UNE JEUNE FILLE
Et noue, sœurs des héros, nous qui de Vhyménée
Ignorons les aimables nœuds, Si pour s'unir un jour à notre destinée,
Les citoyens forment des vœux,
Qu'ils reviennent dans nos murailles,
Beaux de gloire et de liberté,
Et que leur sang dans les batailles,
Ait coulé pour l'égalité.
sements robustes et des cris éclatants de Vive la République! jetaient une teinte sombre sur quelques visages, et appelaient les regards de l'observateur. Dans une table amplement garnie, et où étaient prodigués des vins délicieux, Ton entendait aussi répéter : Vive la République ! mais le cri était violent, l'expression de la voix exagérée, et la joie peu communicative. Quelques tables offraient le mélange bizarre de l'ancien régime bien cérémonieux et de la franchise républicaine avec son abandon.
Les bons esprits ne s'y sont pas trompés ; les vertus douces et hospitalières d'un grand peuple ne sont pas l'effet dun appareil pompeux ou d'une réunion fortuite et momentanée ; l'amitié et la fraternité ne sont pas l'imitation servile et minutieuse de quelques repas, auxquels la bonhomie et la franchise assistent à côté de l'orgueil et de la vengeance.
L'aristocrate sait aussi à propos porter avec vivacité le toast de la République, et la République n'en est pas moins trahie.
Barère aimait mieux les festins nocturnes de Clichy avec des comédiennes et des courtisanes. Il continue ainsi :
Soyons un instant à la place du voyageur étranger, assistant à ces banquets sectionnaires. Il se demandera quel peut être le
*. Voici à ce propos le récit de Villate :
Barère avait à Clichy une maison de plaisance, tout à la fois séjour des jeux de l'amour et repaire odieux où les Vadier, les Vouland, inventaient avec lui les conspirations que la guillotine devait anéantir. Ils s'y rendaient deux fois par décade. L'enjouée Bonnefoi y accompagnait Dupin, aussi fameux dans sa coterie par sa cuisine de fermier général, qu'il Test dans la Révolution par son rapport sur les fermiers généraux. On connaît l'échange bizarre de Versailles entre le ci-devant duc de Liancourt et je ne sais quel autre courtisan. Barère avait cédé cette virtuose- à Dupin, et Dupin à Barère la Demahy, courtisanne logée dans un superbe hôtel, rue de Richelieu. Ces deux belles, avec une autre plus belle et plus jeune, étaient les trois Grâces qui embellissaient de leurs attraits les charmilles délicieuses à l'ombre desquelles les premiers législateurs du monde dressaient leurs listes de proscription. Un jour, madame de Bonnefoi fixa les regards de Payan, représentant du peuple, invité parfois à ces parties. J'ai su que la sensibilité inquiète du tendre Dupin en avait été vivement alarmée. Le sieur Vadier se mêlait aussi desjeux perfides de l'amour; le laid Vulcain, dans l'Olympe, ne fut jamais davantage l'objet des sarcasmes et des railleries*
motif de tant de dépenses, et de cet amalgame instantané de sentiments et d'opinions divers dans un moment révolutionnaire. S'il est politique, il craindra le contact subit d'êtres contraires au milieu de la crise actuelle. S'il est attentif, il entendra l'aristocrate tromper le patriote sur ses sentiments, et lui inspirer une confiance funeste et une sécurité dangereuse. Est- il observateur, il verra le modéré s'écrier au milieu du repas : Nos armées sont victorieuses partout ; il ne nous reste que la paix à faire, à vivre en bons amis, el à faire cesser ce gouvernement révolutionnaire, qui est terrible. » Est-il législateur, il sentira que ces repas ne sont qu'un piège adroit, une amnistie prématurée, une proclamation précoce de paix et une fusion dangereuse <ie sentiments purs et d'intentions perfides, d'actions républicaines tt de principes contre-révolutionnaires.
