaire Jean-Baptiste Chabrol, qui cumulait avec sa charge Temploi de receveur des droits et courtier jaugeur du bureau des aides établi à Saint-Menoux, cherchait à provoquer la grève de l'impôt en engageant les aubergistes, de la part du receveur de Bourbon, disait-il, à lui refuser à lui-même le

(i) Tridon, fermier de la locaterie, devait une redevance de trois charrois de paiiie et avait droit, d'après son bail, « aux fumiers de Técurie de M. le curé ».

paiement des droits de détail sur la consommation faite dans leurs cabarets. Les aubergistes avaient été les premiers à dénoncer le fait (i) et cet incident prit les proportions d'un événement dont il fut rendu compte aux députés du Bourbonnais à TAssemblée nationale, lesquels adressèrent aux officiers municipaux, en réponse, une lettre du 30 juin signée de Lomet (2), du comte de Tracy et de Lebrun, Laurent (3), Michelon, Aury, Tridon et Lucas.

Cette lettre est intéressante. «... Nous avons vu avec un bien grand plaisir, disent les députés, l'expression de votre reconnaissance pour l'Assemblée nationale et les preuves de votre activité pour le maintien et l'observation de ses décrets... » Quant au procès-verbal « qui constate les perfides conseils que l'on a donnés à plusieurs aubergistes... de ne pas payer les impositions », il sera remis, annoncent-ils, au comité des recherches, car ils voient là des éléments propres à faire découvrir « les premiers moteurs des troubles, et les ennemis de la paix et de la constitution ». Ils conseillent en même temps d'en envoyer un double au procureur du roi.

Et en post-scriptum : « Nous sentons, messieurs, tout le regret que vous avez d'être forcés de taxer le prix des grains. Nous espérons que l'impression que fera le décret du deux vous rendra bientôt la force suffisante pour faire respecter les lois, et que vous en profiterez pour anéantir cette taxation forcée. »

On voit par ces quelques lignes combien avait été violente la contrainte morale subie par les officiers municipaux pour établir cette taxe et combien, en dehors du peuple proprement dit, les idées de liberté des échanges étaient conformes alors à l'intérêt public. La lettre tout entière montre également une si parfaite unité de vues sur toutes

(il Soit comme agents du fisc et par représailles, soit pour d'autres causes, les commis, en une infinité de villes et bourgs, étaient alors fort maltraités par le peuple. Un certain nombre furent pendus. (Taine.)

(2) François Lomet, avocat à Moulins, l'un des trente-sept commissaires qui avaient été chargés de dépouiller les cahiers du Tiers-Etat ; élu député aux Etats généraux; né à Moulins le «j octobre 1726. Il fut acquéreur, plus tard, de biens de l'abbaye à Saint-Menoux, et emprisonné comme suspect.

(3) Futur évêque constitutionnel de l'Allier.

choses qu'on n'eût pu croire à des germes de divisions existant déjà, pourtant, et aux événements prochains qui dispersèrent ces hommes dans des partis ennemis et des situations si contraires. Mais la fête de la Fédération, qui alors se préparait et s'organisait partout, fête où l'enthousiasme apparut si grand, si universel, dut communiquer bien davantage encore le sentiment de trompeuse confiance où l'on aimait ^ à se réfugier.

Cette journée fameuse fut solennisée à Saint-Menoux avec autant de pompe que possible, et c'est, jusqu'aux dernières élections municipales, avec le dénombrement de la population, qui eut lieu en août et auquel il est fait allusion dans le procès-verbal du 29, concernant la mendicité, le seul fait que nous ayons à citer (i).

En novembre, il y avait à renouveler la moitié du conseil général. Le maire venait d'être élu juge de paix du canton et un officier municipal, Antoine Guetton, était démissionnaire ; de sorte que le corps municipal, réduit à quatre membres, ne comportait que la sortie d'un seul, qui fut Pierre Tridon, désigné par le sort.

Les opérations eurent lieu le 21, et pour résultat l'élection de Guillaume Aucouturier comme maire.

Mais il était officier municipal non sortant ; par suite, il y avait aussi à pourvoir à son remplacement ; c'est-à-dire qu'il y avait à élire trois membres du corps municipal et six notables (2).

(i) Le registre mentionne uniquement quelques travaux effectués aux bâtiments des biens nationaux. La municipalité, auxiliaire des directoires de département et de district, vaquait sous leurs ordres à l'administration de ces biens, dont l'entretien exigeait des réparations fréquentes. (V. procès-verbaux du 30 juillet et du Ç septembre.) C'était, avec l'approvisionnement du marché, la principale occupation des officiers municipaux. — A mentionner, au sujet de cette question, la visite à Saint-Menoux de Dalphonse, délégué du district, spécialement pour examiner les bâtiments du grand domaine, dont une grange menaçait ruine.

(2) Furent élus officiers municipaux : Dominique Charpy, Jean Montillié, marchand, et Antoine Faivre, boulanger. Or, Charpy étant précédemment notable, on dut le remplacer comme tel, ce qui porta à sept le nombre à élire. Ces sept notables furent: Mayeul Faivre, boulanger; Pompone Mérite, aubergiste; Antoine Desforges, Jean Flousat, François Jardillier, Jean Desforges, laboureurs, et Pierre Tridon, bourgeois. — Tous prêtèrent serment le dimanche 28, à l'issue de la messe de neuf heures, et le $ décembre Fallier était désigné pour former, avec le maire, le bureau.

L'abstention des citoyens actifs fut plus grande encore que le 7 février. De soixante-treize votants on descendait cette fois à trente- -sept, et on doit faire observer qu'ailleurs, généralement, on vote moins encore (i). Il faut dire que le titre d'électeur ou de citoyen actif, qui pouvait plaire au début par la nouveauté et le sentiment d'importance individuelle qu'il comportait, entraînait à des obligations incessantes qui enlevaient au cultivateur une portion notable de son temps, — puisque toutes les fonctions étaient à l'élection. Par être libre il a compris autre chose que sa dépendance aux affaires publiques, et petit à petit le nombre des votants devait forcément se restreindre à ceux que •dés espérances, ou les circonstances, ou le goût de la politique poussent en avant.

Ce deuxième maire est un homme d'une soixantaine d'années, ancien « juge ordinaire civil et criminel et de police de la justice de Berry et franchise de Saint-MenouX) et notaire royal audit lieu », ainsi qu'il est qualifié au procès- verbal du 24 mai 1789. Il avait été délégué à l'assemblée des trois ordres, de Moulins, et était parent par alliance des frères Aubery du Goutet, ayant épousé (4 octobre 1770) Marie-Jeanne Aubery, sa cousine germaine, fille de Jean-Etienne, sieur de Virjolai (2).

Aucouturier se montra toujours très partisan de la Révolution, qu'il suivit dans toutes ses phases. Comme notaire la principale force de son ^tude avait résidé dans la clientèle de l'abbaye, qu'il partageait avec son collègue Chabrol, — celui-ci n'en recevant que les miettes et, pour cette -cause ou pour d'autres, son ennemi déclaré. L'abbaye renversée il avait

(i) A Saint-Pourçain, 89 votants sur ^'j'j électeurs prennent part à une élection fjartielle (n juin 1790). En novembre de la même année, il n'y en a plus que |8, et en novembre 1791, 30. (C. Grégoire, h Canton de Saint-Pourçain pendant la Révolution^ p. 4J-44-62.)

(2) Fils lui-même d'Antoine Aubery de la Tardivonnerie, dont le père était Antoine Aubery, écuyer, sieur du Goutet, président en l'élection de Moulins, en 1671, arrière-grand-père de Pierre-Georges Aubery du Goutet, le futur maire de 5aint-Menoux sous le Consulat et l'Empire, et de son frère Gilbert-Bon. Le ^rand-père maternel d'Aucouturier, Jean-Baptiste Petitjean de Belleville, procureur d'office de la justice de Saint-Menoux, dont une fille avait épousé Jean- Etienne Aubery, était aussi le grand-père maternel de Marie-Jeanne Aubery, sa femme. (Arch. de l'Allier, série E., supp., Inv. et reg. paroissiaux.)

trouvé dans les nombreux procès-verbaux, ventes mobilières, états de lieux, inventaires et séquestres, tous actes et formalités fréquents dans l'administration et la réalisation des biens nationaux, une source de profits compensateurs (i). C'était un homme avisé, fort ' circonspect et modéré au fond. Il avait la charge d'une nombreuse famille.

Incidents au sujet du recensement de la population — Pallier prête serment — Sectionnement — Emigration de Jarsaillon — Délimitation de la commune: Les Jacobins — Elections — Jean Loyard.

La nouvelle municipalité eut tout d'abord à s'occuper d'un fait assez étrange. Le 12 décembre, Fallier recevait par voie indirecte et quelque peu mystérieuse un « paquet » qu'une sorte de pressentiment lui fit dès le premier moment prendre en défiance, — au point de ne vouloir en faire l'ouverture qu'en présence de Maurice Deschamps et d'Archambault.

Dans ce paquet se trouvait un recensement de la population de la commune, accompagné d'une lettre de Perrotin, procureur syndic (2)^ adressée aux officiers municipaux. Cette lettre datée du 24 octobre était ainsi conçue : « On vient de présenter au directoire du district un état de population qui s'élève à neuf cent quinze âmes. Si vous trouvez: que ce nouvel état approche davantage de la vérité, vous pouvez le signer sans inconvénient... »

Que signifiait cela ?... De recensement, Fallier ne connaissait que celui du mois d'août ; il y avait pris part et tout autre que celui-là ne pouvait être qu'apocryphe et sans valeur aucune. Tel était son avis, et cependant il n'en fit pas moins assembler d'urgence les officiers muni-

(i) Il sera, notamment, commissionné (2$ avril 1792) pour faire les états de biens et procéder à l'inventaire des meubles de tous les émigrés du canton. (Arch. de l'Allier, série Q. 18 : ventes avant l'an iv.)

(2) Ancien conseiller au présidial de Moulins et président-trésorier de France au bureau des finances de la généralité.

cipaux qui, mis au fait de rincident, en éprpuvèrent comme lui une vive surprise. On délibéra longuement et Içs circonstances de cette affaire furent examinées avec une minutie qui ne laissa rien échapper. Il fut constaté qu'on se trouvait en présence d'une copie tronquée du recensement officiel, et que des retranchements y avaient été opérés pour en changer le résultat. C'était donc un faux (i).

Mais comme on ne voulait laisser subsister aucun doute sur la sincérité des opérations de dénombrement, on prit la résolution de les recommencer avec d'irrécusables garanties d'exactitude, pour prouver qu'il y avait bien 1.008 habitants dans la paroisse. Des poursuites ■seraient en outre exercées contre le coupable et ce coupable on le désignait assez singulièrement : u Tous ceux de l'assemblée qui savent lire, dit le procès-verbal, ont décidé quç l'écriture paraît être de la main du sieur Jean-Baptiste Chabrol, notaire... »

On se demandera dans quel but cette machination et pourquoi tant d'émotion à sa découverte. Mais nul besoin de chercher longtemps le mot de l'énigme : c'est le traitement du curé qui était en cause et qui, avec une population inférieure à 1000 habitants, se trouvait exposé à une réduction de 300 livres (2). Pallier ne s'y était pas trompé.

Le directoire du district, mis au courant de la question, délégua l'administrateur Bouyot pour procéder, avec les officiers municipaux, à une révision, et à la surprise de tous on reconnut que le dénonciateur anonyme avait raison : il avait rectifié, non falsifié. A défaut du rapport -de Bouyot un compte de recettes du curé (du i*"" juillet 1791), contenu •en un registre du district (3), le prouve en effet. On y voit que « d'après

(i) La copie en question a été intégralement reproduite au registre et il faut s'en louer, car toutes les familles y sont énumérées.

(2) Le décret du 12 juillet 1790 faisait dépendre le traitement des ministres du •culte du chiffre de la population. Au-dessous de i.ooo habitants ce traitement ^tait de 1.200 livres ; de i.ooo à 2.000 il s'élevait à i.çoo livres.

(^) Arch. de l'Allier, série L., 284. — Ce compte était établi en application «du décret du 14 juillet 17Q0 d'après lequel les curés, dont le revenu [de leur ancien bénéfice] était inférieur à 1.200 livres devaient toucher ce revenu pour l'année 1790 comme par le passé. La différence devait être complétée par le receveur dans les six premiers mois de 1791. Le revenu du bénéfice de Fallier était Alors admis pour 733 livres et il avait à toucher le complément de 467 livres.

le comple rendu du commissaire nommé à Tépoque de janvier dernier^ la paroisse de Saint-Menoux ne contenait pas une population au-dessus de mille âmes », et que par suite « tant pour la présente année que pour les subséquentes il y a lieu de fixer le traitement [de Fallier] à la somme de 1.200 livres ». Le notaire-jaugeur Chabrol, s'il était réellement Fauteur peu délicat du contre-recensement, avait donc atteint son but. Cependant on continua, dans les pièces administratives, à évaluer à 1.008 habitants la population de la paroisse, ce qui ne dut être pour Fallier qu'une compensation très insuffisante.

Au moment où ce dernier tombait dans ce piège tendu par un trop ingénieux ennemi, il avait à prendre une décision au sujet du décret enjoignant à « tous évoques, ci-devant archevêques, curés et autres, ecclésiastiques fonctionnaires publics », de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Il n'eut d'ailleurs pas un instant d'hésitation et le 1 1 janvier il déclarait en chaire que le dimanche suivant, après la messe, il obéirait à la loi.

Le jour indiqué, 16 janvier, devant le conseil général de la commune et les citoyens assemblés dans l'église au son des cloches, il prêta ce serment. Le procès-verbal qui en rend compte est très succinct, et le parut trop sans doute à Fallier, car il fit ajouter en marge la note suivante : « La. cérémonie a été précédée par le chant de l'hymne Veni, creaior, entonnée par le sieur curé revêtu du surplis et de l'étole, et terminée par le Te Deum^. qui a été entonné par le procureur de la commune à la réquisition du maire, et chanté les cloches sonnantes par tous les assistants. »

Ce même mois de janvier, le 20, eut lieu le sectionnement de la commune pour asseoir la contribution foncière (i). Le territoire fut divisé en six parties ou sections par autant de commissions composées chacune d'officiers municipaux assistés d'un nombre au moins égal d'autres commissaires nommés par le conseil général. Jean-Claude de Jarsaillon(2y

(i) La plupart des autres municipalités n'avaient pas encore fait leur sectionnement en mai suivant. (Arrêté du directoire du département du 24.) L'opération était essentielle et ordonnée par la loi concernant la contribution foncière.

