HOUDON
Houdon est la dernière expression du xvni e siècle.
Vers 1825, en voyant passer aux Tuileries et s'arrêter devant les nymphes de Goustou avec un enthousiasme jeune encore, un promeneur presque centenaire, qui aurait reconnu Antoine Houdon, qu'on croyait mort depuis longtemps avec son ami Voltaire?
A vingt ans Houdon partait pour Rome avec le grand prix. « Là sommeillait depuis longtemps le génie delà sculpture, dit Quatremère de Quincy. L'architecture, qui l'amène toujours à sa suite, avait vu elle-même cesser les causes de sa prospérité. Le flambeau de l'antiquité semblait attendre, pour se rallumer, les nouvelles circonstances qui produisirent Winkelmann et Ganova. Houdon en aperçut les nouvelles lueurs, et elles dirigèrent son goût et ses études.» Houdon se promena dans l'antiquité avec la lampe lumineuse de Winckelmann, mais on peut dire qu'il fut un sculpteur moderne. Sa renommée précéda son génie. On lui confia pour l'église des Chartreux une statue colossale de Saint-Bruno, il représenta le pieux fondateur sous le costume du cénobite, incliné par cette humilité chrétienne qui courbe le front d'autant plus bas que l'âme s'élève plus haut. « Le sentiment tout divin de Le Sueur avait pénétré cette belle figure. Cette belle statue est historique par son grand air de vérité, mais surtout par un mot de Clément XIV : « Cette statue parte lerait, disait le pape, si la règle de son ordre ne lui « prescrivait le silence. »
Houdon revint en France avec une statue de Morphée, qui lui donna un fauteuil à l'Académie. « Ce n'est
pas moi qui suis de l'Académie, c'est mon Morphée ; depuis qu'il y siège, il est bien plus vrai encore. »
Houdon était né portraitiste. Il fit à Rome, quelques bustes qui ne parlaient pas, mais qui vivaient. Il fit le portrait de ce fameux écorché qui court tous les ateliers de sculpture; Yécorché de Houdon est un maître indispensable, c'est la grammaire de la sculpture. Plus tard, quand Houdon représenta Voltaire assis et drapé à l'antique, — ce Voltaire définitif qui éclaire de son sourire le sombre vestibule du Théâtre-Français, — on ne manqua pas de dire que c'était le second écorché de Houdon. C'est l'écorché du génie. Celui de Pigalle n'est que Técorché de la bête.
Houdon fit plus de bustes que de statues. 11 a représenté, tour à tour Voltaire et Rousseau, Diderot et d'Alembert, Buffon et Mirabeau, Gluck et Sacchini, Washington et Franklin, toutes les idées, toutes les passions, toutes les physionomies. Il avait fait à Paris le buste de Franklin. Franklin fut si charmé de son portrait, qu'il détermina le sculpteur à l'accompagner à Philadelphie pour faire la statue de Washington.
Catherine II voulut avoir aussi sa figure dans un marbre de Houdon. Houdon ne revint de Russie qu'en promettant une Diane pour l'Ermitage, une Diane qu'il fit toute nue, mais d'un nu trop voluptueux pour représenter le flanc de la chasseresse, ce qui n'était pas orthodoxe.
Houdon fit encore une Frileuse qui n'était pas plus habillée, et une Baigneuse qui trempe son pied dans Veau. J'en ai la terre cuite. C'est un chef-d'œuvre de vérité prise dans la grâce.