Citoyens des sections, vous ne portez à ces repas que de la franchise et de la gaieté; mais tous vos convives, tous vos voisins, sont-ils francs et purs comme vous? Le vin précieux qu'ils vous portent n'est que de l'opium: ils veulent vous endormir, au lieu de fraterniser.
Le républicain doit porter son tribut d'observation : comment régénérer les mœurs avec cette confusion bizarre de citoyens, avec ce mélange inconsidéré des sexes au milieu des banquets dans les ombres de la nuit, et après des r*epas où le vin et la joie la plus immodérée ont présidé, quelquefois même des intentions perverses? Comment porter les citoyens à la tempérance et à l'économie, sources de toutes les vertus ; l'économie, qui tend à nous rendre plus libres en diminuant nos besoins, en nous affranchissant d'une foule de dépenses; l'économie, qui assure l'existence, qui déjoue les rois coalisés, qui présente des ressources aux citoyens et des subsistances aux armées? Nous ne cesserons de le répéter aux citoyens : l'économie, la tempérance et la modestie sont les veitus inséparables du vrai républicanisme; et les banquets tumultueux chassent les vertus de la République.
Les mœurs n'y gagnent pas, car ces banquets forcent les patriotes à contraindre leurs sentiments envers les aristocrates ou les modérés, et à mêler leurs vœux sincères pour la République avec le toast hypocrite des contre-révolutionnaires.
La- victoire, mise en permanence par nos armées avait ouvert tous les cœurs à une joie légitime et franche, et des fêtes civiques avaient mis le sceau à cette joie nationale. Ces fêtes suffisaient aux bons citoyens elles ne suffisaient pas aux jalousies aristocratiques, et leurs complots pouvaient en recevoir une activité plus grande: delà des fêtes nouvelles, des fêles plus générales, plus multipliées, plus tumultueuses. Une musique brillante, des chants guerriers, un rassemblement majestueux comme le peuple lui-même, lui donnaient une attitude trop belle et des plaisirs
trop relevés ; il a fallu les empoisonner par des craintes de suspicion, et les multiplier jusqu'à satiété.
A une fêle simple et décente on a voulu substituer des orgies, aux effets délicieux et moraux d'un art sublime, à la poésie et à la musique, on a fait succéder l'intempérance et la prodigalité. Est-ce donc au moment où le gouvernement veille nuit et jour pour l'approvisionnement de quatoize armées et de six cents districts, que nous devons gaspiller les matières de premier besoin, et consommer en un jour les subsistances d'une décade?
Ce fut là toujours le prélude de toutes les conspirations, lorsque des époques révolutionnaire* accompagnaient les grandes démonstrations de joie publique ; et la Saint-B trthélémy, cette orgie royale, fut méditée et couverte par des fêtes et des spectacles multipliés, dans le même palais où je porte aujourd'hui la parole.
Le Palais-Égalité, couvert un instant de tables fraternelles et rempli d'acclamations passagères pour la République, ne présentera-t-il plus désormais 1 usurd du négoce et l'aridité des profits? Ne sera-t-il plus la forêt des contre-révolutionnaires, des aristocrates, des émigrés, la caverne des joueurs et le repaire du vice ? Les ennemis de l'égalité l'aimeront-ils mieux parce qu'ils auront dîné les pieds dans la boue, et le cœur à Londres, à Vienne ou à Coblentz?
Vous voyez que les républicains avaient peur même de la fraternité.
Allons au théâtre. Le vrai théâtre est à la barrière du Trône, c'est Samson qui le donne tous les jours vers le coucher du soleil. Mais l'Opéra et la Comédie sont toujours en faveur. Il y a encore des Athéniens à Sparte.
La Révolution avait entraîné, fasciné, enivré tout le monde, j'usqu'aux esprits les moins révolutionnaires. M. de la Harpe, qui croyait à toutes les monarchies de l'esprit humain, qui n'aurait pas même voulu se dire citoyen delà République des lettres, était devenu
le citoyen La Harpe, et se présentait devant l'Assemblée nationale avec une pétition où il demandait la liberté des spectacles. Le premier, il donnait son coup de cognée à ce trône impérissable de la Comédie française où il avait eu, les lendemains de Molière, sa part de royauté.
