LIVRE I
La monarchie n'était plus qu'un nom, la noblesse n'était plus qu'un souvenir, l'Assemblée constituante elle-même ne fut bientôLplus qu'une ombre.
Il ne restait en France que celte reine dont parle Pascal, l'Opinion.
C'était à l'Opinion de gouverner le mouvement. Mais les morts vont vite I Naguère c'était le régime féodal qui avait vécu et dont la nuit du 4 août avait signé le testament ; le 21 juin, c'était la royauté qui se suicidait par la fuite; le 17 juillet, c'était l'Assemblée qui prononçait moralement sa déchéance danS sa victoire du Champ de Mars. A partir de ce jour, elle se prolonge, elle ne vil- plus. Un instant, elle veut enrayer le mouvement, soumettre la Révolution qu'elle a déchaînée, mettre des fers à l'Océan. Xerxès, tu ris, toi qui faisais fouetter la mer, coupable d'avoir englouti tes vaisseaux 1 Et toi, Mirabeau, où es-tu, pour fouetter la Révolution?
« Mirabeau se meurt! Mirabeau est mort! » Ce cri traversa la France comme un sanglot. La parole de la Révolution venait de s'éteindre. L'armoire de fer a parlé : ses révélations posthumes ont traduit cette grande ombre au tribunal de l'histoire. Seulement l'his-
toire hésite entre les services rendus par ce terrible génie à la Révolution et les services qu'il voulait rendre à la Résistance.
J'aime mieux voir ce grand orateur par le côté rayonnant de sa vie. Ainsi considéré, Mirabeau est sublime : fils du privilège, il écrase sous son talon de géant une société qui le méconnaissait. Si ce fut une vengeance, elle était digne des dieux. Ses vices complètent la physionomie effrayante de ce Titan de la tribune.
Les révolutions abondent en traits heurtés ; il leur faut des représentants à leur image. Mirabeau sortit du cerveau de la Révolution française, comme la Sagesse antique du front martelé de Jupiter : seulement c'était la Sagesse terrible, monstrueuse, effarée, qui venait dire à l'ancien monde : Tu as menti !
Après avoir tué la royauté il est mort aux gages de la royauté. Mais les orages portent les nuées fécondes sans avoir le sentiment de leur mission.
Il mourut, ne regrettant qu'une chose: ne point laisser son génie sur la terre. En cela il se trompait : Mirabeau mort survécut à Mirabeau. L'œuvre n'y perdit rien. Cette perte attrista, elle ne découragea point les agitateurs du progrès. Tout le monde sentait que la pensée de l'avenir n'était point descendue avec lui dans le tombeau. « Le Roi est mort : Vive le Roii » disaient sous l'ancien régime ceux qui croyaient à la continuité de la prérogative souveraine. Cette fois les peuples s'écrièrent : « Un révolutionnaire est mort : vive la Révolution ! »
A la voix de la tribune répond le mugissement des clubs. La force de la Révolution est désormais une force souterraine* Non-seulement l'Assemblée nationnal sent fuir sous ses pieds la popularité ; mais elle
ET LES REVOLUTIONNAIRES d
doute du lendemain. Son œuvre est terminée; ses pouvoirs expirent ; elle expire avec eux. Dévouement ou impuissance, elle se déclare elle-même incapable de se survivre : ses membres ne seront point rééligibles. On a blâmé cette mesure, mais pour la juger il faut se placer au point de vue des événements. Tous les fondements de l'Etat étaient ébranlés; toutes les réputations étaient atteintes par l'impitoyable critique d'une presse exercée à la discussion. Disparaître à temps, c'est le secret des hommes d'Etat. Presque tous sentaient le besoin de se retremper dans le silence, dans la retraite, dans une obscurité nécessaire à leurs dessins.
Quand on l'examine à distance, l'œuvre de la Constituante paraît colossale. Plus de distinctions d'ordres ; — ni jurandes, ni corporations, ni professions, ni arts et métiers ; — tous les citoyens admissibles aux places et aux emplois ; — l'égalité de la justice ; — les mêmes délits punis des mêmes peines; — le royaume déclaré un et indivisible ; — le territoire distribué en quatreviugt-trois départements; — Tordre religieux séparé de l'ordre civil ; — le pouvoir législatif dévolu à une assemblée unique ; toute l'ancienne France avait disparu en trois années , la France nouvelle était sortie du nuage entremêlé d'éclairs qui voilait encore le front sévère de la Révolution.
L'Assemblée constituante reste et restera dans l'histoire moderne comme le symbole de la régénération politique d'un grand peuple. Le génie, la vertu, la parole, tous ces rayons immortels de la Divinité qui traversent le cerveau humain, éclairent cette tribune auguste.
Là, pour la première fois, on vit la raison triompher de l'ignorance.
Elle se couvrit de la liberté contre la liberté même. Elle adoucit les lois, elle connut la pitié, elle jeta dans le monde ce cri de la conscience humaine. Elle eut ses orages, mais il en sortit toujours la lumière. Ses bien-
faits ne coûtèrent point une larme à l'humanité. Grande elle-même, elle honora les grands hommes. Elle se souvint des aïeux, du génie, des penseurs qui avaient souffert pour le triomphe de la cause sainte. Aux mânes de Voltaire et de Jean- Jacques Rousseau, elle ouvrit le Panthéon. Elle intéressa le cœur humain au progrès de l'intelligence. Son nom réveille plus qu'un souvenir : ïl prolonge d'écho en' écho le frémissement du droit.
Elle fut le concile des idées. Les bornes de la France étaient trop étroites pour ses sentiments Infinis; elle effaça les limites morales des nations ; elle embrassa toute l'humanité dans sa charité envahissante. Ses erreurs, et elle en eut, lui seront pardonnées devant l'histoire, car elle a beaucoup aimé.
L'Assemblée législative fut une transition. Etranglée entre la Constituante et la Convention, ces deux géantes, elle ne développa sa force que sur un champ limité. Et pourtant l'éloquence, l'audace, le cliquetis des opinions extrêmes, rien ne lui manqua. Son mandat était.circonscrit ; les événements agrandirent le cercle de ce mandat arbitraire. Elle devait interpréter la Constitution, et ce fut elle qui l'abolit, au bruit du canon, le 10 août,
La royauté était encore malade de sa fuite. L'Assemblée législative l'attaqua par deux décrets. Le premier, celui contre les émigrés, rencontra les affections secrètes de Louis XVI ; le second, celui contre les prêtres réfractaires, rencontra sa conscience. Il résista. Une arme restait à ce pouvoir affaibli, le veto. Le roi opposa cette arme négative à la Révolution envahissante. Il était trop lard.
La Constituante avait semé le schisme, la Législative récoltait l'opposition ouverte du clergé.
Il fallait ou recubr devant cette puissance sourde, inflexible, partout présente, partout active, ou s'engager dans les voies de la compression.
Les révolutions qui reculent, abiiquent.
Les hommes de la Législative savaient cela. Lalulle était ouverle, ils devaient la soutenir. L'Assemblée ne cède pas; le Roi persiste. La guerre se déclare entre les grands pouvoirs: l'État est désormais cette maison divisée contre elle-même dont parle l'Évangile. A ce conflit, il n'y avait point d'issue légale: des deux côlés on appelait pour dénouer la lutte rinlervention d'une force que la Constitution n'avait point prévue. La royauté attendait son salut du hasard ou de la Providence, ou, pour parler un langage moins mystique, des armées étrangères. L'Assemblée invoquait l'action du peuple. Des deux côlés on ne croyait plus à la loi.
Les esprits calmes de la Législative n'envisageaient point sans terreur cette intervention de la multitude.
Remettre au peuple la victoire, c'était lui abandonner l'avenir.
Cette force tumultueuse, une fois déchaînée, devait déborder les pouvoirs officiels. La Législative ne triompherait de la Cour qu'en s'abîmant dans son triomphe.
Seulement, en politique, les situations sont inexorables ; les faits ne dénouent point les difficultés, ils les tranchent.
La journée du 20 juin 1792 fut préparée sans doute. L'histoire peut suivre dans l'ombre des clubs la formation de ce mouvement; elle peut dire les noms des chef ^ ; mais la force des événements réside toujours dans la logique. On est libre d'y voir un accident, un coup de tête d'hommes résolus à tout; mais il faudrait alors indiquer par quelle autre voie et sur quel autre terrain pouvait alors se dénouer la lutte des deux pouvoirs rivaux, le Roi et l'Assemblée.
Un rassemblement d'environ vingt mille hommes,
conduit par Santerre et par Legendre, s'avance vers l'Assemblée. La droite veut qu'on leur refuse l'entrée de la salle des séances. Il est trop tard : les portes s'ouvrent. La tempête a forcé le seuil de l'inviolable sanctuaire. La délibération s'arrête interdite devant une clameur. 11 faut laisser passer les piques !
Immobiles, impuissants, consternés, les pères conscrits regardent s'écouler lentement cette foule accourue au secours de la loi et qui foule aux pieds la majesté des législateurs. Le torrent se précipite vers les Tuileries.
, C'est ici que la scène prend un caractère étrange, sauvage, chargé de contrastes. C'est bien le peuple de Paris, sans haine, mais turbulent, familier, impératif. Il veut, il demande la levée du veto. Cette violence arrache au Roi une parole digne: « Ce n'est, dit-il, ni la forme ni le moyen de l'obtenir de moi. » Ce courage frappe les plus exigeants. On insiste du moins pour que le Roi revête les insignes de la Révolution, — et il se coiffe du bonnet rouge ; — pour qu'il fraternise avec le peuple en buvant la même liqueur grossière, — et il boit.
Quelques députés interviennent tardivement, il est vrai, et sur leurs conseils, toute cette foule se retire, laissant sur les murs du palais les stigmates de sa visite désordonnée. A qui reste, en définitive, l'avantage de cette journée? au Roi ou au peuple? Le peuple a humilié le souverain pouvoir ; il a menacé, raillé, découronné le successeur de Louis XIV; mais, après tout, le veto persiste.
Les événements marchent. L'imprudent manifeste du duc de Brunswick éclate au milieu de l'agitation des esprits. Ce manifeste confirme une opinion déjà trop répandue dans les masses, l'alliance du château avec l'étranger. La conséquence d'une telle combinaison est bien vite tirée par la multitude : avant d'aller combattre l'ennemi à la frontière, il faut détruire le château.
On peul blâmer cette détermination du peuple, si Ton se place au point de vue de la royauté ; mais on la blâmerait avec bien plus de justice, si, après avoir pris et dévasté les Toileries, ce même peuple n'eut point couru à la frontière pour la couvrir de sa poitrine contre une des plus terribles invasions qui aient jamais menacé la France !
Le 10 août a été présenté par les historiens comme une conspiration. Il est vrai qu'au milieu de la fureur de l'attaque, j'aperçois la main de Danton qui désigne à une foule furieuse le château des Tuileries comme le repaire de l'ennemi intérieur, comme le quartier général de la coalition étrangère. Mais les conspirations ne réussissent que si elles se trouvent greffées sur les volontés mêmes d'une situation politique. Je le demande à tous les hommes de bonne foi : Louis XVI, attaqué par les deux décrets, l'un contre les émigrés, l'autre contre les prêtres insermentés, Louis XVI poursuivi, assailli par eux jusque dans son palais, avait-il d'autre moyen de résistance que dansl'épée de sa noblesse fugitive et dans celle de Brunswick? Au dedansdu royaume, tout point d'appui lui manquait pour balancer la volonté de l'Assemblée nationale, fortiûée par l'opinion ; il devait donc tourner ses yeux au dehors. Le mal était plus profond qu'on ne l'a dit ; la racine des divisions plongeait jusque dans la conscience humaine. La monarchie des croyances se trouvait en face d'une révolution philosophique. L'accord était impossible. On ne pactise point avec les contradictions morales. Je n'aflirme point que tous les esprits voulussent la paix; mais Teussent-ils cherchée de bonne foi qu'ils ne l'auraient point atteinte.
On a beaucoup déclamé sur le rôle des passions hu-
maines dans les grandes crises politiques; il serait temps de réfléchir à la logique calme, inexorable, mais foudroyante, qui dirige, au milieu du tumulte, la poussière vivante des partis.