(2) En cette seule occasion il est nommé sans titre ni particule. Jusqu'alors oi> n'avait pas observé à son égard la loi des 19-23 juin 1790 supprimant les titres de noblesse.

LES MUNICIPALITÉS 6l

et Jean Desforges furent adjoints à Antoine Faivre pour la délimitation d'une section, et c'est la dernière fois qu'il sera, question du ci-devant seigneur de Bigut avant son émigration, qui eut lieu sept mois après.

Dans rintervalle, le registre municipal est à peu près muet, quoique les faits locaux n'aient pas dû chômer. C'est l'époque, en avril et en mai, où furent vendus, — sauf le monastère et l'enclos, — les biens de l'abbaye, gros événement, où s'affirmait d'une manière particulièrement sensible aux gens de campagne, la force de cette Révolution qui anéantissait des institutions réputées immuables depuis les temps les plus lointains.

De l'émigration même de l'ancien maire il n'est aucunement question. A la date du 21 novembre on trouve seulement parmi les délibérations la mention qu'Aucouturier, élu juge de paix à sa place la veille, prête serment devant le conseil général et reçoit les félicitations de Fallier, faisant fonction de maire. On peut établir, néanmoins, que cette émigration date du 30 août, car le jour en est pour ainsi dire ûxé par un arrêté du directoire du département du 26 juin 1792, rendu sur une pétition de Jacques Saulnier, d'Agonges, fermier de Souys et Cluzor, et de Pierre Parent, métayer du domaine de la Forêt, assesseurs, qui réclamaient le paiement de 140 livres pour honoraires du ^o aoi2^ J7PJ au 27 novembre suivant, jour de l'entrée en fonctions d'Aucouturier, « pendant lequel temps ils ont suppléé à la vacance.,. »

Ce départ coïncidait avec le flux d'émigration qui suivit la fuite du roi, et c'est le moment où beaucoup d'officiers du 23* régiment de cavalerie (Royàl-Guyenne) en garnison à Moulins, accompagnés de quelques civils dont était Jarsaillon (i), se décidèrent à gagner la frontière.

C'était devenu une mode d'émigrer{2). Les femmes dans les salons, leur premier engouement pour là Révolution passé (3), y poussaient

(i) J. Cornillon : le Bourbonnais sous la Révolution, 11, 204. — Son frère Jacques- Marguerite émigra également. Lazare fut le seul qui resta.'

(23 « La plupart étaient entraînés par la mode et la frivole opinion. » De Barante : Hist. de la Convention nationale, i, ^

(3) Cet « engouement » du début est constaté notamment par Ed. et Jules de Concourt : la Société française sous la Révolution, p. 5 et 1$.

de toute leur influence (i), et c'est à des suggestions de cette nature que dut obéir le chevalier, car il ne s'était nullement préparé à quitter Bigut et il n'existait contre lui aucune suspicion ni hostilité de la part des habitants, dont il était Télu et que sa qualité de juge de paix, à défaut d'autre, eût suffi à rendre déférents envers lui. Ce qui prouve qu'il n'y était pas préparé et que sa résolution fut soudaine, c'est que le 10 août, moins de deux mois et demi avant qu'il partît, il payait le solde du prix du Petit Bigut (2). S'il avait eu à ce moment le projet d'émigrer il aurait certainement conservé cet argent, dont le poids ne l'eût pas incommodé à l'armée des princes où, comme l'on sait, on ne roulait pas sur l'or. S'il ne l'a pas conservé c'est apparemment qu'il ne pensait qu'à libérer son bien, économisant pour cela le plus possible, au point de différer les plus urgentes réparations de Bigut, laissé presqu'en ruines(3).

On s'occupait partout de la délimitation des communes, ordonnée par un décret du 24 novembre 1790, d'après celui du 12 juillet sur la Constitution civile du clergé. Le concours demandé aux municipalités avait été jusqu'alors une cause de retard, mais on voulait aboutir, la question étant considérée comme urgente. Le procureur général syndic, réclamant un arrêté du département en séance du 24 mai 1791, expliquait en effet qu'il fallait « attribuer à chaque pasteur pour l'exercice de son ministère, une

(i) M'^® Alexandrine des Echerolles : Hlst. d'une famille noble sous la Terreur, peint à merveille ce mouvement : « L'émigration devenue une mode impérieuse, écrit-elle, il fallut partir ou démériter.,. Je me rappelle parfaitement Pagitation de nos familles, leurs réunions secrètes, l'empressement avec lequel on se communiquait les nouvelles d'outre-Rhin. Quan^d partez-vous ? se demandait-on. Vous arriverez trop tard, hâtez-vous. Ils reviendront sans vous. C'est pour si peu de temps... Ceux qui résistaient, dégradés aux yeux de la noblesse, étaient en quelque sorte repoussés de son sein... Les femmes harcelaient sans pitié les caractères indécis. Des bonnets de nuit, des poupées, des quenouilles leur parvenaient de toutes parts... » La duchesse d'Abrantès {Mémoires j v, 2), raconte que Davout, qui était de bonne noblesse, fut pressé de cette façon et reçut un jour un paquet contenant une quenouille et un fuseau. Son obstination à refuser de partir lui valut un duel.

(2) Aux époux Prioux, i.ooo livres (acte devant Duchollet père, notaire à Bourbon}. Le 16 avril de la même année il avait déjà payé (acte devant le même notaire) 400 livres sur les 1.400 restant dues. (Arch. de l'Allier, série E. iiJ'S.)

(3) L'état de lieux qui en fut dressé en décembre 1792 le constate.

population qui ne fût pas trop considérable pour ses forces, mais qui lui fournisse néanmoins une occupation suffisante ». Il fallait aussi établir la dépense nécessaire pour assurer ce service sur des bases définitives.

A Saint-Menoux Jean-Baptiste Reignier, commissaire désigné par le district,. exécuta, assisté d'Aucouturier, de Jean Loyard et de Pallier, le travail en quatre journées : 22 et 23 août et 19 et 21 septembre. Le rapport qu'il déposa concluait à des pertes et à des gains à peu près équivalents (i), au vif mécontentement néanmoins de ses collaborateurs» qui prétendaient que leur commune se trouvait lésée (2). Aussi protestèrent-ils avec énergie (30 décembre), alléguant que Reignier « guidé par des motifs qu'ils ignorent... » n'a pas observé pour les limites avec Agonges et Autry le tracé convenu en leur présence, et ils demandent que la situation ancienne soit maintenue, puisque le changement entraîne des conséquences graves, surtout « en raison de la population de leur bourg, des cinq foires considérables qui s'y tiennent et du grand nombre de patentés qu'il renferme ». On ne voit pas bien ce qui peut motiver de telles plaintes, si ce n'est que la solution proposée par Reignier était en effet bien éloignée des espérances de la municipalité qui, interrogée le 13 janvier, avait répondu le 27 février que les paroisses d'Autry, Marigny, Agonges et le Breuil « seraient dans le cas d'être réunies à celle de Saint-Menoux », déclarant pourtant se contenter de réclamer Tincorporation « d'une partie de Marigny, d'une partie d' Agonges et de toute la paroisse du Breuil (3) ».

On se passionnait beaucoup dans les campagnes pour la fixation des limites des communes. Chacun voulait les reculer aux dépens du voisin, et c'est là une manifestation intéressante de l'esprit local (4).

(t) Saint-Menoux perdait le domaine du Plaix et les deux domaines et réserve de Bigut, et gagnait sur Marigny la Grange du Bois, qui auparavant alternait avec cette paroisse, et quelque territoire sur Marigny.

(2) Peut-être Pallier avait-il eu Tespoir d'une augmentation de population d'où serait résultée la fixation de son traitement à 1.1500 livres.

(3) Cette paroisse ne contenait, d'après la protestation, que ^o à 60 habitants.

(4) Les municipalités employèrent tous les moyens pour obtenir que les limites de leurs paroisses fussent élargies. Se trouvant en concurrence à ce sujet, leurs contestations devenaient parfois fort acrimonieuses, ainsi qu'il arriva entre Saint- Menoux et Bourbon. (Délibération du directoire du district du 4 mars 1791.)

Les administrations de département et de district attachaient aussi» pour d'autres motifs, une haute importance à ces opérations. Il fallait rétablir l'ordre dans les états de section pour Tassiette de la contribution foncière, et pourvoir de prêtres les communes à créer avec le seul contingent des assermentés, le nombre des réfractaires ayant laissé des vides dans le personnel ecclésiastique disponible. Aussi le travail avaitil été préparé dès le mois de mai 1791 par le directoire du district et Tévêque de TAllier, et des propositions de suppression et réunion avaient-elles été soumises dès le mois de juin à TAssemblée nationale (i). Ce n'est cependant qu'après octobre 1792 qu'était rendu le décret d'approbation (2).

C'est à partir du mois d'août 1791 que fut probablement formée à Saint-Menoux une Société populaire ou des Amis de la Constituiioriy autrement dit un club de Jacobins, Cependant il n'est parlé nulle part de cette organisation et si on ne voyait ce club cité dans des procèsverbaux de la municipalité (i 3 frimaire an 11 et 9 germinal an viii), ainsi que dans une lettre du maire Aubery du Goutet au préfet de l'Allier, du 29 août 18 10 (3), il faudrait, quant à son existence même, s'en tenir à une certitude purement morale. La Société de Saint-Menoux n'est même pas inscrite sur les registres de celle de Moulins, à laquelle elle s'était nécessairement affiliée (4). Tout ce que nous en savons, grâce au procès-verbal du 13 frimaire, c'est qu'elle s'installa avec la municipa-

(i) Dans ces premières propositions les paroisses du canton de Saint-Menoux étaient maintenues, sauf Marigny.

(2) V. pour tous les renseignements relatifs à la délimitation de la commune : Arch. de l'Allier, série L, district de Moulins: affaires diverses; circonscriptions territoriales.

(5) Arch. de TAllier, série O, commune de Saint-Menoux ; l'Eglise.

(4) On remarque d'ailleurs sur ces registres, à partir de juillet 1791 jusqu'à l'an II, une longue lacune pendant laquelle dut se former la Société de Saint- Menoux. — Celle de Moulins tint sa première séance le b mars. En juillet celles de Gannat, Cusset, Montluçon, Bourbon-l'Archambault, le Veurdre, Saint-Pourçain, le Donjon, Saint-Gerand-le-Puy, Vichy et Varennes lui étaient affiliées, et au moment de sa dissolution plus de 200 autres du département se ramifiaient avec elle. Le nombre total en France dépassa 30.000, obéissant toutes au mot d'ordre de la Société mère, et cette organisation exerça une influence décisive sur la Révolution.

LES MUNICIPALITES 6$

lité, en 1795, dans un petit bâtiment dit de la « Charbonnière », provenant des Bénédictines et qui avait été attribué à la commune avant l'adjudication (i).

Les officiers municipaux de tout le canton, — car il ne s'était pas formé de Société dans les autres communes, — des notables, avec un -certain nombre d'électeurs habituels composaient probablement le club de Saint-Menoux. Les métayers, qui préféraient s'occuper de leurs travaux, et qu'intéressaient davantage les difficultés matérielles journalières, ne devaient s'y rencontrer qu'exceptionnellement. Du reste il -eût fallu le plus souvent venir de loin et s'imposer des dérangements fréquents.

Le 4 décembre, on vote pour renouveler l'assemblée municipale. Il y avait à élire un maire, plus deux officiers municipaux en remplacement àe Fallier et Blondin, « qui ont fait leur temps », et, pour la même raison, six notables. Le scrutin donna pour successeur à Aucouturier Jean Loyard, et à celui-ci comme procureur de la commune, Pierre Parent. Les deux nouveaux officiers municipaux furent Félix Pessant, boulanger, et Pierre Tridon (2}.

Loyard était maréchal de son état et petit propriétaire du bourg, chef -d'une famille nombreuse. Il n'avait ni l'autorité morale ni la capacité d' Aucouturier, mais il arrivait à son moment. Le noble d'abord, le bourgeois ensuite, puis l'artisan. Il n'avait été élu qu'à une majorité relative et dérisoire de seize voix, et trente-huit électeurs avaient pris part au vote.

(i) La Société tint aussi des séances dans Téglise, sans doute aux moments <d'effluence. Dans ia lettre d'Aubery on lit en etfet : « L'église servait pendant ia Révolution aux rassemblements très fréquents du peuple de Saint-Menoux et de tous les frères et amis des communes qui composaient le canton ; cest-à-dire les -affidés de la Société des Jacobins ».

(2) Un des anciens notables, Antoine Desforges, avait quitté la commune, et Tridon, qui Tétait déjà, dut être remplacé. L'élection porta donc sur huit notab\es qui furent : Claude Auroux, propriétaire ; Pierre Laconche, maçon ; Fran- -çois Fallier, Pâques Parent, Pierre Bouis, Claude Duret, ces trois derniers cultivateurs ; Claude Loyard, propriétaire, et Antoine Guetton, fermier. — Les 'élus prêtèrent serment le 1 1 décembre et Antoine Faivre fut désigné pour compléter le bureau.

Offre de démission du nouveau maire — Rivalit6 de Blondin et de Loyard — Serment des fonctionnaires — Faits généraux — Visite pastorale — Ventr mobilière a l'abbaye — Incidents a l'abbaye — Inventaire — Fallier réclambdb l'argenterie d'église — Attribution a la paroisse de vases et d'ornements — Autre vente mobilière — Aucouturier est réélu juge de paix — Election — Jean Blondin.

Oous Tadministration de ce nouveau maire une particularité se pré-^ sente : jusqu'au 15 juillet 1792, c'est-ià-dire pendant près de huit mois, le registre municipal est absolument vide de procès-verbaux, et à cette date quelques lignes seulement s'y rencontrent, écrites de la main» de Loyard lui-même..., pour offrir sa démission.

