LES DERNIERS VENUS
L'école de Coustou a dominé tout le xvin siècle. Pierre-Julien est le dernier sourire de cette grâce franco-grecque. Mais il semble que le sentiment moderne ait touché le sculpteur : La jeune fille à la chèvre eût ravi Chateaubriand et Lamartine tant la rêverie et la mélancolie romantiques animent cette belle figure.
Pierre Julien avait sculpté cette statue pour la laiterie de Rambouillet. M. Quatremère de Quincy en parle ainsi : « L'édifice est bâti de pierres de grès, en forme de rotonde ; une source d'eau vive y est reçue dans un bassin, et ce bassin est orné de la figure d'une bergère, en marbre, accompagnée d'une chèvre qu'elle conduit boire à la fontaine. La bergère semblait aussi vouloir s'y baigner, ce qu'indique l'action de son pied qui s'approche de l'eau. » C'est la vieille critique solennelle et naïve, qui n'ose avoir d'enthousiasme que pour les œuvres âgées de deux mille ans. Et pourtant la jeune fille à la chèvre est un chef-d'œuvre digne de l'antique.
C'était l'Art dans la nature. Marie-Antoinette avait ainsi poétisé toutes les avenues de l'agriculture ; aussi les grands seigneurs chantaient les Bucoliques. Mais la Révolution, qui voulait la nature sans art, fit envoler tous ces beaux rêves florianesques. La Jeune fille à la chèvre fut ramenée à Paris en 1791 et placée dans la galerie du Luxembourg, d'où elle est venue au Louvre pour ne plus voyager.
Julien avait eu pour maître le dernier Goustou *. Ce fut dans l'intimité de ce maître savant et poétique qu'il étudia la grâce libertine des maîtres çle la décadence. Mais la Jeune fille à la chèvre prouve que le disciple a surpassé le maître, parce qu"il y a mis je ne sais quoi du sentiment qui passe de l'âme des grands artistes jusque sur le marbre. Il avait fait le voyage de Rome et y avait copié, en les réduisant, Y Apollon du Belvédère et le Gladiateur. Son ciseau n'était pas toujours féminin, car son morceau de réception à l'Académie fut un Guerrier mourant, qui a bien son caractère.
C'est à Julien que nous devons nos meilleurs bustes de La Fontaine et du Poussin. C'étaient ces deux hommes; seulement, disait-il, je ne sais pas qui des deux est le plus peintre.
Chaudet trempa ses lèvres ardentes aux sources vives de l'antiquité.
Il s'annonça par une figure toute de sentiment, la Sensibilité, caressée par le ciseau le plus délicat. L'artiste avait symbolisé l'expression par une sensitive. Le marbre semblait frissonner. Chaudet continua toute une petite galerie de marbres romanesques : le Nid d'Amours, Paul et Virginie^ Cyparisse pleurant son cerf. Et tout d'un coup, comme s'il eût rougi d'avoir compromis le grand art de la sculpture dans ces jolies merveilles, il aborda les figures d'Hercule, de Minerve
* Il s'était reconnu sculpteur en gardant les troupeaux dans les montagnes du Puy-de-Dôme. 11 taillait d'abord des figurines avec son couteau ; bientôt il apprit à modeler et sculpta des figures.
et de Napoléon. Et quand il eut prouvé qu'il comprenait le grandiose, il revint à son point de départ : la mort le surprit sculptant l'Amour, un chef-d'œuvre que termina Cartelier avec le sentiment du maître, un chefd'œuvre qui rappela les épigrammes de l'Anthologie sur r Amour de Praxitèle; Prudhon voulait qu'on inscrivît celle-ci sur le socle : « Praxitèle m'a donné à « Phryné ; il a donné l'Amour pour l'amour, un dieu « à une mortelle, et il a reçu un dieu en retour. Elle « n'a pas osé refuser l'artiste, car elle a craint que le « dieu ne prît les armes en faveur de l'art ; et ce n'est « plus l'Amour né de Cypris qu'elle redoute, mais « celui né de Praxitèle, sachant que son art en est la « mère. » Praxitèle n'a pas eu plus de génie dans son Cupidon si vanté. L'avait-il agenouillé avec cette grâce adorable? avait-il répandu sur la figure cette divine expression qui est l'amour même? Les quatre basreliefs du socle sont des chefs-d'œuvre à la Prudhon. Comme Prudhon, Chaudet était un antique réveillé parmi nous.
La Renommée a laissé en chemin plus d'un nom digne d'éclat. Pourquoi Allegrain, Julien, Chaudet ne sont-ils pas plus célèbres ? Glodion a repris son rang; mais la justice n'est pas faite pour tous. Saluons au passage quelques oubliés.