Deux pouvoirs souverains peuvent exister dans un Etat libre, l'Angleterre en est un exemple ; mais au moins faut-il que ces deux pouvoirs indépendants reposent sur une base commune, qu'ils dérivent de la même foi nationale, qu'ils se mettent d'accord sur le principe du gouvernement. A cette condition, les monarchies constitutionnelles peuvent vivre; sinon, non. Or, les constituants n'y avaient point réfléchi ; mais rien de semblable n'existait en France. Ils avaient cru mettre l'équilibre dans les pouvoirs de l'Etat, ils y avaient mis la guerre. Le Dieu de Louis XVI n'était pas le Dieu de la Révolution française. Par naissance, par conscience, par devoir, il brûlait dans son for intérieur ce que la philosophie adorait, il adorait en silence ce qu'elle brûlait.
On accuse les hommes ; on devrait plutôt accuser les fatalités qui les dominent. Le roi, il faut le reconnaître avait fait des sacrifices au mouvement de la raison humaine, — plus de sacrifices peut-être que n'en eût fuit aucun roi de sa race. Aller plus loin, c'était à ses yeux de l'ingratitude et de l'impiété. On exigeait qu'il frappât les antiques soutiens de son trône, qu'il inquiétât l'Église, cette sœur aînée de la monarchie. Son cœur se révoltait contre de telles exigences.
Louis XVI ressemblait alors à ce roi dont parle la Bible, et qui, ayant renoncé à l'idolâtrie, avait brûlé toutes les statues, toutes les images de ses anciens dieux et cependant le ciel ne se montrait pas encore satisfait. Le prophète alors pénétra dans les profondeurs secrètes du palais, et lui montrant une dernière idole, soigneusement cachée, à laquelle ce roi sacrifiait dans le mystère, il lui dit: De quoi vous a servi de détruire toutes les autres idoles, puisque vous avez conservé celle-là? »
On a raconté mille fois cette frémissante journée du 10 août: .— les Tuileries saccagées, les Suisses massacrés, le Roi venant chercher un asile dans l'Assemblée législative, . pour entendre prononcer sa déchéance au fond d'une loge de journalistes. La terreur, la pitié, la colère, tombaient de moment en moment sur ces voûtes froides comme le couvercle d'un tombeau. Là se mouraient du même coup une monarchie et une Assemblée.
• La déchéance de Louis XVI était un fait prévu, inévitable. N'avait-il pas renoncé lui-même au souverain pouvoir en désertant le trône ? Le péril qu'il avait cru conjurer par la fuite, il l'entendait gronder à ses oreilles dans cette tempête de feu, dans les cris de la multitude, dans les plaintes des blessés, dans les malédictions froides et amères de la tribune. Au milieu de ces événements lamentables, Louis XVI présentait l'étrange contraste de la faiblesse et de l'obstination ; son caractère avait fléchi sous toutes les exigences de la Révolution française ; sa conscience était restée droite. Ce fut sa conscience qui le perdit. Il tomba victime de ses croyances religieuses.
A la fin de cette terrible journée, Louis XVI avait tout perdu, hormis ses convictions.
Ainsi envisagée, cette chute a de la grandeur. Il était trop tard sans doute pour retirer son veto ; mais l'histoire impartiale doit dire que Louis XVI ne l'essaya point. Il s'ensevelit dans sa fidélité comme dans un linceul.
C'étaient les royalistes qui avaient perdu le Roi, en lui dictant une constitution qui, tôt ou tard, devait alarmer ses croyances ; mais les constituants avaient besoin d'arracher l'État aux mains de l'Église: de là un cercle de difficultés infranchissables ; de là l'océan de l'abîme.
L'Assemblée législative fvait vécu ; la solennité des événements venait de voiler la tribune. Le canon avait parlé ; il fallait maintenant la voix de Danton. L'Assemblée législative fut pourtant un grand sénat démocratique. Dans des temps plus calmes, elle eût gagné les cœurs par son éloquence. Elle vit naître dans son sein quelques-uns des orateurs qui devaient illustrer la Convention nationale. Elle eut l'honneur de posséder Condorcet, le biographe et l'admirateur de Voltaire, l'apôtre du dogme de la perfectibilité humaine, qui, dans ses rêves et ses espérances sublimes, voyait déjà tous les maux du temps présent, l'ignorance, la misère, le fanatisme, que dis-je? la mort elle-même fuir jusqu'aux extrémités de l'univers devant le soleil du progrès.
La pensée s'arrête avec attendrissement sur cette tribune qui va se changer en un champ de bataille ! La Législative, du moins, n'avait point vu la Révolution se déchirer elle-même ; elle n'avait point vu tomber les tètes de ses orateurs ; elle n'avait point vu le glaive passer de main en main, jusqu'à ce que, ébréché, teint du sang le plus pur, il se perdît dans la fosse des derniers martyrs. La liberté n'avait point reçu les coups de la dictature. La foi populaire n'était point ébranlée par les éclats de la foudre ; malgré les nuages et le pressentiment de discordes inévitables, la fête de la Fraternité était encore dans tous les cœurs. Les mains qui devaient s'entre-déchirer se touchaient encore sur l'autel de la patrie. Le territoire n'était encore menacé que par un fantôme d'invasion. Le canon de l'ennemi regardait nos frontières, mais ce canon se taisait, comme par respect pour tant de génie et de vertu !
Ces heures ne reviendront plus.
Et cependant il faut marcher, avec le temps qui marche, avec le soleil qui éclaire, avec les événements qui se précipitent. La Législative avait senti sous ses pas la terre s'ébranler ; elle avait vu l'abîme s'ouvrir. Vierge de sang, elle s'immola au salut de la Révolution.
L'heure des grands sacrifices a sonné : le Roi offre sa couronne ; l'Assemblée offre sa démission ; le peuple offre ses souffrances. C'était le moment peut-être de confondre tous ces dévouements dans une réconciliation universelle ; mais non, les Idées ne se réconcilient que dans le baptême du sang !
Jamais la France n'avait été si près de l'abîme. La situation était extrêmement critique ; pour des hommes de peu de foi elle eût été désespérée. La fortune publique anéantie, un papier-monnaie qui de jour en jour menaçait de s'évanouir, la guerre au dedans, la guerre au dehors, nos frontières dégarnies, voilà ce qu'allait trouver devant elle cette assemblée élue à la 'hâte, et dont le mandat impératif peut se résumer en deux mots : « Sauver le territoire ! »
Déjà môme le territoire était entamé. Le pied de l'ennemi avait souillé le sol de la Révolution. Longwy s'était rendu aux Prussiens le 23 août. Le 30, l'armée étrangère était devant Verdun. La Vendée se soulevait. « La patrie est en danger ! » ce cri sinistre retentit de moment en moment au milieu du tocsin et au bruit du canon. Quarante mille volontaires sont enregistrés au Champ de Mars. Au milieu de ces préparatifs sinistres, la nouvelle de la prise de Verdun arrive. Paris frémit, non de peur, mais de colère, dans ses murailles ouvertes. Pas de fortifications, nulle tranchée, des arsenaux vides, une armée décapitée par l'émigration t une garde nationale qu'on n'avait point eu le temps d'organiser en vue de la défense, tel était le bilan de la situation militaire. Si quelque chose étonne, c'est qu'il se soit rencontré des cœurs assez téméraires pour accepter un tel défi.
On vit alors ce que pouvait la force morale. La
France menacée, divisée, surprise, se couvrit de la Révolution comme d'un drapeau.
À cette nation sans armes, sans argent, sans discipline, sans forteresses, que restait-il ? Une idée. Ce fut cette idée qui triompha.
Mais un complot ajouta de nouvelles péripéties à une situation déjà si dramatique.
Au milieu de cette agitation héroïque des esprits, la Commune de Paris conçoit un dessein formidable. Les hommes qui la composent ne reculent devant rien : le salut de la Révolution est leur loi suprême. « L'étranger conspire, s'écrient-ils ; conspirons contre l'étranger. L'ennemi est à Verdun ; mais il. est aussi dans nos murs. Ce qui fait la force de l'invasion, c'est qu'elle s'appuie à l'intérieur sur un parti abattu, mais puissant encore dans sa défaite. Que sert de vaincre sur les champs de bataille avec le sang du peuple, si ce même peuple, trahi, vendu, laisse derrière lui des ennemis cent fois plus dangereux que ceux qu'il va combattre ? C'est chez nous, c'est dans nos murs qu'il faut écraser la tête de la coalition étrangère. Pour repousser la contre-révolution, nous devons d'abord l'isoler. Le quartier général de Brunswick est à la Force, à. l'Ab- . baye, dans ces prisons de Paris où s'agitent les débris de l'ancienne noblesse. L'oreille collée sur le carreau de leur cellule, les prisonniers écoutent gronder le canon qui doit abattre les murs des prisons d'Etat ; il3 comptent avec des pulsations de cœur le pas des armées ennemies qui s'avancent. Noble, généreux, confiant, le peuple s'élancera vers les lignes des Prussiens ; quarante mille hommes vont partir demain, presque sans se douter que derrière eux les chemins sont minés. Nous qui voyons de plus haut et plus loin, nous qui savons où est le nœud de cette coalition épouvantable, nous devons trancher la force de l'ennemi dans l'enceinte même de Paris. — Mais c'est le massa* cre que vous proposez ! — Soit ; ce massacre est une mesure de sûreté publique. »
C'est Marai, c'est Tallien peut-être, qui ose peu ser ainsi tout haut.
Danton accepte la responsabilité de cet acte sinistre. Un tribunal farouche est institué dans chaque prison. Le sang coule. Les massacres de septembre ont commencé.
On voudrait arracher de l'histoire cette page rouge; mais on n'efface point le souvenir de l'humanité outragée.
Justifier les journées de septembre, cela niest point possible ; tout ce qu'on peut faire, c'est indiquer les motifs d'une si effrayante vengeance. Si maintenant on regarde aux conséquences d'un pareil acte, l'effet moral fut désastreux. Oui, l'ennemi fut repoussé; oui, nos volontaires combattirent avec rage ; oui, le sang de ces martyrs coula pour expier le sang des victimes qui avait été répandu dans les prisons ; oui, dans leur sauvage patriotisme les hommes de la Commune purent s'écrier: « Nous savions bien où était l 'avant-garde de l'étranger! » mais ces impitoyables logiciens n'ont pas vu qu'ils creusaient entre les deux partis républicains ua fossé de sang, que les massacres de septembre seraient le signal de divisions éternelles, que le pays ne s'associerait jamais à cette politique du désespoir.
Ce fut un complot exécuté par très peu de mains ; mais une responsabilité vague, sanglante, horrible, plana sur la tête des chefs de la Révolution. L'histoire avait vu bien d'autres massacres et d'autres violences ; mais à mesure que la raison humaine s'éclaire la conscience devient plus délicate, la pitié grandit, et les nations contemplent avec horreur ce qu'elles regardaient naguère avec l'œil hébélé de l'indifférence. Une partie de l'odieuse complicité des journées de septembre revient, il faut le dire, au manifeste de Brunswick, aux menaces des émigrés, aux conspirations royalistes ; c'est en agitant des fantômes qu'on pousse les partis politiques à des actes irréparables ; mais ce fut précisément le malheur des hommes de 92 que d'accepter la lutte sourde, tortueuse, perfide des coups de main,
quand ils avaient assez du sentiment public, noblement excité, vaillamment conduit, pour accabler leurs adversaires.
Le 2 septembre, la Commune de Paris espéra sauver le territoire, mais elle perdit la Révolution.
Tallien puissant à la Commune, orateur déjà écouté à l'Assemblée, va venir de THÔtel-de- Ville pour expliquer hardiment les massacres de septembre.
Cette nuit-là, la nuit du 2 septembre, l'Assemblée nationale veillait ; à une heure du matin, le bruit s'était répandu dans la salle qu'on tuait toujours des prisonniers, à peu près comme on tue les bêtes à 1 abattoir.
Les commissaires écrivent à la Commune pour recevoir des informations précises. A deux heures et demie, trois commissaires de la Commune arrivent ; Tallien est parmi eux.
Le commissaire Truchot dit : « La plupart des prisons sont maintenant vides ; environ quatre cents prisonniers ont péri. A la prison de la Force, où je me suis transporté, j'ai cru devoir faire sortir toutes les personnes détenues pour dettes. J'en ai fait autant à Sainte-Pélagie. Revenu à la Commune, je me suis rappelé que j'avais oublié à la prison de la Force la partie où sont renfermées les femmes. J'en ai fait sortir vingtquatre. Nous avons principalement mis sous notre protection mademoiselle de Tourzel et madame Saint- Brice. J'observe que cette dernière est enceinte. Pour notre propre sûreté, nous nous sommes retirés, car on nous menaçait aussi. Nous avons conduit ces deux dames à la section des Droits de l'Homme, en attendant qu'on les juge. »
Alors Tallien prend la parole : a On s'est d'abord porté à l'Abbaye. Le peuple a demandé au gardien les registres. Les prisonniers détenus pour l'affaire du
10 août et pour cause de fabrication de faux assignats ont péri sur-le-champ. Onze seulement ont été sauvés. Le conseil de la Commune a envoyé une députation pour s'opposer au désordre. Le procureur de la Commune s'est présenté le premier et a employé tous les moyens que lui suggéraient son zèle et son humanité.
