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LES THERMIDORIENNES

Madame de Fontenay ouvrit son salon le soir même de son mariage avec Tallien. La citoyenne C.ibarrus, ri-devant Fontenay, porta vaillamment le nom de la citoyenne Tallien. Fréron, Barras et Chénier furent ses premiers hôtes. Femme de plaisir avec M. de Fontenay, déesse du pardon à Bordeaux, sœur de charité devant la Convention, elle devint femme politique dans la célèbre chaumière du Cours-la-Reine. Madame Sophie Gay, qui a été des salons de madame Tallien, a rappelé avec beaucoup de vérité que de thermidor an II jusqu'à vendémiaire an III, cette femme fut reine de France?

Où était le palais de la Reine ?

« Il y avait autrefois au bout de l'allée des Veuves, près du Cours-la-Reine, une petite maison cachée par un massif de peupliers et de lilas, et qu'on appelait la Chaumière. Elle était en effet recouverte de chaume,

mais peinte à l'huile, ornée de bois brut et entourée de fleurs comme une chaumière d'opéra-comique. C'est là qu'une femme, dont la beauté, les grâces, le courage et la bonté venaient de sauver la France; c'est là qu'elle recevait les hommages de tous ceux qui croyaient à bon droit lui devoir la vie, et les adorations de tous les amis du pouvoir. C'est là qu'on voyait chaque jour le mélange le plus inexplicable de3 bourreaux et des victimes de la Révolution. »

Oui, madame Tallien était la Reine; mais quel fut le Roi?

Tallien essaya de prendre le sceptre, mais cette main si audacieuse avec la plume, si ferme avec l'épée, laissa tomber le sceptre en quenouille. Il lui eût fallu pour le maintenir renouveler tous les jours l'énergie de thermidor. Et cette énergie, il fallait la montrer tout à la fois contre le3 Jacobins et contre les réactionnaires. Tallien avait des amis des deux côtés ; il eût fallu briser avec ses amitiés. Tallien avait des ennemis des deux côtés ; il eût fallu les rapper sans merci : c'était le système de Robespierre. Tallien frappa çà et là, tantôt à droite, tantôt à gauche, mais sans cette foi robuste, sans ce génie politique qui faisaient la force de Saint- Just.

Rien n'était d'ailleurs plus difficile que de gouverner alors. La vieille France, qui ne craignait plus l'échafaud, relevait la tête et menaçait déjà sous ses pâleurs delà veille et sous son sourire à peine essayé. La France de 17S9 n'avait pas abdiqué: Robespierre est mort, vive la République ? Les Jacobins sont encore là, le nouveau drapeau flotte à toutes les frontières, les héros anonymes meurent tous par l'idée nouvelle. Le règne de la Terreur venait de finir, mais Billaud- Varennes, Collot-d'Herbois, Barère et leurs pareils peuvent demain ramener la Terreur ; Tallien lui-même ne dompte pas tous les jours sa fièvre révolutionnaire, le lion amoureux cache ses griffes, mais Tallien luimême ne peut pas se fier à Tallien.

TABLEAU DE PARIS SOUS LE DIRECTOIRE iO'l

Le peuple était toujours pour lui. Depuis la mort de Robespierre, il croyait en Tallien. Pourquoi le peuple avait-il foi? C'est que Tallien aimait la Révolution pour la Révolution. Barras disait de lui: « Il y aurait cinq cents conjurations, que Tallien serait de toutes. » 11 aurait pu dire aussi que Tallien eût été d'une conjuration contre Tallien. Voilà pourquoi le peuple l'aimait. Chaque fois qu'il entrait à la Convention, les tribunes applaudissaient. « C'est ainsi qu'on flattait Robespierre, » dit un jour le président ; mais les tribunes crièrent: « Vive Tallien! »

Dirai-je tous les orages de cette hyménée d'aventure célébré dans les prisons, au pied de la guillotine, pendant l'émeute furieuse? Quelle lune de miel donnait alors le mariage entre deux divorces ! Moins que jamais l'amour croyait au lendemain. L'amour mangeait son blé en herbe et jetait par la fenêtre tout l'or de son cœur. Je vois d'ici le ménage Tallien : la passion, la colère, la haine, puis encore l'amour qui revient, puis encore l'amour qui s'en va. Et la jalousie ! Tallien n'avait pas brisé son poignard. Barras riait comme un Alcibiade de comédie devant ce Périclès de tragédie. Aspasie riait de tous les deux. Un jour Tallien dit à sa femme: « Pourquoi ces cérémonies? Tune me tutoies plus! — Eli bien, va-t'en ! »

La raillerie et la gaieté de madame Tallien éveillent la raillerie et la gaieté. On invente les plus beaux mots dits par elle ou contre elle. Une caricature la représente en costume romain avec l'écriteau d'un royaliste :« Respect aux propriétés nationales ! » Un journaliste imprime cette question et cette réponse: « Qu'avez-vous, monsieur, à me considérer ? — Madame, je ne vous considère pas ; j'examine les diamants de la couronne. »

On lui donne tous les amants qu'elle n'a pas, même son premier mari. On attribue à M. de Fontenay ce mot connu d'un mari qui divorce : « Madame, je ne vous laisse pas cette parure de mariage ; je la garde pour vous la donner quand vous serez ma maîtresse. »

Ces belles calomnies qui ne montaient pas jusqu'à l'oreille de madame Tallien étaient inventées par quelques muscadins qu'elle avait sauvés de Téchafaud.

