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LE DERNIER BANQUET DES MONTAGNARDS

Le dernier décret de la Convention — 4 brumaire an IV — baptisa du nom de place de la Concorde cette place Louis XV qui avait été par excellence la place de la Révolution. La Convention mit dans son baptême un peu d'eau du pardon pour effacer beaucoup de

Quelle ironie I place de la Concorde! On y avait « guillotiné » la Royauté et la République.

Aussi la Convention, avant de se séparer, venait d'abolir la peine de mort. Ah ! si elle eût commencé par là!

Quand Pigalle acheva le monument de Louis XV, commencé par son ami Bouchardon, il dit à ses praticiens : « Louis XV est plus heureux que Louis XIV. Voilà certes la plus belle place du monde pour avoir sa statue. Mais quand on saluera, dans deux mille ans, Louis XV sur ce beau cheval, on croira saluer le grand roi.

Deux mille ans ! le monument n'a duré qu'un jour. Le docteur Guillotin a succédé à Bouchardon comme sculpteur du Roi, et son monument de Louis XVI — la guillotine — a duré presque aussi longtemps.

Un an après la mort du Roi, la Convention célébra l'anniversaire de cette « fêle nationale. » Ce fut horrible. La guillotine s'était croisé les bras la veille mais elle était debout ; la place, lavée à grande eau, cachait ses taches de sang sous une couche de branchages verts et de fleurs frileuses.

On vit arriver un char portant une déesse de la Raison et traîné par douze bœufs couronnés d'épis.

Arrivés près delà guillotine, les douze bœufs refusèrent de passer outre, effrayés des bonnets rouges et saisis par l'odeur du sang. Il fallut que la déesse de la Raison eût en spectacle la coupeuse de têtes.

Mais ce fut bien une autre histoire, quand tout à coup, pendant qu'on chantait en chœur la Marseillaise, une charrette de condamnés arriva bruyamment par l'avenue de la Madeleine: il fallait décidément que la guillotine fût en fête ce jour-là. On lui envoyait, pour l'anniversaire de la mort du Roi, quatre condamnés de haute lignée, un vrai festin aristocratique : l'évêque Lamourette, de l'Assemblée législative *, MM. de Coëtnempré et de Grenadan, un capitaine et un lieutenant de vaisseau qui avaient servi sous le tyran; enfin une pauvre femme qui avait crié vive le Roi.

Tout le monde fut révolté par ce spectacle imprévu ; mais, ni parmi les conventionnels, ni parmi les Jacobins, nul n'eut le courage d'interrompre l'œuvre de la

* Lamourette, évêque de Lyon, était à table quand on lui ap- . porta son acte d'accusation. 11 parla de l'immortalité de l'âme avec tant de feu et d'éloquence, ses regards étaient allumés d'une si belle flamme, qu'il laissa tous les convives pénétrés de Dieu. Quelques-uns pleuraient à son départ pour le tribunal : a Fautil, leur dit-il, s'étonner d'un pareil événement ? La mort n'estelle pas accidentelle ? Qu'est-ce que la guillotine ? une chiquenaude sur. le cou, »

guillotine. M. Sanson obéissait au tribunal. Qui sait, d'ailleurs, s'il eût obéi à la Convention *?

Les historiens affirment que le sang des condamnés jaillit jusque sur les conventionnels. Odieuse rosée qui tachait à jamais la robe de la république rouge. « Qui a ordonné cela? demanda Danton à Robespierre. N'astu pas senti comme une pluie de sang? »

11 bruinait.

Robespierre pour toute réponse, montra la statue de la Liberté **.

Camille Desmoulins s'indignait dans les groupes des hébertistes : « Robespierre console Danton en lui montrant la Liberté, mais la liberté n'est pas un bonnet rouge trempé dans le sang. La liberté, c'est la juslice, ce n'est pas la guillotine. »

Hébert criait que la guillotine était le glaive de la loi. « On ne la nomme pas la guillotine, mais la justice dupeuple. — Oui, dit Camille Desmoulins, à peu près comme on appelle le bourreau le vengeur dupeuple.