La clôture de 1791 fut le signal du démembrement et de la ruine du Théâtre-Français. Talma, Grandmesnil, Dugazon, allèrent tenter la fortune au théâtre Dorfeuil, où Monvel régnait, où bientôt mesdemoiselles Vestris et Desgarcins, deux étoiles incomparables, les suivirent de près. Il y eut donc deux Théâtres-Français ; heureusement que pour le théâtre ofiiciel Fleury et mademoiselle Contât y gardèrent le masque delà haute comédie.
Ce fut la révolution et le carnaval des théâtres. La Montausier elle-même voulut se mettre au diapason du grand art. Que dis-je? elle osa tenter les périls de la tragédie ; elle eut la bonne fortune d'engager les deux Sainval, ces deux princesses adorables de Racine, dont le marbre a consacré la beauté. Le pompeux Damas y jouait les premiers rôle et l'odieux Grammonl y rugissait les tyrans.
Il y eut d'autres tentatives. Fleury lui-même abandonna la maison de Molière et de Corneille pour tente la fortune d'un nouveau théâtre dans la salle delà rue de Louvois avec mademoiselle Raucourt et Larive, mais le public avait assez de théâtres sérieux ; c'était déjà trop alors du théâtre de la Nation et du théâtre de la République. On y jouait d'ailleurs des pièces qui n'étaient ni des tragédies, ni des comédies, ni des drames, on y jouait des à-propos révolutionnaires, les saturnales de l'esprit et de la bêtise , comme le Père Jacobin^ Mirabeau aux Champs-Elysées, le Jugement* dernier des rois.
Quoiqu'on criât alors la liberté sur toutes les gammes, il y avait une censure même à l'Opéra, où l'on refit la moitié des vers de Castor et Pollux, car il
00 TABLEAU DE PARTS AU NEUF THEItMIDOR
fallait que tous les héros eussent un certificat de civisme. Phèdre, dans sa grande scène avec Hippolyte, avait sur la poitrine les emblèmes patriotiques et la cocarde au diadème. Mole était obligé de dire, jouant aux échecs dans le Bourru bienfaisant : Echec au tyran? Le parterre était d'ailleurs une censure toujours à l'œuvre. On sentait, en voyant toutes ces têtes fiévreuses, que la vraie pièce n'était pas là: elle était dans la rue, au club, dans les repas civiques et fraternels.
Que de fois la comédie descendit de la scène dans la salle, où les partis s'injuriaient et promettaient des têtes à Téchafaud ! Dans Caius Cracchus^ il y a cet hémistiche: Des lois et non du sang! Le parterre applaudissait avec frénésie. Un soir, le conventionnel Albitte s'indigne de ces applaudissements et s'écrie hors de lui: « Avec toute celte canaille, il faudrait dire : Du sang et non des lois *. »
Au théâtre de la Montausier, Grammont, quel que fût le rôle qu'il jouât, débitait toujours des dithyrambes à la République : il fallait subir tout le civisme de son style. C'était un Collot-d'Herbois plus théâtral et plus terrible; il ne se contentait pas de ses rôles de traître sur le théâtre, il était toujours en scène, soit au club, soit dans la rue, soit au café. Le jour où Marie- Antoinette alla si belle et si grande à l'échafaud, on reconnut Grammont à cheval, sabre dégainé, qui conduisait l'escorte et donnait le signal des insultes. Ja-
* Celte comédie dans la coméiie éclatait sir les théâtres de Province.
La terreur était à l'ordre du jour dans toute la France, mais plus encore dans les provinces qu'à Paris. Lisez cette lettre de Juge à Payan, datée du 6 thermidor: « Ami, la guillotine va tous les jours. Ces jours derniers, le frère de Maury, l'ex-constituant, monta le premier, en lâche; puis madame Pialat des Isles; notre ancien procureur de la commune; le marquis d'Autane, cousin de Rovère, notre ancien maire: un autre mauvais sujet : de Valréas, sept de Grillon, Et notre général Grelly qui monta le dernier, furent ensemble guillotinés.