11 ne put rien gagner et vit tomber à ses pieds plusieurs victimes. Lui-même a couru des dangers, et on a été obligé de l'enlever, dans la crainte qu'il ne pérît victime de son zèle. De là le peuple s'est porté au Châtelet, où les prisonniers ont été aussi immolés... »
Jusque-là, quelle est la part de Tallien dans les massacres de septembre ?
« A minrtl environ, on s'est porté à la Force. Nos commissaires sNf sont transportés, et n'ont pu rien gagner. Des députatious se sont succédé, et lorsque nous sommes partis pour nous rendre ici, une nouvelle députation allait encore s'y rendm» L'ordre a été donné au commandant général d'y faire transporter des détachements. Nos commissaires ont fait ce qtfife oai pu pour empêcher l'hôtel de la Force d'être pillé ; mais ils n'ont pu arrêter en quelque sorte la juste vengeance du peuple; car, nous devons le dire, ses coups ont tombé sur des fabricateurs de faux assignats ; ce qui a excité la vengeance, c'est qu'il n'y avait là que des scélérats connus. »
C'est la version de Tallien. Il ne parle pas de cette blanche victime qui n'a fabriqué que des billets à la Reine, et qui a été massacrée, profanée, sanctifiée par les septembriseurs : la princesse de Lamballel
Voilà Tallien lui-même qui s'excite et ne s'arrête plus même devant ces odieux massacres de septembre : le futur montagnard de la Convention s'écrie que le peuple, en exerçant sa vengeance, rendait aussi sa justice. Jusqu'où ira la justice de Tallien?
Guy de Kersaint, député de Versailles, donna ainsi sa démission. « Si l'amour démon pays m'a fait endurer le malheur d'être le collègue des panégyristes et des promoteurs des assassinats du 2 septembre, j e veux au moins défendre ma mémoire d'être leur complice. »
Qui le croirait? ce fut Tallien qui remplaça Guy de Kersaint 1
Mais faut-il accuser Tallien? La Commune de Paris s'accusa elle-même le 3 ssptembre :
« La Commune de Paris se hâted'infonper ses frères de tous les départements qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans ses prisons a été mise à mort par le peuple: actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il allait marcher à l'ennemi, et sans doute la nation entière, après la longue suite de trahisons qui l'ont conduite sur les bords de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public, et tous les Français s'écrieront comme les Parisiens: « Nous marchons à l'ennemi, mais nous ne laisserons pas derrière nous ces brigands pour égorger nos enfants et nos femmes. »
Et qui a signé cela? Duplan, Panis, Sergent, Lenfant, Jourdeuil, Marat, qui n'a pas omis les trois mots : VArni du peuple.
Tallien, qui n'a pas signé, a dit que les massacres do septembre avaient été l'œuvre spontanée de l'effervescence populaire.
Mais qu'a dit Pétion: « Je pense que ces crimes n'eussent pas eu un aussi libre cours, qu'ils eussent été arrêtés, si tous ceux qui avaient en mains le pouvoir et la force les eussent vus avec horreur ; mais, je dois le dire parce que cela est vrai, plusieurs de ces
hommes publics, de ces défenseurs de la patrie, croyaient que ces journées désastreuses et déshonorantes étaient nécessaires; qu'elles purgeaient l'empire d'hommes dangereux; qu'elles portaient l'épouvante dans Tâme des conspirateurs ; et que ses crimes odieux en morale étaient utiles en politique. »
Plus tard Tallien lui même, se voyant jeter à la face les injures sanglantes de massacreur de septembre ; parla des provocateurs ;
« Il en est beaucoup qui ne m'accusent d'être un égorgeurdu 2 septembre que pour mieux étouffer ma voix, parce qu'ils savent que j'ai tout vu. Ils savent que je me suis servi de l'autorité dont j'étais alors dépositaire pour sauver du glaive des assassins un grand nombre de personnes ; ils savent que moi seul, au milieu de la Commune, j'osai me jeter à travers cette foule sanguinaire pour empêcher qu'on violât les dépôts confiés à la Commune. Je défie à qui que ce soit de me reprocher, non pas un crime, mais la moindre faiblesse. J'ai fait mon devoir dans cette occasion; je le ferai encore en démasquant les provocateurs de cette journée sanglante qui siègent parmi nous. »
Mais Tallien eut beau laver en pleine Convention sa carmagnole tachée de sang, le soir même, comme il se promenait au Cours-la-Reine avec Térézia Cabarrus, il entendit cette injure qui le frappait plus violemment encore: Notre-Dame de Septembre/
Les élections s'étaient faites sous l'influence des événements du 10 août; elles envoyèrent à la nouvelle Assemblée nationale des hommes de pensée, des hommes d'action et des hommes de coups de main ; mais chez tous dominait l'espoir de fonder une république.
18 f-A RÉVOLUTION
Il y avait deux partis, — je ne parle pas des royalistes, — les Girondins et les Montagnards.
La république Girondine était empruntée aux souvenirs d'Athènes. Son chef, personnage muet, était Brissot ; ses orateurs étaient Vergniaud, Barbaroux, Buzot, Roland, Louvet, Guadet; son général était Dumouriez.
La république montagnarde voulait inaugurer le règne tout nouveau dans le monde de la démocratie; ses orateurs étaient Danton, Robespierre, Saint-Just ; ses pamphlétaires étaient Camille Desmoulins, Marat, Fréron, Tallien.
Quand deux idées siègent dans une assemblée politique, elles ne tardent point à s'entre-heurler, à se me* surer dans l'arène de la tribune, à se blesser de paroles furieuses.
Entre les deux partis, la Montagne et la Gironde, il y avait les journées de septembre. Tous les chefs montagnards n'avaient point trempé leurs mains dans la complicité de ces massacres ; Robespierre et Saint- Just en étaient innocents ; mais c'est l'invariable tactique des partis que de rejeter en masse sur leurs adversaires la responsabilité des actes qui révoltent la conscience humaine. Forts de cette réaction contre les événements du 2 septembre, les Girondins s'étaient emparés du fauteuil et des bureaux.
Pour repousser ce sanglant linceul dont la main des Girondins voulait les convier devant l'opinion publique, les Montagnards eurent recours au même système d'insinuations, accusés, ils accusèrent ; ils reprochèrent à leurs adversaires de vouloir la décentralisation, le fédéralisme. Ainsi de part et d'autre on s'attaquait par des soupçons, par des fantômes.
La lutte descendit bientôt sur le terrain des personnalités. Au point de vue de leurs intérêts, les Girondins commirent une-grande faute, ce fut d'incriminer Robespierre.
En temps de révolution, attaquer un homme, c'est le
désigner à la dictacture. Les coups qui n'abattent point un adversaire le grandissent.
Robespierre sortit de la lutte blessé, mais triomphant. L'orage s'était approché de sa tête, et l'orage avait reculé. Il n'en faut pas davantage pour sacrer un tribun.
Disons tout de suite ce qu'il y avait de vrai et de faux dans cette accusation de fédéralisme lancée par les Montagnards sur le parti de la Gironde. La Révolution, c'était Paris. Tête et cœur du mouvement, la Ville (Urbs, comme disaient les Romainsj avait pris la Bastille ; elle avait arraché le Roi aux grandeurs et aux pompes de Versailles ; elle avait aboli, lors du voyage de Louis XVI à Varennes, les insignes de la monarchie: elle avait pris les Tuileries au 10 août ; elle avait sauvé la France en poussant vers la frontière du Nord le flot des enrôlés volontaires. C'était de Paris que partait chaque matin le mot d'ordre des journaux, le rayon de la tribune, le mugissement des clubs. Les Montagnards savaient cela: c'est sur la dictature de Paris qu'ils voulaient établir leur influence.
Les Girondins, au contraire, regardaient avec une sourde inquiétude cet océan troublé, insoumis, remué par tous les vents de la Montagne, qui dévorait successivement les barrières de la Révolution : eux aussi, ils cherchaient un point d'appui, mais un point d'appui pour la résistance. Ils crurent le trouver dans les provinces. De quel droit Paris, cette ville orgueilleuse, s'attribuait-elle le soin de diriger la France ? Les départements ne devaient-ils point peser dans la balance des destinées nationales ? Or, dans les quatre-vingttrois départements s'était déjà formé, par la vente
des biens de l'Église et de la noblesse, un parti de nouveaux propriétaires. Ces déshérités de la veille étaient devenus les conservateurs du lendemain. Pour eux, la Révolution élait faite : il ne s'agissait plus que de repousser l'ennemi et de rétablir l'empire des lois.
L'initiative de Paris se voilait sous le mot de centralisation ; l'initiative des provinces sous celui de fédéralisme.
Cette rivalité élait grosse de tempêtes, car de part et d'autre on combattait pour un système. Il y avait deux républiques en présence : -*- l'une d'inspiration, ne prenant conseil que des circonstances, peu scrupuleuse sur les moyens, tendant à son but par toutes les voies, mettant la Révolution et le salut public audessus même de la représentation nationale ; — l'autre qui voulait remplacer la monarchie par des institutions régulières.
Les Montagnards comptaient sur Paris, comme sur le ressort qui, dans la grande machine révolutionnaire, devait hâter le mouvement ; les Girondins comptaient sur la province pour le modérer.
Le Comité de salut public, c'était le conseil des Dix. Et quels dix! Barère, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Carnot, Couthon, Robert Lindet, Maximilien Robespierre, Prieur, Jean-Bon Saint-André et Saint- Just.
L'Assemblée nationale lui avait donné tous les pouvoirs, et comme le conseil des Dix de Venise qui pouvait décapiter le doge, le Comité de salut public avait établi un gouvernement révolutionnaire au-dessus de tous les autres.
C'est dans la grande année de 1793 que le Comité de salut public ouvre son livre de bronze, qui devient
bientôt un livre rouge. Tous les dix jours, le Comité se faisait rendre des comptes par le conseil exécutif sur l'exécution des lois, sur les mesures militaires, sur les petites ou les grandes infractions des. fonctionnaires. A son tour, l'implacable Comité présentait à la Convention son œuvre du mois, l'œuvre titanesque delà Révolution française.
On ne s'aperçut pas d'abord de la grande force que Ton venait de créer. Quelques hommes, sans autre titre que celui de représentants du peuple, réunis dans une petite chambre, autour d'une table recouverte d'un tapis vert, il n'y avait pas là de quoi occuper beaucoup l'esprit public. Et cependant c'est de ce Comité, véritable cabinet noir de la Révolution, que vont sortir de jour en jour les grandes mesures, ou pour mieux dire, les grands coups de foudre qui devaient surprendre, accabler, détruire les insurrections au dedans, les armées ennemies au dehors. De cet antre, le lion guette sa proie. Encore un peu, et tout tremblera sous cette main invisible, irresponsable, présente à tout et partout.
Que parle-t-on du conseil des Dix et de la république de Venise? Ce conseil d'hommes intelligents, masqués, impitoyables, dont les pouvoirs sont d'autant plus grands qu'ils sont moins définis, dont les coups frappent dans l'ombre dont les noms sont connus, mais dont les projets sont voilés ; ce conseil des Dix siège aux Tuileries. Il est l'àme de la royauté morte incarnée dans le corps de la Révolution. Il constitue Funité au milieu de la division des pouvoirs et du tumulte de l'Assemblée mugissante. Froid, concentré, il est la tête; le cœur et le bras de la Révolution lui obéissent. Son arme est aujourd'hui la force morale, demain ce sera la terreur. Son nom dit sa pensée ; audessus de la pitié, au-dessus des lois, au-dessus des institutions divines et humaines, au-dessus du juste et de l'injuste, au-dessus de tout, il met le salut public.
Sauver le territoire, sauver la Révolution, sauver
l'unité et l'indivisibilité de la République, voilà son but ; et à ce but, il sacrifier* sans sourciller des hécatombes de victimes.