Il avait pris en effet cette résolution, et elle était motivée par nombrede piqûres d'épingle devenues sans doute trop douloureuses, ce qu'il exprime en disant qu'il a « l'honneur de représenter que ses occupations, jointes aux tracasseries qu'il est obligé d'éprouver » le déterminent, « malgré son civisme », à « requérir qu'il soit nommé un autre maire ». Il ne fait pas savoir quelles sont ces tracasseries, mais en novembre on découvre qu'il a un ennemi en la personne de Jean Blondin, lequel, selon toute apparence, est devenu le chef d'une opposition qui s'est formée contre lui. On jugera des incidents que dut faire naître la rivalité de ces deux hommes par le suivant.

Loyard avait fixé au lundi le jour du marché aux grains, au lieu,, comme auparavant, du dimanche, « attendu, faisait-il observer, que le dimanche ne doit être employé qu'au service du culte... » Blondin était, paraît-il, d'un avis contraire, car on le voit prendre sur lui d'annoncer au son du tambour, à l'issue de la messe « et se disant commandant de la garde nationale » que, par ordre du procureur syndic^ le marché des grains continuera à se tenir le dimanche. On devine lacolère de Loyard. Il y avait usurpation de fonctions, rébellion, etc. Les officiers municipaux se réunissent, protestent, délibèrent et prennent des mesures de répression, car ils soutiennent leur maire.

Cela se produisait presqu'à la veille des nouvelles élections et c'est, •avec un procès-verbal (23 septembre) de la prestation de serment des fonctionnaires et pensionnaires (i) recevant traitement et pension de l'Etat, uniquement ce dont nous sommes redevables à l'activité du ■secrétariat pendant toute une année, l'année 1792 I...

Dès la fin de 1791 la situation générale avait gravement empiré. Le |5euple s'armait de piques et le bonnet rouge était devenu le signe de raWiement des patriotes. Le 20 avril 1792 la guerre était déclarée, on •disait des prières publiques dans les églises, on plantait en grande •cérémonie des arbres de la liberté (2) et tous les citoyens portaient la -cocarde tricolore. Les enrôlements de volontaires, les armements, la proclamation déclarant que « la patrie est en danger », l'organisation de ia garde nationale ' — dans l'Allier, très incomplète partout ailleurs qu'à Moulins, — viennent mettre en mouvement toute la France. En juillet ■des commissaires sont chargés d'aller exciter le zèle des municipalités, un deuxième bataillon de volontaires de l'Allier est formé (3), et dans chaque canton les gardes nationaux se réunissent pour désigner ceux ■d'entre eux qui entreront dans ce bataillon ou les troupes de ligne. Le 30 juillet le directoire du district achète des fusils afin de s'armer contre les ennemis de l'Etat « et de combattre les factieux, de quelque parti -qu'ils puissent être ». A partir du 10 août le conseil et le directoire du -département ne délibèrent plus que réunis ; les imaginations sont •envahies par des idées de complots, de trahisons; le 13, une pétition réclamant le désarmement des personnes « suspectées » ou soupçonnées « d'incivisme » est présentée au district de Moulins, à qui la mesure paraît cependant prématurée et qui répond que « ce serait inquisitorial... violer les droits des citoyens... » On se borne à donner aux

(1) Maurice Deschamps, Aucouturier, Pallier et Jacques Loyard, ce dernier greffier de la justice de paix. Ce sermeat était exigible sous peine de renoncer AUX pensions et traitements, en vertu de la loi du 14 août 1792.

(2) Usage renouvelé, parait-il, des Gaulois. Sous la Révolution on plaçait au commet de Tarbre la pique et le bonnet symboliques.

(3) Le premier bataillon, qui assista à la bataille de Valmy, avait été formé en novembre 1791. (V. Note sur le premier bataillon des volontaires de VAlliery par M. Pierre Flament, archiviste de l'Allier, dans le Bull, de la Soc. d'ém, du Bourbonnais^ année 1904.)

pétilionnaires une demi-satisfactioii. Le 14 est créé un « Comité de surveillance •>, qui ne tardera pas à terroriser le département (T, et l'Assemblée nationale rend un décret ordonnant que tous les corps administratifs se lieront à la chose publique par un nouveau serment : « d'être fidèle à la nation et de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir pour les défendre (2) ». Il n'est question que de désarmement des <( ennemis de l'intérieur», et les visites domiciliaires commencent... Enfin la bataille de Valmy (20 septembre) vient pour un temps calmer les passions populaires.

Il eût été intéressant de démêler, dans ce faisceau d'événements, les émotions et l'attitude de nos campagnards, de voir le conseil général de Saint-Menoux en permanence, à l'exemple de ceux du département et du district rj), et de noter les petits faits locaux du moment. Mais à défaut de renseignements à ce sujet on est heureux de rencontrer dans les Archives départementales quelques dédommagements à d'autres points de vue.

Citons d'abord la visite pastorale (16 avril; de Tévêque constitutionnel Laurent, ancien curé d'Huillaux, venu pour confirmer les paroissiens du canton. De la réception qui lui fut faite il n'est parlé nulle part,.

fi) Voici la délibération : « Le cruel événement [le 10 août] qui a eu lieu à Paris, les machinations de tout genre que les malveillants ne cessent de mettre en usage, ont paru des motifs assez puissants pour exciter la sollicitude du district et pour l'engager à apporter dans ce moment-ci une surveillance toujours active ; et pour la rendre plus utile il a arrêté qu'il serait créé un comité de surveillance composé de trois membres du conseil. On a procédé sur le champ à leur nomination par la voie du scrutin et il en est résulté que MM. Lequien,^ Vidalin et Barret ont été nommés... »

(2) Les administrateurs du directoire et du conseil général du district le prêtèrent le 18 août avec une grande exaltation. Les commis des bureaux, les citoyens présents à la séance « de Tun ou l'autre sexe » s'y associèrent, et le même enthousiasme se retrouva dans les communes. La cérémonie eut lieu le plus souvent dans les églises, le peuple assemblé, ou sur les autels de la patrie.

(5) Le I) août les séances du conseil général et du directoire du district devenaient permanentes » pour tout le temps que durera le péril imminent où se trouve la patrie », et on fixe par tirage au sort l'ordre dans lequel chacun des membres passera la nuit. Il est probable qn'on se contenta, dans les municipalités, de tenir la chambre commune ouverte pendant le jour, et d'y assurer la présence constante d'un ou de plusieurs municipaux.

et il ne serait resté aucune trace de son passage s'il n'eût eu à administrer un baptême (i). Nombre de fidèles lui attribuaient un caractère schismatique contre lequel on s'insurgeait, et des scènes de révolte contre son autorité épiscopale ne devaient pas tarder à se produire à l'hôpital de Moulins. Il ne serait donc pas étonnant qu'il eût aussi rencontré de l'hostilité à Saint-Menoux ; l'absence de tout procès-verbal au registre le donnerait même à croire.

A noter également des formalités et incidents relatifs à la liquidation des biens de l'abbaye et à l'expulsion des religieuses.

Le 16 mai les membres du directoire du district, J.-B. Reignier et Martin Radot, présents à Saint-Menoux, se rendaient à l'ancien monastère accompagnés du maire, du procureur de la commune et des officiers municipaux Pierre Parent et Mayeul Charpy (2). Ils se faisaient présenter par les religieuses le linge dgnt elles étaient restées dépositaires, et après leur en avoir attribué une certaine quantité — « trois douzaines de serviettes, trois paires de draps de maître et trois nappes..., plus les draps de repoil (3) nécessaires à leurs domestiques et aux sœurs converses » (4) — ils ordonnaient la vente du surplus. Ils envoyaient en outre à Moulins de l'argenterie et les titres — dont ils emplirent des sacs, — que contenait encore la bibliothèque.

Quelques jours plus tard Loyard, dans un mémoire adressé au dis-

(1) Arch. de l'Allier, série E. suppl. : « Le 16 avril 1792 a été baptisé par nous François-Xavier, évêque du département de l'Allier, étant dans le cours de nos visites poui' administrer le sacrement de confirmation aux paroissiens de Saint-Menoux et du canton, Jean, né du jour, fils légitime de Gilbert Charpy, laboureur à Joux, et de Marie Perchet. Parrain, Jean Charpy, aussi laboureur à

. Joux, oncle de l'enfant ; marraine, Marie Perchet, femme de Jean Charpy, aussi laboureur à Joux, sa tante, qui ont déclaré ne savoir signer de ce requis. Le baptême fait en présence de MM. Pallier, curé de Saint-Menoux, François Roux, curé de Montilly, Jean-Antoine Martinant, curé d'Agonges, Antoine Thibaud, maire de Montilly, Antoine Genin, vicaire de la Cathédrale, Guillaume Aucouturier, juge de paix du canton, Porgean de Beaumont, Pierre Pallier, notaire à MouUnSt qui ont signé avec nous. »

(2) Arch. de l'Allier, série Q. ; ventes avant l'an iv.

(3) Mot qui n'est plus employé et qui désignait un drap d'un tissu grossier.

(4) De même qu'aux religieuses qui avaient quitté la communauté. (Rapport des commissaires, déposé au district le lendemain.)

trict, se plaignait que des personnes étrangères fussent installées dans l'abbaye à titre de locataires, et d'avoir été gravement et fréquemment insulté par elles. A Toccasion de la discussion de ce mémoire devant le directoire, Martin Radot et Reignier certifièrent qu'en dirigeant la vente du mobilier ils avaient été, en effet, témoins de faits semblables. Le directoire procéda à une enquête, et le ^ juillet intervenait un arrêté d'après lequel les personnes en question seraient tenues de <}uitter les lieux dans un délai de deux mois.

Mais le 17 ce sont de nouvelles et plus vives plaintes de Loyard. Antoine Trémont, un des locataires, explique-t-il, lui a adressé de -« violentes invectives » ( i ) ; on obstrue la galerie communiquant à la chambre destinée aux séances de la municipalité et on embrouille la serrure de la porte, de sorte qu'on ne peut pénétrer pour siéger. Alors le district prend un deuxième arrêté : « Le sieur Vidil, huissier, se transportera demain matin (19 juillet) à la ci-devant abbaye... ; il fera assembler les religieuses et converses qui sont restées dans la maison et les sommera de déclarer si elles n'ont pas loué une partie des terres de l'enclos à prix d'argent ou à moitié fruits ; quel est le nombre des ménages étrangers qu'elles ont placés ou tolérés dans la maison, et à -quel titre habitent les personnes en question. »

Puis le département, sur le rapport de Vidil, un avis du district du 20 et une nouvelle lettre de Loyard, décidait (28 juillet) que, « sans -délai, tous les particuliers qui occupent indûment quelques parties des bâtiments du monastère, à l'exception du nommé Richot et de sa femme, portiers, seront tenus d'en sortir et de verser entre les mains ■du receveur du droit d'enregistrement, les sommes dont chacun d'eux se trouvera débiteur... ; la partie du bâtiment servant ci-devant à la tenue des audiences de la justice seigneuriale, et actuellement aux assemblées de la municipalité, continuera d'avoir la môme destination, sans que la dite municipalité puisse être troublée... »

(i) Les maires révolutionnaires étaient alors fréquemment Pobjet d'avanies de ia part des paysans dévoués à Pancien régime. Aiexandrine des Echeroiles, dont «e père était incarcéré à la prison de Moulins, raconte que nombre de ces paysans s'y trouvaient en même temps que lui, condamnés pour cette cause à quelques mois de prison, — parfois au pilori. {Hist. d'une famille noble sous la Terreur ^ p. 30.)

Une nouvelle loi vint d'ailleurs ordonner Tévacualion pure et simple des couvents. La vente définitive du mobilier de l'abbaye devait s'en suivre et être précédée d'un inventaire de celui qui était resté à la disposition des religieuses, distraction faite des objets leur appartenant et garnissant leurs cellules. Radot, devenu vice-président, et Desforges, secrétaire, en furent chargés, et l'opération eut lieu le 21 septembre en présence du maire et d'un officier municipal.

Les chambres des sœurs Delaire, Duverne, Allard, de Frescheville^ Deschamps de Pravier, Maquetde Barbodière, Dubrocet Marie Vedet furent succesivement inventoriées (i), et Radot attribua à ces religieuses, les seules qui fussent encore présentes, leurs meubles en leur accordant la faculté de les emporter — « ou d'en faire tel usage qu'elles croiront convenable », — ainsi que « les denrées comestibles, bois de chauffage, poterie et autres ustensiles de ménage qu'elles peuvent s'être procurés, dont elles ne pourront néanmoins user qu'en la présence de deux officiers municipaux ». Le procès-verbal ajoute que « sont compris dans les objets qui doivent appartenir aux dites dames les linges et habits à leur usage corporel ».

Radot poursuivit ensuite ses opérations dans toutes les parties de l'abbaye, dans la « chapelle Sainte-Barbe », les corridors, les galeries, toutes les chambres, le chauffoir {2), etc.. Il rencontra çà et là des œuvres d'art, et éprouvant devant elles un vague respect mêlé de préoccupations d'ordre pratique, il prit des mesures pour éviter qu'elles ne fussent détériorées. « Nous les avons descendus [les tableaux], mentionne-t-il au procès- verbal, et déposés dans une chambre au nom-

(i) Arch. de PAlIier, série Q. 285 ; ventes avant l'an iv. — Voici la composition du mobilier d'une chambre de Bénédictine, — celle de Marie-Anne du Broc — : ud lit garni d'une paillasse, deux matelas, un lit de. plume, deux couvertures de laine et une courte-pointe, un traversin, un oreiller, les rideaux, un prie-Dieu, une commode, une armoire, un coffre, une table, une petite bibliothèque, deux tabourets, deux « bergères », cinq chaises, une « encoignure », une tapisserie en papier, neuf cadres, un Enfant Jésus, deux tréteaux, un rideau de fenêtre et sa tringle, et un treillis, un /ew, une table de nuit et cinq chaises tapissées. — C'était une des plus confortables.