TABLEAU DE PARIS AU NEUF THERMIDOR 9t
mais la comédie n'était tombée si bas, jamais la majesté ne s'était élevée si haut.
Grammont et Collol-d'Herbois ne pardonnaient pas à ceux qui les avaient siffles, ni aux comédiens qui étaient applaudis. On se souvient que le lendemain d'une représentation de Paméla les comédiens français furent tous jetés en prison. Grammont et Collotd'Herbois voulaient voir comment ils joueraient leur dernier rôle sur le théâtre delà guillotine. Mais le 9 thermidor sauva les comédiens français.
En thermidor, les chaleurs furent sénégaliennes à Paris.
Si je ne craignais d'être symbolique ou fataliste après Fabre d'Églantine, je dirais que thermidor porte aussi son histoire politique dans son nom. Ce thermidor tout en feu répandit en 1794 les rayons les plus ardents de la Révolution. Que n'a-t-il pas brûlé dans les campagnes et dans les villes? Il foudroie Robespierre à la Convention. C'est Tallien qui lance la foudre. Il fera présent des cendrés de Robespierre à la patrie. Il apportera aux pieds de madame Tallien le bandeau de Notre-Dame de Thermidor, qu'elle posera sur sa tête, aussi brûlante que thermidor même.
Ceux qui pouvaient encore respirer allaient aux Champs-Elysées depuis que la mort coupait des têtes à la barrière du Trône, sous les yeux de ces faubouriens qui avaient dit: «0 Marat, père du peuple, protègenous ! » et sous les yeux de ces faubouriennes qui criaient dans les rues: « Sacré Cœur de Marat, priez poui nous! »
Voici le tableau du soir aux Champs-Elysées pendant juin et juillet 1794 : « Sous ces arbres des Champs-
Elysées, dit Nodier, les oreilles étaient poursuivies par des chants, des chansons atroces et des propos sanglants. Le gouvernement entretenait des chanteurs, débitant ou des hymnes en l'honneur des héros de la République, ou des épigrammes sur l<»s malheureux qui avaient été mis à mort quelques j >urs auparavant. Çà et là étaient exposées en vente de petites guillotines, et, comme si on eût voulu que les e ifdiits s'accoutumassent à jouer à ce jeu, on avait substitué, dans la parade de Polichinelle, à la scène de la potence cellede la guillotine. »
Au jardin des Tuileries, on s'amusait comme dans les fêtes de Cal lot et de Ténier3 ; on chantait la Carmagnole et Ça ira ; les sans-culottes y avaient leurs coudées franches ; la Révolution y apparaissait comme une bacchante et choquait singulièrement l'ombre de Le Nôtre.
Tout le monde chantait, même là 9 thermidor, même le 10 thermidor, jamais la France ne fut plus chantante. Que chantail-ori ? La Marseillaise, la Carmagnole, le Ça ira, le Chant du départ, et cent autres hymnes patriotiques ou refrains de clubs. Mais quels étaient les poètes? Tout le monde. La Révolution du 9 thermidor fut aussi chantée par Duplessis-Bertaux, un peintre qui avait déjà tant de pages delà Révolution ; il espère dans sa chanson qu'on ne lui coupera pas la parole, comme à ses amis Camille et Danton *.
Quels livres publiait-on .
Histoire delà galanterie chez les différents peuples; les Dangers delà passion du jeu ou histoire de la baronne d'Alvigny, et autres volumes légers, sans parler des brochures révolutionnaires ou contre-révolutionnaires, que déjà on ne daignait plus lire, par exemple : le Catéchisme moral et républicain, à l'usage des enfants des quatre-vingt-six départements, avec le por-
* L'autographe illustré, paroles et musique, est à M. de Foucault.
trait du jeune Barra ; Pensées républicaines pour tous les jours de Vannée; Alphabet républicain, pour instruire les enfants à épeler et à lire, contenant les Droits et les devoirs de V homme et du citoyen, suivi des prieres et maocimes républicaines .