Ce qu'il y a de prodigieux dans les membres de ce Comité, c'est la résolution, c'est IWivité, c'est Tindomptable dévouement à un principe, tfwt l'inébranlable courage de tête en face des dangers qui menaçaient la France, l'Assemblée. Il a rayé du dictionnaire humain ce mot : Impossible. A toute l'administration il imprime le même dédain de l'obstacle.
Un jeune fonctionnaire public représentait un jour à Robespierre combien la charge qu'on lui avait imposée était au-dessus de ses forces : « Sans force dans le service qui m'est confié, sans moyens matériels d'exécution, sans argent, je ne puis... — Il faut pouvoir! » répondit amèrement Robespierre.
Le Comité de salut public fut une dictature sans dictateur.
Devant cette force morale anonyme, le choc des armées étrangères, la résistance des départements révoltés, les factions royalistes, les intrigues des prêtres, les complots des émigrés, tout est venu se briser. Ce qui manque le plus aux assemblées délibérantes, l'initiative s'était réfugiée dans ce comité. Toutes les résolutions partaient de là, et toujours elles arrivaient à leur but. Un ancien garçon de bureau attaché au service de la Convention nationale me racontait un jour avoir quelquefois écouté à la porte de la chambre dans laquelle se rassemblait le Comité du salut public : « Souvent je n'entendais rien, ajoutait-il, pas un mot, pas un souffle, rien que le bruit des plumes qui couraient sur le papier. » Ce bruit remuait de grands armements.
Les luttes de la Montagne et de la Gironde ne s'apaisaient que pour renaître. Chaque question parlementaire, chaque mesure politique était un champ de bataille. La discussion tournait dans un cercle d'orages. Nul n'entrevoyait de terme à cette situation sans issue. Quelques hommes imaginèrent un dénoûment : ce dénoûment consistait à arracher de l'Assemblée, par la force, les chefs de la Gironde.
Déjà, par deux fois, les faubourgs avaient exercé une pression matérielle sur l'Assemblée législative ; la Convention, elle, n'avait encore subi que l'influence morale des clubs ; mais j'entends l'émeute qui gronde à sa porte. Les piques ondoient comme un champ de blé. Les canons roulent sur le pavé. Nul doute, l'Assemblée souveraine est cernée, assiégée. C'est le 10 août de la Convention.
Les membres de la Montagne affectent pourtant une tranquillité grave. Leur secrète joie perce sous la solennité des circonstances. Ce n'est pas contre eux qu'est dirigée la tempête. Le canon de Henriot est dans la main de Marat. Lui, laid, petit, chétif, est tout à coup devenu le Jupiter Tonnant de cette journée.
. Les Girondins n'ont autour d'eux aucune force organisée. Leur point d'appui, nous l'avons dit, est dans les provinces. Or, c'est Paris qui assiège les issues de l'Assemblée, Paris frémissant, Paris roi de la Révolution, Paris qui demande leurs têtes. La tribune du moins est ouverte, ils s'y précipitent. C'est un orage de bruit plutôt qu'une discussion. Ces hommes invoquent les principes, la Constitution, l'indivisible souveraineté de la nation toute entière. Ne sont-ils pas revêtus de l'inviolabilité parlementaire au même titre que leurs
adversaires farouches? De quel droit les arracherait-on du sanctuaire de la parole ? Qui osera porter sur les élus du peuple des mains sacrilèges? S'ils tombent, la Révolution est perdue, car le droit va tomber avec eux. L'Assemblée nationale n'est plus libre: on ne délibère point sous une menace. Si Ton veut les assassiner, qu'on le dise 1 Mais la Convention toute entière est intéressée à se dégager des étreintes de l'insurrection qui l'assiège. Que le peuple se retire s'il respecte encore sa propre souveraineté J Un pas de plus, et la loi, blessée au flanc, n'aura plus qu'à fuir le temple des lois. Que gagnera d'ailleurs la Montagne à ramasser dans l'émeute des faubourgs une victoire que ces mêmes faubourgs lui arracheront tôt ou tard ? Le sentiment de sa propre conservation veut qu'elle résiste à la force. Sa complicité serait un suicide.
L'évidence du danger saisit les plus impatients et les plus tenaces. L'Assemblée sort en masse de la salle des séances. Elle éclaire les voies ; mais à l'entrée du Carrousel les députés rencontrent l'artiîleriequi leur ferme le passage. « Retirez-vous I nous sommes le souverain, la France nous a remis ses destinées. De quel droit usurperiez-vous nos fonctions ? » Alors Henriot, pour toute réponse: « Canonniers, à vos pièces I » Devant cet argument, l'Assemblée baisse la tête et rentre tumultueusement dans l'enceinte des Tuileries. C'en était fcit de la représentation nationale.
Alors cette Assemblée sans liberté décrète au milieu d'un calme apparent les volontés de la place publique. Les vingt-trois sont mis hors la loi. Mais il n'y a plus de loi ! C'est la conséquence amère de la victoire remportée par les Montagnards*
Celte journée du 31 mai, dont Marat fut l'âme, est, à ce point de vue du moins, la plus désastreuse journée de la Révolution française. Elle abattit l'obstacle aux mouvements rapides, aux résolutions énergiques ; elle termina un conflit stérile entre des opinions inconciliables ; elle ouvrit la voie aux mesures foudroyantes qui devaient sauver le territoire contre l'invasion étrangère ; mais elle ébranla la base du pouvoir constitué. Ces vingt-trois sièges vides devaient crier vengeance. La tribune était désormais voilée d'un crêpe noir. Avec les Girondins s'étaignit là voix des délibérations. L'Assemhlée allait être condamnée au silence. On ne discute plus, on vote. La Convention nationale a cessé d'exister moralement, les comités la remplacent. Et, que dira la France ? Ses mandataires, dont on vient de déchirer le mandat, iront semer dans les départements le feu de la guerre civile. On a voulu détruire la tribune et l'on vient de créer vingt-trois tribunes vivantes. L'Assemblée, quoique mutilée, est encore debout, sa force de volonté est immense ; elle brisera les oppositions et fera taire les plaintes légitimes ; soit, mais par la force ! Or, il est un cri que la force n'étouffe pas, c'est celui du droit violé. Le sang des Girondins parlera jusque sur l'échafaud, et ce sang est désormais le remords de la Révolution qui proteste contre la Révolution.
La chute des Girondins accrut encore l'effrayante activité des Montagnards. Nous venons de traverser la première période de la Convention,, occupée presque tout entière par des luttes et des divisions personnelles. A ce conflit des hommes et des opinions succède l'ère des grandes mesures de salut public. Chaque jour voit naître une institution. La terrible Convention abat
d'une main et crée de l'autre main des centres d'enseignement qui survivront à l'orage. Sa sollicitude s'étend jusque sur les théâtres. On n'a pas assez remarqué les efforts héroïques de cette Assemblée pour venir au secours des arts. Les hommes éclairés de la Convention nationale avaient compris qu'on n'affranchit point un peuple sans émanciper son intelligence. Le théâtre élevé à l'état de tribune, enseignant les masses, leur apprenant l'histoire, donnant pour mobile à la liberté le sentiment du beau, épurant les mœurs, dégageant l'idéal d'une république fille des lumières, le théâtre, dis-je, était une des voix éloquentes de la Révolution. Les adresses sur l'état lamentable des sp r ctacles et des acteurs affluaient de toutes parts. La Convention ordonna une enquête. Les auteurs dramatiques et les artistes présentèrent leurs doléances. L'Assemblée déclara qu'elle prenait les théâtres sous sa protection et que le goût des lettres et des sciences était la première aspiration d'un peuple libre.
Mais le vrai spectacle était ailleurs. Les événements dépassaient de mille coudées les fictions et les péripéties théâtrales. Brutus immolant ses propres fils, Brutus avait pâli devant l'impitoyable sévérité des nouveaux tribuns français. Le glaive de la terreur sort du fourreau et moissonne les têtes.
Cependant la République était victorieuse sur les frontières. Houchard avait battu le duc d'York à la bataille de Hondschoote. Aux généraux girondins succédèrent les généraux montagnards. L'union se rétablit entre la Convention et les chefs de nos armées. La conséquence de cette union fut la victoire sur toute la ligne, Jourdan défit le prince de Cobourg à Wattignies, tandis que Hoche et Pichegru enchaînaient la fortune
aux armées de la Moselle, tandis que. Kellermann élevait le drapeau de la France aussi haut que les Alpes.
Le Comité de salut public continuait son œuvre. Saint-Just propose un décret pour établir le pouvoir décemviral jusqu'au rétablissement delà paix. « Il faut, ajoute-il, que le glaive de la loi traverse rapidement l'espace, et que votre bras vengeur soit présent partout. »
Tout le pouvoir exécutif se concentra plus que jamais dans ce comité, appuyé sur les clubs, sur les sympathies des faubourgs, sur l'impérieuse loi de la nécessité. Matériellement sa force était nulle, moralement elle était immense. L'opinion aidant, il tenait dans sa main la vie et la fortune de tous ; si l'opinion publique l'abandonnait, il devait tomber comme tombait à la fin du jour le couperet de l'échafaud.
Ce Comité était composé depuis le 31 mai des Montagnards extrêmes : Robespierre ; Couthon, qui n'avait plus de vivant que la tête ; Saint-Just, beau, éloquent et brave comme le dieu tonnant de la Révolution; Collot-d'Herbois, un ancien acteur qui se vengeait sur un autre théâtre d'avoir été sifflé ; Tallien, qui se croyait un peu sur un théâtre; le sombre Billaud-Varennes, et Barère, personnage de comédie, égaré dans les profondeurs d'un drame auquel il prêtait son esprit méridional. Carnot dirigeait les opérations militaires. On vit bientôt ce qu'il y avait d'énergie et de puissance dans cette association d'hommes qui n'avaient qu'une idée, qu'un but, qu'une volonté. Des villes se soulèvent, on les écrase. La mitraille balaye la résistance. Lyon, Toulon, Caen, Marseille, Bordeaux, tout fléchit, tout succombe sous une main de fer.
La France est une forêt dans laquelle de sombres bûcherons cherchent à ouvrir des avenues, des perspectives inconnues, un chemin vers l'avenir: les arbres antiques et fiers qui se rencontrent sur leur passage sont marqués au fer rouge, et demain la hache les abat. Ainsi tombent la vertu, le génie, tous ces abris se-
culaires sou9 lesquels se réfugiaient les générations effrayées par la lumière des idées nouvelles. Chaque jour on entend le bruit d'une chute. Immobile, les mains croisées sur la poitrine, la Convention regarde tomber ces ruines.
Et les clubs applaudissaient, C 3 gouvernement des clubs s'étendait sur toute la France? que dis-je, il communiquait par des ramifications souterraines aux sociétés secrètes de toute l'Europe. Comme un fil électrique, il passait sous la mer. J'ai sous les yeux les Adresses des clubs de Londres aux clubs de Paris. Des deux côtés du détroit, la Révolution répondait à la Révolution. L'étincelle courait du nord au midi et du midi au nord. Le mouvement de 93 ne fut pas seulement, comme on l'a dit, un mouvement français, ce fut le mouvement de toute l'humanité.
Déjà les esprits commençaient à se retourner vers la clémence. Depuis le 31 mai la tribune était muette. La dictature avait fait autour d'elle le silence. Ce silence pesait sur la poitrine des hommes accoutumés à dominer par la discussion. Danton étouffait. Ombre d'ellemême, l'Assemblée voyait chaque jour grandir la puissance du Comité de salut public, et son importance à elle décroître. Les orateurs qui avaient la conscience de leur souveraineté s'indignèrent. Un rugissement d'impatience courait sur les bancs de la Convention nationale.
Au dehors, la presse avait cessé d'être libre, ou elle achetait cette liberté au péril de la vie des écrivains. Camille Desmoulins frémissait de colère ; son cœur débordait en paroles brûlantes. — « Nous avons voulu, s'écriait-il, une république qui déliât toutes les langues,
et Ton nous donne une république qui les enchaîne ; nous n'avons fait que changer de tyrannie. »
Les griefs ne manquaient point : les mécontents s'armèrent de ces griefs pour attaquer les dictateurs : a Où s'arrêtera-t-on ? On a voulu la terreur pour épouvanter les traîtres, soit ; nous avons voté les lois qu'on nous demandait. Ennemis de l'échafaud, nous avons dressé l'échafaud. Le fer a frappé, il frappe encore chaque jour ; mais unesociété ne vit pas d'hécatombes. Il est temps d'en revenir à un système plus humain ; l'heure a sonné où le gouvernement républicain doit détendre le nerf de la terreur. »
Ces réticences avaient d'autant plus de force que Robespierre lui-même "s'attachait dans tous ses discours à présenter la violence ou la sévérité comme un mal nécessaire, mais passager. Il ne pouvait donc y avoir entre lui et ses adversaires de discussion sérieuse que sur l'opportunité d'une telle mesure. On pouvait soutenir que le moment n'était pas encore venu d'apaiser la rigueur des lois; mais au moins fallait-il raisonner: Robespierre s'emporta.