Toutes les femmes du Directoire sont pareillement raillées, non pas pour venger la verlu, qui était bannie avec la déesse de la Raison, mais parce qu'on riait de tout et de tout le monde *.

La première femme qui vint chez madame Tallien fut cette belle Joséphine, hier madame de Baauharnais demain madame Bonaparte. Tallien était allé lacher-

* Les historiens de la Société française pendant le Directoire , MM. de Goncourt, dont l'œil est si pénétrant, ont crayonné avec beaucoup plus d'esprit que de vérité celte figure de femme et de reine :

« Dans cette troupe de femmes, aimables au de-là du raisonnable, dans ces créatures légères et usurpatrices, il en est quelques-unes de la famille des déopàtre: enchanteresses qui charment la postérité! il leur suffit dise montrer à l'Histoire pour qie l'His'oire les regarde, leur sourie et leur pardonne !

» La jolie ambassadrice envoyée pour réconcilier les femmes avec la Révolution, les hommes avec la mode, le commerce avec la République, la France avec une cour! Elle est une Pompadour venue après tant de Lycurgues; et de sa voix enchantée elle rappelle de l'exil et les ris et les jeux! hllle fait étendre les tapis sur les taches de sang; elle verse à la France oub'ieuse le Léthé de la folie ! Et reconstituant un Versailles auiour d'elle, préchant les dépenses, l'amour, les élégances, elle entraine a la musique, elle entraine à la danse, elle entraîne à la vh tout ce monde tout à l'heure occupé à mourir. Visait à tous les protectorats aimables, cetie favorite de l'opinion publique fait rayer l'art de la liste des émig es; et elle honore le Salon d'une toilette nouvelle. Elle a, comme une maîtresse de roi, la tutelle des théâtres et de leur mon<le ; el 13 D mberval qu'elle protège, et qu'elle marierait s'il voulait, est un chanteur qui se nomme Martin. Quand elle se promène triomphalement pur les rues, dans son carrosse sang dj bœuf, blanche et vêtue d'un nuage, Paris s'incline comme devant l'âme et le génie et la fortune du Directoire.

cher à la prison des Carmes, sur la prière de sa femme. Le lendemain madame de Beauharnais amena madame d'Aiguillon. Ce fut pour ces trois femmes une grande joie de se retrouver ainsi après avoir vu la guillotine en perspective.

« Cette femme est la fée du Luxembourg. Elle pare ses cérémonies do son sourire. Elle organise ses parties et ses galas. Elle se change, elle se métamorphose pour rajeunir ses fêtes et leur donner un nouvel attrait. Tantôt c'est Calypso accueillant les amis de Tallien dans sa chaumière de Cours-la-Reine et les promenant sous les dais de verdure enlacés d'emblèmes, parmi les arbres, comme la nymphe du lieu. C'est une paysanne de Frascati, déesse déguisée, qui se trahit en marchant ! Comme un sceptre léger avec lequel ses doigts badinent, elle lient en main la surintendance du goût ; et par elle, les forte-piano de la liste civile, dont on laissait dormir les mélodies, sont distribués aux belles mains dignes de les réveiller. Par elle, la maison directoriale est emplie des collections de musique de Marie- Antoinette, de Madame Victoire, de Madame Elisabeth et de Bombelles. Elle est parmi les cinq rois comme une Grâce obéie, qui les range à ses menus vouloir. Son exemple fait autorité pour le détail et le décor de leur intérieur; et seïnet-elle à raffoler de porcelaine de Sèvres, ministres et directeurs ne manquent aussitôt d'avoir un cabaret sur leurs tables. Le caprice de madame Tallien sauve une manifacture.

Qui ne l'applaudit en tout ce qu'elle commande et en tout ce qu'elle ose, qui ne l'applaudit en son chant, qui ne l'applaudit en sa danse, cette Sempronia qui repose les yeux lassés dés Catilina, et ne conspire que pour les amusements? Tout son esprit a été tourné vers l'agrément : et la harpe, — le triomphe de ses beaux bras; et les langues méridionales, musique de la voix ; — elle sait tout ce qui enchaîne les regards et les oreilles. Térézia s'ani met-elle, lorsqu'au profond des nuits, s'acharnantà une bouillote, elle arrache ou jette au hasard des poignées de cent louis ; son visage s'embellit d'un charme qu'on ne trouve qu'en elle. Circé qui, au temps des échafauds et des bonnets rouges, obligeait les bourreaux à se poudrer à la poudre d'œillet ! et qui aujourd'hui, dans le cortège du jabot et des culottes à rosettes de Fréron et de sa jeunesse dorée, mène en souriant le chœur des scandales de la France ;

C'est bien dit, mais c'est injuste. Madame Tallien donnait son sourire à toutes les fêtes du Directoire, mais, loin de mener le chœur des scandales, elle y montrait la figure de la charité, de l'énergie et de la grandeur d'âme.

C'est alors que Barras écrivait... la carte de son dîner — avec ces dames.

CARTE DINATOIRE

Pour la table du citoyen directeur et général Barras, le décadi 57 floréal.

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