‹ La révolutionChapitre 20 sur 31 · FRAGONARD · texte numérisé non relu

FRAGONARD

Ce fut une existence à tous les vents. Il eut le bonheur, je veux dire le malheur d'être à la mode. Il fut arraché au travail sévère de l'atelier pour les paravents des comédiennes et les éventails des duchesses. Une belle page franço-grecquc, Corésus et Callirhùé ; une vive et tendre inspiration chrétienne, la Visitation de la Vierge, lui ouvrirent à deux battants les portes de T Académie, mais il n'alla qu'à l'Opéra \

* Fragonard a eu l'esprit d'être de son siècle, il avait été à bonne école, il avait pris de3 leçons de Boucher, aussi ne doiton pas s'étonner de le trouver tour à tour ou en même temps un peintre profane et sacré, tout bariolé de libertinage et de dévo tion, créant avec la même ardeur la jambe court vêtue d'une fille de joie et la chaste figure d'une madone. Aussi son œuvre est-il le plus singulier pêle-mêle. Après la Visitation de la sainte Vierge on y rencontre Vénus sortant des flots. Après V Adoration des Bergers, c'est la Marquise à son déshabillé.

Il remporta le prix de peinture, et partit pour Rome, où il futsiiffrayé par le génie et la grandeur de Raphaël et de Michel-Ange, qu'il revint en France comme il en était parti, c'està-dire toujours fidèle aux leçons de Boucher; il fut nommé à l'Académie tout d'une voix sur son tableau de Corésus et Callirhoè y après quoi il fit une fortune brillante par ses petits tableaux licencieux ; il fut reçu partout, même à la cour, même chez les comédiennes célèbres du temps. 11 racontait qu'à sa naissance, la nature lui avait dit : Tire-toi d'affaire comme tu pourras.

Que si vous êles curieux de le suivre un jour dans celle voie charmante et périlleuse où l'étude tourne àla distraction, où le jeu d'esprit envahit et perd le talent, traversez le Temple de Terpsichore (c'était le nom de la petite maison de mademoiselle Guimard). a L'Amour en fit les frais et la Volupté en dessina le plan. Jamais ces divinités n'eurent en Grèce un temple plus digne de leur culte. » Ce n'est pas moi qui dis cela, c'est Bachaumont. Il fut flécidé entre la déesse et l'artiste que le salon serait toul en peinture, panneaux, plafonds, portes, places. Fragonard-prit sa palette la plus fraîche et la plus séduisante, son pinceau le plus léger et le plus spirituel. Après deux ans de travail, il n'était point encore au bout de cette œuvre galante, mais il avait fait son chemin dans le cœur de la Guimard ; il est vrai que c'était une raison de n'en pas finir. Voulant peindre Terpsichore sou3 toutes ses faces et avec tous ses attributs, il avait bien -des fois demandé audience à la danseuse, qui posait toujours avec la meilleure grâce du monde. « Eh bien, Fragonard, qu'allons-nous peindre aujourd'hui ? — Votre sourire, vos lèvres, toutes les grâces de voire bouche. — Faites-moi sourire, cela* vous regarde. — Si je vous raconla ; s une méchanceté contre Sophie Arnould ? — Dites toujours. Non, ce n'est pas ce sourire-là qu'il me faut, car c'est la bouche de la volupté que je veux peindre tout à l'heure. — J'imagine que je n'ai pas la bouche de la vertu. » " ■ '

L'histoire, qui saute toujours à pieds joints sur les moments critiques, n'a pas enregistré le reste de cette conversation entre le peintre et la danseuse. Lo lendemain, Fragonard, ép3rdumeat amouroux, espirait prendre une bonne séance ; mais le lendemain un duc, un prince, un fermier général, quesais-je? vinrent demander audience à la Guimard. Le peintre eut le mauvais esprit d'être jaloux: il s'imaginait avoir des droits. Non seulement il fut jaloux, mais, pour achever le ridicule, il s'avisa de le dire à la danseuse. « Jaloux !

s'écria-t-elle ! Voilà qui est trop original! Mon cher, vous me faîtes mourir de rire ! Amoureux, passe encore, mais jaloux ! — Oui, je suis jaloux I dit le peintre avec dépit; je vous aime, vous m'aimerez, ne fût-ce que pendant une semaine ! — Une semaine ! vous ne savez pas ce que vous dites : jamais un de mes amants n'a affiché une telle prétention ! Une semaine ! autant vaudrait se marier! — Eh bien! s'écria Fragonard, je veux... »