La faiblesse de cette dictature, si puissante d'ailleurs c'était de ne pouvoir soutenir la contradiction. Depuis le 31 mai, la Montagne avait appris à se défaire de ses adversaires; elle avait trouvé ce moyen plus simple que l'art de les réfuter. Le moyen était dangereux, inique, et les pouvoirs politiques ne résistent point longtemps à de semblables victoires. La faute de Robespierre, faute capitale et qu'il expia lui-même par son sang, fut d'avoir méconnu qu'un gouvernement représentatif est condamné à avoir raison. La discussion est son élément. Pour avoir l'ordre dans l'univers, Dieu ne supprime pas les orages.
Ces ennemis n'étaient point les seuls qui osassent juger, surveiller, contester la conduite du Comité de salut public. Le parti des anarchistes attaquait à un autre point de vue l'autorité sans limite de ces dictateurs qui voulaient imprimer leurs idées à la Révolution. Ce parti dominait à la Commune ; ses hommes étaient Hébert, Chaumette, Ronsin, Anacharsis Clootz Il poussait la haine des prêtres et le culte de la Raison jusqu'à l'athéisme. Les murs de Notre-Dame de Paris avaient vu avec épouvante les essais de ces novateurs et leurs fêtes à l'impiété.
Robespierre et Saint-Just abhorraient l'athéisme. Élevés à l'école de Jean-Jacques Rousseau, ils voulaient imposer à la France, de par Téchafaud, la profession de foi du Vicaire savoyard. Leurs intentions se démasquèrent devant l'ennemi. Robespierre exigea de ses collègues au Comité de salut public la destruction de la Commune. Ses collègues réclamèrent, en revanche, les têtes de Danton et de Camille Desmoulins. Une concession en voulait une autre.
Robespierre monte à la tribune : la Convention tremble. Calme, il laisse tomber une à une, d'un air grave et composé, ces paroles d'acier, qui touchent les cœurs d'un froid mortel ; « La République, s'écrie-t-il, a deux espèces d'ennemis : les ultra-révolutionnaires et les modérés », et ses yeux se portent sur le siège de Danton. Saint-Just lui succède, Saint-Just immobile comme la statue antique debout sur un tombeau. Sa voix grave retentit dans le silence d'une assemblée glacée par la peur, a Les ennemis de la Terreur, déclare-t-il, sont les ennemis de la vertu » : il réclame contre eux les pouvoirs les plus étendus, afin que le châtiment puisse les atteindre. — C'était la mort.
A ceux qui l'avertissaient du danger qui le menaçait, Danton avait répondu, avec ce geste qui a sculpté en lui la statue de l'audace : « Ils n'oseront pas ! »
Ils osèrent. Les Dantonistes furent arrêtés le 10 germinal. Robespierre les empêcha de prendre la parole dans l'Assemblée. « 11 verra aujourd'hui, dit-il en parlant de Danton; si la Convention n'ose point briser une prétendue idole, ou si cette idole doit écraser dans sa ruine la Convention et le peuple français. »
Ces dernières paroles, du moins, étaient prophétiques. Oui, la Convention ébranlait la base de son autorité morale en se frappant elle-même ; oui, la mort de Danton devait entraîner celle de ses meurtriers ; oui, le sang appelait le sang; oui, l'échafaud faisait signe à l'écbafaud !
La Révolution roulait sur une pente fatale. Innocent ou coupable, Danton avait l'avantage sur ses ennemis : on le tuait, mais il n'avait point été entendu.
Devant le tribunal révolutionnaire, il parla; mais c'était parler dans un sépulcre: les murs n'avaient point d'oreilles ; les hommes, plus froids que les murs, n'avaient point de cœur. Ces pierres prononcèrent la sentence de mort. Condamné, Danton s'écria : « Nous sommes sacrifiés, mais ils ne jouiront pas longtemps de leur triomphe. Je traîne après moi Robespierre ; Robespierre me suivra ! »
Danton, Camille Desmoulins et les autres modérés s'avancèrent dans la fatale charrette vers la place de la Révolution. L'éloquence, le génie, le cœur de la Révolution, voilà ce que le bourreau allait jeter dans cette infâme corbeille, où les têtes des hommes les plus opposés pendant la vie se confondaient dans le sombre baiser de la mort.
Camille Desmoulins ! A ce nom se rattachent les pages les plus ardentes du journalisme révolutionnaire, la liberté de pensée, les premières joies de la République naissante, et le dernier cri de la Clémence, qui remontait au ciel.
Camille monta deux fois sur le piédestal : après la table du Palais- Royal, ce fut l'échafaud de 1794. Il fut le poète en action et le prosateur enthousiaste de la République. Prosateur, lisez ses journaux : c'est Lucien qui rit, c'est Voltaire qui s'indigne. Poète, entrez dans sa maison : voyez comme il aime sa femme, comme il joue avec son enfant, comme il jette à pleines mains les roses au bord de l'abîme I Mais ces roses sont rouges de sang l
Tous les noms de l'avenir sont inscrits à son contrat de mariage. Us sont là cinquante: Robespierre, Danton, Saint-Just et les autres ; c'est l'arche nouvelle qui porte les destinées de la France. Qui dirait, à les voir ainsi joyeux, que la tempête monte, monte, monte à l'horizon? La jeune femme sourit et révèles beaux jours. Camille resplendit de bonheur et répand son âme tout autour de lui : « Ici, mes amis, il naîtra une famille innombrable qui ne connaîtra ni les tyrans ni les esclaves. »
Mes amis? disait-il ; combien qui n'étaient plus ses amis le lendemain !
Quatre ans après, ni Camille, ni sa femme, ni les cinquante témoins de son bonheur promis n'étaient de ce monde. Il restait un enfant, — un enfant voué au noir, — qui ne devint pas un homme.
Camille Desmoulins aimait trop Lucie pour mourir en stoïcien. On se rappelle ce dernier adieu : « Ma tête coupée t'embrasse encore. »
Danton n'avait jamais été plus éloquent, que sur cette nouvelle tribune teinte de sang; il se taisait. Son silence était plus terrible que sa parole de tonnerre.
Il dit au bourreau : — Tu montreras ma tête au peuple; elle en vaut bien la peine.
C'était la figure sanglante de la Révolution. C'était une des têtes de l'Hydre.
Le peuple regardait comme dans un rêve, ivre, fasciné, muet, ne comprenant plus rien au sphinx de la Révolution, qui demandait des têtes et encore des têtes.
La Révolution a été comparée à Pénélope. L'image n'est pas juste ; elle a ensanglanté sa toile, mais elle ne Ta pas défaite. Et aujourd!hui que le sang est lavé, nous y trouvons tous nos titres de noblesse. Mais il serait plus juste de dire que les prétendants de la République ont été comme les amants de Pénélope. Rappelez-vous ces paroles de l'Odyssée :
« Ah! malheureux, quel délire! vous riez, et vos têtes, et vos bras, et vos corps sont enveloppés des ombres du trépas ! Les morceaux que vous mangez sont mouillés de sang, vos yeux sont inondés de larmes. Entendez -vous ces gémissements? Le sang bat les pieds de ces murs et de ces colonnes; le vestibule et la cour se remplissent de fantômes qui se précipitent aux enfers dans le sein de la nuit. »
Les dantonistes n'étaient point irréprochables, puisqu'ils avaient plus ou moins les vices de leurs qualités. Danton lui-même se souvenait trop de Mirabeau. Mais l'échafaud purifia leur vie. On ne vit plus en eux que des victimes. Si Robespierre avait cru de bonne foi détruire l'idole de la Révolution, Robespierre ne connaissait point le cœur humain. Quand un sang sacré par le génie coule sur une planche, cette planche devient un autel.
Était-ce tout? Non, l'échafaud était devenu un être de raison, un monstre politique créé par un faux système de terreur. Quand de tels monstres vivent, il faut qu'ils mangent. Après avoir dévoré lé génie, il dévora la vertu et la beauté.
La femme de Camille Desmoulins passa comme lui par la communion du sang. Ils avaient juré de s'aimer à la vie à la mort.
Quel fut le crime de cette femme ? Son crime? Elle avait pleuré.
Cette larme vivra dans l'histoire. Les danlonistes représentaient la passion dans la Révolution, c'est-à-dire l'insouciance, l'émotion, les colères ardentes, les sentiments inégaux mais sublimes par secousse : l'éclair, le rayon, l'arc-en-ciel. Plus que d'autres, ils avaient l'esprit français, le cœur français. Ils ont vaillamment aimé la Révolution. Avec eux disparut le rire gaulois, le rire populaire, le rire des aïeux ; avec eux s'éteignit l'étincelle de l'art. Dans le ciel orageux de la Révolution, je n'aperçois plus, après eux, qu'un triangle de fer et un cœur de marbre, Robespierre et Saint-Just.
Les hébertistes avaient emporté dans la tombe la protestation lugubre de l'atbéisme.
Robespierre crut le moment venu de donner un dieu à la Révolution. Il décréta les vertus comme naguère il décrétait la victoire. Un triumvirat, un sacerdoce à trois têtes se forma au sein même du Comité public. Ces trois têtes ont nom Robespierre, Saint-Just, Couthon. Couverts comme les philosophes antiques d'un manteau d'intégrité, les triumvirs proposent à la Convention d'instituer des fêtes à la Vérité, à la Justice, à la Modestie, à V Amitié, à la Frugalité, à la Bonne foi, au Malheur. L'assemblée vote : que dis-je ? ce n'est plus une assemblée : c'est un sénat de muets dont la mission se borne à applaudir les discours de Robespierre, écrits à la lueur de sa lampe, la rhétorique toute romaine de Saint-Just. L'idylle chante à l'ombre du mancenillier ; la Terreur a pris le masque de Théocrite. C'est l'âge d'or vu par le rond sinistre de l'échafaud.