Mais le vrai livre, le grand livre, le seul livre, c'est le Moniteur ; toute la vie publique est là qui s'agite sur l'abîme du tribunal révolutionnaire. On trouve à la même page — les mariages, — les divorces, — les condamnations à mort du malin et les spectacles du soir!
A la veille du Directoire, sous le Directoire, ce ne sont que fêtes, festons et aslragales: la fête de la Fondation de la République, la fête des Martyrs de la liberté, la fête de la Réconciliation, puis la fête de la Jeunesse, la fête de la Vieillesse, la fête des Epoux. J'y cherche la fêle des Amants et la fêle du Divorce. La fêle des Victoires durait depuis la bataille de Fleurus.
Le 1 er vendémiaire, c'était la fête de la République; la Jeunesse, le 10 germinal; les Epoux, le 10 floréal ; la Renaissance, le 10 prairial ; l'Agriculture, le 10 messidor; la Liberté, les 9 et 10 thermidor; les Vieillards, le 10 fructidor. Daunou explique à la tribune le genre de célébrations des fêtes nationales dans tous les cantons de la France : Chants patriotiques, Discours sur la morale du citoyen, Banquets fraternels, Dîners, Jeux publics familiers à chaque pays ; Distribution des récompenses.
Je vois dans les noms des poètes et des artistes « qui contribuèrent à l'ornement des fêtes nationales depuis la conquête delà liberté, » une foule d'artistes où n'est point David. Vers la fin de Tan III, on ne parlait plus de David et David ne parlait plus. Au premier rang des poètes et des compositeurs que Ton nomme en l'an III, marchent: « Le représentant du peuple Marie- Jos< ph Ghénier ; le citoyen Lebrun, membre de l'Institut national des sciences et des arts, dont le genre
pindarique a célébré sept fois, dans des temps différents, la liberté, les arts et nos victoires ; — le citoyen Théodore Désorgues, qui sept fois aussi s'est empressé de mêler ses accents poétiques à nos chants d'allégresse — le citoyen Coupigni, connu principalement par son chant funèbre sur la mort de Féraud, et son chant élégiaque aux mânes de la Gironde ; — le citoyen Rouget de Lisle, le véritable Tyrtée français par l'influence de son chant marseillais, dont il est le poète et le compositeur tout ensemble, qui a valu tant de victoires à la République, chant si cher à nos soldats, et qui sait encore forcer nos ennemis mêmes à le craindre à la fois et à le chanter. Après eux, sont entrés dans la carrière à peine ouverte, et donnant de grandes espérances : les citoyens Baour-Lormian, Varson, Davrigny, Pillet, Fline, Lachabaussière, et la citoyenne Pipelet Au premier rang des compositeurs républicains* la nation place et proclame : le citoyen Gossec, l'un des cinq inspecteurs du Conservatoire de musique, connu par vingttrois morceaux de musique, et qui ne laisse guère échapper une seule fête civique sans offrir son tribut de talent à la patrie; le citoyen Méhul, inspecteur aussi du Conservatoire, dont le chant du départ rivalise avee l'Hymne des Marseillais... »
Un petit tableau des nouveaux journaux en Tan III fera voir combien la Révolution revenait sous ses pas. C'est VAmi de la Convention, dirigé contre les Jacobins, par Barabère ; c'est le Contre-poison des Jacobins, par Jardin et Moreau; c'est V Observateur des Jacobins, contre les anciens Jacobins, par Olivier. Le Portefeuille politique et littéraire est contre la société des Jacobins; le Contradicteur contredit tous les révolutionnaires. A Vami du Peuple a succédé VAmi des Lois. VAmi de la Révolution n'est plus; V Ami de la Liberté et de l'Egalité n'est plus ; le Père Duchesne ressuscite, mais pour combattre la Révolution sous le nom de Carmagnole. Martinville ne publie pas encore le Drapeau blanc, mais il lance le Journal des Rieurs
et signe Démocrite. Le Ventriloque avec cette devise « Ventre affamé n'a point d'oreilles » faisait le rôle d'Heraclite et pleurait sur la disette de L'an III.