(2; Sorte de « chambre commune » (ainsi désignée dans l'inventaire) du monastère. On y faisait les réunions et les réceptions. Ce n'était autre, sans doute, que le parloir.

bre de ... [la place est en blanc], dont la clé est restée entre les mains de messieurs les officiers municipaux, que nous avons invités à les faire transporter au district le plus tôt possible, avec tout le soin que de pareils meubles exigent ». Que pouvait-on lui demander de plus?

Dans la sacristie on fit le récolement des linges, ornements et objets de piété, parmi lesquels « quatre bustes de saints et le buste de saint Menoux » déjà portés à Tinventaire de juilllet 1790. Mais alors Tabbé Fallier, intervenant, fit observer que les objets inventoriés étaient les seuls qui fussent à sa disposition et que « si on emportait toute l'argenterie il ne resterait absolument rien pour le service du culte ». L'objection était sérieuse et Radot ne fit aucune difficulté d'en convenir. Après vérification il consentit, sous réserve de l'approbation des corps administratifs, à faire distraction de ce qui était considéré comme indispensable (i), y compris le buste de saint Menoux, qui a « une destination particulière pour cette paroisse ». Le surplus de l'argenterie et des ornements — en quantité considérable et d'une grande richesse, — fut chargé sur une voiture et expédié à Moulins.

D'autres meubles de sacristie et d'église furent inventoriés. A mentionner « dans le chœur des dames un prie-Dieu en bois précieux, appelé vulgairement le trône.., »

Radot, pour terminer, donna lecture aux religieuses réunies de la loi du 17 août fixant l'époque (31 octobre) « où elles devraient avoir évacué ladite maison » (2).

Ultérieurement (2 octobre), les vases, linges et ornements laissés à la paroisse provisoirement par Radot lui étaient abandonnés définitivement par le district, à l'exception du calice en vermeil et de la patène, de l'encensoir et de sa navette, de deux burettes et du plat d'argent, « qui ne sont pas indispensables, ne pouvant même être considérés que comme des

(1) Un ostensoir avec sa couronne, deux calices avec leurs patènes, une paire de burettes, une cuvette, un buste de saint Menoux, un encensoir et sa navette, deux ciboires, quatre grands chandeliers, — le tout en argent, or et vermeil, — €t une glace à cadre de bois.

^2) L'un des considérants de cette loi dit qu' « il est un moyen de concilier par une augmentation de pension le bien-être des religieux et religieuses et les intérêts de la nation avec Textinction absolue de la vie monacale... » Les religieuses ne durent pas se faire d'illusions à cet égard.

LES MUSICIPALlTéS 7^

objets de parade... ; » et remise était faite aux officiers municipaux d'un encensoir d'un autre métal et de burettes ordinaires. Cette décision était homologuée le 22 par le département. Les objets jugés non indispensables devaient être conduits au district sous huitaine, et les linges et ornements « déposés dans l'église sous la surveillance de la municipalité, jusqu'à ce qu'il ait été définitivement statué sur la distribution de ceux trouvés dans les établissements supprimés, en conformité de la loi du 14 septembre dernier (i) ».

On était arrivé à la fin de l'année. Le 2 décembre le conseil général de Saint-Menoux, assemblé, reçoit le serment de Guillaume Aucouturier, réélu juge de paix le 25 novembre, puis ont lieu les élections municipales, renouvellement entier du corps municipal et du conseil général, «n exécution de la loi du 19 octobre. Jean Blondin fut élu maire et Charles Guelin procureur de la commune. Officiers municipaux : Jean- Louis Hospitalier, Mayeul Faivre, Claude Auroux, Pierre- Antoine Rolland et Gilbert Bobier(2).

Ces élections paraissent avoir été un échec complet de la précédente municipalité, de Loyard surtout. Son ennemi le remplace et lui-même n'arrive que le dernier sur la liste des notables.

Trouvait-on chez Loyard trop de ci\'isme ou pas assez? 11 serait difficile de répondre. Cependant il est probable que Blondin dut l'accuser de tiédeur, d'abord parce que c'était déjà l'usage, et ensuite parce qu'il fallait montrer son zèle révolutionnaire devant le petit nombre d'électeurs, — toujours les mêmes, — acquis en grande partie aux idées avancées, plus franchement à Saint-Menoux que dans les paroisses voisines (3).

fi) Par cette loi les municipalités étaient chargées d'établir la liste des ornements, linges et choses diverses nécessaires au cuite dans leurs paroisses, et les •districts devaient faire des propositions d'attribution par voie de prélèvements, là oîi se trouveraient des maisons religieuses évacuées, sur les objets religieux -en provenant.

(2) Notables: François Fallier, Gabriel Guelin, Guillaume Aucouturier, Pomf)one Mérite, Jean Taillardat, Pierre Tridon, Antoine Trémont, Antoine Faivre, Antonin Steuf, Etienne Archambault, Joseph Guelin et Jean Loyard. — Le 2$, Rolland était élu membre du bureau.

(3) Conséquence naturelle de la plus grande agglomération au bourg. Nombre

Quant à Blondin, on verra bientôt, par les causes qui ont rendu son pouvoir éphémère, combien peu il était propre à en maintenir ou relever le prestige.

Etat civil. — Salle des séances. — Pillage a l'abbaye. — Démission et SUSPENSION de Blondin. — Les tombeaux des abbesses. — Registres et papiers

DE la municipalité. — ELECTION D'AUROUX.

V^'est sous cette municipalité que fut appliquée pour la première fois à Saint-Menoux la loi du 20 septembre 1792 sur Tétat civil des citoyens. Pallier fut, sous le nom d'officier public, désigné par le conseil général pour tenir les registres (i) et le même jour (9 décembre), après vêpres^ il prêtait en l'église le serment exigé (2).

La délibération qui constate ce fait ajoute que l'assemblée municipale demanda au curé et obtint de lui de tenir ses séances au presbytère. La chambre d'audiences de l'ancienne justice était en effet devenue indisponible, puisqu'on allait vendre l'abbaye et qu'après la mise aux enchères des derniers meubles les bâtiments avaient été fermés et placés sous la surveillance des époux Richot, portiers.

Mais un nouveau malheur, avant l'adjudication définitive, était réservé au vieux monastère.

Dn des premiers actes de Blondin avait été de vérifier l'état des bâtiments de l'abbaye. Il s'y rendit le 1 1 décembre, accompagné du procureur de la commune et d'un officier municipal, à huit heures du

de délibérations Tindiquent d'une manière non douteuse et cela résulte aussi de la correspondance d'Aucouturier avec le district, en mai 1792, au sujet des inventaires de biens d'émigrés. (Arch. de l'Allier, série Q. 241 ; ventes avant l'an iv.j

(i) On décida aussi que « les registres resteraient à la cure comme par le passé », faute de chambre commune et d'armoire, et on en dressa un inventaire.

(2) Arch. de l'Allier, série L, affaires diverses ; canton de Saint-Menoux. — Ua mandement de l'évêque de l'Allier contenait une instruction « capable de détruire tous les scrupules qu'auraient pu avoir les consciences timorées sur les dispositions de la loi ». (Arch. de l'Allier ; correspondance du procureur-syndic ; lettre du 37 février 1793.)

matin. Le. portier lui remit les clefs, et dès les premiers pas il put constater que tout avait été « saccagé » de fond en comble. Le procèsverbal dressé par lui de cette visite, écrit de sa main et où Torthographe et le style rivalisent de fantaisie, mais d'une description rapide et singulièrement précise, est une des plus curieuses pages des registres de Saint-Menoux. La forme, incorrecte au delà de tout ce que Ton peut imaginer, n'en permet malheureusement pas une reproduction intégrale.

Blondin aurait bien pu se dispenser de se munir de clés, car de •serrures, il n'y avait plus la moindre apparence, par la raison qu'il ne restait pas de portes non plus. « Toutes ont été emportées » avec les iritres, les impostes, le plomb qui les garnissait, mentionne le procèsverbal. Les espagnolettes des croisées, les chéneaux en plomb et en fer-blanc, la rampe de fer de l'escalier du dortoir, celle du bâtiment de Lorette, les barreaux de fer partout où il y en avait, notamment dans la. chambre des menuisiers et ceux des grandes portes d'entrée, les parquets, les placards, les cheminées, tout cela avait disparu ; c'est-à-dire <\ue, — et c'est ce qui caractérise ce pillage, — tout ce qui était métal -et bois, tout ce qui était utilisable et représentait une valeur appréciable, tout ce qui pouvait s'employer, se vendre, tenter les convoitises, était arraché, soustrait. Une razzia complète, méthodique. Toutefois l'intention destructive, brutale, inconsciente, s'y décelait aussi par des pierres <le taille brisées, rompues. L'incursion des Huguenots de 1562 n'avait ^té que jeu d'enfants à côté de cet inconcevable et rapace vandalisme.

Quels étaient les coupables?... Richot, interrogé, prétendit d'abord sie rien savoir, puis, se ravisant ou pressé par Blondin, il ajouta que ^< l'ancien maire était journellement dedans [l'abbaye], et que depuis <\ue les citoyens ont vu qu'il en abusait,..^ les malheureux s'y sont jetés, ce qui a occasionné la perte de cette maison...» L'accusation n'était nullement déguisée.

Blondin ne pouvait en rester là. S'adressant au district, il réclama la nomination d'un commissaire pour venir constater l'état des lieux, afin <|u'il fût, ainsi que ses collègues, déchargé d'une responsabilité que ni lui ni eux ne voulaient assumer ; et le curieux, c'est que Loyard présentait également, et en même temps, une demande d'enquête.

Il leur fut donné satisfaction à tous les deux par la désignation de Reignier, qui déposa un rapport ; puis sur arrêtés du directoire du district du 2 1 décembre et du directoire du département du 5 janvier 1 793 , le juge de paix fut saisi de l'affaire « pour être le procès fait et parfait^ suivant la rigueur des lois aux auteurs du délit, à leurs complices et adhérents... »

On ne sait ce qui advint. II faut croire cependant qu'en fin de compte la conduite de Loyard ne fut pas incriminée puisque, sur pétition de lui sollicitant paiement de 150 livres pour voyages à Moulins, et salaire comme « gardien » de l'abbaye, le district lui allouait, le 8 fructidor an II (25 août 1794), 20 sols par jour pour la « garde » pendant vingt jours des bâtiments. Cette allocation semblerait exclure toute idée de culpabilité antérieure, et même indiquer que Loyard avait, étant maire, reçu mission de « garder » l'abbaye, ce qui expliquerait que sa présence y eût été si fréquente et ce qui, d'ailleurs, paraît ressortir des termes de l'arrêté du 21 décembre. Celui du 5 janvier mentionne du reste que « les anciens officiers municipaux et ceux en exercice étaient chargés de surveiller tous les bâtiments et biens de la ci-devant abbaye où ces mêmes délits ont été commis ». On reste néanmoins perplexe devant ce fait que visitant « journellement » les locaux, Loyard n'ait pas signalé lui-même ce qui s'y passait, ou qu'il n'ait pas été inculpé pour l'avoir toléré.

Après le 1 1 décembre les portes d'entrée de l'abbaye avaient été^ soit sur l'ordre du commissaire enquêteur, soit sur l'initiative de la municipalité, <• murées », ainsi que le fait connaître une phrase relevée dans un acte de procédure criminelle (i). Malgré tout on pilla encore ce qui pouvait rester à piller, quoique la première opération ne parût pas comporter une besogne supplémentaire. Cela est positivement établi par un autre arrêté du directoire du district du 26 février (2), qui désigne l'administrateur Renaud pour aller à Saint-Menoux procéder à une enquête relativement à des « dilapidations dans les dépendances de la ci-devant abbaye par des citoyens dénommés au procès-verbal ». Ce

(i) Arch. de TAIIier, série L, dossiers du tribunal criminel ; affaire Blondin. (2) Ibid,^ série L, 259.

LES MUNICIPALITES ']']

procès-verbal avait été dressé la veille par le procureur-syndic « sur la dénonciation à lui présentée par d'autres citoyens ». Le rapport de Renaud n'est pas connu.

Quelques jours après le premier pillage, un autre et plus retentissant scandale avait éclaté, entraînant la démission, puis la suspension du maire et de Tofficier municipal Hospitalier. Cette double démission, inscrite au registre à la date du 9 février, est contresignée de Guelin et rayée en divers sens ; puis aux pages suivantes on trouve des procèsverbaux où ne figurent plus ni Blondin ni Hospitalier, jusqu'au 14 avril où a lieu une élection nouvelle sur avis du directoire du district du 21 février, ordonnant la convocation des électeurs pour donner un successeur à Blondin et à Hospitalier, Tout cela excite la curiosité, et en cherchant un peu on ne tarde pas à savoir de quoi il s'agit.

Autrefois, jusqu'en février 1793, l'église abbatiale et l'église paroissiale de Saint-Menoux étaient séparées par un mur intérieur supportant un plafond en forme de tribune, où on avait placé des orgues. De chaque côté un escalier y donnait accès. Les habitants de Saint-Menoux eurent grand'peur, quand furent expropriées les congrégations, que la nation ne revendiquât, comme appartenant aux religieuses, la nouvelle église et ne la mît en vente avec leurs autres biens. En toute occasion ils protestèrent à l'avance, prétendant que les deux églises n'en faisaient ■qu'une, et quand le danger parut conjuré, le conseil général prit la résolution de rendre définitive la réunion en supprimant le mur de séparation et la tribune. Le 25 décembre 1792 les travaux étaient mis en adjudication.

L'église paroissiale était carrelée. Vers le fond de la nef se trouvaient deux grosses pierres de taille « larges chacune d'environ quinze pouces et longues de trois pieds ». C'était l'entrée du caveau où, sauf dans deux exceptions résultant de la présence dans l'église de deux tombeaux dont il sera question, depuis un temps immémorial on inhumait les abbesses(i). Dans les premiers jours de janvier 1793, — la date

(i) On voit mentionné dans l'acte d'inhumation de Tabbesse Marie-Gabrielle du Boulay-Favier, morte en son prieuré de Bourbon le 13 juin 1695 et dont, soit dit en passant, VAncien Bourbonnais fait à tort les deux abbesses Boulay et

exacte n'a pas été précisée, — Tune de ces pierres fut brisée par la chute des matériaux du mur en démolition et on put entrevoir, dans l'ombre, par l'ouverture, les cercueils qui s'y trouvaient. Le maire ayant eu alors l'horrible pensée de s'approprier le plomb dont ils étaient composés, les fît extraire du caveau et porter « à l'heure de l'angelus », dans sa cour, où fut consommée la profanation (i).