On annonce pour le 20 prairial la fête de l'Être suprême. A toute religion il faut un grand prêtre. Où est le pontife du nouveau culte? « Jamais, dit le juré Vil la te, le ciel ne brilla d'un éclat plus radieux ; la Divinité semblait tout à la fois appeler les hommes à lui rendre leurs hommages et descendre au milieu d'eux pour les consoler de leurs malheurs. Barère et Collot d'Herbois s'étaient priés de déjeuner chez moi, afin de jouir du coup d'œil de la fête. La femme de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, était venue à 1 improviste, de très bonne heure, pour le même motif. Je descendis vers neuf heures du matin. En revenant de me promener dans le jardin, je rencontrai, près l'Esplanade, Barère, Collot d'Herbois, Prieur et Garnot ; Barère ne paraissait pas content : « Nous ne « t ! avons pas trouvé dans ta chambre ; nous comptions « y déjeuner. » Je les engage à rétrograder ; ils s'y refusent, et m'entraînent quelques pas avec eux, en me pressant vivement de partager leur repas chez un restaurateur voisin : je les quittai. En passant dans la salle de la Liberté, je rencontrai Robespierre, revêtu du costume de représentant du peuple, tenant à la main un bouquet mélangé d'épis et de fleurs ; lajoie brillait, pour la première fois, sur sa figure. 11 n'avait pas déjeuné. Le cœur plein du sentiment qu'inspirait cette superbe journée, je l'engage de monter à mon logement ; il accepte sans hésiter. Il fut étonné du concours immense qui couvrait le jardin des Tuileries : l'espérance et la gaieté rayonnaient sur tous les visages ; les femmes ajoutaient à l'embellissement par les parures les plus élégantes. On sentait qu'on célébrait la fête de l'Auteur de la nature. Robespierre mangeait peu. Ses regards se portaient souvent sur ce magnifique spectacle. On le voyait plongé dans l'ivresse de l'enthousiasme. « Voilà la plus intéressante portion de l'huma- « nité. L'univers est ici rassemblé. nature ! que ta « puissance est sublime et délicieuse ! Comme les ty- « rans doivent pâlir à l'idée de cette fête ! » Ce fut là
toute sa conversation. Qui n'aurait pas été trompé à l'hypocrisie du tyran lui-même? Maximilieh resta jusqu'à midi et demi. Un quart d'heure après sa sortie, paraît le tribunal révolutionnaire, conduit chez moi par le désir de voir la fête. Un instant après vient une jeune mère, folle de gaieté, brillante d'attraits, tenant par la main un petit enfant plein d'intérêt : c'étaient Vénus et l'Amour. Elle n'eut pas peur de se trouver au milieu de cette redoutable société. La compagnie commençant à défiler, elle s'empare du bouquet de Robespierre, qu'il avait oublié sur un fauteuil. »
Robespiene reprit-il son bouquet pour l'Être suprême des mains de Vénus ou des mains de l'Amour? Passons, Robespierre s'avance. Son visage rayonne ; son habit bleu comme le ciel bleu, son bouquet de fleurs, tout annonce qu'il va changer le rôle de dictateur pour celui d'apôtre. Président de la Convention, il marche à la tête de l'Assemblée. Ses collègues affectent de marquer une distance entre lui et la suite du cortège, comme pour lui laisser la responsabilité de cette journée. On respire ; le sein de la France oppressée soulève le poids de la Terreur. Les pieds sur TA théisme écrasé, la main levée vers le ciel, Robespierre atteste le soleil, la verdure, la vie universelle ; il les somme de s'écrier avec lui : » Il est un Dieu ! » Le peuple français croit à un Être suprême et à l'immortalité de l'âme ; c'est le dictateur qui Ta dit. Un rayon brille entre deux nuages sur cette foule attristée par l'ombre de l'échafaud. « Peuple de France, s'écrie Robespierre, Jivrons-nous aujourd'hui aux transports d'une joie pure et sans mélange ; demain nous retournerons au combat contre le crime et la tyrannie ! »
Ces derniers mots ramenèrent l'épouvante dans les âmes, un instant ouvertes à l'espérance. Si Robespierre eût, ce jour-là, rappelé la pitié sur la terre, en même temps qu'il y faisait redescendre la foi à l'existence de Dieu, il eût enveloppé ses ennemis dans leur défaite, et inauguré le triomphe désormais solide d'une dicta-
lure qui se fût appuyée sur les lois éternelles du cœur humain.
Dans la vie de tous les hommes politiques, il est un jour, un jour sans lendemain. Toute leur vie se résume dans cet éclair de temps, où, glorieux et superbes, ils ont touché le sommet de leur idée. Ce jour fut pour Robespierre le 20 prairial. Prophète, il avait d'une main calme rouvert les cieux fermés ; terrassant d'un côté le fanatisme, c'est-à-dire les dieux du passé, repoussant de l'autre l'athéisme dans les entrailles de la terre, il avait proclamé entre deux ombres les dogmes immortels. La tentative était grandiose, l'œuvre était politique. On n'arrache les croyances anciennes d'une nation qu'en lui donnant des croyances nouvelles. L'autel de la conscience humaine ne se détruit point, il se remplace.
Que Robespierre ait alors voulu modérer la Terreur, tout l'indique. Seulement, c'est l'éternelle impuissance des hommes d'État que d'être emportés par leur œuvre. Le système qu'ils ont créé les domine au lieu d'être dominé par eux. La Terreur était plus forte que Robespierre. Le glaive était plus vivant que la main qui l'avait forgé.
O implacable entraînement des idées 1 Robespierre se faisait dantonisle : il était trop tard ; la clémence qu'il avait repoussée ne devait plus se réconcilier avec l'homme contre lequel criait la voix du sang.
On continue à faire le procès à Robespierre comme s'il attendait toujours le bénéfice de son pourvoi en grâce. On disait devant un historien : « Robespierre a été condamné, mais n'a pas été jugé. — Heureusement il a été exécuté, » s'écria l'historien, L'historien ne
parlait pas en Tacite. II fallait condamner Robespierre à la peine de vie.
Mais voici venir les grands jours.
Depuis quatre décades Robespierre était malade. Le tyran du Comité de salut public n'allait plus au Comité de salut public, le tyran de la Convention n'allait plus à la Convention. Le grand prêtre semblait se reposer sous les fleurs de la fêle à l'Etre suprême ; le dieu était replié sous l'holocauste des cinquante-quatre chemises rouges fait à sa propre divinité.
Le grand jacobin populaire n'allait plus que de temps en temps au club des Jacobins.
Le scepticisme politique était désormais. sa croyance ; il s'écriait tristement: « La mature nous dit que l'homme est né pour la liberté, et l'expérience nous montre l'homme esclave ; ses droits sont écrits dans son cœur, et son humiliation dans l'histoire. Le genre humain respecte la vertu de Caton et se courbe sous le joug de César; la postérité honore la vertu de Brulûs, mais elle ne la permet que dans l'histoire ancienne. Sparte brille comme un éclair dans une nuit éternelle. » Vaine éloquence.
Le 13 messidor, je vois Robespierre s'avancer comme un augure ; il est drapé dans une sérénité mélancolique : il vient parler de lui aux Jacobins. Il a sans doute dédaigné ce jour-là d'ouvrirson cœur à laConvention. a A Londres, on me dénonce à l'armce française comme un diclaleur ; les mêmes calomnies sont répétées à Paris : vous frémiriez si je vous disais dans quel lieu. A Londres, on a dit qu'en France lacalomnie.avait réussi et que les patriotes étaient divisés; à Londres, on fait des caricatures, on me dépeint comme l'assassin des honnêtes gens: des libelles imprimés dans les presses fournies par la nation elle-même me dépeignent sous les mêmes trails. A Paris, on dit que c'est moi qui ai organise le tribunal révolutionnaire *,
• Robespierre dominait le tribunal révolutionnaire, pour que
que ce tribunal a élé organisé pour égorger les patriotes et les membres de la Convention ; je suis dépeint comme un tyran et un oppresseur de la représentation nationale. A Londres, on dit qu'en France on imagine de prétendus assassinats pour me faire entourer d'une prarde militaire. Ici l'on me dit en parlant de la Regnault * que c'est sûrement une affaire d'umouratte et qu'il faut bien croire que j'ai fait guillotiner son amant. C'est ainsi que Ton absout les tyrans, en attaquant un patriote qui n'a pour lui que son courage et sa vertu. »
Un homme des tribunes s'écrie : « Robespierre tu as tous les Français pour toi ! »
Il reprend sur le mode antique : « La vérité est mon seul asile contre le crime ; je neveux ni de partisans ni d'éloges, ma défenso est dans ma conscience. »
Robespierre parlait loujours de vertu, Couthon de justice, Saint-Just de liberté.
« Quelle doit être la conduite des amis delà liberté, reprend Robespierre, lorsqu'ils se trouvent dans l'alternative ou de trahir la patrie, ou d'être traités de tyrans, d'oppresseurs, d'hommes avides de sang? s'ils ont le courage de remplir leurs devoirs et la tâche que leur impose la Convention, de préférer l'innocence opprimée à la horde exécrable des scélérats qui conspirent contre la liberté ? »
Le clairvoyant Robespierre sent que la chaleur se
le tribunal révolutionnaire fût sa véritable armée. Dumas était son premier ministre ; Fouquier-Tinville ne recevait que ses ordres. Fouquier, accusé à son tour après thermidor, se rejeta sur la terrible pression de Robespierre, qui avait des espions et des agents dans le tribunal. Fouquier allait prendie les ordres du Comité de salut public ; quand il voulait élever la voix, Robespierre lui fermait la bouche.
* Robespierre estropie l'orthographe du nom de sa vic'ime: la Regnault est cette jeune Cécile Renault, qui avait fait un grand crime « en voulant voir un tyran », et qui fut une des cinquantequatre chemises rouges.
communique à l'Assemblée; il élève la voix à la manière des objurgations théâtrales: « Trahirez la patris d'une manière adroite ; bientôt les ennemis du peuple sont à votre secours. Défendez la cause de la justice; vous ne pourrez pas dire une parole sans être appelé tyran et despote ; vous ne pourrez pas invoquer l'opinion publi jue sans être désigné comme un dictateur. »
Gomme Robespierre sait aller au-devant des coups ! comme il sait accuser en se défendant 1 comme il arrache la tunique des autres en rajustant son manteau ! Shakespeare n'a pas connu Robespierre ; il eût écrit un Robespierre après Richard III, après Hamlet y après Othello. Othello a tué sa maîtresse Desdémona ; Robespierre a tué sa maîtresse la Liberté, en ne lui disant pas même : « Avez- vous prié Dieu ce soir, Desdémona ? ». Hamlet tue sa mère pour venger son père, et puis il se dit tranquillement, comme s'il n'avait tué que le rat de Polonius: « Être ou n'être pas. » Robespierre a la même vertu meurtrière d'Hamlet, et il dit après s'être lavé les mains : « Être ou n'être pas dictateur, thatis the question! » Richard III perd son royaume et s'écrie dans sa fuite : « Mon royaume pour un cheval. » Robespierre ne pourra dire qu'un mot dans sa chute. C'est la guillotine qui se fera une couronne de la tête de Robespierre.
Pendant tout ce mois de messidor, Robespierre exhala son génie et ses amertumes dans le forum ou plutôt dans l'antre des Jacobins. Je le revois le 21 messidor, qui revient parler de vertu et de contre-révolution. C'est par la vertu qu'il commence, c'est par le tribunal révolutionnaire qu'il finit. Il porte un regard rétrograde sur quelques-uns de ses ennemis disparus et se sert de leurs noms pour indiquer d'autres adversaires à supprimer, d'autres têtes à abattre. « C'est en vain, dit-il langoureusement, que Roland me vante ses vertus et me présente le tableau de sa vie privée; sans examiner ni cette apologie fastidieuse, ni l'histoire
scandaleuse de la vie privée d'un Barbaroux, je demande à un homme : Qu'as-tu fait pour la prospérité de ton pays? Quels travaux as-tu entrepris pour arracher le peuple français au joug odieux de la servitude? S'il me répond à cette question d'une manière satisfaisante, alors je le crois vertueux. Necker fut dans le sein de sa famille un véritable tyran ; n'en soyez pas étonnés: un homme qui manque de vertus publiques ne peut avoir les vertus privées. »
Après avoir injurié la tombe de Danton, Robespierre poursuivait ainsi Necker, Roland, Barbaroux, jusque dans leur mort. Il avait déjà peur du passé.
La séance jacobine du 21 messidor décida de la guerre ouverte entre Robespierre et ceux qui devaient ga mer la victoire du 9 thermidor. Les Jacobins sont tout oreilles à cette voix de Robespierre qui coupe comme un couteau, qui décrit le gouvernement, qui accuse le Comité de salut public, le Comité do sûreté générale, le Comité des finances. Robespierre croit posséder toute l'âme et tous les bras des Jacobins : il ira maintenant à la Convention crier vengeance. Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre.
Le 6 thermidor, Robespierre disait encore: « La Convention est pure, en général ; elle est au-dessus de la crainte comme du crime. Elle n'a rien de commun avec une poignée de conjurés. Pour moi, quoi qu'il puisse arriver, je déclare aux contre-révolutionnaires, qui ne veulent chercher leur salut quî dans la ruine de leur patrie, qu en dépit de toutes les trames dirigées contre moi, je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les opprimés. »
Ce fut le dernier mot que Robespierre prononça aux Jacobins.
Ce futTallien qui arracha le voile.
Le Comité de salut public, depuis la mort de Danton, avait juré de s'opposer à toute accusation dirigée contre un membre de la Convention nationale. Il se voyait lui-même perdu s'il ne sauvait pas les autres. Une grande armée s'organisa, mais ses actes n'étaient toujours que des paroles. Cependant la dictature de Robespierre marchait à grands pas. 11 était temps d'agir ou de mourir. Saint-Just avait osé dire: « Il faut une puissance dictatoriale autre que celle des Comités: il faut un homme qui ait ass3Z de génie, de force, de patriotisme et de générosité, pour accepter la puissance publique; il faut surtout un homme doué d'une telle habitude de la Révolution, de ses principes, de ses phases, de son action et de ses divers agents, qu'il puisse répondre delà sûreté publique et du maintien delà liberté; il faut enfin un hommequiait ensa faveur l'opinion, la confiance du peuple, qui soit un citoyen vertueux et inflexible autant qu'incorruptible. Cet homme, je déclare que c'est Robespierre. Lui seul peut sauver l'Etat. Je demande qu'il soit investi de la dictature, et que les deux Comités réunis en fassent dès demain la proposition à la Convention. »
Les Comités délibérèrent dans la nuit. Mais quand le soleil se leva, personne n'était armé.
