DAVID
On peut dire de Louis David qu'il fut révolutionnaire à son atelier comme au club des Jacobins ou à la tribune de la Convention. C'était un Spartiate et un Romain de Paris. Il avait rapporté, en 1780, de son voyage au delà des Alpes, la patrie de Lycurgue et de Brutus à la semelle de ses souliers. 11 n'a jamais compris ni l'art national ni le sentiment national. Il élait Spartiate et Romain ; il n'a jamais été Français, hormis dans son exil. Il a presque mis en relief cette idée de l'atbé Galiani, que l'histoire moderne n'est que do l'histoire ancienne sous d'autres noms.
Buonarotti, ce descendant de Michel-Ange, qui était venu apporter ses agitations aux flammes vives de la révolution française, disait à David : « Ce n'est pas moi qui suis le petit-fils de Michel-Ange, c'est toi. » En effet, c'est un peu la même passion pour l'idée, la même vie inquiète jetée dans la tourmente des révolulions ; mais dans sa pâleur de touche, Michel-Ange est brûlant encore, son exécution garde toute la flamme inspiratrice; celle de David est conduite par la raison armée d'un compas.
David se croyait chef d'école comme s'il eût inventé l'art antique. Est-ce parce qu'il avait protesté contre la peinture française du xviii 6 siècle, les fêtes valantes de Watteau, les réminiscences vénitiennes de Raoux, les nymphes court vêtues de Boucher, les drames familiers de Greuze? David ne s'est-il pas aperçu une seule fois qu'il n'élait que le disciple savant du Poussin et le continuateur de Lebrun? Qui n'avait, avant lui, re-
cherché les épanouissements de l'art jusqu'à son origine ? Winckelmann a eu des précurseurs sans nom^ bre. Est-ce qu'on avait attendu la naissance de David pour reconnaître que les Grecs sont les maîtres par excellence, qu'ils ont écrit la grammaire de l'art, que leurs œuvres sont les seules infaillibles dans tous les siècles, parce qu'elles sont créées par la pensée et par le style, parce que le beau idéal était un culte chez les artistes d'Athènes et de Sicyone, comme le culte des Dieux chez les hommes, comme le culte du soleil chez les sauvages ?
D'ailleurs, en plein xvm e siècle, avant David, Vien avait prolesté : or, Vien a été le maître de David. C'est lui qui lui a enseigné les sources vives de l'art. Après les bruyants soupers et les galantes orgies de Boucher, il fallait bien retremper sa peinture à moitié ivre dans quelque fleuve aux rives idéales, où Diane chasseresse seule s'était baignée. Après les folies du festin et les chansons des courtisanes, l'enfant prodigue n'avait plus pour planche de salut que la maison natale. La maison natale de l'art, c'est la Grèce. C'est toujours là qu'on retrouve sa famille et qu'on lue le veau gras.
David n'a paru un réformateur qu'au delà du xvm e siècle. En deçà, tous les artistes saluaient Vien comme le maître nouveau. A ses derniers jours, Vien disait avec malice: J'ai entrouvert la porte ; David Va poussée. C'est toujours l'histoire de Christophe Colomb et d'Améric Vespuce. Seulement ici le nouveau monde découvert avait plus de tombeaux qufc de forêts vierges.
Au xvm e siècle, on disait : Vien ; sous l'Empire, on disait: David; aujourd'hui nous disons: Prudhon. Voilà le vrai fils des Grecs. Celui-là leur ressemble d'autant plus qu'il a moins voulu les imiter.
David est né à Paris, en 1750, sur le quai de la Mégisserie. Son père, qui était mercier, fut tué dans un duel invraisemblable. David, n'ayant encore que neuf ans,, tomba sous la tutelle d'un oncle qui le destina à
l'architecture. Mais, pour une intelligence passionnée, l'architecture est un art glacial qui passe tout un siècle pour exécuter un rêve. La peinture, au contraire, c'est un art de feu qui, comme Dieu, crée son monde en six jours. David avait vu plus d'une fois son cousin Boucher, le peintre des courtisanes royales ; il le fut trouver à son atelier, et, le voyant à l'œuvre, perdu dans l'horizon bleu d'un paysage féerique, encadrant quelque Cythéréenne au nez retroussé, David s'écria : « Voilà les pays où je veux vivre ! » David ne se connaissait pas encore.
Boucher fut son premier maître. Ce mauvais maître avait voyagé dans la ville éternelle sans enthousiasme pour Raphaël ni pour Michel-Ange. « Raphaël, c'est une femme ; Michel-Ange, c'est un monstre. L'un est le paradis, l'autre est l'enfer ; ce sont des peintres d'un autre monde; c'est une langue morte qu'on ne parle jplus aujourd'hui. Nous autres, nous sommes les peintres de notre siècle; nous n'avons pas le sens commun, itiais nous sommes charmants. — Et pourtant! dit David d'un air pensif en regardant des gravures d'après l'antique et d'après la Renaissance. — Après cela, reprit Boucher, il y a près d'ici un homme de talent qui s'est tourné vers les vieux en croyant que le soleil se levait par là. Je crois que la lumière qui l'attire c'est la lampe des morts ; mais, après tout, il a peut-être raison. » Et Boucher conduisit David à l'atelier de Vien ; car Boucher était un noble artiste, qui croyait aux autres comme à lui-même. L'Envie aux yeux louches n'avait jamais hanté sa maison.
