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BUFFON

Il faut voir les hommes de génie dans le cadre de leur temps.

Quand Buffon apparut au xvm* siècle ce fut une autre création du monde. Certes, si Dieu eût daigné prendre un spectateur pour le spectacle grandiose de six jours légendaires, il eût pris Buffon.

L'oracle de Delphes avait dit à l'homme : Connaistoi. Buffon a voulu se connaître; mais il a voulu connaître le théâtre de ses actions.

Réaumur voyait le monde par les infiniment peli's ; Buffon par les infiniment grands. Il a l'œil de l'aigle, il fixe le soleil, il regarde la terre par le regard de la vérité. Il a trop d'éblouissements, mais ce sont les marques de la poésie. Les rayons de soleil lui ceignent le front d'auréoles, quand tant d'autres ne marchent que dans les feux d'artifice du paradoxe et du style.

Buffon est un peintre de fresques grandioses à la Michel-Ange. Rien ne l'effraye pour son œuvre ; il parcourt les espaces, il monte au-delà des nues et descend dans les abîmes, voulant tout pénétrer jusqu'à l'infini.

Peintre, il a créé tout un musée, le musée de la nature. Entrez dans son monument, vous étudierez tous les mondes, depuis l'infini des mers jusqu'à Tin-

fini des deux, le monde et les mondes; la surface et les profondeurs de la terre. L'œil du grand artiste a tout vu et tout pénétré. Et quelle ordonnance superbe, quel fier dessein, quelle palette magique ! Les grands peintres d'histoires ont-ils jamais mieux ménagé les lumières? C'est l'art profond des points lumineux et des demi-teintes. Il surprend la nature de toutes ses altitudes et dans toutes ses expressions. N'est-ce pas admirable de voir le spectacle universel dans un fauteuil en ouvrant le livre de Buffon ? Et quelle que soit la page c'est le grand horizon du philosophe. Il enchaîne les êtres, il généralise les choses; il conduit les idées comme Apollon conduisait le char du soleil avec le même sourire. Rien ne l'étonné et rien ne l'arrêle parce qu'il est armé de la hardiesse et de la témérité que donne le génie. Ses chevaux s'emporteront en route comme des chevaux de sang, mais il les maîtrisera avec la grâce altique. On n'a pas peur en sa compagnie, il vous a si bien parlé de l'équilibre des mondes, de la cause éternelle des choses, du gouvernement absolu du Créateur à travers les révolutions de la nature que vous allez en toute confiance.

Pour prendre une autre image digne de Buffon, son génie est un fleuve majestueux qui menace de sortir de son lit par l'ampleur de ses ondes, mais qui est contenu par les richesses de ses rives. Et ce beau fleuve est le miroir universel qui réfléchit le ciel et la terre.

Bossuet, lui aussi dans sa fresque éloquente et hardie, a tenté une histoire universelle, mais Bossuet n'a vu que l'homme sous l'œil de Dieu, tandis que Buffon a vu toute la nature. 11 a mesuré, sans avoir le vertige, tous les espaces et toutes les durées. Il a interrogé le passé, il a vu le présent, il a deviné l'avenir; il a étudié tous les phénomènes, je dirai tous les miracles du mouvement et de la chaleur ; il a assisté à toutes les révolutions, à toutes les métamorphoses, à tous les âges de la Nature. Il en a écrit les époques comme s'il eût vécu dans tous les temps.

C'est avec une raison suprême qu'il a tout soumis aux études, aux recherches, aux hypothèses. Lui aussi fut un grand alchimiste : au lieu de créer de l'or, il créait de la lumière.

Vous ne voulez pas que je redise ici par quel travail surhumain il est arrivée cette connaissance profonde du naturaliste penché sur un brin d'herbe, sur une fourmi ou sur un coquillage, cet astrologue qui ne se laissait choir dans un puits que pour y saisir la vérité toute ruisselante ; à ce voyageur qui choisit les montagnes et les forêts pour ses meilleures hôtelleries ; ce poète qui voit par delà les nuages et qui se retrouve dans les plus profondes solitudes; cet historien qui ne se hasarde jamais dans l'inconnu et qui ne dépasse jamais l'horizon du réel ; ce philosophe qui crée des théories avec la toute-puissance de la raison ; ce peintre qui répand sur ses tableaux les chaudes couleurs de la vie. La science viendra, la science est venue qui a prouvé que Buffon avait fait plus d'une fois fausse route comme tous les chercheurs ; mais quelque ruiné qu'il soit çà et là, le monument de Buffon est encore debout dans la majesté des temples de marbre qui ont duré et qui dureront.