Ce jour-là, Danton et Camille s'en allèrent bras-des-

* Il ne pouvait pas remettre le spectacle sans faire des frais, disait-il. N'avait-il pas écrit en 1762: c Le mode d'exécution qui se pratique aujourd'hui triple aisément les frais des dépenses anciennes, en outre du renchérissement de toutes les choses nécessaires à la vie. Ne pouvant être partout, il me faut du monde sûr, car le public veut encore de la décence. » Et plus loin, M. Sanson parlait des faux frais d'exécution, de son loyer énorme pour toutes ses charrettes, pour tous ses chevaux, pour tous ses gens. Il fait cette remarque que « pour avoir du monde comme il faut pour cet ouvrage, il faut payer double. »

Le monde comme il faut de M. Sanson, n'est-ce pas le bouquet?

** Un arrêté du Comité de salut public du 22 floréal an II avait voulu que « la statue de la Liberté, élevée sur le piédestal de l'avant- dernier tyran des Français, place de la Révolution (ce n'était alors qu'une statue de plâtre), fût remplacée par une autre statue de proportions colossales. » Et pourtant déjà cette statue de la Liberté avait un caractère grandiose qui imprimait la terreur et la force plutôt que l'allégresse et la justice. Aussi la comparaît-on à une Amazone ou à Hercule.

sus, bras-dessous. Ce fut de ce jour-là que data le Vieux Cordelier, un sublime testament. Ce fut ce jour-là que Danton s'écria : « «Ten ai assez, des hommes I » En passant sur le pont National, il crut voir un fleuve de sang.

La pluie de sang mouilla Bourbon de l'Oise. Il s'essuya le front de sa carmagnole et fut tout barbouillé.

Le lendemain, à la séance de la Convention, il s'indigna avec son éloquence en bonnet rouge: « Pource quoi donc, s'écria-il, quatre malheureux sont-ils « amenés en même temps que nems sur la place de la « Révolution pour nous souiller de leur sang ! C'est un « système ourdi par les malveillants, pour faire dire « que la représentation nationale est composée de « cannibales ! Et cependant il n'y a pas un membre « qui ai frémi. Ne souffrons pas qu'on puisse dire « chez l'étranger que la Convention est allée se re- € paître du supplice de quatre condamnés ! Qu'allions- « nous faire là? Nous allions célébrer la mort d'un « roi, le châtiment d'un mangeur d'hommes; mais « nous ne voulions pas souiller nos regards par ce « spectacle. Il faut savoir s'il y a eu un dessein prémé- « dite? Oui, il y avait sans doute des coquins sou- « doyés pour se moquer de notre sensibilité ! »

homme sensible ! Que prouve tout ceci? C'est qu'il n'y avait qu'un pouvoir et qu'un gouvernement : la guillotine ! La guillotine, ministre de la terreur, ministres de la justice, ministre des finances, puisqu'elle battait monnaie sur la place de la Révolution, comme l'a dit Barère, cet agile Barère, qui faisait un rapport éloquent sur toutes les victoires et un mot spirituel sur toutes les phases de la Révolution.

Ce fut là que six mois plus tard se rencontrèrent encore des montagnards célèbres, — moifts les dantonistes et les hébertistes : — ceux-là étaient revenus sur la place de la Révolution, mais pour donner à leur tour un grand festin aux furies de la guillotine.

Barras a souvent raconté au docteur Gabarrus et à ses autres convives de Chaillot cette curieuse rencontre des dictatoriens et des thermidoriens, le 7 thermidor, à neuf heures du soir.

Barras, Fréron, Tallien, Rovère, Ysabeau, Dubois- Grancé, Javogues, les futurs thermidoriens, avaient soupe ce jour-là aux Champs-Elysées, au cabaret de Ledoyen, qui s'est renouvelé plusieurs fois, mais quia toujours gardé son enseigne primitive.

Les thermidoriens avaient dîné sous les arbres, ne craignant pas de confier au vent leur rêve hardi.

Par une de ces coïncidences que la destinée des hommes et des nations s'amuse à créer, les deux Robespierre, David, Saint-Just, Le Bas, et quelques autres conventionnels voulant la dictature, soupaient à la même enseigne, accompagnés par aventuré de Méhul.

Comme on voit, c'était de part et d'autre les premiers rôles, la fleur des pois, le dessus du panier. Aussi étaient-ils tous habillés avec style ou avec recherche. Pas une carmagnole, pas un bonnet rouge*.

* Dans les premiers jours de thermidor, les forces actives de la Convention étaient partagées entre cinq groupes, qui avaient leurs satellites dans les comités et dans les clubs :

Robespierre, Couthon, Saint-Just;

Tallien, Barras, Fréron;

Barôre, Billaud-Varennes, Col lot-d'Her bois ;

Carnot, Chénier, Thuriot ;

Siéyès, Boissy d'Anglas, Gambacérès.