Le cousin de Boucher alla donc chez Vien apprendre à mépriser — à trop mépriser — la palette du peintre de madame de Pompadour. II concourut bientôt pour le grand prix de Rome, ce fameux grand prix qui n'a jamais créé un peintre et qui en a désespéré mille. Il échoua. Pour la première fois, il douta de ses forces ; pauvre et seul, il se laissa aller au découragement, peut-être même eût-il abandonné la peinture, si les
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dieux ne lui fussent venus en aide sous la figure d'une déesse de l'Opéra, mademoiselle Guimard. Il concourut donc une seconde fois. Mais une seconde fois il échoua. Au lieu d'aller se consoler aux pieds de Guimard, il résolut de se laisser mourir de faim. 11 habitait le Louvre, dans l'appartement de Sedaine, secrétaire de l'Académie d'architecture. Il s'enferma dans sa chambre, brisa son dernier pinceau, jeta ses couleurs par la fenêtre, se croisa les bras et s'endormit sur un fauteuil. A son réveil, il dompta sa faim avec une force d'âme toute romaine. Il passe ainsi deux jours, niant la vie à vingt ans, aux beaux jours de"septembre, où le pampre dévoile la grappe provocante. Puisqu'il nie la vie, il nie la douleur. Pas un mot, pas un cri. L'orgueil est là qui étouffe ses regrets et ses plaintes.
Cependant Sedaine pense qu'il n'a pas vu .David depuis troi3 jours, David qui a subi une nouvelle défaite à l'Académie. Il court à sa chambre. II trouve Doyen sur le seuil, qui frappe à la porte. « Eh bien ? — Eh bien, savez-vous s'il est là? ils l'ont tué à l'Académie. — David ! » cria Sedaine de plus en plus inquiet.
Le jeune homme, reconnaissant la voix du vieux poète, répondit qu'il était mort, d'une voix sépulcrale. Doyen l'appela à son tour. « Celui-là, du moins, m'a donné sa voix, » murmura David. Et il se traîna le long du mur jusqu'à la porte. « Ils ne m'empêcheront pas de mourir, et j'emporterai là-haut leurs adieux. » Il ouvrit la porte. Doyen et Sedaine furent effrayés par cette apparition du tombeau. C'était la Mort aux yeux caves et aux joues marbrées. Ils portèrent David au soleil, et, selon l'expression de Sedaine, « le sauvèrent des bra3 de la mort, » non sans beaucoup de luttes, car David n'en voulait pas démordre. Doyen, furieux contre ses confrères de l'Académie, alla les apostropher en pleine séance. « Messieurs, souvenez-vous que ce jeune homme, un jour, vous tirera les oreilles à tous tant que vous êtes. » Une troisième fois David concourut pour le grand prix ; une troisième fois il échoua.
Mais l'Académie, reconnaissant son injustice, lui accorda une place à l'école de Rome.
A l'atelier de Vien, quoique David se fût imprégna des principes de réforme, il n'avait pas répudié fout à fait le goût de son temps. 11 avait pris quelque plaisir à peindre le Temple de Terpsichore et le salon du banquier Perregaux. Son plus fameux tableau de concours,, la Mort des fils de Niobé, était dans la tradition des Van Loo, ces peintres qui avaient trouvé le secret d'être charmants sans science, sans dessin et sans style, comme Delille était alors un poète sans poésie, comme madame de Pompadour était une belle courtisane sans amour. Quand David partit pour Rome, il disait avec je ne sais quel regret pour le monde impossible de son cousin Boucher : « L'antique ne me séduira pas ; Tantique manque d'action et ne remue point. » Et,* en effet, après les premières heures d'éblouissement devant les murailles du Vatican, que fit David ? Il copia avec amour la belle scène de son compatriote Valenlin. Ensuite, il peignit la Peste qui est au lazaret de Marseille, sans parti pris bien visible, dominé, tour à tour par le souvenir de l'école française et par l'exemple des bas-reliefs antiques.