Le fait avait été avoué devant les officiers municipaux le 25 janvier par Hospitalier (2), qui avait aidé à sortir les cercueils, et dénoncé le S février par Rolland, Auroux, Bobier et Fallier, au directoire du district (3).

Une répugnante affaire de droit commun, en somme, que cette violation de sépultures, mais que nous ne pouvions tout à fait passer sous silence, puisqu'elle a motivé un changement de maire et qu'elle clôt tristement l'histoire de l'abbaye (4).

Favier {Voyage pittoresque^ n, i8q), que la défunte avait été placée « dans son cercueil de plomb, le i^ au présent mois et an, dans un sépulchre ou cavo dans la vieille église oà sont inhume^ toutes les religieuses dudit monastère ». (Arch. de l'Allier, série E, supp. Inu, i, 732.}

(i) Cinq cercueils furent enlevés et c'étaient les seuls que contînt la crypte. Il y a lieu d'être surpris de ce petit nombre.

(2) Délibération non portée au registre, la municipalité s'étant résolue, au premier moment et « pour conserver sans altération la réputation de la paroisse », à ne pas faire intervenir la justice. Cette délibération est jointe au dossier criminel.

(5) Aucouturier, chargé comme juge de faire l'enquête à Saint-Menoux, descendit (14 février) dans la crypte. Il n'y trouva que des ossements épars « tous desséchés et tombant en cendres, quelques lambeaux d'habillements dont on ne pouvait distinguer la couleur et qui paraissaient de soie parce que, quoique pourris, ils offraient encore quelque ténacité..., et des morceçiux de souliers ». Cependant il résulte des pièces du dossier que les cercueils n'avaient pas été ouverts sur place et qu'on les avait sortis intacts. Il avait même fallu, pour les faire passer plus aisément, élargir l'ouverture à l'aide d'une pince et d'un ciseau. On se demande comment, dans ces conditions, des ossements qui en provenaient pouvaient joncher le sol. C'est un autre sujet de surprise.

(4) Blondin fut mis en arrestation le 4 mars, jugé le 16 avril et condamné à « quatre années de fers » avec exposition pendant six heures, attaché au poteau d'un échafaud, sur une place publique de Moulins. Hospitalier, impliqué dans le procès, fut mis hors de cause, mais retenu pendant trois mois en une maison de correction. V. aux Arch. de l'Allier : correspondance du procureur-syndic avec le

Blondin en cessant ses fonctions légua à l'assemblée municipale certains embarras dont elle eut quelque peine à sortir. Le registre des délibérations et divers documents : décrets, arrêtés, lettres, matrices de rôles, procès-verbaux de sectionnement, etc., tout était chez lui. On obtint bien, avant qu'il fût interné, la restitution du registre, mais non du reste. En son absence on dut s'adresser à sa femme, à qui on réclama en outre des fonds appartenant à la commune et dont son mari était resté dépositaire. Les officiers municipaux n'obtenant ni argent ni papiers eurent alors recours à des perquisitions (23 avril), et sans plus de succès. On en référa au district, et sans doute sur avis du procureursyndic on désigna (9 mai) des commissaires (Pompone Mérite et Gilbert Bobier) pour continuer les démarches et prendre les mesures nécessaires. On finit évidemment par aboutir, car il n'est plus, ensuite, question de cette affaire.

Depuis le 9 février le maire eût dû être suppléé par le premier officier municipal, mais celui-ci n'était autre qu'Hospitalier; c'était donc à Faivre, venant après lui, qu'échéait la charge. En réalité ce fut Fallier qui dirigea tout, se remettant après une assez longue abstention, dont on ignore la cause, à son ancienne besogne de rédaction des procèsverbaux, et entretenant la correspondance.

Le nouveau maire, Claude Auroux, ancien chef-jardinier de l'abbaye (i), fut élu le 14 avril sur convocation extraordinaire des électeurs, dont vingt-sept seulement se présentèrent au scrutin. Le procès-verbal de cette élection ne fait qu'en enregistrer le résultat sans autre indication. Une particularité à noter, pour montrer à quel point étaient devenues sommaires les opérations électorales, c'est que le nom de l'officier municipal à élire aux lieu et place d'Hospitalier est laissé en blanc.

procureur de la commune de Saint-Menoux ; les registres des délibérations du directoire du district (arrêté du 8 février 1793; et du département (9 février) ; et le dossier criminel : série L, affaire Blondin.

(1) Originaire de Bourbon-PArchambault. Sa fille Andrée, née le 19 décembre 1770, avait pour marraine M™« Andrée de Sainte- Hermine. A son acte de baptême avaient signé toutes les religieuses, et en outre M™« de Lestrange, prieure de Bourbon.

Apparition de la. Terreur — Destruction d'emblèmes — Envoi d'argenterie d'église a Moulins — On craint des désordres — Incidents -- Les titres seigneuriaux brûlés — Intempérance — Habitudes nouvelles ; ls calendrier républicain — Les prêtres assermentés en suspicion — Certificat de civisme a Fallibr — Il renonce a la prêtrise — Statues brisées ; la flèche

DU CLOCHER — EPURATION — FaLLIER DEVIENT AGENT NATIONAL.

JLes procédés de la Terreur avaient fait leur apparition, devançant la date du 3 1 mai qu'on lui donne ordinairement comme point de départ ( i ).

Depuis le mois de février le certificat de civisme était exigé des fonctionnaires, et le 18 avril un arrêté du conseil général du département et un autre du comité de sûreté publique de TAUier, installé de la veille seulement, obligeaient tous les nobles, tous les prêtres « non employés »>, tous les parents d'émigrés, à habiter « jusqu'à nouvel ordre » dans les villes chefs-lieux de leurs districts. Maurice Deschamps et les frères Aubery se trouvant compris dans cette mesure, le premier demanda et obtint de se fixer à Bourbon, où il avait exercé pendant seize années les fonctions de trésorier de la Sainte-Chapelle ; mais on astreignait les deux autres à ne pas s'absenter de Moulins, malgré leurs instances pour être autorisés à séjourner à Saint-Menoux.

Des troubles éclataient un peu. partout, indépendamment des grands soulèvements de l'Ouest et du Midi. Le recrutement opéré en vertu de la loi du 24 février en produisit en maintes locahtés de partiels dont notre commune fut exempte, sinon le canton.

Une ardeur néfaste de destruction de tout ce qui rappelait, dans les monuments, le temps écoulé, sculptures ou emblèmes de la féodalité, objets portant des signes nobiliaires, etc., sévissait alors dans les municipalités, et cette manie se manifestait parfois sous des formes singulières. Ainsi le 12 juin le procureur Guelin informait les officiers municipaux <|u'un nommé Porche, de Moulins, demandait à acheter deux « pierres »

(I; Aussitôt investi du pouvoir municipal, on voit Blondin menacer des citoyens de visites domiciliaires. (Arch. de l'Allier, série L. ; affaire Blondin.)

placées, Tune dans la vieille église et l'autre « dans la partie distraite de la vente et attribuée à la paroisse pour servir de sacristie ». La première, explique le procès-verbal, est « censée avoir servi de tombe à une abbesse et a pour empreinte en relief la figure de ladite abbesse et pour inscription Tannée de son décès h. Toutes les deux, ajoute-t-il, « sont d'Apremont et ont d'épaisseur quatre à six pouces, de largeur deux pieds huit pouces, et de longueur cinq pieds six pouces ».

La proposition était acceptée séance tenante « eu égard au besoin pressant que la commune a d'argent pour faire face aux réparations de Téglise, qui sont maintenant à sa charge(i)... » D'ailleurs, prennent -soin de faire observer les officiers municipaux, « les objets en question sont incontestablement à la commune et on ne peut les laisser en place, •étant surchargés £armes ci écussons qui répugneraient aux amis de i"* égalité et à de vrais républicains... » Le prix en était fixé à 24 livres.

Le même jour la municipalité délibère sur la remise au district de Targenterie d'église, déjà réclamée à deux reprises par le procureursyndic, auquel il n'a encore été répondu que d'une manière évasive, mais qui transmet cette fois un ordre impérieux. On avait envoyé Guelin ■à Moulins pour s'expliquer verbalement et celui-ci, rendant compte de son mandat, dit qu'il a parlé à un administrateur, dont il n*a obtenu que cette parole ** dure à entendre » : « Si l'argenterie demandée n'est pas déposée au district dans la journée du 12, le directoire enverra un commissaire et la gendarmerie aux frais de la municipalité pour faire exécuter la loi. »>

L'argenterie qu'avait fournie la municipalité était considérable, puisque le poids en excédait 1 32 marcs. On ne faisait aucune difficulté de livrer la lampe, les burettes avec la cuvette, et J encensoir avec sa navette, laissés provisoirement à la paroisse par Radot, mais on demandait de renq>lacer par des <' ustensiles de métal « ceux qui avaient été emportés. Devant le refus définitif opposé par le district et la menace d^exécution sommaire, il n"y avait qu'à s'incliner. On ne le fait pas, néanmoins, de bonne grâce ni sans insister pour l'échange. Le décret qui autorise l'exercice public du culte, font remarquer les officiers muni-

(j) 'Depu'ss ic i*^ janvier.

82 LA RévOLUTlON A SAINT-MEKOUX

cipajux, serait annulé par celui qui attribue à la nation toute Targenterie^ moins les Tases sacrés des églises paroissiales, a si on ôtait aux paroisses la faculté d'exercer le culte en s'emparant des vases et meubles nécessaires sans les remplacer par d'autres de métal différent, mais dont Tusage est aussi indispensable ». D'un autre côté, disent-ils encore^ « si la divinité pour être adorée n'a besoin que du tribut de nos cœurs^ le peuple, que l'extérieur séduit, verrait avec peine l'église dépouillée de ses ornements d'usage », et « aller contre l'opinion publique lorsqu'elle n'est pas contraire aux lois et que môme les lois l'autorisent» c'est faire rétrograder la Révolution » : du reste le district ne doit-il pas avoir « des magasins immenses de tout ce qui a été enlevé aux églises supprimées? » On pouvait donc, « sans faire tort à la nation» leur donner du cuivre en remplacement de l'argent qu'ils s'estiment heureux de pouvoir lui fournir... » Ils décidèrent, toutefois, que cette argenterie serait déposée au district le lendemain, avant neuf heures du matin (i), moins l'ostensoir, les deux ciboires et les deux calices exceptés par le décret. Un état des objets, ainsi que de ceux demandés en échange, fut établi pour être remis au directoire du département, « que nous présumons, avec raison, insinue-t-on, trop juste pour ne pas accéder à notre demande (2) ».

Au reste le service du culte était sur le point de prendre fin.

La conservation des objets d'église intéressait sans doute à un vif degré la municipalité, mais elle ne manquait pas d'autres sujets d'in-

(i) Auroux transporta lui-même les objets ; la pesée en fut faite par les orfèvres Prélier et Richu, qui constatèrent les poids suivants: lampe, S marcs $ onces ; encensoir et sa navette, 6 marcs 4 onces 4 gros ; les deux burettes et leur plat, ; marcs 6 onces. Au total : 18 marcs 6 onces 4 gros.

(2} Cet état comprend des objets en argent : une paire de burettes et la cuvette,, six vases à bouquets, un crucifix, une croix processionnelle, deux lampes, un bénitier et le goupillon, une tasse, un gobelet ; en vermeil : un calice, un plat,, deux paires de burettes et une cuvette ; et en agate avec garniture de vermeil, une autre paire de burettes. Un encensoir et sa navette, une troisième paire de burettes, la cuvette et quatre statues de saints sont en outre portés sans indication.

On demandait que le district accordât, cuivre et étain: une lampe, un encensoir et navette, une paire de burettes, un crucifix, une croix processionnelle, ua bénitier, six chandeliers.

LES MUNICIPALI7ÉS 8:5

quiétude. Les esprits étaient en fermentation et toute occasion de réunion pouvait donner naissance à de? troubles ; aussi le 1 1 juillet le commandant de la garde nationale, Etienne Aucouturier (i), expose-t-il Tutilité de mettre sa troupe sous les armes « pour maintenir Tordre » parmi les citoyens « attirés par la fjète de Saint-Menoux ». Il existait •évidemment des symptômes alarmants, et des violences étaient à redouter.

On ignore si, le jour de la fête (14 juillet), la garde nationale eut à intervenir sur la voie publique. Of\ sait seulement, par la correspondance -du procureur-syndic, Dalphonse, que des incidents graves, témoignant -d'une très vive surexcitation parmi les habitants, se produisirent dans une assemblée primaire tenu^ au bourg pour l'acceptation de la Constitution de 1793 (2).

« J*ai cru — écrivait à ce sujet (19 juillet) Dalphonse au maire de Marigny,qui avait présidé l'assemblée en question — j'ai cru devoir ren- -dre compte au directoire des faits contenus au procès-verbal dont vous m'avez adressé ampliation comme secrétaire de l'assemblée primaire tenue à Saint-Menoux le 14 courant. Il a regretté comme moi le trouble qui a eu lieu, mais il a pensé qu'il était incompétent pour prononcer, ■soit relativement aux propos indécents qui ont pu être tenus, soit quant £LUx opinions qui ont pu être émises. Relativement aux opinions, il est de principe que chaque citoyen réuni en assemblée primaire exerce la portion de souveraineté qui lui appartient ; cette souveraineté serait blessée si chacun pouvait être comptable de l'opinion qu'il manifeste. C'est à l'assemblée à la juger, adopter ou rejeter. Un législateur, qui n'est qu'un mandataire, ne peut être inquiété ni recherché pour les opinions qu'il a émises dans l'assemblée législative. Le citoyen qui fait

(1) L'un des Hls de Guillaume. Il ne devait être commandant que depuis peu de temps, car au début de Tannée, le 6 janvier, ce grade appartenait à Jean Condajnine. Ce jour-là la garde nationale, réunie dans ce but, prêtait serment « autour de Parbre de l'égalité ». Le procès-verbal qui rend compte de la cérémonie ajoute que « le drapeau, du consentement de toute la garde, a été reconduit chez le citoyen curé », à qui il restait confié. — Etienne Aucouturier était aussi secrétaire-greffier de la municipalité. Il avait été nommé par Blondin le 1 1 décembre 1792, «n remplacement de Jacques Loyard.