Roland, maître de David d'Angers, avait étudié sous Pajou. Aussi les bustes d'Homère, de Lievée et de Le Sueur pourraient être signés par le portraitiste de Bufl'on et de madame du Barry.
Vassé a sculpté dans la manière française des Nymphes qui avaient ce charmant air de jeunesse, cette beauté du diable en sculpture qui fait quelquefois oublier la beauté souveraine. 11 exposa en 1757 une Dormeuse que tout le monde aurait voulu réveiller, tant elle annonçait, comme l'aurore antique, un réveil de roses. Vassé copiait servilement la nature, mais il la tourmentait dans sa grâce, il l'amoindrissait pour la faire délicate. Quelquefois ce n'était plus qu'une pou-
pée. C'est de lui qu'on a dit qu'il avait fait la Poupée du Belvédère.
Mignot a traversé l'Olympe. Il en a rapporté cette poésie du passé, condamnée aujourd'hui par ceux qui ne lisent pas Homère et qui croient à la poésie de l'avenir. Diderot parle ainsi d'une Diane de Mignot: « On croirait que c'est un morceau réchappé des ruines d'Alhènes ou de Rome. » En effet, la tête était une merveille par la finesse du modelé, par la pureté de la ligne, par le goût de la coiffure et la légèreté de la draperie. On rouvrait Virgile en la quittant.
Carie Vanloo a modelé quelques figures, croyant trouver ainsi, mieux que les contemporains, le secret des ombres et des lumières, à l'exemple de plusieurs grands peintres de l'antiquité qui étaient pareillement de grands sculpteurs. Euphranor avait appris le grand style en copiant quelques figures de Phidias ; Apelles exécuta en marbre la statue de la fille d'Archidamas ; Zeuxis faisait des terres cuites qu'on a conservées à Ambracie; Protogène travaillait le bronze. Faut-il rappeler les peintres de la Renaissance?
Berruer a sculpté des groupes d'enfants, des basreliefs, des vases, des bénitiers avec un très fin sentiment de l'antique. Toutes ses figuras vivaient de la vie idéale. Il semblait trouver la chair dans le marbre. Il ne dessinait pas juste, mais spirituellement, comme un homme qui connaît ses fautes. Diderot disait de son marbre qu'il était bien mou et bien pétri.
Parlerai-je de Flamen sorti de l'atelier de Marsy avec la religion de l'Olympe ; de Coudray, qui porta à la cour de Prusse le ciseau un peu ébréché de Coysevox ; de Thierry, un autre disciple de Coysevox, qui porta la tradition du maître à la cour d'Espagne ; de Ladatti, un italien francisé ?
Mais ne faudrait-il pas parler aussi de Dupaty, de Bosio, de Pradier, de tous ceux qui ont leurs racines dans ce jardin luxuriant de l'art français — l'art néopaïen — au xvm e siècle ?
L'art du xviii siècle D'cxprim3 pas les inquiétudes de la pensée ardente qui a dominé celle époque si complexe. A côté des champs de bataille du génie où Voltaire tire son glaive d'ange tomb j et où Diderot allume sa forge encyclopédique, il y a les jardins d'Armide où Coustouet Watteau, Allegrain et Boucher promènent leurs imaginations amoureuses. Fénelon avait légué aux rêveurs son île de Calypso. Elle a traversé tout le xviii 6 siècle ; elle a surnagé même sur les prisons de la Terreur, même au-de3sus des orgies du Directoire. On la retrouve jusqu'en 1800, ombragée par les ramées voluptueuses où Prudhon balance ses amours païennes.
La sculpture du xviii 6 siècle est un rêve dans l'histoire des idées et de3 événements. Le marbre n'a pa3 vécu des passions contemporaines. 11 est venu rattacher les féeries galantes de Versailles aux Dionysiaques et aux Panathénées de la Grèce déchue entre les mains des sceptiques et des courtisanes.
Faut-il les condamner, ces belles filles pétries de pâte d'amour, amoureusement caressées par tous ces fins ciseaux ? Certes, elles n'onl pas cette sévère pudeur du marbre, qui habille le nu des statues antiques ; on les eût proscrites de Lacédémone ; mais aurait-on eu le courage de les répudier de Sycione ou d'Athènes? On leur eût dit sans doute : « Vous n'êtes ni déesses ni nymphes, vous ne franchirez pas le seuil des temples de Vesta, vous vivrez dans le demi-jour des courlisanes. » Mais Coustou et ses disciples ne seraient pas bannis de la République ; Lysippe les eût conduits à son atelier, après les avoir mis en pénitence devant le Jupiter et la Minerve de Phidias, pour leur apprendre à lailler le marbre d'une main fière, et non à le chiffonner d'une main voluptueuse.
f" GREUZE