L'Italie, qui avait revu le soleil dans Cimabué et les maîtres florentins, était à son dernier rayonne- • ment. La nuit couvrait déjà la voie sacrée : le génie national allait descendre au tombeau pour la seconde fois. Il n'allait plus rester qu'un sculpteur, Canova, pour tailler un mausolée à l'art italien. Ne comptant plus sur l'avenir, le dieu invisible qui se repose quand sa semaine est finie, on se tourna vers le passé, comme si la science pouvait remplacer l'inspiration. Montfaucon avait dévoilé l'antiquité, Winckelmann s'y agenouilla pieusement, et Mengs s'écria : « C'est là que sont les dieux. »
David passa une armée à Rome sans prendre un pinceau, épris de la seule éloquence de la ligne, qui est utié langue complète, comme le disait Euphanor l'an-
tique. Il dessinait tout et pailout : statues mutilées, fragments de bas-reliefs, fresques devenues invisibles. Il dessinait tout, moins la nature vivante. Aussi, quand il se remit à peindre, il ne trouva que dans l'histoire ancienne des sujets dignes de son génie. A son retour à Paris, il exposa Bélisxire et les Funérailles de Pa- Irocle, donnant raison à ces paroles de Boucher: « Les figures antiques manquent de mouvement et de vie; elles ne remuent pas. » Mais tout Paris s'inclina avec respect devant ces morts illustres sortis du tombeau sous le souffle de David. La révolution était faite dans l'art comme elle Je fut dans l'humanité peu d'années après, quand Mirabeau, Danton et Saint-Just, ces autres Romains de Paris, ensevelirent le vieux monde sous le flot tempétueux de leur éloquence.
David, qui avait voulu mourir de faim, eut un triomphe inespéré. L'ancienne peinture française ne fut plus admise que sur les portes et sur les paravents. Van Loo disait en mourant qu'il ne croyait plus à Satan, à ses pompes, à ses œuvres. Les nouveaux venus brisèrent les dieux de la veille comme des idoles surannées, indignes d'un grand peuple. On commençait, par pressentiment, à prendre au sérieux le mot peuple. David avait ouvert une école toute jonchée de marbres, de médailles et de débris de vases étrusques. Girodet, Drouet, Fabre et mademoiselle Leroux-Laville (l'Emilie des Lettres de Demoustier) furent ses premiers é'èves. Il ne tourmentait pas ses élèves par sa science: il avait compris que le temps seul est le grand maître ; il £e contentait de leur dire souvent: « Apprenez à faire un Grec qui ne soit pas un Romain, et un Romain qui ne soit pas un Grec. » De la France, il n'était jamais question. Ses élèves auraient pu lui dire quelquefois : « Maître, vous-même, vous faites des Grecs qui sont des Romains. » En effet, si David avait vécu avec Lucrèce et avec Cicéron, il n'avait qu'entrevu Àspasie et PJaton. Il connaissait le Forum et non le Sunium*.
* Un jour qu'il peignait le Supplice des enfants d&Drutus, il
Cependant l'Académie l'avait reçu par acclamation, le roi l'avait nommé son premier peintre, — le roi Louis XVI, dont le tribun David vota la mort 1 — Enfin la fortune lui était venue sous la figure d'une belle fille qui avait une dot.
Toutes les pages de la jeunesse de David étaient "écrites pour marquer dans l'histoire. Il fut repoussé trois fois par l'Académie. Il faillit mourir de faim. Enfin il fut porté en triomphe. C'était en 1780; il avait envoyé son Bélisaire à l'exposition. Un jour, perdu dans la foule, il écoutait le bruit public sur son œuvre. Tout àcoypil fut reconnu ; tout le monde le voulut féliciter; les plus enthousiastes le saisirent et le portèrent dans leur bras en criant de toute leur force : « David ! David! David! » Il ne s'opposa point à cette ' ovation ; sans doute il la trouvait toute naturelle dans son naïf orgueil. Ce qui doit l'excuser un peu, c'est qu'ayant aperçu son ami Sedaine qui levait les bras avec des larmes dans les yeux, il écarta le flot d'enthousiastes et s'élança vers le vieux poète.
La vie de David était toute de labeur. Minuit le surprenait souvent remuant les débris du monde ancien. Il se levait presque toujours avec b soleil, et s'enfermait dans son atelier sans permettre aux oisifs d'y perdre leur temps. 11 y en a qui aiment la vie à deux, il aimait Ja vie à un.
J'oubliais : il avait un ami, c'était son violon, — ami sérieux qu'il n'a jamais permis de railler, — ami
soitit tout à coup mécontent de lui, pour une jeune fille de Home, vingt fois peinte et vingt fois effacée. 11 va se promener, sachant bien que la figure cherchée lui apparaîtra dans le souvenir de son voyage à Home. A son retour, la jeune fille était peinte. Qui avait osé jouer à ce jeu ? Autrefois Van Dyck avait repeint une figure de Rubens, mais Van Dyck était lui-môme un autre Kubens. Le coupable vint demander son chàiment : c était mademoiselle Leroux-Laville, la muse inspiratrice de Demoustierî « Gela est bien peint, dit David, mais vous m'avez fait une Grecque. »
de tous les instants, confident de toutes les joies et de toutes les douleurs.
David aurait eu une autre poésie s'il eût senti l'antiquité par Tâme comme par l'aspect visible, — contraste à Prudhon ! — La figure de Sapho, l'ardente amoureuse, tenta son génie ; mais il ne vit la deuxième Muse qu'à travers la traduction de Boileau :
Heureux qui, près de toi, pour loi seule soupire.