(2} Cette constitution ne fut jamais mise à exécution.

partie du souverain doit avoir à plus forte raison le même privilège lorsqu'il est en assemblée primaire. Relativement aux propos, rassemblée primaire exerce la police elle-même ; aussi elle pouvait, par un acte délibératoire pris à la pluralité des voix, réprimer ceux qui ont été tenus dans son sein, si elle les avait crus de nature à mériter que leurs auteurs fussent poursuivis par devant les tribunaux... »

On voit qu'à Saint-Menoux les citoyens mécontents n'étaient pas^ sous la Terreur, tremblants et passifs. D'un autre côté on est surpris de rencontrer dans cette lettre, et à un pareil moment, ces phrases de modérantisme scrupuleux, ces onctueuses invocations aux principes et aux lois. Peut-être y pourrait-on découvrir une intention arrêtée de ménagement envers l'élément rural.

L'autorité municipale ne paraît pas avoir été rigoureuse non plus pour réprimer les propos inciviques ; et autant que possible, quand la responsabilité des officiers municipaux n'était pas en jeu, elle cherchait plutôt *à aider les imprudents à sortir d'embarras : ainsi fit-elle à l'égard d'Antoine Faivre, coupable, étant en état d'ivresse, d'avoir prononcé des paroles punissables dans le moment et qui, après avoir protesté de . son patriotisme, n'est plus inquiété.

Le 17 septembre fut portée la terrible loi ordonnant la mise en arrestation dans toute la France de toutes personnes suspectes, et qut répute suspects ceux qui, « soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté ». On dresse des listes de ces suspects (i) et déjà, depuis le 20 mai, toute correspondance par lettres avait été interdite avec eux (décision du conseil de départe^ ment). Beaucoup prennent la fuite et on les traque à travers le pays(2)^

(i) On a vu qu'on avait commencé à Moulins au lendemain du 10 août, et à faire des visites domiciliaires.

(2) Les municipalités et gardes nationaux de Saint-Menoux et Souvigny, sur avis du citoyen Dupuis, commissaire du district pour le rassemblement des fusils du deuxième canton de Moulins et extra muros^ du 24 septembre 1795, « d'après le rapport que quatre individus qui sont plus que suspects ont passé aujourd'hui dans leurs communes », étaient mis en demeure de chercher « sans perdre de temps, d'arrêter et d'envoyer à Moulins ces individus ». (Arch. de l'Allier,, série L, correspondance de l'agent national.)

Le 7 octobre Fouché, de Nantes (i), crée à Moulins le comité central de surveillance révolutionnaire de TAllier, avec pouvoirs illimités. Le II Maurice Deschamps est arrêté à Bourbon, et le 19, dans une rafle de trente-neuf citoyens, c'est le tour des frères Aubery. Dans la nuit du 21 au 22 la maison de ces derniers est dévastée, ainsi que celles d'un certain nombre d'habitants riches de la ville.

Comme faits révolutionnaires on n'a, à ce moment de crise aiguë, à relever à Saint-Menoux qiie la destruction par incinération des titres seigneuriaux (20 octobre). Aucouturier, pour se conformer au décret du 17 juillet prescrivant cette mesure, déposa au greff'e, afin qu'elles fussent brûlées, quatre-vingt-huit minutes de son étude, contenant des constatations de devoirs et cens seigneuriaux. L'opération eut lieu en grande pompe « au pied de l'arbre de la liberté et aux acclamations tant du peuple que de la garde nationale duement convoquée (2) ».

Alors on faisait grand étalage de vertus antiques et cependant le peuple, celui de Saint-Menoux tout au moins, emplissait les auberges, qui elles-mêmes se multipliaient au point de motiver des mesures restrictives. « Considérant, dit une délibération du 29 octobre, le grand nombre de cabarets qui s'établissent dans cette commune et la grande quantité devin qui s'y consomme..., avons arrêté que défenses sont faites de donner à boire passé neuf heures du soir, et ce sous peine de vingt livres d'amende pour la première fois et d'un mois de détention dans la maison d'arrêt en cas de récidive ». Ces habitudes d'intempérrance coïncidant avec la disette de subsistances s'expliquent assez peu. En janvier suivant on joindra à cette défense l'interdiction de jouer dans les débits de boissons d'instruments « tels que musettes et autres », et on organisera des patrouilles avec la garde nationale pour forcer les citoyens à se priver de semblables distractions.

(1) L'ancien prêtre professeur de TOratoire, alors député de la Convention en mission, le futur sénateur et ministre de la police de Napoléon et duc d'Otrante, président du gouvernement provisoire après Waterloo, puis ministre et ambassadeur de Louis XVIII.

(2) Il n'est pas parlé des minutes de Tétude Chabrol. Elles avaient été sans doute, après son décès, versées en celle d'Aucouturier.

On se pare de Tépithète de sans-culottes (i) adoptée par les jacobins et on porte la carmagnole, ou bien on est traité de muscadin, vieux terme revenu à la mode et synonyme de fat outré. Mais la carmagnole n'est pas seulement un costume ; c'est également la ronde républicaine que danse et chante le peuple, avec le Ça ira (2).

Le langage change aussi en France, comme les mœurs et les habitudes. L'étiquette, le formalisme d'autrefois ont disparu ; la politesse jugée surannée a fait place à des paroles et à des attitudes soi-disant inspirées de la liberté et de l'égalité, ce que depuis le début de la Révolution réclamaient les novateurs (3). La civilité républicaine devient tout à fait spéciale ; toute vaine formule en est exclue comme entachée d'hypocrisie (4). Déjà le 31 décembre 1792 les compliments officiels

(1) L'origine du mot vient de ce qu'il fut appliqué par dérision à un certain nombre de citoyens du faubourg Saint-Antoine qui se présentèrent le 19 juin 1790 en députation à la barre de TAssemblée nationale comme étant les « vainqueurs de la Bastille ». Ce fut en leur honneur que la Constitution de 1793 donna le nom de « jours sans-culottides » aux cinq derniers jours de Tannée du calendrier républicain, appelés aussi « complémentaires ». (Bertrand de Molleville, Hist. de la Révolution de France^ m, 179.)

(2) Comme costume la carmagnole consistait en un gilet-veste, un large pantalon, un bonnet de police rouge et une cravate de même couleur, négligemment nouée sur la poitrine. Les plus exaltés n'en portaient pas. — Dans les rondes on tournait lentement pendant le couplet en frappant en cadence la terre du pied, et au refrain on précipitait le mouvement. — Il est impossible de connaître avec ^certitude l'origine et la signification du mot, malgré que le Dictionnaire Larousse et la Grande Encyclopédie croient devoir l'attribuer au costume que portaient les fédérés marseillais en arrivant à Paris avant le 10 août, en raison de ce que ce costume était semblable à celui des habitants d'une petite ville de la province de Turin, Carmagnola. Au xvi« siècle un général fameux, François Bussone, né -en cette ville, en porta le nom.

Quant au Ça ira, il se chantait et se dansait depuis 1790, mais en 1793 on y avait ajouté des couplets sanguinaires.

(îj « M. le prince de Conti ayant cru devoir les saluer et les remercier [des commissaires de la municipalité de Marseille] de je ne sais quelle permission insignifiante qu'ils lui avaient accordée, ils s'écrièrent : Point de remerciements, point de révérences, Conti ; tout cela est de l'ancien régime et nous n'en voulons plus. — Hélas! répondit notre malheureux parent, une habitude de soixante ans ne se perd pas en un jour. » {Mémoires du duc de Montpensier, p. 107.)

^4) Le's lettres se terminaient d'ordinaire par les mots : « Salut et fraternité •» ou des variantes.

dits du 1'' janvier avaient été supprimés ; voici que les mots monsieur, madame y mademoiselle, ne sont plus que des épithètes injurieuses remplacées par citoyen, citoyenne. Le 8 novembre le tutoiement est ordonné dans les administrations, pour bien montrer que le principe d'égalité est devenu un fait, le vous ayant, disait-on, été imaginé par les riches pour établir une différence de qualité et de valeur intrinsèque entre eux et leurs inférieurs. Le domestique, la femme de chambre, tutoient le maître et la maîtresse (i) ; et d'ailleurs les domestiques ne sont plus des domestiques ; le mot est remplacé — un peu plus tard, vers le mois de mai 1794 — par celui d'officieux ou agent, A là campagne les domestiques agricoles sont des compagnons d'agriculture. Les quatre rois, les quatre reines, les valets, les as dans les jeux de cartes, sont transformés en génies, en libertés, en égalités, et en lois.

Enfin on changea les mots appliqués au temps en instituant (24 novembre) le calendrier républicain, qui dans la pensée des conventionnels devait marquer d'une manière absolue, en politique et en religion, la rupture définitive avec l'ancien régime, la fermeture de l'ère vulgaire et l'ouverture de « l'ère des Français », à dater du 22 septembre 1792, jour de la fondation de la République.

Plus de dimanches, mais des décadis !... Quelle singularité dans le monde rural, et quelle présomption de vouloir faire cesser à coups de décrets des habitudes attachées à la religion, des usages inhérents aux mœurs, aux choses de l'intimité ! Jamais les gens des campagnes ne s'y plièrent et en fait les dimanches continuèrent à rester des jours chômables et les décadis des jours ouvrables.

Depuis la fin de 1792 la Convention poussait au mariage des prêtres et déjà après le 10 août la persécution religieuse, même contre le clergé assermenté, s'était dessinée (2). Le mois suivant (septembre 1792)

Fouché, — « le vil Fouché », suivant l'expression de M. Aulard (^), —

(i) Le tutoiement dura de la fin de Tannée 179) à la fin de l'année 1794. Dans le langage officiel il se continua plus ou moins régulièrement jusqu'à la fin de la Convention.

(2) Le 18 défense était faite aux prêtres de se montrer, hors l'exercice de leur ministère, « revêtus des anciens habits de leur état »,

(5) Le Culte de la Raison et le Culte de lEtre suprême^ p. 29.

avait fait prendre par le conseil du département un arrêté d'après lequel tout prêtre pensionné par la nation devait, dans un délai d'un mois, ou se marier, ou adopter un enfant, ou nourrir à sa table un vieillard indigent, sous peine d'être déclaré déchu et de la fonction et du traitement. Voilà que désormais, — ainsi le veut une loi du 20 octobre, — tout ecclésiastique, même assermenté, dénoncé pour incivisme par six citoyens, sera déporté sur la côte occidentale d'Afrique, entre le 23*^ et le 28* degré de latitude. On conçoit quelle dut être l'inquiétude de Pallier. Peut-il répondre que six citoyens désireux de l'envoyer sur la côte d'Afrique ne tomberont pas d'accord pour affirmer son incivisme?... Que faire pour se mettre à l'abri de ce danger ?... D'abord se livrer à des manifestations anti-religieuses. Le 25 on le voit proposer de déplanter les croix des chemins (i) et d'envoyer à Moulins trois couronnes d'argent oubliées dans l'église (2). Ensuite il se fait délivrer par la municipalité un certificat de civisme que, pour plus de sûreté, il rédige lui-même (6 novembre), et où il fait attester par les officiers municipaux que « depuis 89 il s'est montré un des plus ardents défenseurs^de la Révolution ». Grâce à lui, y est-il dit, la tranquillité a constamment été maintenue dans la commune, et il « a toujours fait une guerre ouverte à l'aristocratie... » Mais tout cela devenait inutile en présence du décret du 1 5 brumaire faisant entrevoir la déportation et la réclusion aux assermentés non mariés , et qui encourage les communes à renoncer au culte public (3). En réalité on ne voulait plus de religion, on « déchristianisait ». La situation apparaissait dangereuse pour Pallier et une seule ressource s'offrait à lui, se « déprêtriser », comme on disait.

(i) Fouché avait pris un arrêté à ce sujet.

(2} Auroux les porta le même^our. Au directoire du district on les pesa séance tenante et Ton constata le poids de 3 marcs $ onces. (Délibération du directoire du district.) L'une de ces couronnes, qui se plaçait au-dessus de Tostensoir les jours de bénédiction, représentait des fleurs de lys « dont le nom seul, écrit Pallier, révolte tout patriote ».

{}) Les presbytères et paroisses, dans les communes ayant renoncé au culte public, étaient destinés à « subvenir au soulagement de l'humanité soufl'rante et à l'instruction publique ».

Il s'y résigna le 7 frimaire (27 novembre), jour où fut inscrite sur le registre sa renonciation ( i ).

Le 20 brumaire (10 noverçbre), on avait inauguré à- Paris le « culte de la Raison », et aussitôt la plupart des églises deviennent des « Temples de la Raison » où s'installent les sociétés populaires, où s'organisent les fêtes décadaires^ et où sont fréquentes les mascarades anti-religieuses (2). Quant au culte catholique, il ne s'exerce plus que clandestinement. On renverse les croix et c'est le moment, jusqu'en prairial, où des rafles de vases sacrés et objets divers sont faites dans les sacristies, et où tout ce dont on peut faire argent est mis aux enchères.

A Saint-Menoux Pallier fit décider le 15 frimaire (5 décembre), l'envoi immédiat au comité de surveillance de Moulins des linges, étoffes -d'or et d'argent, cuivre et argenterie restés dans l'église. On n'a que faire de les garder, observe-t-il, « tandis que les ennemis du dehors et ceux du dedans mettent la patrie aux abois et que nos braves frères d'armes manquent de linges pour se vêtir et panser leurs plaies ». On -en fit des paquets qu'une voiture escortée de quatre fusiliers et du commandant de la garde nationale transporta le lendemain.

