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LES CONFESSIONS DE MADAME VIGÉE-LEBRUN

Jean-Jacques a dit : « En écrivant mes souvenirs, je me rappellerai le temps passé qui, doublera pour ainsi dire mon existence. » Et moi je fais comme Rousseau : mais, hélas ! je n'ai pas, comme lui, le don d3 peindre avec la plume.

Je suis née dans un beau temp3, où le bonheur était

le sceptre. Les nouveaux venus, au lieu de copier le bronze, le marbre ou la pierre des statues et des bas-reliefs, au lieu d'aller à l'école de Socràte, iront à l'école d'Homère et de théocrite. Nous n'aurons pas de philosophes en peinture, mais des poètes. Prudhon ne sera pas seulement un grand peintre ce sera un grand maître.

facile : on croyait encore à Dieu, au palais, aux châteaux, à la poésie et à l'amour. Ma poésie et mon amour c'était la peinture. Au couvent, à sept ans à peine, je crayonnais Sans cesse ; je ne savais pas écrire que je • savais dessiner ; mes cahiers et ceux de mes camarades étaient peuplés de mille petites têtes d'expression, de l'ace, de trois quarts et de profil, de jolies écolières pour rire ou grimacer. Mon père, nommé Vigée, peignait fort bien au pastel ; on confond aujourd'hui plus d'un de ses portraits avec ceux de La Tour. Moins de dessin,, mais plus de vague et de fondu, ce qui est bien un peu l'esprit du pastel ; en un mot, si la Tour était le Michel-Ange du genre, mon père en était le Corège. C'était un véritable artiste par les distractions : un jour, il sort tout habillé pour aller dîner" en ville; toute coup l'idée lui vient de retoucher un tableau qui le préoccupe. « C'est bien, dit-il avec feu, j'ai encore une demi-h?ure. » 11 ôte sa perruque, met son bonnet de nuit, et gâte son tableau ; après quoi, très content de lui, il s'en va en toute hâle, vêtu d'un habit à brandebourgs dorés, son épée au côté, mais gardant son bonnet de nuit et oubliant sa perruque.

C'était un homme de beaucoup d'esprit. Tout le monde sait ce joli mot à une dame qui grimaçait en posant pour se faire la bouche plus petite : « Ne vous tourmentez pas ainsi, madame ; pour peu que vous le désiriez, je ne vous en ferai pas du tout. »

J'étais abonne école, car si mon père avait de l'esprit, ma mère était belle et pieuse: la beauté est un spectacle digne de Dieu, et la piété nous rapproche du ciel. Nous allions à la messe, comme d'autres vont au bal, avec un vif attrait ; tout est si beau dans la maison de Dieu ! « Allez à la messe, nous disait mon père ; pour moi, je vais écouter les grands prêtres: Diderot, d'Alembert, d'Holbach ; tout ce qu'ils me disent me fait croire que le monde sera bientôt sens dessus dessous ; ce jour- là il ne restera qu'un seul ami ; ce sera Dieu. »

Mon pauvre père mourut avant la fin du monde. Ma

mère pleura beaucoup ; elle jura qu'elle ne se consolerait jamais, et se remaria à un joaillier. — L'amour des bijoux, l'amour de l'or el l'amour de l'amour. — La pauvre femme I ce fut le lendemain de ce mariage qu'elle fut à tout jamais inconsolable. Ce joaillier était un avare, qui fît entrer dans sa boutique les bijoux de ma mère et me condamna à travailler dix heures par jour pour payer ce qu'il appelait mes chiffons. L'odieux homme, il s'était emparé de la garde-robe de mon père, dont il portait les habits, quoiqu'ils ne fussent pas à sa faille. J'avais pris des leçons de Doyen et de Joseph Vernet : mais je n'ai jamais eu de maîtres, «r Mon enfant me disait Joseph Vernet, étudiez les Italiens et les Flamands, n'étudiez jamais les Français et n'oubliez pas que la nature est le premier de tous les maîtres. »

Ce fut aussi Joseph Vernet qui m'expliqua le grand rôle que joue la lumière dans les tableaux ; il avait raison : des tableaux bien ou mal éclairés sont comme des pièces bien ou mal jouées.

Je copiais tour à tour Rubens, Rembrandt, Van Dyck et Greuze; je me passionnais pour les deux derniers dans mon amour des carnations délicates. Greuze me séduisit d'abord; mais je m'attachai bientôt à Van Dyck, qui m'expliqua mieux encore les miracles des demi-tons et de la dégradation des lumières sur les parties saillantes d'une figure.