Un seul homme osa montrer un poignard. C'était le poignard d'une femme !
Un soleil de feu monte sur les Tuileries. C'est aujourd'hui le 8 thermidor ; Robespierre passe sous les arbres avec Le Bas. # Il est pompeux et coquet comme
à la fête de l'Être suprême. C'est le même habit bleu et le même jabot. C'est déjà son suaire. Il a préparé son discours de rentrée. La Convention sent que c'est la veille des armes.
L'histoire moderne, après avoir salué un grand homme dans Robespierre, finit par l'élever au rang des dieux ; il ne lui a rien manqué: c'était la tête, c'était le cœur de la République ; c'est la victime la plus digne, la plus grande, la plus noble de la Révolution: son sang a été le sang d'un martyr.
Pour moi, je n'aime pas Robespierre, parce que j'aime la Révolution ; je n'aime pas Robespierre, parce que c'est lui qui a porté le coup mortel à la République ; je n'aime pas Robespierre, parce que je ne trouve qu'une abstraction là où je cherche un homme.
Que ses amis en fa:se un dieu *, je passe tristement devant cet autel, et je vais droit à Vergniaud, à Condorcet, à Danton, à Camille Desmoulins, à Saint-Just, à lous ceux qu'il a assassinés ou entraînés, à tous ceux qui étaient la force et le génie de la Révolution.
La République ne fut pas tuée au 9 thermidor dans la personne de Robespierre, elle fut tuée par Robespierre quand il frappa les Girondins et les dantonistes après leur avoir donné à tous le baiser de Judas ; elle tut tuée quand furent guillotinés les dantonistes, quand fut découronnée la Montagne.
Robespierre n'ajamaisété un montagnard. Je n'aime pas Robespierre, mais je ne suis pas de ceux qui frémissent de joie en le voyant aller ainsi à sa chute, armé de son éloquence et de son ambition, paré comme une victime antique que la fatalité marque pour, le sacrifice. Le 7 thermidor, je suis tout indigné encore de le voir roi souriant de la Terreur; mais le lendemain, à l'heure des trahisons, mon esprit le défend jusqu'à mon cœur.
* Et quelle que soit l'éloquence de ses amis Louis Blanc, A. Peyrat, Alphonse Esquirus.
Robespierre monte à la tribune ; il parle ; il commence par vanter sa vertu. C'est le don Quichotte de la vertu. Il dit qu'il est calomnié toujours. Tous ceux qui ne cromprennent pas ses idées de gouvernement révolutionnaire, il les nomme ennemis du peuple. Les tyrans sont ainsi faits : ils ne souffrent pas qu'on murmure autour d'eux. Ils veulentque nous recevions leurs blessures en saluant: Ave, Gœsar, moriturite salutant.
La litanie de Robespierre fut interminable; il égrena le chapelet de tout le monde. Il déclama contre tous .les comités. Il ne ménagea même plus Cambon, qui lui faisait depuis longtemps une opposition toute civique, et à qui Robespierre répondait toujours: « Je ne me mêle pas des finances. » Mais aujourd'hui il veut comorendre Cambon dans la prescription; ill'accuse d'avoir contre-révolutionné les financer de la République. Contre-révolutiouué ! on appliquait celte injure, trop souvent sanglante, aussi bien aux révolutionnaires qu'aux contre-révolutionnaires. Celui qui n'était pas républicain comme Robespierre n'était plus ni patriote ni juste. Aussi prétend-il que les patriotes sont opprimés, a Pourquoi, s'écrie-t-il dans son fiel et dans sa décadence, pourquoi ces discours que Ton vous a faits sur le succès des armées? Le système de Dumouriez est suivi dans la Belgique ; on plante des arbres stériles dé la liberté ; on éloigne lescanonniers de Paris; on a formé un camp qui peut devenir dangereux. On a donné le change sur la situation de la République. »
Robespierre annonce qu'il sauvera seul la patrie.
Les adversaires du sauveur savent comment. Les camps se dessinent. Barère demande l'impres ûon de C3 discours. Il dit aux amis de Robespierre : « Je suis des vôtres. « Il dit aux amis de Tallien : « Ce discours de Robespierre, c'est sa condamnation. »
On a beaucoup accusé Barère, parce qu'il jouait un double jeu en thermidor. Barère était plutôt un philo-
sophe républicain qu'un sans-culotte passionné. Il ne voulait pas vainement s'immoler sur l'autel de la patrie. Il savait queTallien voulait la République comme Robespierre : il était décidé d'avance à marcher avec les vainqueurs pour le salut même de la République.
Couthon demande aussi l'impression du discours. Il veut que toute la France, que la plus petite commune connaisse les hommes courageux qui ne craignent pas de dire la vérité dans ces temps décisifs. Et Couthon, le bras droit, mais le bras paralysé de Robespierre, incrimine et frappe à son tour les hommes énergiques de la Convention ; il les regarde comme immoraux et indignes de siéger dans le sénat le plus auguste delà terre.
Mais Cambon a été blessé par Robespierre : « Avant d'êlre déshonoré, je parlerai à la France. » Et il explique son génie financier ; il rend métaphysiquement ses comptes ; il n'a jamais voulu servir d'intrigues; il est étranger à toutes les factions. Il n'a connu que la liberté; il a tout rapporté à la Convention. Il a méprisé toutes les attaques. Mais c'est aujourd'hui qu'il faut dire la vérité tout entière. Un seul homme paralyse la volonté de la Convention nationale : c'est Robespierre.
Les voilà qui essayent tous des discours, et Cambon, et Vadier, et Amar, et Billaud, et Barère. Les discours ne tueront pas encore aujourd'hui Robespierre.
C'est l'action qui le tuera. L'action se nomme Tallien.
Les discours de Mirabeau et de Danton étaient des actions. Mais aujourd'hui l'éloquence n'a pas de bras pour frapper.
Danton avait dit qu'en révolution il faut de l'audace. Tallien avait dit qu'en politique il faut de l'action. Un geste de Tallien devait plus faire que toutes les paroles et que tous les discours. Qui sait même si un discours de Mirabeau eût abattu Robespierre le 9 thermidor !
Après avoir échoué à la Convention le 8 thermidor, Robespierre alla chercher les consolations de ses amis les Jacobins. Ce fut un triomphe. Mais Robespierre rugissait de colère d'avoir vu tant d'éloquence se briser devant cette grande assemblée, rebelle pour la première fois à sa domination. Les Jacobins avaient beau applaudir, il avait trop l'amour des lettres — surtout des phrases — pour se contenter de l'encens des sansculottes et des bonnets rouges» 11 ne put cacher ses larmes ; il s'écria d'un air fatal que le jour était venu de boire la ciguë. David se jeta dans ses bras et lui dit en pleurant aussi : « Je la boirai avec toi ! »
Et pourtant David ne fut pas dévoué jusqu'à la mort, comme Saint-Just et comme Le Bas. David s'éclipsa le 9 thermidor. Il fallait un grand peintre à Napoléon.
Oui peindra cette nuit de fièvre, d'espérance, d'effroi et d'angoisse? On peut dire que l'orage était partout ; toute la nuit fut sillonnée d'éclairs et le tonnerre roula comme le canon du lendemain. Le 9 thermidor fut un coup de soleil et un déluge. Ses ondées succédaient aux rayons et les rayons aux ondées. Paris se croyait à la fin du monde. Les prisonniers s'agitaient sur leurs grabats, comme la nuit des jours de septembre.
La République était en mal d'enfant ; elle allait accoucher du pardon : mais l'enfant devait tuer la mère.
Les conventionnels ne dormaient pas: on veillait au Comité de salut public ;on veillait au Comité desûreté générale. Fouquier-Tinville ne voyait que fantômes ; Térézia Cabarrus ne voyait que Fouquier-Tinville ; Tallien ne voyait que la guillotine. Que yoyait Robespierre ?
Un homme veillait, qui croyait porter toutes les destinées républicaines, un homme de vingt-cinq ans, qui avait la beauté et le génie, un homme qui faisait pâlir tous les vieux généraux en décrétant la victoire, une grande figure, la première épreuve du héros de Toulon, Saint-Just, en un mot.
Il veillait. Mais, comme Robespierre, il oublie que c'est Faction qui va se lever avec le jour pour triompher ; il aligne ses sentences comme il ferait de soldats antiques pour marcher auco.nbat. Mais ce ne sont pas ces soldats-là qui remporteront la victoire. Encore quelques heures et c'en sera fait des derniers Romains, du moins pour l'éloquence.
C'est le seul jour de sa vie où Saint-Just, le front haut, le cœur brave, l'esprit vaillant, n'est pas allé devant l'ennemi, comme on Ta vu aux frontières, avec l'épée hors du fourreau. Il croit que c'est assez des foudres de son éloquence, il ne sait pas que Tallien aura l'éloquence du poignard.
Robespierre a échoué hier à la Convention ; Saint- Just croit qu'il y triomphera aujourd'hui. Il s'avance, calme, fier, inflexible. Il monte à la tribune ; il va parler, il parle. Toute la salle frémit d'impatience et d'effroi ; car ce discours qui tombe d'une lèvre dédaigneuse et sonore, c'est un acte d'accusation qui frappe et qui donne la mort. Ou plutôt c'est l'épée de Damodès qui se multiplie sur la tête de tous les conventionnels.
Les thermidoriens vont et viennent, inquiets et bruyants ; ils cherchent des amis partout.llsont la bouche pleine de promesses, les mains pleines de douceur. Tallien est dans un groupe ; il entend parler Saint-
Just. (( C'est le moment/ » dit-il en s'élançant à la Montagne,
L'action entrait en scène.
Tallien demanda la parole pour interrompre Saint- Just.
Tout le monde regarda à la fois ces deux hommes, les plus jeunes de la Convention, qui allaient engagera eux deux le duel de la République. Il n'était douteux pour qui que ce fût qu'une des deux têtes tomberait dans les vingt-quatre heures.
C'étaient les deux plus belles têtes de la Convention?
Saini-Just voulut continuer, mais Tallien vint jusqu'à lui, et pour la première fois le domina.
Pourquoi Saint-Just s'effaça-t-il soudainement ? C'est que pour la première fois on avait osé l'interrompre et qu'il s'étonnait encore de tant de hardiesse. Comme il avait toujours parlé et commandé en maître, il n'était pas familier à la lutte. C'est là un trail distinctif d i caractère de César et de Napoléon.
Voilà pourquoi Tallien arracha le voile et frappa juste.
Saint-Just disait: « Entre le peuple et ses ennemis, il n'y a de commun que le glaive. »
Le glaive fut à tous et pour tous : pour Saint-Just comme pour Louis XVI.
Les hommes de la Révolution se sentaient des apôtres plus inquiets de la postérité que des applaudissements de 1793. Dans leur mort théâtrale, ils voyaient autour d'eux accourir en foule les générations futures saintement illuminées de leur idée.
Le véritable apôtre, c'était Saint-Just. Beau comme un marbre antique, brave devant la mort, éloquent
comme le tonnerre et comme l'Evangile, pur comme un symbole, il marchait le front haut, fier de porter comme un saint sacrement, suivant le mot de Camille Desmoulins, la foi républicaine.
Jusqu'ici les historiens ont éteint la figure de Saint- Just dans l'ombre de Robespierre comme un disciple né de son maître. Saint-Just ne doit rien à Robespierre ; Robespierre avait retrempé son âme dans l'âme de feu de ce jeune homme qui portait en lui les de- li nées de la République française ; Robespierre n'a eu de véritables élans d'éloquence qu'après avoir vécu en familiarité avec celle de Saint-Just*.
Robespierre et ses amis devaient se relever pour une heure de leur chute profonde ; la prison refusa de les recevoir. Réunis à FHÔtel-de- Ville ils faillirent soulever tout Paris contre la Convention ; mais ils n'osèrent braver la loi, — la loi qu'ils avaient faite. — Robespierre
* Impitoyable! direz- vous. Comme la logique. A Strasbourg, il retrouve un ami de collège, un officier qu'il surprend coupable contre la discipline. Il le presse sur son cœur et s'écrie: a Le ciel soit loué deux fois, puisque je t'ai revu et que je puis donner dans un homme qui m'est si cher, un grand exemple de justice en t'immolant au salut public. » Disant ces mots, il se tourne vers son escorte : « Soldats, faites votre devoir. » L'officier l'embrassa sans se plaindre et donna le signal du feu en criant: Vive la liberté.