11 la représenta assise et inspirée. Phaon, protégé par Vénus, tient suspendue Sapho et lui passe la main sur les yeux. Elle laisse tomber sa lyre d'argent. L'Amour est là qui la saisit et qui chante l'hymne à Vénus. Le tableau est savamment composé. On applaudit à là manière originale dont David a peint le visage de Sapho sous les doigts de son amant. C'est un chef-d'œuvre de dessin. Mais pourtant l'hymne de Sapho devait passionner tout autrement David, qui, sans doute, n'a jamais chanté l'hymne à Vénus ou qui n'a jamais lu Sapho.
11 y a au Louvre, dans la galerie française, un portrait de femme, mademoiselle Récamier, qui n'a guère arrêté la critique et qui symbolise le génie de David. C'est une figure où tout est sacrifié à la ligne. Le pinceau est austère jusqu'à la pâleur. Pas un ornement, pas un rayon, pas un battement de cœur. Et pourtant cette figure, ainsi éteinte, dans la pâleur d'une touche glaciale, a un attrait indicible comme la poésie de l'inconnu. Les yeux, enivrés des somptuosités des coloristes, s'arrêtent là, devant cet horizon tout imprégné de neige, avec un sourire de surprise. David a poussé l'austérité de la touche dans ce portrait jusqu'à la fantaisie, jusqu'à la volupté, jusqu'à la passion, comms sainte Thérèse, qui fuyait la terre d'un pied haineux pour retrouver dans le ciel les joies coupables de l'extase amoureuse, — ou comme Sapho, qui se jetait avec un fré-
missemenl d'amour dans la mer Ionienne où l'attendait la mort.
Louis XVI et son premier peintre semblèrent conspirer ensemble contre la monarchie française. Le roi commanda à David un tableau d'un enseignement sévère, pris dans l'histoire romaine, pour retrempsr un peu tous ces marquis désœuvrés qui faisaient de la tapisserie aux pieds de quelque Ariane ennuyée, et qui ne pouvaient plus tirer l'épée que pour défendre le bichon fanfreluche de leur maîtresse. « Tous ces brins de muguet, comme disait le duc de Goigny, qui, depuis la bataille de Rosbach, avaient abdiqué tout sentiment national. » David repartit pour Rome et y peignit le Serment des Horaces. Les Italiens de Rome s'y reconnurent sans doute dans leurs ancêtres, car le lableau du peintre français y fut bruyamment applaudi *.
Quand le tableau fut à Paris, M. d'Angevilliers parut alarmé qu'un artiste eût osé dépasser la mesure du compas royal. David s'écria brusquement : « Eh bien !
* David écrivait au marquis de Biè\re (toujours des contrastes ! David est d'abord discip'e de Boucher, quand lui-même est un maître; son premier disciple est la maîtresse de Deinoustier; et s'il a un ami, cet ami c'est le marquis de Bièvre !) :
«c Les Romains se sont rendus de bon cœur, et il y a un concours de monde à mon tableau presque aussi nombreux qu'à la comédie du Séducteur. Quel plaisir ce serait pour vous qui m'aimez, d'en être le témoin! Au moins, je dois vous tn faire la description. D'abord, les artistes ont commencé, ensuite les Italiens, et par les éloges outrés qu'ils en ont faits, la noblesse en a é'é avertie. Elle s'y est transportée en foule, et l'on ne pare plus que du peintre français et des Horaces. Ce matin, j'ai reniez -vous avec l'ambassade dj Venise ;les cardinaux veulent voir cet animal rare et se transportent tous chez moi. Mais il manque à mon bonheur de savoir s'il sera bien exposé à Paris. Pour la grandeur de mon tableau, j'ai outre-passé la mesure que l'on m'avait donnée pour le roi, qui était de dix sur dix, mais ayant tourné ma composition de toutes les manières, voyant qu'elle perdait de son énergie, j'ai abandonné de faire un tableau pour le roi, et je l'ai fait pour moi.
On voit que déjà David ne prenait pas beaucoup le roi au sérieux.
qu'on prenne des ciseaux et qu'on le rogne. » Le succès, à Paris, fut mêlé de surprise et d'enthousiasme. Il y avait longtemps qu'on n'avait vu paraître ces mâles figures de l'histoire. « C'est encore la tragédie, dirent les libertins. — Oui, répondirent les derniers encyclopédistes, mais c'est la tragédie de Corneille. » — C'était plutôt celle de Crébillon ; seulement on ne la jouait plus en paniers. On salua David grand peintre, mais surtout grand archéologue *.
Pour David, l'humanité n'avait pas fait un pas depuis la mort de Socrate. Pour lui, le soleil s'était couché dans le tombeau de cette mort éloquente. Il ne comprenait rien aux splendeurs visibles ou invisibles du christianisme. La Bible et l'Évangile étaient pour lui deux livres de plus dans une bibliothèque. Jésus le crucifié, le divin maître, ne lui avait jamais rien enseigné. Il le reléguait au calendrier, avec les saints. La duchesse de Noailles, croyant qu'un artiste si sérieux pouvait seul lui peindre un Christ digne de rappeler la ligne sévère et l'onction des œuvres religieuses, lui commanda un tableau représentant un Christ couronné d'épines. « Comment voulez-vous, madame, que je peigne le Christ ? je ne le connais pas. Socrate, si vous voulez. » Madame de Noailles insista. David promit d'obéir. Peu de jours après, il lui envoya un Christ sous les traits et les habits d'un soldat aux gar-
* David, consulté par les comédiens, se contenta de leur donner des vases étrusques. Les comédiens jetèrent les hauts cris. La tragédie subit une rude secousse. Aucune femme n'y voulait plus jouer. J'ai toujours pensé qu'on avait tro.) d'esprit railleur et pas -ssez de sentiment antique au xviu 6 siècle pour prendre la tragédie au sérieux. Elle n'ét it aimise qu'avec des habits et des jupons à la française, comme une savante curiosité de carnaval. Les Français ont toujours aimé l'anachorisme en littérature. Aussi depuis qu'on a restitué à la tragédie son péplum majestueux, on n'a pas fait une seule œuvre immortelle.