Le vrai musée de Houdon, c'est le Théâtre-Français. C'est là qu'il lutte avec Caffieri à force d'esprit et de vérité. « Je ne connais point de plus belle tête que celle de Molière, disait Théophile Thoré ; elle se soutient, comme beauté, mais avec un caractère tout autre, à côté des têtes parfaites sculptées par les artistes grecs. Molière représente l'homme moderne, si l'on
peut ainsi dire, en opposition à l'homme de l'antiquité. La tête grecque est régulière et inflexible ; la tête de Mo - Hère est mélancolique et passionnée; elle se fait aimer, tandis que l'autre se fait admirer. Le Grec a de l'aigle, Molière n'a que de l'homme. Presque toute les têtes de l'histoire ancienne ou moderne ont une analogie plus ou moins lointaine avec quelque race animale: Molière ne ressemble à aucun type de la création inférieure. 11 est véritablement formé à l'image de Dieu, suivant le symbole de la Genèse. El com-ne les Athéniens recommandaient à leurs femmes, afin qu'elles procréassent de beaux enfants, d'orner leurs maisons avec les statues des gladiateurs et des héros, de même on pourrait conseiller aux matrones de notre temps de placer dans leurs alcôves le portrait de Molière. Les générations futures y gagneraient sans doute en beauté physique et morale. Le buste de Houdon est un * merveille. La tête ombragée de cheveux flottants, séparés au milieu comme la chevelure du Christ, s'incline légèrement vers la droite. La moustache, un peu retroussée, laisse voir ses lèvres éloquentes, amplement dessinées dans un caractère de bienveillance et de chaste volupté. La narine est bien ouverte et paraît se mouvoir sous des impressions sublimes. Il n'y a jamais eu de nature généreuse et abondante avec le nez pincé et les lèvres minces. Les arcs des sourcils sont proéminents et cintrent un grand œil loyal et clairvoyant. Sur le cou nu, le sculpteur a noué une écharpe négligée, simple ajustement qui fait valoir la physionomie poétique de l'auteur du Misantrope. »
N'est-il pas étrange de reconnaître que le vrai poêle, par sa figure parmi les génies du xvu° siècle, n'est ni Corneille, ni Racine. C'est Scapin-Molière, le valet de chambre de Louis XIV, le sublime philosophe de la rampe.
Quatremôre de Quincy est plus sévère à Houdon. « Je ne dirai pas que Houdon ait porté dans l'art du portrait ce profond caractère de simplicité qui, sous le
ciseau des anciens, et par la seule vertu d'un petit nombre de traits énergiquement écrits, vous révèle la constitution à la fois physique et morale du personnage, son humeur, ses affections, son âme tout entière. Houdon suivit l'autre route. C'est par le nombre et par la finesse des détails qu'il imprimait à ses portraits une vive ressemblance. Il lui arriva même quelquefois d'outrer les procédés de cette méthode, comme on le vit dans le portrait de Gluck, dont les effets d'une maladie très connue avaient singulièrement couturé le visage. Le sculpteur prit à tâche de reproduire fidèlement ces petits accidents de Pépiderme. Permis de douter, ce nous semble, que le scrupule de l'imitation, même en admettant le système du détail, doive arriver jusqu'à ce point. »
C'est une injustice de ne pas reconnaître à Houdon la liberté de touche. Il ne détaillait que pour donner plus de caractère à la vérité. Ce n'était pas la manière de Pigalle ; c'était celle de Part. Son buste de Molière témoigne contre son buste de Gluck.
Toute la vie de Houdon est dans son œuvre. Son atelier fut sa maison. Qu'importe s'il fut amoureux en son temps ! Il aima les vraies filles de marbr\ celles que Jean Goujon, Girardon et Goustou ont créées.
Dans cette existence d'un artiste qui a presque fait le tour d'un siècle, je cherche en vain les pages dramatiques. Houdon, le sculpteur de son temps, a souvent vécu hors de son temps ; mais il ne traversa pas la révolution sans voir la tempête. Toutes les royautés étaient à l'index, Houdon fut dénoncé pas quelques profanateurs de marbre. On l'enferma à Saint-Lazare, on le traduisit devant le tribunal révolutionnaire. — « De quoi suis-je coupable? » demanda Houdon au président. L'accusateur public raconta que le ci-devant ami du roi voulait perpétuer le culte des saints. La preuve, c'est que Houdon avait été surpris devant une sainte Scolastique. Le sculpteur partit d'un éclat de rire. — Ce n'est pas sainte Scolastique; c'est la Scolastique,
c'est la Philosophie. — Mais la couronne du martyre qu'elle a sur le front? — C'est justement le signe dis tinctif de la Philosophie, depuis Socrate qui a bu la ciguë jusqu'à Voltaire qui n'a pas de tombeau. »
Houdon, qui parlait mieux avec son ciseau qu'avec sa rhétorique, fut pourtant sauvé par son éloquence.