D'autres effets, que s'attribua la commune, furent vendus plus tardj

(i) II en envoya aussitôt copie au comité de surveillance qui, le lendemain, en prenait acte en en reproduisant les termes et en ajoutant : « Sur quoi il a été observé que le citoyen Fallier n'a pas renoncé catégoriquement à la prêtrise et n'a pas remis ses lettres [de prêtrise] ». Malgré cette réserve il ne semble pas que Ton ait exigé davantage. — Depuis le ? frimaire le comité enregistrait chaque jour de nombreuses renonciations et abjurations. Le frère de François Fallier, Jean, curé de Bagneux, abjura le 12. ~ Une pension (de 800 à 1.200 livres suivant rage) était accordée aux ecclésiastiques qui abdiquaient, mais un décret du 6 germinal an 11 (26 mars 1794) suspendit tous paiements, puis après le 9 thermidor tin autre décret du 18 vint ordonner que les ex-bénéficiaires et les abdicataires «le touchant plus d'arrérages depuis le !«'' germinal seraient payés de leur arriéré, tn septembre 1794 la Convention sépare l'Eglise de l'Etat, mais la pension des abdicataires leur est continuée à titre de secours.

(2) Lucien Guillemaut, Hist. de la Résolution dans le Louhannais^ 11, ^71. — Un ■document postérieur à la Révolution, publié par M. l'abbé Moret dans son ouvrage déjà souvent cité, p. 61, constate que Fallier se livra à des actes de profanation sur les restes de saint Menoux.

le i"" floréal. Fallier surveilla Topération et toucha les fonds ( i . 1 20 livres)^ qu'il versa au receveur Jean Loyard (i).

Le II nivôse (31 décembre), le même Fallier termine Tannée er> réclamant l'exécution intégrale de l'arrêté du département ordonnant que les statues des églises seront brisées, les vases d'or et d'argent livrés au district et les flèches des clochers abattues. Cet arrêté n'avait pas produit tout son effet, dit-il, car « il reste six statues de pierre d'Apremont dans l'église et le clocher subsiste encore ». Mais il expli« que qu'il a besoin « de quelque pierre pour des chemins » (sic), et il demande que « la commune soit assemblée pour lui faire l'adjudication desdites statues et pour l'autoriser à donner au rabais la démolition du clocher ». Fut-il mis en possession des statues et en fit-il l'emploi utilitaire qu'il avait annoncé? On l'ignore. Quan^ à la démolition de la flèche du clocher, on la mit en adjudication le 20 floréal (9 mai 1794) (2). Le travail devait être achevé dans un délai de deux mois, mais il ne fut jamais exécuté, probablement parce que le mouvement de réaction contre le culte de la Raison commença dès le mois suivant et que le 16 frimaire la Convention avait décrété la liberté des cultes (3).

Le 10 nivôse on avait « épuré » la municipalité, ainsi que le prescrivait la loi du 14 frimaire organisant le gouvernement révolutionnaire • Deux jours à l'avance avait été placardée la liste des officiers municipaux et on avait fait savoir aux citoyens qu'ils pouvaient à leur gré les changer ; soixante-quinze électeurs, le chifl're le plus élevé qui eût été

(i) Le 7 germinaL Loyard avait été nommé le 4 par la municipalité à remploi de receveur.

(2] D'après le sumptum, la flèche devait être démolie jusqu'à la cage, laquelle recevrait une couverture de tuiles en dôme. Les adjudicataires furent Jean Condamine et François Perceau, ce dernier charpentier à Burges-les- Bains (Bourbon- TArchambault), à 380 livres, avec abandon à leur profit des matériaux de démolition. — Les administrations de département et de district avaient, rapporte Jean Gamier, « fait fermer toutes les églises et pris des mesures pour faire tomber le même jour tous les clochers », Cependant il y eut peu de communes, dans TAIIier, où ces mesures furent suivies d'exécution. A Saint-Menoux la flèche de réglise subsista jusqu'au 2 décembre j8o6, jour où elle fut renversée par un ouragan.

(î) Comme mesure préparatoire au culte de l'Etre suprême, et nullement en faveur de l'église catholique.

«ncore atteint, ce qui indique une vive surexcitation, se présentèrent au scrutin (i).

L'assemblée réunie, de pressantes instances furent faites auprès de Charles Guelin pour qu'il conservât ses fonctions de procureur sous la nouvelle dénomination d' « agent national » (2), mais il s'en défendit de toutes ses forces. Il n'était, disait-il, qu'un pauvre menuisier c< sans autres capacités ni lumières que celles de la probité » ; il ne pouvait compter que sur son travail pour nourrir sa femme et ses six enfants, -d'où impossibilité pour lui de continuer à « sacrifier presque tout son temps aux affaires publiques » ; et puis jamais il ne saurait « entretenir les -correspondances prescrites... »

Qui choisir alors, si ce n'est Fallier, « le républicain Fallier », qui -depuis 1789, lit-on au procès-verbal, « a fait une guerre ouverte à l'aristocratie, au fanatisme et aux abus », dont « le travail opiniâtre et éclairé a donné à la commune une énergie dont sans lui elle aurait été incapable » r Toutes les voix se portèrent sur lui.

Cette soi-disant épuration ne fut complétée que deux mois plus tard, -en séance du 1 1 ventôse (i" mars 94). Le nombre des électeurs tomba alors à dix-sept, votant à haute voix sans plus de façons, et qui se bornèrent à remplacer un membre manquant par Antoine Loyard, à élire Jean Loyard comme officier public — emploi devenu vacant par suite -de l'option de Fallier, — et six notables pour combler des vides résultant de décès ou départs (3).

(1) V. aux Arch. de PAIlier, sur cette « épuration », un dossier série L.; affaires •diverses, canton de Saint-Menoux.

(3) Les agents nationaux furent institués par le décret de frimaire pour remplacer les procureurs syndics et les procureurs des communes. Ils furent essentiellement, avec les représentants en mission, les agents du gouvernement terro- . riste en province. Le même décret avait réduit à huit membres et privé de leur •conseil général, de leur président et de leur procureur général syndic les assemblées de département.

(3) Notables élus : Fessant, Jean Tridon, J. Condamine, Gabriel Chopin, Jean i^aroche, J.-L. Hospitalier.

Mâille-sur-Rose — On veut installer la municipalité, la Société populaire

ET LE MARCHÉ DANS LA « CHARBONNIÈRE » — FaLLIER DETIENT « SALPÊTRIBR » ;

Jean Bernard le remplace comme agent national — Démissions — Faits d'administration — Ouverture d'une école — Les prisonniers de guerre.

Au début de cette année 1794 on inaugure la série des fêtes civiques^ débutant à Saint-Menoux par celle, si étonnante, du 20 nivôse (9 janvier), OÙ plus de 800 personnes prenant part à un banquet fraternel» emplissent la place publique.

C'est Tépoque où les appellations civiques sont à la mode, où les prénoms et les noms de lieux sont empruntés aux sentiments du moment ou à Thistoire romaine (i). A Saint-Menoux on se contente de revenir au nom primitif: « Maille-sur- Rose » (2), et c'est le 26 pluviôse (15 février 1794), dans une lettre de Tagent national du district relative à des réquisitions de grains, qu'il apparaît pour la première fois. L'éclipsé totale que subira celui de Saint-Menoux durera jusqu'au 26 pluviôse an m (14 février 1795), un an jour pour jour.

La municipalité, depuis la vente de l'abbaye, recevait l'hospitalité de Pallier. Voulant faire cesser ce provisoire, les officiers municipaux avaient fait choix, le 1 3 frimaire (3 décembre 1793), pour local définitif d' « un petit bâtiment situé près de l'arbre de la liberté ». Les réparations nécessaires devaient y être effectuées « pour procurer un lieu

(1} Le comité de 1* Instruction publique, dès octobre 1793, avait invité les municipalités dont les noms « rappelleraient la royauté, la féodalité ou le fana* tisme », à les réformer, et la Convention ratifia toutes les demandes acceptées par ce même comité, qui lui furent adressées ou présentées à ce sujet. 11 y eut parfois des noms absolument ridicules, tel Brutus-U- Magnanime (Saint-Pierre-le-^ Moûtier). Pour les prénoms, le patronage des saints et saintes du calendrier catholique étant abandonné, on lui substitua celui de personnages historiques d& la Grèce ou de Rome, sans compter la ressource qu'offrirent les noms de jours^ mois, instruments ou végétaux du calendrier républicain.

(2) Malliacum super rivulum Rosœ : Maille sur la rivière de Rose.

propre à faire une chambre commune », et aussi « une salle pour la Société populaire, un marché et un corps de garde ». Le 13 germinal -{2 avril 1794), on avait mis en adjudication les travaux (i), qu'en prairial on dut compléter par d'autres.

Ce « petit bâtiment » n'était autre que l'ancienne « charbonnière » des religieuses. Quoique faisant partie des dépendances de l'abbaye, elle avait été abandonnée à la commune par arrêté du département du *I2 janvier 1793, à la suite d'une pétition des habitants suivie d'un rapport favorable de l'ingénieur Benoît.

Nous arrivons ensuite jusqu'au mois de juin 1794 sans rencontrer de renseignements sur des faits locaux à relater ici. Le 29 seulement (11 messidor), nous voyons inscrite au registre la démission de Fallier. Après six mois d'exercice, il abandonnait ses fonctions pour une nouvelle et imprévue incarnation : il devenait « salpêtrier » du district, nommé par la commission des armes et poudres de la République le 1" prairial (2).

Son successeur comme agent national fut Jean Bernard, l'ancien fermier de l'abbaye.

Peu après on eut à continuer la destruction des sculptures féodales et à appliquer un arrêté du 12 messidor, prescrivant que « les marques visibles de servitude, telles que fleurs de lys, armoiries ou autres signes qui rappellent l'esclavage », doivent disparaître dans le délai d'une décade, « de manière qu'il ne paraisse plus seulement qu'il en a existé... » Aucune délibération ne fut portée au registre à ce sujet.

Privé de son mentor, Auroux restait désemparé. Comment, sans lui, sortir des mille tracas suscités notamment par la loi du maximum ? Ne comprenant rien à tout ce qui se passe, ignorant de tout ce qu'il signe, heurté par les difficultés de tous les instants, son effroi s'augmente de l'obscurité de son cerveau. Ces difficultés, d'ailleurs, loin de diminuer comme on eût pu croire, après la Terreur, vont toujours croissant. Le

(i) Adjudicataires : Jean-Baptiste Condamine et Biaise Larmée.

(2) En germinal le citoyen Chometon avait été préposé pour enseigner la fabrication et remploi du salpêtre dans le département de TAllier. Il avait ouvert une école d'instruction où sans doute était allé s'initier Fallier.

20 fructidor (6 septembre 1794), Bernard requiert la formation d'un bureau permanent ; on décide que « les séances commenceront tous les jours à 9 heures du matin et que deux membres, avec le maire, y assisteront (i) ». On établit un roulement. C'est-à-dire que, moins que jamais, Auroux s'appartient ; et dès lors Tidée fixe d'échapper à cette tyrannie le hante. Mais avec ce régime d'exception qu'est le gouvernement révolutionnaire, s'il veut recouvrer sa liberté il en est réduit à la demander comme une grâce. S'adressant à l'agent national du district, Delaire, dans une lettre rédigée par Aucouturier, il invoque son grand âge, le défaut « de lecture et d'écriture », qui le rend inapte à toute besogne administrative, et la crainte « à chaque instant d'être la victime de son inexpérience ou de tromperie vœu de ses concitoyens ». « En acceptant la démission du soussigné, implore-t-il, tu lui rendras le plus grand service possible et il reprendra*, malgré ses vieux ans, la bêche et lefechou (2), seuls instruments dont il puisse se servir utilement pour le bien de la République (3). »

Le dossier des Archives où cette lettre est conservée montre qu' Auroux n'était pas seul à vouloir fuir des devoirs devenus trop pénibles. Gilbert Bobier et Pompone Mérite aspiraient comme lui au repos. L'un, officier municipal depuis trois ans, « était, à ce qu'il explique, célibataire quand il fut nommé » ; mais il ne l'est plus, trois enfants lui sont venus depuis son mariage, il emploie de fréquentes journées à s'occuper des aff'aires municipales et cette perte de temps, jointe à l'hiver rigoureux que lui, « pauvre tisserand », ne peut supporter, le réduit à la misère. Il demande donc « au nom de la justice et de rhumanité » à être remplacé. L'autre motive sa pétition, comme Auroux, de son âge, de « ses infirmités continuelles » et « de son peu d'entendement dans les affaires publiques ». Ces plaintes ne sont pas écoutées.

Le 23 brumaire (13 novembre), Auroux revient à la charge, cette fois

(i) Le 7 brumaire an m (28 octobre 1794), on désigne un économe, Gilbert Bobier, qui « sera tenu de ne laisser manquer ni papier, ni plumes, ni encre, ni pains à cacheter, ni bois, ni chandelle ».

(2) Houe à l'usage des vignerons.

()) Arch. de TAllier, série L., affaires diverses; canton de Saint-Menoux.

auprès du représentant Boisset (i). Celui-ci ne lui répondant pas assez vite à son gré, il va le trouver et en obtient enfin une promesse conforme à ses désirs, — mais non suivie d'effet. Et les mois continuent à s'écouler sans que ses vœux soient exaucés. Un moment vient pourtant où il croit avoir cause gagnée et où il fait inscrire sa démission sur le registre (20 pluviôse). Hélas! il lui faut encore attendre jusqu'au 21 floréal (10 mai 1795) sa libération.

Il y avait deux années qu'Auroux était maire et pendant ce temps, qui comprend la phase la plus dramatique et la plus violente de la Révolution et six mois de réaction thermidorienne, s'étaient accomplis à Saiat- Menoux, dans l'ordre administratif, des faits intéressants dont il n'a pas été parlé. Les deux églises avaient été réunies par la suppression du mur qui les séparait et la démolition de la tribune des orgues (2) ; la belle horloge de l'abbaye, achetée par Fallier (3) et cédée à la commune, avait été placée au pignon de l'église ; on avait nommé un garde champêtre, institution nouvelle (4), apporté des améliorations aux chemins, etc. (5).

Mais l'événement le plus important avait été l'ouverture d'une école publique municipale, dont le premier maître fut un tout jeune homme, Jean-Louis Auroux, fils du maire (6). Il avait fait sa déclaration devant la municipalité le 21 prairial an 11 (9 juin 1794).