La Guimardse leva fièrement, prit de grands airs de reine et dit à son peintre ordinaire : « Vous voulez? Ce mot n'est pas connu ici. Vous croyez donc avoir affaire à un espalier de l'Opéra? Je vous conseille, monsieur Fragonard, de ramasser vos pinceaux et d'aller peindre ailleurs. Bon voyage ! Pour l'argent qui vous est dû, vous parlerez à mon intendant. — Adieu, madame la déesse, » dit le peintre avec digni'é. Il prit son feulre et s'inclina d'un air moqueur : « Dites-moi, qui donc fera sourire ce portrait? — Grâce à Dieu, monsieur Fragonard, je ne suis pas au bout de mes sourires. — Rira bien qui rira le dernier, » s'écria Fragonard. Et il partit, très convaincu que la Guimard le rappellerait ; car qui trouverait-elle, si ce n'est Greuze, pour achevor dignement ce por Irait ? Or, Greuze a bien autre chose à faire. Le lendemain, Fragonard se mit vingt fois à la fenêtre, croyant toujours entendre venir le carrosse de la danseuse. Elle ne le rappela point. Le bruit de sa disgrâce à peine répandu, trois ou quatre peintres s'étaient présentés pour terminer le salon, sinon le portrait. La danseuse avait choisi un autre élève de Boucher, créant des Amours et semant des roses comme par enchantement. Qui le croirait? c'était David, David le futur sans-culotte! Peut-êtro n'avait-il pas toute la grâce de Fragonard ; mais il ne voulait pas être aimé et il ne prit pas le sourire pour lui, comme avait fait Fragonard ; il le prit pour le portrait : il réussit donc à peindre cette bouche qu'avaient chantée tous les madrigalistes du temps.

Cependant Fragonard ne se tint pas pour battu. Un jour, de plus en plus dominé par sa passion, il se hasarda jusque dans a !e temple de Terpsichore », résolu à tout braver, même Faîtière danseuse. Comme il allait entrer, il vit sortir le carrosse de la déesse. Il entra sans façon; la valetaille, en pleine liberté, abandonnait son posle pour jaser dans le voisinage ou dans l'office. Fragonard, qui savait bien le chemin, n'appela personne pour guider ses pas dans ce labyrinthe amoureux, où tout le monde trouvait du fil à retordre. Il arriva jusqu'au salon sans avoir fait la moindre rencontre. David venait de passer au jardin, qui était le jardin des fées. En entrant, Fragonard fut frappé par le sourire du portrait : « Les belles dents gourmandes ! je n'aurais pas saisi plus de volupté. »

Il regardait avec quelque surprise; le portrait semblait prendre pour lui un air moqueur. Il se promena un peu dans le salon, en proie à mille idées de vengeance. Il y avait là une palette et des pinceaux ; sa vengeance est trouvée : il efface le sourire et donne l'expression de la fureur. Jamais sacrilège ne fut plus soudainement consommé. Mais Fragonard a entendu le bruit d'un carrosse : c'est la Guimard qui revient en belle compagnie. La danseuse, ravie de son portrait, a voulu juger du ravissement des autres. Elle entre dans le salon toute victorieuse ; Fragonard, éperdu, n'a que le temps de se blottir derrière un rideau. « Voyez, prince, voyez comme ce portrait... » La danseuse pâlit. « Charmant ! dit le prince de Soubise, qui n'avait pas encore vu. — Voyons, reprit la Guimard, est-ce que je suis folle ? est-ce que je ne vois plus clair? — Très ressemblant, en vérité, ma chère amie, dit Sophie Arnould. — Mais vous ne voyez donc pas? Vous voilà bien, vous autres; vous feriez des compliments aux trois Parques. Ce barbouilleur a tout gâté. Fut-on jamais défigurée à ce point? — Mais, ma chère, reprit Sophie Arnould, je t'assure que tu ressembles beaucoup à ton portrait : c'est la même colère^ vois plutôt dans

celle glace? Qui sait si ce portrait n'a pas la vertu de changer de physionomie comme l'original * ? »

Après avoir perdu sa jeunesse en ces belles folies des galantes aventures, tour à tour chercheur d'or et chercheur d'amour, ne songeant guère au lendemain ni pour sa gloire ni pour sa fortune, Fragonard s'éveilla un malin pauvre et blanchi, dédaigné des Muses sévères, honni des académiciens, peignant encore d'une main légère la Fontaine des Amours, le Sacrifice de la rose, les Périls de l'escarpolette et autres grivoiseries qu'il poétisait toujours de son fin et lumineux pinceau. Mais les philosophes avaient, à leur premier coup de vent, éparpillé cette jolie nichée d'Amours qu'il vendait à la ronde. La Révolution vint bientôt disperser ses duchesses et ses comédiennes. David ne songea pas à cet Enfant prodigue de la peinture; on n'achetait plus que le portrait de Mirabeau, de Danton, de Robespierre. Pendant le Directoire, Fragonard sentit passer comme un souffle dé sa jeunesse : il se remit à peindre les déesses de l'Olympe et de l'Opéra ; mais c'était le sourire de la mort.

* Celte aventure a eu une seconde édition. Girodet avait fait le portrait de mademoiselle Linge. La comédienne refusa le portrait disant qu'il ne lui ressemblait pas. «Jamais on ne me reconnaîtra dans cette mauvaise figure. — Très bien, mademoiselle, je vais trouver le moyen de vous faire reconnaître. a Le peintre irrité se mit à l'œuvie. Il peignit mademoiselle Linge en Danaé ; mais, au Heu dune pluie d'or, c'était une pluie de petits écus qui parsemait le boudoir de cette autre Danaé. Dans un coin du tnbleau, un dindon faisait la roue. « Êtes-vo is ressemblante cette fois? dit le peintre, qui avait fort embelli son mo lèle. - Très -ressemblante, » dit la comédienne, qui u'ent ndait rien aux allégories. Elle accrocha le portrait dans son salon, et, comme la Guimard, elle alla demander l'avis de ses camarales. « Très ressemblant, » s'écria la joyeuse bande en éclatant do rire.

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