La Révolution Argentine
Je dédie cet ouvrage où la France, mère de la démocratie, reconnaîtra l'influence de sa, philosophie libératrice dans notre premier
cycle historique.
: José-P. OTERO
AVAVAUAUAUA VA UAUAUATAUAU: AUAUS
La Revolution argentine se produisit à l'aurore du XTX® siècle et eut pour théâtre la vice-royauté du Rio de La Plata, la plus australe du continent sud-américain.
Il ne nous est pas possible d'entreprendre l'étude du drame lui-même sans connaître d’abord les facteurs historiques qui le préparèrent. En substituant la démocratie à l’absolutisme, la Révolution démontra l’immoralité politique de l'ancien régime et jeta les fondements sur lesquels s'appuie aujourd’hui l'existence d’une nation souveraine. |
Malgré sa forme légale, elle fut avant tout une force destructrice. Ce premier acte élant accompli, elle se mit en devoir de légiférer pour mettre la liberté à l'abri des attaques du despotisme. Notre but, donc, est de l’étudier
dans ses antécédents coloniaux, dans la genèse de son
2 INTR@DUCT:ON
apparition et dans les étapes qu’elle eut à parcourir pour ne pas être précipitée dans le chaos et pour démontrer à la métropole sa puissante robustesse.
Comme, au cours de cette exposition, nous allons trouver en jeu deux grands facteurs, je m'efforcerai de définir le caractère de chacun d'eux.
La philosophie et la religion figurent dans ce drame et y remplissent, chacune dans son orbite, un rôle essentiel.
L’encyclopédisme français, dont l'expansion fut universelle,se fit sentir à La Plata, et les révolutionnaires de 1810 surent s'inspirer de sa doctrine de liberté. Nous ne pouvons pas dire que la Revolution argentine ne se serait pas produite si Montesquieu et Rousseau n'avaient pas écrit L'Esprit des Lois et Le Contrat social, mas, ce qu'il y a de certain et de positif, c’est que les chefs du mouvement révolutionnaire y puisèrent largement, et que l'atmosphère créée par la France de la Révolution
facihita leurs desseins (:).
Trois siècles de pouvoir absolu, exercé sans contrôle
(?) « Notre Révolution américaine et les idées françaïses sont liées depuis leur origine. Nous devons à la science française nos inspirations de liberté et d'indépendance. Sa langue, sœur de la nôtre, la clarté et l'abondance de ses bons livres, ainsi que l'identité de culte religieux feront toujours de la France un peuple d’une immense influence dans cette partie de l'Amérique. » (JUAN B. ALBERDI, Étude politique. Examen des idées de F. Frias sur l'influence de la France, de l'Angleterre et du catholicisme dans ces pays [les Républiques Sud-Américaines], par D. J. B. Alberdi, suivi d’une lettre de F. Frias à M. Guizot et de la réponse de cet éminent publiciste).
par l'Espagne monarchique, c'était, pour le créole, le comble du despotisme. Les énergies indigènes se dissolvaient dans la stérilité la plus complète, et il était temps de détacher de la Péninsule le continent qu’un songe mystique avait lié aux destinées d’une couronne. Lorsque ce fait se produisit, l'Espagne groupa tous ses moyens d'action pour étouffer la Révolution ; mais celle-ci qui, le 25 mai 1810, avait déposé un vice-roi, répondit aux prétentions d’une dynastie caduque par le cri de l'Independance, proclamée au Congrès de Tucuman le
9 juillet 1816.
Si, dans ce cycle, qui est celui de notre étude, la religion ne figure pas comme inspiratrice, une partie du clergé, le clergé indigène, collabora patriotiquement à l’œuvre commune. Cette collaboration a pour mérite et pour caractéristique la spontanéité. Pour agir comme ils le firent, les prêtres de la Révolution ne consultèrent pas les canons de l'Église mais la Table des Droits de l'Homme.
À la théologie intransigeante du Moyen Age et à la théologie inquisitoriale avec laquelle l'Espagne subjugua pendant plusieurs siècles les consciences du Nouveau-Monde, ils opposèrent une théologie hibérale qui, si elle ne mérita pas l'approbation de Rome, mérita au
moins celle de la démocratie.
Je ne puis affirmer que les révolutionnaires argentins
aient eu le dessein de faire une révolution religieuse en faisant une révolution politique. Mais si nous considérons la situation privilégiée et même dominante que l'Église occupait dans la vie de la colonie, cette révolution rehgieuse surgit spontanément comme une conséquence fatale.
Il n'était pas possible de renverser l’ancien régime sans affecter beaucoup des intérêts spirituels ou pohtiques que l'alliance de la tiare et de la couronne avait étroite-
ment consolidés.
Nous ne pouvons oublier que les titres invoqués par l'Espagne pour justifier sa conquête et sa domination étaient principalement théologiques.