Combien de mots héroïques dignes de l'antiquité ! Marceau avait perdu ses chevaux, ses armes, ses équipages, en sortant de Verdun, « Que voulez-vous que la nation vous rende? lui dit un représentant du peuple en mission. — Mon sabre, » répondit Marceau. Ce mot n'est-il pas digne de cette action sublime du commandant de Verdun qui prit un pistolet au lieu d'usé plume pour signer la reddition de la ville. Ce paraphe sanglant d'un homme qui voulait mourir libre est déjà contre-signe par la postérité.
prenait la plume pour signer Tordre de la rébellion, et la plume lui tombait des mains. Saint-Just, le seul homme d'action, se croisait stoïquement les bras pour obéir à son maître. Et pourtant la révolte levait la tête et criait aux armes. Les sections se demandaient partout si la patrie n'était pas plutôt dans le camp de Robespierre que dans le camp de Tallien. Une ondée dilu- . vienne ne fut-elle pas pour quelque chose dans l'apaisement de la révolte? Combien qui, mouillés jusqu'aux os, rentrèrent dans la nuit pour ne plus sortir que le matin, quand tout était fini ! Toute cette histoire du 9 thermidor est encore à faire *.
Si Saint-Just eût pris l'épée d'Hanriot, il pouvait sauver la République, mais il brisa sa volonté devant Robespierre, et tout fut perdu jour tous les deux.
Tallien veillait et donnait la fièvre à Barras; il savait bien que tant <,ue Robespierre et Saint-Just seraient debout, tout était à craindre. On n'abat pas du premier coup de pareils ennemis. Tallien se multipliait ; il était à la Convention, il était au milieu des soldats, il ne voulait pas que le soleil se levât sans que la Commune fût assaillie, sans que les rebelles fussent fusillés.
Robespierre se voyant trahi par les siens, ne voulut livrer qu'un homme mort à ses ennemis.
Le Bas avait déposé deux pistolets devant lui sur la table. Comme Saint-Just, Le Bas était un homme d'action : plus d'une fois lui aussi avait décrété la victoire ; c'était l'heure de décréter la mort. Quand Robespierre comprit, par les bruits du dehors, parles cris des vainqueurs dans l'escalier, que le moment était venu, il saisit un pistolet et l'arma contre son front ; mais la balle lui fracassa la figure et ne le tua point. Robes-
* Un historien viendra qui écrira ce livre en s'inspirant des belles pages de Lamartine, de Michelet, de Louis Blanc, d'Alphonse Esquiros, en s'inspirant surtout de la vérité, vivante encore par les souvenirs, par les traditions, par les journaux du temps.
bespierre n'était pas familier aux armes. Quand Barras apparut d'un air un peu théâtral, le coup venait de partir ; il vit son ennemi la bouche ruisselante de sang, la tête renversée, mais le regard toujours fier. Robespierre était à moitié mort, mais il ne voulait pas s'avouer vaincu.
Quel tableau 1 Comment David n'a-t-il pas tenté de peindre cette scène tragique : Robespierre blessé mortellement, soulevé par son cher Saint-Just, Couthon méditatif de l'autre côté de la table, Le Bas mourant aux pieds de Robespierre, le frère de Robespierre ouvrant une fenêtre pour s'y précipiter.
Cette page manque à l'œuvre du peintre révolutionnaire.
On a accusé Saint-Just d'avoir voulu fuir; Barras dans ses Mémoires, Barras son ennemi, le représente donnant des soins à Robespierre. Ceux qui aiment Saint-Just seront heureux du témoignage tardif de Barras: il est beau de voir Saint-Just jusqu'au dernier moment se sacrifier à ce mauvais maître qu'il avait accepté, mais qu'il dominait de toute sa grandeur.
Le gendarme Méda se vanta, on ne sait pourquoi, d'avoir tué lâchement Robespierre sans défense ; mais Barras fit justice de ce mensonge. Le Moniteur, d'ailleurs, tout en consignant la déclaration de Méda, semble n'y pas croire, si j'en juge par ce paragraphe:
« Après la chute de la commune, Robespierre fut apporté dans l'avant-chambre du Comité de salut public. Là, étendu sur une table qui avait plus d'une fois servi à recevoir les ordres qu'il dictait, ayant une boîte de sapin pour oreiller, il essuyait la salive ensanglantée qui sortait de sa bouche avec l'étui d'un pistolet sur lequel était cette adresse: Au grand monarque. C'était ie titre qu'avait ambitionné ce lâche scélérat, qui pendant toute la matinée de ce jour-là même avait agité un canif sans oser s'en frapper, et qui, le soir encore, après qu'il eut été vaincu, ne put trouver le courage de ne pas se manquer. »
On était alors si bien habitué au sang, que pendant huit jours « cette table où on avait déposé Robespierre était encore teinte de son sang, ce qui n'empêchait pas les membres du Comité de délibérer. Quelle inattention ou quelle attention inqualifiable chez ses collègues ! » C'est Barras qui parle.
Robespierre teignant de son sang la table de ce comité, où lui-même, Carnot, Saint-Just, Couthon et les autres avaient signé le renouvellement du monde, n'est-ce pas un tableau qui manque à l'œuvre de celui qui avait peint Marat assassiné dans sa baignoire?
Robespierre avait encore bien des supplices à traverser. Il gardait la dignité du silence. Quelle fut sa pensée pendant ces longues heures d'angoisse ?
A la Conciergerie, — car il lui fallut à lui aussi subir cotte prison, — il demanda une plume. Le guichetier, qui s'inquiétait peu de savoir la pensée de Robespierre, Jui demanda en raillant si c'était pour écrire à son Être Suprême, a Ce n'est pas la peine, ajouta ce bel esprit funèbre, puisque tu vas l'aller voir. »
La mort de Robespierre grandit sa vie : il eut quelque chose du martyr, comme Saint-Just eut quelque chose de l'apôtre.
Hoche, qui était prisonnier, vit passer Saint-Just devant lui. C'était son ennemi, mais il le salua. Quel ennemi ne s'inclinerait devant le génie qui tombe!
On sait la fin. On sait toutes les horreurs du dernier voyage. On sait que Robespierre et ses amis ne pâlirent pas devant la mort. Saint-Just sur l'échafaud leva fièrement, pour la dernière fois, cette belle tête au profil antique, qui n'avait pâli ni devant le canon des ennemis, ni devant le spectacle de la guillotine.
Ce fut la grande figure de la Révolution, car Saint- Just n'avait eu que l'amour de la République, et que l'ambition. de la patrie; il mourut dans sa jeunesse, dans sa beauté, dans sa gran Jeur, portant déjà sur le front ce rayon d'immortalité qui illumine sa figure dans l'histoire.
Térézia Cabarrus armant Tallien, tua la Révolution.
C'est la faute de la Révolution, qui tuait le génie, qui tuait la grandeur, qui tuait la femme, qui tuait toujours.
Il est beau, quand la patrie est en danger, d'être héroïque à la frontière ; mais la guillotine ne sera jamais un gouvernement. « Elle fait tout, » disait Barère ; mais madame Tallien disait : « Chaque coup de hache fait une blessure à la nation. »
Voilà la moralité du poignard de Tallien. Voilà pourquoi le 9 thermidor fut un jour de joie.
Ce fut aussi un jour de deuil.
Le 9 termidor fut le sommet sanglant de la Révolution : elle est allée descendant et se perdant dans les sables de la plaine, comme le Rhin.
Robespierre et Saint-Just emportaient avec eux la dernière.illusion de la démocratie. Ils furent sacrifiés par des républicains qui ne croyaient pas frapper la République. Robespierre et Saint-Just, citoyens stoïques, sculptés sur le modèle. des anciens âges, inébranlables dans leur foi politique et dans leur probité farouche, avaient tout immolé, les joies de la vie, les joies* de la jeunesse, les fêtes du cœur humain, à la Révolution qui les immola. L'antiquité eût élevé une statue à Saint-Just et eût mis dans ses mains de marbre les tablettes de marbre de la loi. Robespierre a
•laissé au monde la figure austère des vertus républicaines. Leur tort -r- ils l'expièrent — fut d'avoir dominé par la terreur: la terreur les étouffa. Ils furent engloutis dans l'abîme qu'ils avaient creusé euxmêmes.
A Saint-JusL qui lui conseillait de marcher contre la Convention, Robespierre répondit : « Et an nom de qui ? » Au nom de qui avait-on détruit les Girondins ? au nom de qui avait-on immolé les dantonistes ? En proclamant la tyrannie des majorités, en faisant de cette tyrannie un moyen de gouvernement, en lui donnant le glaive pour sceptre, Robespierre et Saint-Just avaient perdu de vue la souveraineté nationale.
Avec eux finit le Terreur : je me trompe, le glaive se retourna. L'échafaud avait soif encore, il ne se désaltéra que dans le sang des terroristes.
La plupart des hommes qui ont fait le 9 thermidor se reprochèrent plus tard la part de complicité qui leur revenait dans cette sombre tragédie. Ils avaient décapité la Révolution.
Pourquoi avaient-ils laissé la Révolution décapiter la France? au lieu d'unéchafaud il ne fallait qu'une Bastille.
Ils tentèrent de grouper les derniers Romains devant l'image austère ; mais Barras, appuyé sur Bonaparte, fit le lendemain du 9 thermidor : — le 13 vendémiaire.
Ce jour-là, Tallien pleura la République. Ce fut sa vraie femme il ne divorça pas avec celle-là. Lui pardonnera-t-elle son coup de poignard?
Le 13 vendémiaire fut le jour de Barras et l'aurore "de Bonaparte.
En protégeant la Convention contre l'émeute, Bonaparte n'avait sauvé qu'un fantôme ; mais ce fantôme était la loi. C'en était assez pour absoudre sa jeune épée du sang des Parisiens.
La Convention nationale devait finir comme Romu-
lus, dans un orage. Il ne lui manqua que les honneurs divins. Elle les méritait, ces honneurs, si l'on regarde à l'héroïque défense du territoire national, aux victoires qu'elle décréta, aux institutions éternelles qu'elle a fondées, aux lumières qu'elle répandit, aux grands hommes qui dirigèrent du sein des discussions tumultueuses les grands événements. Mais le sang de Rémus criait contre elle: le sang fraternel des Girondins et des Dantonistes, immolés dans les fossés de la cité nouvelle. Le voile de la Terreur couvre les traits majestueux de cette assemblée unique dans l'histoire. Joseph de Maistre a dit: « La postérité qui dansera sur no3 cadavres... » Cette postérité n'est pas encore venue : on ne danse point, on s'agenouille, après un demi-siècle, sur ce vaste cimetière, au milieu des urnes encore tièdes.
La Convention avait inventé un dieu terrible: la Nécessité. C'est pour avoir sacrifié à cette divinité du sauvage, que tant d'héroïsme, tant de génie, tant de vertus austères demeurèrent stériles. Le fatalisme politique crée des enthousiasmes chez les âmes jeunes et vigoureuses ; il éblouit par un rayon de grandeur ; mais né du néant il aboutit au néant, s'il ne montre pas le doigt de Dieu. La loi de l'homme libre, c'est la responsabilité. Il n'y a point de droit au-dessus du droit. Le bien public-lui-même est soumis aux règles d'or de la conscience.
La Convention, après s'être déchirée elle-même, devait périr dans un massacre. Elle avait fait le 9 thermidor pour résister à la dictature, et le soin de sa propre défense mêlait son nom, son éclat mourant, au nom du jeune héros qui allait féconder la République pour qu'elle mît au monde un empereur. Elle avait décrété le règne farouche des vertus de l'âge d'or, et la Régence, avec tous ses vices, allait lui succéder. Elle avait tendu avec excès le nerf de l'autorité centrale, et son héritage allait tomber aux mains débiles des Directeurs. Elle avait vaillamment travaillé à établir en France la République, et l'effroi de son nom devait précipiter les
générations dans les bras d'un maître. Mais ce maître, ce fut « le peuple couronné. »
Elle avait donc bâti sur le sable> cette assemblée de créants? Non : à la France debout, elle léguait la Victoire; à l'Humanité délivrée, elle léguait l'Avenir.
Elle a laissé une trace de sang et une trace de lumière: ce sang, les larmes des générations nouvelles l'effaceront ; cette lumière, rien ne l'éteindra.