Comme Robespierre ne confiait pas au vent l'espérance du lendemain, lui et ses amis soupaient dans un salon réservé.

Peut-être écoutaient-ils les thermidoriens par la fenêtre ; mais à coup sûr ils ne laissèrent pas tomber une parole imprudente du haut du balcon rustique de ce cabaret.

Que disait-on? Les conversations elles-mêmes avaient été transmises par Barras: je tenterai de les retrouver presque mot à mot, comme un peintre qui restitue un tableau sur les vestiges du dessin et de la couleur, — comme un historien qui crée dans la vérité.

En haut, on parla beaucoup de la fête du 10 thermidor, la fête de Barra et de Viala, sans pressentir que la fête du 10 thermidor serait le spectacle de leur mort à tous, — moins David et Méhul.

Robespierre qui voulait masquer le trouble de son âme, peut-être la peur du lendemain, car la terreur régnait jusque sur les terroristes, ouvrit un papier public, et lut ceci de sa voix aigrement officielle :

« Le citoyen Chapelier, sculpteur, vient de mettre en évidence, au boulevard Antoine, à renseigne du Père La Joie, les figures de la Liberté, de la Raison, et dcïÉgalité. Ces figures allégoriques ont été modelées exprès: la Liberté et la Raison sont disposées pour faire pendant dans leurs proportions respectives. — L'égalité a cinq pieds et demi de haut. — Ces trois figures en plâtre sont représentées debout. — On peut faire des demandes des départements, en écrivant à l'artiste, à l'adresse ci-dessus. »

Après avoir lu, Robespierre s'indigna à fleur de lèvre qu'un sculpteur prît pour enseigne : Au Père La Joie, pour vendre des statues de déesses aussi solennelles. David opina comme Robespierre. « As-tu vu ces statues, David? — Oui; elles sont d'un artiste. » Robespierre voulait que sa domination passât jusque sur le front des artistes. « C'est bien, dit-il, mais sont-elles

d'un citoyen? — Peut-être, dit David, ne respirentelles pas l'enthousiasme de la religion républicaine, mais elles ont la force et la gravité ; elles ont aussi quelque chose du peuple. »

Robespierre n'était jamais content : « Il faut, dit-il, se garder de toutes ces courtisaneries. Les tyrans voulaient que les déesses prissent les figures de leurs maîtresses. Les citoyens doivent surtout s'adresser à la philosophie pour trouver l'inspiration. 11 est inutile de dire cela à M. Méhul *; je suis bien sûr que sa musique sera digne de la fête héroïque de Barra et Viala. H faut que cette fête du 10 thermidor soit une grande page. — Oui, dit David, le citoyen Méhul a toute l'énergie d'un cœur républicain ; mais, en vérité, la poésie du citoyen Davrigny ne crée pas l'enthousiasme. Pourquoi donc Chénier n'a-t-il pas écrit ces strophes ? — Parce que Chénier n'est pas toujours inspiré par la nation, dit Saint-Just. Chénier passe aux mécontents. — A qui la faute si le frère de Chénier a conspiré contre la Révolution? dit Robespierre. Platon avait raison contre les poètes : il faut les bannir de la République.

Un silence glacial répondit aux paroles de Robespierre. On savait qu'André Chénier avait une heure auparavant payé de sa tête ses vers immortels.

Saint-Just, qui voyait l'inquiétude passer sur le front de Robespierre, essaya une plaisanterie funèbre : « Platon bannissait les poètes tout en les couronnant de roses; mais Platon n'habitait que les jardins de la République. Nous qui sommes de Sparte, nous avons la vertu de la justice. — Après cela, les poètes ne sont

* On a dit que Robespierre mourant avait remercié un citoyen compatissant par ces mots : « Merci, monsieur. » Et on a supposé que Robespierre prévoyait la réaction thermidorienne qui devait supprimer le mot citoyen. On a oublié que le mot monsieur n'a jamais été banni tout à fait de la belle compagnie, et Robespierre voulut toujours être un homme de belle compagnie.

pas rares. Avec le citoyen Davrigny, nous avons les citoyens Andrieux *et Trouvé. »

* Andrieux avait envoyé à Robespierre ces strophes sur la fêt e prochaine. Tel tyran, tel poète.

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