Parmi les élèves de David il ne faut pas oublier Lekain ni Talma. Ce fut dans l'atelier du maître qu'ils apprirent le style des mouvements et le style des habits.
des françaises. Voltaire était dépassé l Et pourtant, au sacre de l'Empereur, ce fut David qu'on choisit pour le portrait de Pie VII. On l'avertit que, selon la tradition, il fallait que l'artiste fût agenouillé pour peindre un pape. Il s'assit fièrement devant Pie VII, l'épée au côté pour tout signe de respect. Le pape avait trop voyagé pour se plaindre. Aussi ce pape de David est le premier Italien venu vôtu de pourpre. Point d'idéal et point de flamme intérieure. Ce front ne porte pas le tabernacle de la foi. Peut-être est-ce la faute de Pie VII, peut-être est-ce la faute du peintre, qui, n'ayant pas au cœur la religion chrétienne, n'a pu donner à cette belle figure le rayonnement de l'apôtre.
David était un philosophe du Portique, ne croyant qu'à Socrate. Aussi, quand il peignit la Mort de Socrate, il n'eut qu'à se souvenir, car il lui sembla qu'il avait, avec Platon, assisté à cette tragédie païenne, — tragédie sans bruit et sans larmes visibles, tragédie aux lignes grecques, où la grâce antique se révèle jusque dans la mort. David avait d'abord peint Socrate tenant la coupe que lui présentait l'esclave attendri : « Non, non, lui dit André Ghénier, qui était Grec comme David était Romain, Socrate ne prendra la coupe que lorsqu'il aura fini de parler *. »
David entra à toute bride dans la Révolution, qui, selon lui, n'alla jamais assez vite ni assez loin. 11 se signala aux Jacobins par son éloquence brutale. Ses amis Gollot d'Herbois et Marat n'étaient pas plus
* Dans son Salon de 1822, M. Thiers revient sur cette composition avec tout le respect qu'inspire un chef-d'œuvre : « Socrate dans sa prison, assis sur un lit, montre le ciel, ce qui indique la nature de son intention ; reçoit la coupe, ce qui rappelle sa condamnation ; tâtonne pour la saisir, ce qui annonce sa préoccupation philosophique et son indifférence pour la mort. » Pour la composition, ce tableau est un chef-d'œuvre que Poussin seul, de tous les peintres modernes, aurait pu trouver ; mais David, sentant qu'il avait sous la main un chef-d'œuvre, s'y complut trop et oublia cette autre maxime, qu'il faudrait inscrire à la porte de tous les ateliers ï Le fini ne finit pas.
exaltés. Il fut nommé à la Convention par la section du Muséum. Le peintre du Roi habitait toujours le Louvre. Ce pauvre Louis XVI fut, pour ainsi dire, décapité deux fois par David. Au 10 août, comme il ne reconnaissait aucune figure amie parmi les conventionnels, il aperçut tout à coup son premier peintre : « Eh bien ! David, lui demanda-t-il d'une voix émue, quand finissons-nous mon portrait ? — Je ne finis pas le portrait d'un tyran, » répondit David avec une cruauté sans égale dans l'histoire. Le tyran baissa la tête et ne répliqua pas. Quand David vota la mort du roi, il le tua pour la seconde fois.
David a été révolutionnaire en art, en religion et en politique. Quand on recherche le3 causes de la révolulion de 1789, on ne doit pas perdre de vue les tableaux de David. Tout son œuvre est l'expression de cette idée*.
Le fameux tableau de Brutus, daté de 1789, pressentiment de la Révolution, avait d'ailleurs été commandé à David par le roi de France, comme le Serment des Horaces. La révolution était dans tous les esprits, même à Versailles:
* 11 commença à montrer ses forces au Salon de 1781. 11 y exposa Bélisaire reconnu par un soldat qui avait servi sous lui, au moment où une femme lui fait V aumône. Au salon de 1783, il reparut avec son tableau de réception à l'Académie : la Douleur et les regrets d'Andromaque sur le corps d'Hector, el les dessins dune frise dans le goût antique. Au Salon de 1785, il exposa le Serment des Horaces et une petite répétition du Bélisaire. Au Salon de 1787 : Socrate au moment de prendre la ciguë, et une répétition des Horaces que Girodet aurait pu signer si le disciple signait les tableaux du maître quand il peint. Au Salon de 1789 (la Révolution allait s'annonçant partout, jusque, dans les ateliers) : 1° Brutus t premier consul, de retour en sa maison après avoir condamné ses deux fi 1 s qui s'étaient unis aux Tarquinset avaient conspiré contre la liberté romaine; des licteurs rapportent leurs corps pour leur donner la sépulture ; 2° les Amours de Paris et d'Hélène ; 3° une Vestale ; 4° Psyché abandonnée ; 5° Louis XVI entrant à l'Assemblée constituante; 6° le Serment du jeu de Paume, dessin à la plume lavé au bistre, œuvre capitale.