Où en étaient les théâtres? Gomus et Momus, voilez vos grelots; Thalie, brise ton masque ; Melpomène, à bas ton poignard. Barère.a pu faire ce calembourg du fond de sa prison : « Maratest mort, le Ihéâtre est dans le marasme. » A quoi s'occupaient encore les artistes, les sculpteurs, les peintres? Faut-il citer une curiosité dans cette tourbe de gravures plus ou moins patriotiques : c'est un tableau galant, peint en pleine disette, par Marguerite Gérard et gravé par Henri Gérard ; le Judas. A travers un judas, une main vient de passer une lettre et un bouquet. L'amoureuse lit la lettre et respire le bouquet. Mais pourquoi cette belle robe de satin blanc? Les toilettes revenaient. A la fête anniversaire du 10 août, l'élégance des femmes contrasta avec le costume des députés. C'est la coquetterie des femmes qui tue les républiques trop farouches. On ne se figure pas toute la puissance d'un ruban vert en l'an III !
En 1793, an 1 er la Convention avait dit : « Lyon a combattu la liberté, Lyon sera détruit. » En 1795, an III, la Convention rendit la vie à Lyon. Ce n'était plus Collot-d'Herbois qui parlait, c'était Chénier; tous les deux auteurs dramatiques, qui ont joué dans la Révolutionlerôle de la tragédie, dont David donnait les décors et dont Robespierre levait le rideau, tempo* ra, o mores? la comédie ne corrigeait plus en riant?
Une estampe criminelle courait à Lyon ; elle représentait un cénolaphe, à côté duquel un arbrisseau ; les branches et les feuillages couvraient le monument; au pied de l'arbrisseau, un serpent qui lève la tête et qui semble vouloir piquer quelque chose. A la première vue de cette gravure, tout paraissait innocent; mais si Ton fixait bien le fond blanc, dans les deux côtes du cénotaphe, et au dessous des branches de Parbre, on retrouvait très distinctement les figures de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de leur fils
96 TABLEAU DE fARtS AU NEUF THERMIDOR
et de leur fille. Le serpent, c'était la Convention, qui voulant piquer quelque chose, voudrait, mais ne pouvait atteindre « le petit Capet. » Cette estampe passait naturellement pour être l'œuvre de la Compagnie de Jésus.
C'était en thermidor : Tan III touchait à sa fin, et la Convention allait expirer. Le dernier jour de l'an III fut célébré par une loi mémorable; la Convention décréta : « Les pères, fils, frères, oncles, neveux, époux beaux-pères, beaux- frères et gendres des émigrés, ensemble les ministres des cultes insermentés, ou qui, après avoir prêté le serment, l'ont rétracté, cesseront, à peine de forfaiture et de faux, les fonctions administratives, judiciaires, municipales, qu'ils exercent. » Qui propose cela? Génissieux avec les approbations de Dubois-Crancé, de Thibaudeau, de Legendre, de Chénier, de Fréron. J'aime mieux être déporté que dans les fers, » avait dit Ruamps, il y a quelques mois. — Parce qu'étant dans les fers, lui avait répondu Duhem, on nous fera égorger par la jeunesse de Fréron. »
Cette « jeunesse de Fréron avait choisi le jardin du palais National pour ses tapageuses promenades ou ses conspirations en plein jour. En messidor, la Convention fit fermer le jardin de la liberté, qui s'était appelé le Jardin-Égalité. Elle venait de fermer les Jacobins et d'élever sur leur emplacement le Marché du Neuf-Thermidor. Ainsi ni Robespierre,ni Camille Desmoulins, plus de Jacobins, ni de Palais-Royal, à la fin de l'an III. La Convention ne sera plus demain. Le Directoire ira au Luxembourg ; où Barras va régner. Mais attendons encore un instant la cannonadede Saint- Roch, et déjà Bonaparte percera sous Barras.