Je puis dire que je fus célèbre avant d'avoir du talent. « Elle est belle comme le jour, disait-on, voilà ce qui donne tant de prix à sa peinture. »En effet, j'étais devenue belle, presque sans le savoir ; je n'avais pas le temps de jouer de l'éventail. L'éventail, c'était ma palette.

Les Parisiens se croient le peuple le plus spirituel de la terre, mais ce sont toujours les étrangers qui disent chez eux le premier mot au talent ou à la beauté ; les Parisiens sont des étourdis qui ne voient aujourd'hui que ce qu'ils ont vu hier : ils en seraient encore au Mercure de France, si le roi de Prusse et l'impératrice

de Russie ne leur avaient dessillé les yeux sur Voltaire et Diderot. Ce furent deux grands seigneurs russes qui commencèrent ma fortune, le comte Orloff et le comte Schouvalof, de vrais grands seigneurs, ceux-là, car ils ne me payèrent leurs portraits qu'au prix fixé, cinquante écus, si j'ai bonne mémoire. Mais l'un m'offrit un dhmant de trois cents écus, et l'autre deux perles sans prix pour pendants d'oreilles. Hélas ! mon diamant et mes perles allèrent, comme tout le reste, dans la boutique de M. Harpagon, mon odieux beau-père.

Nous demeurions rue Saint-Honoré, vis-à-vis du Palais-Royal. Le Palais-Royal est encore un paradis perdu qui ne se rouvrira pas ; c'était alors toute la joie, toule la gaieté, toute la poésie parisienne. J'y rencontrais souvent la duchesse de Chartres, qui s'arrêtait pour me regarder. « Le joli portrait ! » dit-elle un jour. Je m'inclinai en rougissant. « Est-ce que ce n'est pas vous que je vois peindre là-bas, quand je suis sur ma terrasse ? » Je m'incliaai encore, plus rougissante et plus émue. La duchesse me baisa au front et me dit de venir le lendemain à son lever pour la peindre, elle, ses amies et ses chiens ? Ma fortune était faite ; dès que j'eus franchi le seuil du palais, j'eus cent portraits à faire. Qui le croirait? je ne le crois pas aujourd'hui moi-même : depuis mon portrait de la duchesse de Chartres jusqu'aujourd'hui, j'ai peint quatre cent dixsept portraits ; je ne compte pas les croquis ni les ébauches.

Mon succès fut plus vif et plus lumineux qu'un coup de soleil ; j'en étais toute éblouie, et je cherchais l'ombre avec je ne sais quel doux sentiment de pudeur ; j*étais si jeune et si pure, que tout ce bruit qui se faisait autour de moi me semblait un attentat à ma candeur. Je n'avais pas lu un seul roman, et je ne répandais mon cœur que le soir, au salut, quand Dieu seul était là.

Quoique je fusse la fille du monde la plus ignorante des choses de l'amour, je fis bonne sentinelle. Le prç-

mier qui osa faire le siège, ce fut le marquis de Choiseuh Un jour que je peignais^la comtesse de Brionne et la princesse de Lorraine, le marquis de Choiseul me demanda la grâce d'être peint par moi ; je ne peignais que les femmes, mais il me parla si bien de sa mère qui mourait de ne pas avoir son portrait, que je lui permis de venir à mon atelier.

Je ne l'attendis pas, car, le lendemain, comme je sortais de ma chambre, je le trouvai devant mon chevalet : « Mademoiselle, me dit-il de l'air le plus respectueux, permettez-moi de tailler vos crayons, car je souffre de voir de si blanches mains... — Monsieur, j'ai les mains rouges, j'adore ce barbouillis de blanc, de bleu, de vert, de violet; vous êtes né pour tenir une épée, laissez-moi tenir mes crayons. » Je lui indiquai du doigt un fauteuil, et je commençai le dessin de sa figure. Je le regardais à la dérobée, et je voyais qu'il me dévorait des yeux : « Monsieur le marquis, ce ne sont pas ces yeux-là que vous faites à votre mère ; de grâce, n'attendrissez pas votre regard, vous auriez l'air bêle, et je ne me consolerais pas de ne pas vous faire spirituel. » Mais j'eus beau dire, il n'en démordait pas d'un seul regard : « Monsieur le marquis, vous savez que je vais vous faire à regards perdus : il n'y a que les bourgeois du Marais qui s'obstinentà regarder de face ; c'est un trompe-l'œil indigne des gens comme il faut; le bourgeois, dans son portrait, a la prétention de regarder en Champagne si la Gascogne est en feu ; il veut voir du même coup tous ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière-petils-enfants, à quelque point de vue qu'ils soient ; mais les hommes de cour, qui sont des hommes de pensée, fixent un point dans l'ombre et rêvent aux grandes actions qui les feront célèbres, ou aux grands sentiments qui ont pris leur cœur. — lime semble, mademoiselle, me dit le marquis, que vous raillez un peu. — Non, monsieur, demandez à ma mère ; d'ailleurs, je ne peins bien que les regards perdus. » Le marquis se résigna à regarder ma mère ; dès

qu'il levait les yeux sur moi, je les remettais à leur place, en- lui disant vivement : « Monsieur le marquis, j'en suis aux yeux. »