Rome n'est pas dans Rome, elle est toute à Paris !
Brutus est une œuvre secondaire, sans émotion, partant sans vraie grandeur. Brutus est là pourtant avec sa douleur contenue; mais oùêtes-vous, filles de Brutus, sœurs désolées ? Je ne vous reconnais pas dans ces marbres antiques qui s'évanouissent avec tant de science et tant de grâce. C'est la douleur du théâtre et non celle du foyer.
Et pourtant David avait eu mieux qu'un modèle d'alelier pour peindre la sœur évanouie. Tout le monde alors se voulait montrer citoyen, même les femmes, même les marquises de la cour. Une demoiselle de qualité était venue, toute dévouée à l'amour de l'art et à l'amour de la patrie, avec sa gouvernante, poser pour une des filles de Brutus à l'atelier de David. On raconte même qu'à force de poser dans l'expression cherchée, elle s'évanouit sérieusement dans les bras de sa gouvernante. « Monsieur ! monsieur ! elle se trouve mal tout de bon ! — Taisez-vous, dit David à voix basse, attendez encore ; ne voyez-vous pas qu'elle est admirable ainsi?» Et il continua froidement à saisir l'expression. Tout autre, mieux inspiré, se fût précipité aux pieds de la jeune fille, l'eût prise avec passion dans ses bras et eût trouvé ensuite dans son souvenir l'expression idéale. Mais on l'a déjà trop vu, David manquait de chaleur d'âme.
Cependant la pensée le passionnait. Son Serment du Jeu de Paume, qui est du même temps est tout un poème radieux où se trahit le désordre de l'enthousiasme, où la pensée domine le flux populaire avec sa grande altitude. Il y a là du Michel-Ange. C'est le grand historien qui va jusqu'à la prophétie. En effet, la poudre qui frappe la chapelle royale ne crie-t-elle pas en passant : 21 janvier 1793 !
La passion révolutionnaire, la seule passion de cet Etrusque réveillé parmi nous, lui inspira son chef-
d'oeuvre: Marat assassiné da?is sa baignoire. Ce tableau sera beau partout, môrrn dans la tribune du vieux palais de Florence. C'est la vérité dans toute sa rudesse, le réalisme dans toute sa brutalité ; mats la mort est là qui répand sur cette triste tête de Marat non pas seulement le sommeil oublieux, mais le rayonnement d'une âme qui s'envole et éclaire en passant d'un dernier adieu le front, les yeux et la bouche. Voilà un chef-d'œuvre d'exécution. L'amitié a donné jusqu'au dernier coup la chaleur d'à me à ce pinceau presque toujours éteint qui a si souvent trahi l'inspiration. Ce Marat mort, si laid dans la vie, est presque devenu beau dans le miroir d3 l'art. On sent que le peintro lui était sympathique. Et pourtant c'est toujours la vérité qui parle. C'est bien te cette bêle féroce de la bonté qui aurait volontiers supprimé la moitié du monde pour le bien de l'autre moitié ; qui signait un bon de guillotine avant d'entrer dans le bain, mais qui écrivait en mourant, ainsi que le témoigne le tableau de David : « Vous donnerez cet assignat à celte mère de sept ence fants dont le mari est mort pour la défense de la « patrie *. »
Après Thermidor, David fut emprisonné cinq mois durant au Luxembourg. Thibaudeau, Chénier et Boissy d'Anglas le sauvèrent de l'exil, peut-être de la mort.
* Ceux qui n'ont pas vu le tab'eau s'imag nent q-ie c'est la représentation d'un odieux spectacle. En effet, il y a là, dans une piè^e nue el grise, le couteau ensanglanté et le billot de bois l'écritoire de plomb et la plume brisée — cette plume plus terrible t t u'un seing royal du moyen âge. Par terre, le billet de Charlotte est ouvert : « Il suffît que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance. — 13 juillet 1793. -- Deux 13. — Charlotte à Marat. » Et comme contraste, au-dessous : « David à Marat. » Eh bien, cet oihux spectacle est beau dans ce chefd'œuvre de David que nous admirions tous hier encore, à une fête du prince Napoléon entre une bataille d'Yvon et une .page antique de Gérôme.
Quand Robespierre avait la dictature politiq je, David était I e dictateur des arts.