TABLEAU DE PAttlS AU NEUF THEKMIDOR 97
L'enfer de la Révolution a eu son Virgile; il n'a pas encore son Dante.
Qui donc portera d'une main ferme la torche lumineuse de l'histoire dans ces pénombres où crient les damnés du sang, les marlyres de la foi politique, les démons delà colère et de la vengeance ? Qui donc la peindra d'un fier pinceau cette fresque sombre et terri ble où la guillotine travaille ici, tandis que là-bas un héros anonyme plante sur la frontière non pas le drapeau de la France, mais le drapeau de l'humanité? Où si la palette ardente pour ces images michelangesques du Bien et du Mal? Où est le pinceau de feu pour tous ces horizons changeants du désespoir et de la terre promise?
Dans cet enfer, combien de Béatrix ! dans cet orage, combien d'arcs-en-ciel ! dans cette tempête, combien d'averses divines ! dans ce déluge du vieux monde, combien de colombes qui montrent le rivage du monde nouveau !
Les femmes ont armé et désarmé la Révolution.
Ce fut au temps où on revendiqua les droits de l'homme que la femme imposa les droits de la femme par sa douceur, par sa résignation, par l'héroïsme, par l'amour, par toutes les vertus de l'âme et du cœur. Quelle femme que la femme de Camille Desmoulins! Elle a l'énergie révolutionnaire, la grâce de l'amante et la divinité de la mère ; elle ira vaillamment à Féchafaud comme les saintes allaient au martyre, parce qu'elle est une sainte du calendrier républicain.
Avec Lucie Desmoulins, c'est la Révolution qui commence, commeelle finit avec madame Tallien. Dans l'enivrement de son amour, Camille se croit en Arcadie, — une Arcadie où va passer la guillotine ! —
98 TABLEAU DE PAtUS AU NEUF THERMIDOR
où on fera des cocardes avec les feuilles des arbres* Mais vraiment Camille écrit un drame rustique, Danton va s'inspirer dans les champs, Robespierre imite Dorai dans ses madrigaux, Saint- Just veut être Platon à Sparte : l'idée que porte la France a brûlé leur front ; ils vont à la tempête parce que la lempête les appelle, ils vont à la guillotine parce que jusqu'aujourd'hui les religions ont été fécondées par le sang.
Et ainsi ils vont tous, et le Roi et la Reine, et les Royalistes, et les Girondins, et les Montagnards; et ainsi ils iraient encore, si une femme — toujours la femme, ce doigt de Dieu — n'arrêtait la Révolution dans l'orgie du sang.
Duplessis-Bertaut, qui avait chanté le 9 thermidor, car il était poète de genre comme il était peintre, a représenté madame Tallien dans la danse de la chlamyde, qui est une des vertus de la Corinne de madame de Staël, mais qui fut le triomphe de cette Espagnole francisée détachée ce jour-là des fresques de Pompeia.
Madame Tallien, madame de Beauharnais, madame Récamier, vêtues, comme on disait alors, pour l'amour de Dieu, tant elles avaient l'air de se déshabiller pour entrer dans un salon, gardaient au bras une chlamyde. Dès que les violons chantaient le signal, on les voyait gravement s'élancer sur le théâtre de leur grâce, et, armées de ce tissu léger, comme on disait au temps des périphrases, elles prenaient les attitudes les plus voluptueuses et les plus chastes par leur manière de se draper. Tantôt le « tissu léger » était un voile qui cachait l'amoureuse ou l'émotion de l'amoureuse; tantôt c'était une draperie pour défendre la pudeur effarouchée; tantôt c'était une ceinture, la ceinture de
Vénus, que nouait la main des Grâces et que dénouait la main de l'Amour. C'était encore la jarretière espagnole, c'était aussi le nuage des Willis. On n'imagine pas de plus adorables comédies ; jamais l'Opéra n'avait donné de pareilles fêtes : les Sainval et les Contât s'avouaient vaincus par ces comédiennes du théâtre universel. Aussi combien de fois madame Tallien, madame Récamier, madame de Beauharnais, furent-elles emportées à demi mortes dans le boudoir voisin, avec le flot doré des enthousiastes ! De chacune d'elles on a pu dire comme Victor Hugo : Elle aimait Irop le bal, c'est ce qui Va tuée. Mais le bal n'a jamais tué que celles qui ne dansent pas *.