A travers tant d'obstacles la forme sociale entrevue par les novateurs de 1789 apparaissait. Mais que de tribulations encore pour les munici-

(1) Boisset (Joseph-Antoine de), conventionnel, né à Montélimar le 7 octobre 1768. Député de la Drôme ; envoyé en mission dans l'Allier. Devint membre du Conseil des Anciens.

(2) Les travaux furent exécutés ou terminés en avril 1793.

(}) Pour i$o livres. Il la céda au même prix, qui fut payé avec l'argent provenant de la vente de l'orgue (60 livres) et des fonds de collecte (1$ brumaire an 11).

(4) Le premier garde champêtre fut J.-L. Hospitalier. (Délibération du 30 messidor an II.)

(^) V. délibération du 20 ventôse an m. Une loi du 21 pluviôse ordonnait une enquête sur la vicinalité en France, et des fonds étaient mis à la disposition des communes pour exécuter les travaux.

(6) Il était alors secrétaire-greffier de la municipalité et le restera jusqu'à la fin de Tannée, pour être remplacé par Etienne Aucouturier.

palités de l'an m ! Il n'est pas jusqu'aux gages des victoires, dont l'orgueil national s'était tant gonflé, qui n'eussent par répercussion leurs inconvénients. Il y avait trop de prisonniers de guerre!... Déjà le 3 octobre 1793 les administrations demandaient, — les casernes de Moulins ne pouvant en contenir davantage (i), — que des contingents dont on annonçait l'envoi, fussent versés dans les départements voisins, et en messidor an 11 arrivait, — provenant de l'armée du Nord, — une nouvelle colonne de 800 hommes, dont 430 étaient répartis dans les principales communes du district de Moulins. Le 2 brumaire (23 octobre 1794), on en recevait encore 750, dont 250 pour le district. Saint-Menoux en avait naturellement sa part qu'il fallait loger et alimenter (2), et le 7 on voit la municipalité s'occuper de cette importante question. Elle décide que Loyard (3) tiendra un registre des dépenses à faire pour le « nécessaire animal » de ces prisonniers, —^ dont on ne fait pas connaître le npmbre, — et un état des recettes, c'est-à-dire sans doute des salaires payés par leurs employeurs, — car Loyard devait aussi leur « procurer de l'ouvrage ». On les qualifiait de « déserteurs ennemis », nom sous lequel on avait fini par les confondre tous, déserteurs ou non. Il est bien probable que l'ordonnateur à la sollicitude

(1) A cette époque on faisait coopérer une partie de ces prisonniers aux opérations de r « armée révolutionnaire » (?oo hommes dont la solde était fournie par les riches, d'après un arrêté de Fouché du 26 septembre), occupée, pour l'approvisionnement de Moulins, à lever des réquisitions sur « les propriétaires, fermiers et riches égoïstes ». On les distribuait dans les granges pour battre les gerbes et écosser. (Reg. du comité de surveillance, $ octobre.)

(2) L'histoire des prisonniers de guerre en France, pendant la Révolution, est navrante. Mais à cette époque les souffrances physiques étaient comptées pour si peu de chose ! A Moulins ces malheureux n'étaient pas vêtus et on les parquait dans des cours par centaines, affamés, sans aucun souci ni de leurs besoins ni de la plus élémentaire hygiène. On voit dans une délibération de l'administration de département du 20 thermidor an ni que « les prisonniers de guerre et déserteurs étrangers », au dépôt de Montluçon et dans l'étendue de ce district, « sont obligés de se tenir perpétuellement cachés pour soustraire aux regards publics leur nudité absolue, n'ayant ni bas, ni culottes, ni chemises, ni vestes, ni habits ». En frimaire an iv on croit pourtant, dit un arrêté de l'administration centrale du 29, qu'il est « urgent d'améliorer le sort de ces étrangers, dont l'existence dément intéressante^ puisqu'ils sont destinés à être échangés... »

(3) Sans indication de prénom. Probablement Jacques.

de qui ils étaieat confiés ne parvint pas à subvenir au « nécessaire animal » de ces hommes d'une manière suffisante, puisqu'ils finirent par, — justifiant en quelque sorte le mot de « déserteur » qu'on leur appliquait, — s'enfuir la nuit « sans permission », de la maison où ils étaient logés. Le lendemain 9 floréal (28 avril 1795), ^^ organisa des battues autour du bourg et dans les bois pour les capturer, mais vainement, et on dut se contenter de dresser un procès-verbal qui fut envoyé à l'agent militaire supérieur du département.

Ces fuites se produisant un peu partout (i) devenaient inquiétantes pour la sécurité des campagnes, qui du reste n'en avaient jamais encore autant manqué. C'était par troupes de huit à dix que, sous prétexte de mendicité, les vagabonds, renforcés de ces prisonniers échappés, exerçaient leurs brigandages.

Guillaume Aucouturier est m/lire pour la seconde fois — Contre-Révolution —

L'ÉGLISE est rendue AU CULTE — GUILLAUME VOLLE, CURÉ — La MUNICIPALITÉ DE CANTON.

V^'est le notaire Aucouturier, l'ancien maire de 1791, Tancien juge de paix (2), qui succède à Auroux. Nommé par le comité de législation le 2 germinal an m (22 mars 1795) (3), il est installé le 21 floréal.

A l'époque où nous sommes arrivés les beaux jours de la prédominance populaire sont passés ; la multitude est lassée, on est lassé d'elle et le principe d'autorité renaît par fatigue du principe contraire. La contre-Révolution bat son plein, mais le siège en est surtout dans le

(i) L'administration de département avait prescrit par arrêté du 8 floréal des mesures en vue de les empêcher.

(2; Démissionnaire. Il avait été mis en demeure d'opter entre son étude et le prétoire, le cumul n'étant plus autorisé. Son successeur avait été d'abord Tortel, désigné par le conseil général du district le 18 ventôse an 11 (8 mars 1794), mais Qon installé, on ne sait pourquoi, puis Jean- Louis Lomet, de la commune de Montilly, nommé le i"" floréal suivant.

(?) L'arrêté le nommant le remplaçait aussi comme notable par Louis Augard,

Midi. Un chant de revanche, le Réveil du Peuple {i), affole les jacobins^ et les compagnies de « Jéhu » ou de « Jésus » et des « Enfants du Soleil », composées principalement de jeunes gens dont les familles comptaient des victimes de la Terreur, se forment (avril-mai 1795 ou un peu avant) et exercent de terribles représailles.

Le décret du 3 ventôse an m avait proclamé la liberté des cultes, mais TEtat n'en salariait aucun. Il interdisait môme les cérémonies, signes^ ornements et manifestations extérieurs, ainsi que le port du costume ecclésiastique, et les communes ne pouvaient acquérir ni louer de locaux pour le culte, etc. Néanmoins, partout les exercices religieux, les solennités reparurent, les prêtres réfractaires émigrés rentrèrent, se montrant au grand jour ; et TEglise gallicane se vit en une situation difficile, car le peuple s'éloignait d'elle. Puis la loi du 11 prairial de la môme année restitua aux prêtres les églises non aliénées, sans distinction de jureurs ou non jureurs, la Constitution civile n'existant plus ; mais sous condition d'une soumission publique aux lois et au gouvernement.

Usant de cette faculté, l'ancien cordelier, Guillaume Voile, fit une déclaration, copiée au registre à la date du 10 messidor (28 juin), et contresignée des officiers municipaux Bobier, Loyard, Rolland et du secrétaire, de réouverture de l'église de Saint-Menoux. « Comme tout sujet, y est-il dit, doit obéir aux lois du pays qu'il habite, il [Voile] nous a déclaré se soumettre aux lois temporelles de la République et à tout ce qui ne sera pas contraire à sa conscience et à la religion catholique qu'il professe, et dans laquelle il veut vivre et mourir moyennant la grâce de Dieu. » Mais les restrictions contenues en cette formule ayant motivé son rejet. Voile dut en présenter une différente (22 fruc-

(i) Voici la dernière strophe :

Mines plaintif de rinnocence.

Apaisez-vous dans vos tombeaux:

Le jour tardif de la vengeance Fait enfin pfllir vos bourreaux.

Ce chant sera plus tard (18 nÎYÔse an iy) déclaré « homicide » par arrêté du Directoire. Autant que possible on exerça des poursuites contre ceux qui le chantaient.

tidor) et déclarer simplement, « pour se conformer à la loi du 1 1 prairial », qu'il « se soumettait et entendait se soumettre à l'avenir aux lois àe la République ».

Et il ajoutait, sans doiite parce qu'on lui en fit une obligation, que « son intention était de s'en tenir à la soumission qui précède, consentant que celle du lo messidor soit regardée comme non avenue et rayée du registre », ce qui fut fait.

La renaissance de la religion se prononçait irrésistiblement quand, à la veille de sa séparation, la Convention vota la loi des 6 et 7 vendémiaire an IV sur la police générale des cultes. Le principe de la liberté et de la séparation y était confirmé et de nouveau proclamé, et la formule de soumission des prêtres dut être conçue en ces termes : « Je reconnais que Tuniversalité des citoyens est le souverain et je promets soumission et obéissance aux lois de la République. » Nulle addition, ni modification, ni rétractation, n'étaient permises sans encourir des peines sévères, et tout prêtre qui parlerait contre la vente des biens nationaux subirait deux ans de prison. Le 10 vendémiaire Voile déclarait qu'en exécution des articles 16 et 17 de cette loi il était « dans l'intention d'exercer son ministère dans l'église de Saint-Menoux », et le 19 il prêtait sans restriction le serment nouveau.

Les officiers municipaux paraissent ne lui avoir suscité aucune difficulté, mais il n'en fut pas de même de Fallier. Quoique sans mandat, il intervint pour affirmer son opposition, faisant suivre chaque déclaration de Voile de ces mots écrits de sa main et suivis de sa signature : « Arrêté le présent acte..., ce 8 germinal an iv... » Le dernier seul de ces arrêtés, dont on ne devine pas très bien le sens véritable, est daté du 19 vendémiaire.

Guillaume Voile, désormais curé de Saint-Menoux, était, avant la Révolution, cordelier à Champaigue et qualifié de gardien(i). Dans un

(i) V. te Personnel concordataire^ p. 29. — Il y avait à Champaigue, au moment de la dissolution de leur ordre, quatre cordeliers, se consacrant au traitement et à ia garde des aliénés. Mais le mot gardien^ en ce qui concerne Voile, pouvait s'appliquer à un titre et non à une fonction. En effet, « on appelait dans les couvents de franciscains le gardien^ celui qui est le supérieur. Le père gardien des capucins, des cordeliers ». (Dictionnaire de Trévoux.)

lOO LA RÉVOLUTION A SAINT-MENOUX

arrêté du directoire du département du 5 juin 1791, où se trouve le compte rendu de Tadministration des biens de cette maison, on lui attribue 700 livres de traitement. Il était alors âgé de quarante-deux ans.

Après la dispersion de son ordre il s'était retiré à Souvigny avec un sourd et muet de naissance, orphelin de père et de mère, frère et oncle d'émigrés, dément par surcroît, François de Marcellange, à Tentretien duquel il s'était chargé de pourvoir (i).

On allait inaugurer la forme d'administration municipale instituée par la Constitution de l'an m, votée le 5 fructidor (22 août) et réglementée le 19 vendémiaire an iv. Des agents et adjoints, élus dans les communes inférieures à 5.000 habitants, pour deux ans et renouvelés chaque année par moitié, groupés par canton et délibérant au chef-lieu devaient, avec un commissaire du directoire exécutif nommé par le gouvernement, composer la municipalité connue sous le nom de municipalité de canton. Dans cette organisation, des agents et adjoints faisaient fonction d'officiers d'état civil, l'assemblée avait un président tenu de se rendre au moins deux fois par décade au chef-lieu s'il n'y résidait pas, et une réunion par décade était obligatoire. Le commissaire devait assister à toutes les délibérations, dont aucune n'était prise sans qu'il eût été entendu. 11 n'avait pas voix délibérative.

La Constitution de l'an m avait supprimé les districts, faisant des communes la seule subdivision des départements. Elle avait aussi aboli le suffrage universel, qui fonctionnait depuis le 10 août 1792. Pour être électeur aux assemblées primaires il fallait payer une contribution directe, foncière et personnelle ; et pour être admis aux assemblées électorales du second degré, être propriétaire ou usufruitier d'un bien

il) Il recevait annuellement dans ce but 1.200 livres, somme fixée par un arrêté du département du 24 ventôse an u (14 mars 1794), et dont étaient grevés les biens de Témigré Edme-Philippe de Marcellange, son frère, ainsi que ceux de Marc-Antoine, fils de ce dernier, saisis par la nation. Voile n'était payé qu'avec beaucoup d'irrégularité, car on le voit (i«'' prairial et 8 messidor an 11, et t8 thermidor an m; présenter des réclamations pour des termes arriérés de la pension. Le 2$ germinal an m {14 avril 179$) il pétitionne encore, mais cette fois parce qu'il ne peut plus, au prix où se trouvent les denrées alimentaires, subvenir à l'entretien de son pensionnaire. Le chiffre de la pension était alors porté à 2.000 livres. (Arch. de l'Allier, série L. 268.}

produisant un revenu minimum de loo, 150 ou 200 Journées de travail, suivant le nombre d'habitants des localités.

Les électeurs de Saint-Menoux furent convoqués à son de cloche le 15 brumaire an ly (6 novembre 1795), ^ 9 l^cures du matin, afin de nommer un agent et un adjoint. Les citoyens ne montrèrent que peu d'empressement à se rendre au scrutin, car une lassitude complète de la politique, qui s'accentuera encore, existait parmi eux (i). Il ne s'en présenta que douze, y compris les municipaux. On renvoya la séancp au 17 et alors, que l'assemblée eût été ou non plus nombreuse, ce que ne dit pas le procès-verbal, on passa outre : Jean Condamine fut élu agent et Antoine Loyard adjoint.

(i) Dans beaucoup de cantons les municipalités ne furent pas constituées faute d'électeurs ou d'acceptation par les agents et adjoints élus. Les assemblées communales étaient alors renvoyées au 20 nivôse.

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