La Révolution, qui était d'esprit essentiellement laïque, ne pouvait être vue d’un bon œil par ceux qui reconnaissaient le pouvoir de l'Espagne et le fondaient sur une donation pontificale ou sur un serment de fidélité. La Révolution, argentine était par conséquent la crise du théologisme péninsulaire, ou si l’on veut du théologisme romain, malgré la pureté religieuse des hommes qui la créérent et les formes liturgiques avec lesquelles la mul
titude solennisa ses éphémérides.
Si ces actes décorent la Révolution, 1ls ne la définissent pas et ne nous font pas voir en réalité quel est son esprit. Son esprit nous sera révélé par ses lois, et dans une grande partie de ces dernières prédomine une tendance schismatique.
Cela fut sans doute une erreur de la Révolution ; mas les choses étant analysées avec impartialité, c'était une erreur fatale. Il se produisit à La Plata le même
phénomène qu'en France lorsqu’éclata la Révolution
de 89.
(Il ne s’agit plus, dit Tocqueville en analysant cette révolution, de savoir en quoi l’Église de ce temps-là pouvait peècher comme institution religieuse, mais en quoi elle faisait obstacle à la révolution politique qui se préparait, et devait être particulièrement génante aux écrivains qui en étaient les principaux promoteurs.
« L'Église faisait obstacle, par les principes mêmes de son gouvernement, a ceux qu’ils voulaient faire prévaloir dans le gouvernement civil. Elle s'appuyait principalement sur la tradition : ils professaient un grand mépris pour toutes les institutions qui se fondent sur le respect du passé ; elle reconnaïssait une autorité supérieure à la raison individuelle : ils n’en appelaient qu’a cette même raison ; elle se fondait sur une hiérarchie : ils tendaient a la confusion des rangs. Pour pouvoir s'entendre avec elle, il eût fallu que de part et d'autre on eût reconnu que la société politique et la société religieuse, étant par nature essentiellement différentes, ne peuvent se régler par des principes semblables ; mais.on était bien loin de là alors, et il semblait que pour en arriver à attaquer les institutions de l'État, 1l fût nécessaire de détruire celles
de l'Église qui leur servaient de fondement et de modèle » ().
Si le théâtre sur lequel se produit la Révolution argentine est plus modeste, et, par conséquent, moins brillant, que celui sur lequel se transforme l’âme de la civilisation en même temps que se transforme l’âme de la France, l'affinité des buts comme l’analogie des obstacles à vaincre imposent un rapprochement.
De la, donc, les irrévérences canoniques de l’une et de l'autre Révolution, et le dessein de subordonner aux intérêts démocratiques ce pouvoir spirituel qui, durant des siècles, en France comme en Amérique, fut au service du despotisme. Pour les théologiens espagnols comme pour Bossuet, les rois « sont des dieux et participent en quelque façon à l'indépendance divine. Il n’y a que Dieu qui puisse juger de leurs jugements et de leur personne » (°). |
Dans tout le cours de la Révolution, le clergé créole se fait voir et sentir. Dans les Cabildos (*) de mai, dans
(:) L'ancien Régime et la Révolution, p. 230.
(?) Œuvres complètes, vol. VIL : Poktique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte, liv. IV, p.63.
(5) Cabildo, snstitution municipale de l’époque coloniale ; ses membres étaient élus directement par le peuple et recevaient du roi leurs privilèges. Ils étaient comme une vraie assemblée populaire : et c’est d’une de ces assemblées que surgit la lumière inspiratrice de la Révolution argentine de 1810.
l’Assemblée Constituante et au Congrès de Tucuman, la parole de ses représentants se rangera du côté de la démocratie. Si dans le champ politique son influence est puissante, son action enseignante sur le FAURE spirituel
est décisive.
La colonie étant insurgée, les diocèses américains se trouvent par ce fait et forcément sans communication avec le Saint-Siège. La Révolution domine souveraine et si les évêques espagnols font leur possible pour lui résister, le clergé indigène l’applaudit de tout cœur. On dirait qu’il méprise les anathèmes de Rome comme 1l méprise ceux de la monarchie. Pour la première fois en - Amérique, le prêtre se déclare citoyen. La patrie terrestre le séduit peut-être avec plus de force que la patrie céleste, et de là cette contribution presque fanatique de son intelligence, de son amour et même de ses forces physiques — nous verrons plus d’un prêtre converti en cen- : taure de la Révolution — à l’œuvre de la liberté com-
IMmune .
Dans le problème politico-religieux posé par la Révolution, le clergé créole se range du côté de la liberté. Il ne résout pas radicalement la question religieuse que la Révolution renfermait dans son essence même, mais il . fait le possible pour la résoudre et il sauve, au moins en re le prestige social de l'Église à une heure où commençaient à subir une crise les doctrines théolo-
giques qui pendant des siècles avaient consacré comme | une vérité dogmatique l’origine divine des rois.
Si tout ce qui précède, et qui constitue le plan de mon travail, parvient à être démontré, l'objet de la présente thèse aura été réalisé.