Carie Vernet, comme Duplessis-Berlaut, a transmis à la postérité dansante les attitudes de ces belles Athéniennes, qui voulaient que chacun de leurs pas et de leurs mouvements fut une éloquence. Elles rappelaient ainsi ce qu'a dit le poète: « La danse est une poésie qui marche. » Elles se souvenaient elles-mêmes que la danse est une muse, et que Terpsichore parlait aussi haut qu'une strophe d'Orphée. Mais à force d'art, l'art est banni. En voulant trop dire, les danseuses du Directoire devenaient des sphinx. C'était au temps où Ton dansait à l'Opéra les Maximes de Larochefoucauld.
Le portrait de madame Tallien, par Debucourt, est daté de 1794. lia été peint au retour de Bordeaux, avant qu'elle ne fut jetée dans la prison de la Force. C'était au temps où elle jouait à l'amazone et au patriotisme; elle avait prêché à Bordeaux, dans l'Église
* Un historien de madame Récamier avoue que cet amour de la danse a tenu longtemps au cœur de cette femme célèbre. c Pendant le triste hiver de 1812 à 1813, que madame Récamier exilée passa à Lyon un jour, pour tromper son ennui et sans doute aussi pour se rappeler le souvenir d'un autre temps, elle voulit me donner une idée de la danse du châle. Elle dans». Rien n'était plus gracieux et plus pittoresque que cette succession de mouvements cadencés, dont on eût désiré fixer par le crayon toutes les attitudes. 9
des Récollets ; son éloquence venait d'étonner la Convention.
Elle est donc représentée en ses jours d'aventures républicaines : plumet au vent, poignard au côté, décidée à tout, même à monter fièrement à la guillotine. On peut voir par ce portrait que l'enthousiasme civique n'a pas effacé le charme du sourire. L'amazone est restée femme, la souveraineté du peuple n'a pu altérer en elle la souveraineté de la grâce; elle a beau chercher l'éloquence dans ses discours sur la charité, sa véritable éloquence est toujours sa beauté.
Une miniature de Saint que m'a montrée madame la marquise du Hallay, représente la princesse deChimay en 1824. Mais où est madame Tallien ? La mode de la Restauration, avec ses manches à gigots et sa coiffure en pyramide, défigure cette beauté de style. La princesse est peinte en robe de bal, avec deux cordons d'or pour ceinture. La femme svelte de thermidor est maintenant trop épanouie. Il y a là un luxe de santé à la Rubens. C'est la troisième manière, la manière des Flandres, haute en couleur. L'Espagnole toute de feu, la Française toute de grâce, ont disparu sous la Flamande. H« ureusement que la princesse se trahit toujours par l'esprit du sourire, heureusement que le style thermidorien s'impose encore par les demi-boucles du front et les camées des épaules.
Isabey l'a peinte au bain, comme a fait Gérard de madame Récamier ; l'eau n'est-elle pas une robe moins transparente que les étoffes du Directoire ? Ce portrait est charmant ; c'est Vénus qui va sortir des ondes, dirait un poète mythologique. Madame Le Brun avait peint la jeune fille dans la jeune mariée, Debucourt avait peint la jeune femme, Isabey peignit la femme. C'était aux beaux jours du règne de madame Tallien : les épaules s'étaient arrondies, le sein s'accusait plus orgueilleux, toute la figure avait son épanouissement, comme ces belles pêches nourries de chair, teintées de rose, qui vont tomber de l'espalier.