Son exaltation démagogique s'était calmée en prison. Dans ses nuits solitaires il était descendu en lui-même et s'était jugé sévèrement. Ah 1 pourquoi n'était-il resté le premier de la république des arts dans ce royal atelier tout peuplé de chefs-d'œuvre ? Pourquoi s'était-il aventuré sur cette mer des tempêtes qui, plus d'une fois, avait jeté sur lui des vagues de sang? 11 avait d'ailleurs le pressentiment que Robespierre et Saint-Just avaient enseveli la Révolution avec eux. Il se sentait impuissant dans l'avenir; il ne devait plus vivre que pour les arts, laissant l'humanité en route ou en déroute. Dès qu'il fut libre, il se remit à l'œuvre; il peignit les Sabines, œuvre de maître, mais tableau théâtral sans tumulte, sans émotion, quoique la pensée qui le lui inspira l'eût saisi au cœur : il avait appris dans sa prison que sa femme, qui, on Ta dit, n'était plus sa femme depuis longtemps, s'épuisait en dévouement, pour le sauver. Pour prendre ce dévouement, il trouva tout simple de la représenter parmi les Sabines ; toujours Romain, même après la Révolution, toujours fidèle à ce paradoxe de l'abbé Galiani : « L'histoire « moderne n'est que l'histoire ancienne sous d'autres « noms. » David s'était étrangement mépris sur son talent en peignant ce grand tableau. C'était moins du style que de la verve qu'il fallait là. Un peu de barbarie et de primitivité dans l'exécution eût mieux valu que cette exquise politesse des contours, des mouvements et des chevelures. A force d'art, l'art lui-même est banni.
Une fois libre, David ne songea qu'à s'oublier luimême et à faire oublier ses violences montagnardes. Mais oublia-t-il sans peine tant d'amis et tant d'ennemis morts sur la guillotine, — ces ennemis politiques qui vous disent du fond du tombeau : « Nous nous sommes tous trompés ! » Çà et là, en prenant sa palette et en broyant ses couleurs, ne vit-il pas des gouttes du sang de Danton et de Camille? En 1795, l'ombre de Danton lo poursuivant encore, il dessina, avec la seule
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force du souvenir, un beau portrait du grand révolutionnaire pour son ami M. SainUAlbin* « Tiens, dit David en contemplant la figure puissante qu'il avait retrouvée dans son cœur, c'est Jupiter Olympien que je te donne. »
C'est peut-être le seul portrait signé David qui porte* par le style, une date révolutionnaire. Il est vrai que les Montagnards de David ne sont pas effrayants, parce qu'il a éteint leur passion sous la correction glaciale de son pinceau.
Napoléon, qui voulait gouverner avec l'éclat de son génie et avec le rayonnement du génie des hommes de son temps, alla à David comme à un historien qui devait parler à tous les yeux. Il lui donna cent quatrevingt mille francs pour ses deux grandes toiles : la Distribution des 4t aigles i et le Couronnement, qui sont au musée de Versailles. David a répété le Couronné-* ment pour que cette œuvre courût le monde> quand l'Empereur était emprisonné à Saint-Hélène. C'était une éloquente protestation. On l'a vue exposée jusqu'en Amérique* Après avoir tant voyagé, cette toile* venue à Paris en 1842 et mise en vente publique* a été adjugée à quinze francs I flux et reflux de l'opinion humaine! Dans ce tableau du Couronnement, David, enlevé par l'enthousiasme public, monta jusqu'aux sommets inaccessibles de l'idéal. Son Napoléon est beau de génie, la tête de Joséphine est un rayonnement d'amour et de jeunesse* « Vous avez peint Joséphine plus belle qu'elle n'est* dit à David un grand dignitaire de l'Empire. — Allez le lui dire, )> répondit-il brusquement. Le pape était d'abord un simple spectateur dans cette comédie héroïque du sacre. Il regardait Napoléon, qui, après s'être couronné lui-même, va poser la couronne sur le front radieux et triste de Joséphine. Mais Napoléon dit au peintre: « Je n'ai pas fait venir le pape de si loin pour ne rien faire. Faites-lui lever la main en signe de bénédiction *. »
* David laissait le temps de compter ses œuvres. Il élait trop
David, exilé, vivait en Flandre par le corps, mais son esprit avait choisi la Grèce. 11 ranimait sa vieillesse à ce soleil sans nuages de la mère patrie des arts. Les visions de sa jeunesse, Eucharis, Psyché, l'Aurore, Vénus, Achille, les trois Grâces, Apollon, et Campaspe, vinrent le visiter à ses derniers jours ; ou plutôt David n'a jamais été ni jeune ni vieux. Son pinceau de vingt ans n'accuse i«i fougue ni vérité; son pinceau de soixante-quinze ans n'indique ni faiblesse ni défaillance, tant il est vrai que la tête d'un artiste est, comme la dit le poète, un éternel printemps paré