La duchesse de Chartres vint à la dernière séance, accompagnée de la duchesse de Guiche et du baron de Montesquiou ; elle savait l'histoire des yeux perdus, et elle voulait s'amuser un peu ; elle appela M. de Choiseul, le marquis de la Triste-Figure, tant il eut l'air fâché quand je lui dis une fois encore devant la duchesse : « J'en suis aux yeux. »

Cette pauvre duchesse de Chartres ! ce fut ce jour-là que M. de Montesquiou, voyant passer quelques filles perdues sous mes fenêtres, dit étourdiment : « Voilà des demoiselles. — Gomment pouvez-vous savoir qu'elles ne sont pas mariées ? » demanda la candide duchesse.

J'avais deux amies, M lle Boquet et M lle Vernet ; M lle Boquet avait autant de talent que moi, mais elle eût la bêtise de se marier, ce qui lui fit perdre du même coup son nom et son talent, car elle s'appela M m ° Filleul, et devint mère de famille. Elle avait peint le portrait de la reine, qui la nomma concierge du château de la Muette. Qui le croirait ? c'était sa condamnation à mort, et ce fut aussi la condamnation à mort de M" Vernet.

M 110 Vernet était fille de Joseph Vernet. En pleine révolution elle alla célébrer le mariage de sa fille dans la chapelle du château de la Muette. Cette bénédiction nuptiale fut donnée mystérieusement, mais un jardinier curieux parla. C'était un patriote qui avait travaillé au calendrier républicain : il dénonça du même coup mes deux amies, les accusant d'avoir brûlé les bougies de la nation ; c'était sérieux, elles furent guillotinées.

Le docteur Guillotin m'avait demandé son portrait ; je n'ai pas voulu le faire, cela m'a porté bonheur. Mes pauvres amies ! elles avaient brûlé les bougies de la nation! Et moi, à l'anniversaire de leur mort, j'ai toujours brûlé deux cierges à leur mémoire.

Comme Watteau, dans mes distractions, j'aimais

mieux le boulevard du Temple que le Cours la Reine ; mais les duchesse3 que je peignais me prenaient dans leurs çarosses, les jeunes gens à cheval caracolaient autour de nous : les curieux me croyaient bien plus duchesse que celles-là qui m'offraient l'hospitalité.

J'avais vingt ans, je savais peindre, mais c'était tout. M. Lebrun passait pour un millionnaire en tableaux ; ma mère me jeta dans ses bras ; je m'ima ■ ginais que j'épousais des chefs-d'œuvre.., et je ne montrai mes larmes qu'à moi-même...

Hélas I c'est lui qui était pauvre, c'est moi qui étais riche : le millionnaire n'avait que des dettes, la jeune fille avait deux millions sur sa palette, sans parler de sa beauté et de ses vingt ans. Ces deux millions que je gagnais en dix ans, ces vingt ans et cette beauté, tout cela fut mangé par ce bourreau d'argent, qui n'aimait que les filles et le jeu.

Ah ! si j'avais écouté mon cœur! En entrant à l'église, je me disais encore : dirai-je oui? dirai-je non? J'ai dit ouiy parce que l'aveugle fatalité ne nous apprend ici-bas que le chemin du malheur : et pourtant les bons conseils ne m'ont pas manqué. « Vous feriez mieux de vous attacher une pierre au cou que d'épouser Lebrun, médisait Aubert, le joaillier delà couronne. » La duchesse d'Arenberg, M m0 de Canillac, M m0 de Souza me dirent que c'était une impiété de marier une si belle fille avec un pareil homme. Mais c'était écrit là-haut I

Et après ? après j'ai été malheureuse comme toutes les femmes. J'ai tout oublié dans l'art et le travail* J'ai vécu, j'ai survécu. Me voilà vieille, mais jeune encore par le cœur et par la peinture. Je peins, je portraiture, je conte, j'oublie, et je me ressouviens. Bonsoir la compagnie*

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