savant pour ôtre fécond. J'ai indiqué tous ses tableaux jusqu'à la Révolution; je vais indiquer ses œuvres depuis 1781) jusqu'à l'Empire, depuis l'Empire jusqu'à son exilf et depuis son exil jusqu'à sa mort. David signa, en 1793: \° le* Derniers moments de Lepelleticr de Saint-Fargeau ; 2° portrait de mademoiselle Lepellelier, fille adoptive de la nation française ; 3° Marat assassiné dans, sa baignoire ; 4° la Mort du jeune Barra ; 5° portraits de Grégoire, de Robespierre, de Sainl-Just, de Boissy d' Anglas, de Jean Bon Saint-André, de Prieur (de la Marne), deBailly, de Marie-Joseph Chénier. Au Salon de 1795, nous voyons le citoyen exposer le portrait d'une Femme et son enfant. De 1795 au Salon de 1803, le citoyen David peignit: 1° une répétition de Sapho et Phaon; 2° une variante des Sabines <avac un autre fond; 3° un portiait quatre fois répété du Premier Consul gravissant le Saint- Bernard ;4° les portraits de madame Verninhac, de madame de Pastoret, de madame de Trudaine, une ébauche de madame Récamier ; 5° Pie VII el le Cardinal Caprara ; 6* le portrait de Pie VU. Au Salon de 1808, David, premier peintre de 'l'Empereur, exposa: 1° le Couronnement ; 2° le portrait en pied de l'Empereur; 3° les Sabines. Au Salon de 1810 : 1° la Distribution des aigles au Champ de Mars ; 2° Y Empereur debout, dans son cabinet. Au Salon de 1814 : 1° les Thermopyles ; 2° portraits des gendres de David, les généraux Meunier et Jeannin, de madame Daru, de Français de Nantes. Dans l'exil de 1816 à 1824, David a peint : 1° Y Amour quittint Psyché au lever de l'aurore ; 2° TeUmaque et Eucharis ; 3» la Colère d'Achille contre Agamemnon ; 4° Bohémienne disant la bonne avenlwt à une jeune fille ; 5* Mars désarmé par' Vénus et les Grâces ; 6° Appelles peignant Campaspe devant Alexandre ; 7° des portraits, celui de David, ceux de quelques-uns de ses compagnons d'exil, comme Siéyès ; 8° des dessins.
LES SCULPTEURS ET LES PEINTRES 18i
des moissons et des vendanges. Titien peignait à quatre-vingt-dix-neuf ans avec toute la chaleur de ton de ses jeune années.
David, qui en 1789 avait peint Brutus comme par pressentiment, peignait en 1814 les Thermopyles. Ce fut sa dernière page d'histoire en France, page éloquente et froide comme un discours de grand maître de l'université. « Héroïque pensée sculptée sur la toile au moment où les alliés envahissaient la France, » dit Théophile Thoré. Au 9 thermidor, il faillit suivre sur la guillotine Robespierre dont il fut le premier peintre; à la chute de l'Empire il fut exilé comme l'Empereur, dont il était le premier peintre. Il n'alla pas si loin, il se réfugia à Bruxelles. Vainement, M. de Humbold tenta de l'emmener à Berlin avec le titre de ministre des arts du roi de Prusse; vainement ses enfants, ses amis, ses élèves, le prièrent d'adresser une simple requête à la Restauration pour fouler encore le sol natal. La Restauration ne voulait ni de David vivant ni de David mort. Elle ne voyait qu'un régicide de plus dans le maître de Gros, de Gérard et de Girodet, dans le peintre de la Mort de Socrale.
Quand on étudie l'œuvre de David, on se prend à regretter qu'il n'ait pas imprimé sa pensée sur le marbre. Il était né sculpteur, avec l'amour de la ligne et la passion de l'idée ; il n'a jamais rien compris aux fêles du soleil, ses yeux ne se sont jamais enivrés de la lumière. Il disait de la couleur comme Boileau disait de la rime : Une esclave qui ne doit qu'obéir. » Si M. Thiers a savamment interprété la pensée de David dans son Salon de 1822, M. Guizot, dans son Salon de 1810, a protesté avec une souveraine raison contre cette école de David.
De toute cette école célèbre, qu'est-il resté ? « Mes disciples, disait David ont tous la lettre du génie : Girodet, Guérin, Gérard, Gros. » Ce dernier seul a survécu, parce que sa forte nature Ta emporté au-dessus des leçons de David. Les trois autres sont des sta-
tuaires qui n'ont pas suivi leur vocation. Des élèves secondaires, qui sait aujourd'hui les noms ?
David était né grand peintre, puisqu'il a reconnu ses vrais maîtres dans Phidias et Michel-Ange, puisqu'il a compris qu'en vivant dans l'intimité de leurs œuvres, il arriverait aux lois éternelles du beau. Nul peintre au monde n'a plus dessiné d'après Phidias et Michel- Ange. David a conservé jusqu'à sa mort cinq volumes in-folio d'études faites à Rome ; c'était sa grammaire. Il l'emportait partout, il l'ouvrait à toute heure. Mais Phidias et Michel-Ange n'avaient pas eu besoin d'une grammaire, pour parler en toute éloquence la langue de l'art. Avec la grammaire, on craint de s'aventurer dans les régions de l'infini ; on a toujours un pied cloué sur la terre ; on ne s'envole jamais au delà des nues. On fait des œuvres : on ne fait pas des chefsd'œuvre.
Vit