C'est que Buffon a tout vu par le grand côté ou plutôt c'est qu'il a vu grand. Quand on vient de lire son livre, la nature est comme les hommes d'Homère, elle est plus grande que nature, non pas en la mesurant au compas, mais par son air, sa majesté, son auréole. Elle marche dans la dignité de la fille de Dieu.

Ce grand maître ne lit pas seulement pénétrer l'art de peindre dans l'art d'écrire, il y fit pénétrer la science : il enrichit l'éloquence d'une foule d'idées et d'images. A force de proscrire les mots inutiles on avait fini par faire de la langue française une bourgeoise un peu court vêtue. Il fallait tout le génie et tout l'esprit de Voltaire pour rester un grand écrivain au milieu de cet appauvrissement. Buffon préparait la régénérescence delà langue française qui menaçait de tomber dans une anémie mortelle.

La philosophie du xviii 6 siècle était fille de la Renaissance. Ce que celle-ci avait fait pour les arts, celle-là le fît pour la science des idées. Le même mouvement qui entraînait Michel-Ange emporta plus tard les penseurs eux-mêmes vers le naturalisme. Le xvi e siècle, si grand qu'il fût, n'avait vu les beautés du monde extérieur qu'à travers le voilé de l'antiquité païenne. D'un autre côté, les idées religieuses avaient empêché de fixer des regards observateurs sur la magie de l'univers. L'Eglise, qui de tout temps a condamné les spectacles, avait jeté son interdit sur le théâtre même du Créateur. 11 fallait un renouvellement d'idées pour que l'homme osât contempler la magnificence de la nature. La philosophie amena ce changement ; à sa suite marchèrent l'observation des faits et la puissance du raisonnement. La barrière qui arrêtait l'esprit humain sur le seuil de la nature est renversée ; deux hommes paraissent à la fois, deux hommes dont un seul aurait suffi pour illustrer l'époque mémorable qui le vît naître, Buffon et Linnée.

Ces deux grands naturalistes n'ont de commun entreeux que le génie. La Providence, qui plaça leur naissance dans la même année, les sépare par un grand nombre de contrastes. Linnée vit le jour dans une pauvre chaumière en Suède; Buffon dans un château, en France. Contraint d'entrer dans une échoppe, de cordonnier pour gagner sa vie, Linnée apprit à penser en battant son cuir. Buffon, entouré de toutes le3 séductions de la mollesse, n'exerça guère sa volonté que contre les avances de la fortune. La direction de leurs facultés n'était guère moins opposée. Tous deux conservèrent dans leur caractère scientifique la trace des premières influences qu'ils avaient subies. Linnée se montra surtout l'ouvrier de la nature, et Buffon l'artiste de la nature.

Georges-Louis Leclerc de Buffon naquit le 7 septembre 1707, à Montbar, en Bourgogne, patrie féconde de saint Bernard et de Bossuet. Son père était conseiller au parlement de sa province. 11 donna à ses enfants

une sérieuse et robuste éducation, les laissant libres de se décider sur le choix d'un état. Au sortir du collège, le jeune Buffon se lia, par hasard (qu'est-ce que le hasard?) avec un Anglais de son âge, le jeune duc de Kingston. Gomme deux oiseaux échappés de leur cage entr'ouverle, ils prirent gaiement ensemble la clef des champs et des voyages. Les voilà tous les deux courant le monde, à l'âge où le cœur tressaille, où les yeux dévorent le ciel et la terre. Quand la France fut parcourue, ce fut le tour de l'Italie. Ils virent la nature partout. Buffon se servit plus tard des tableaux que les voyages avaient peints dans sa mémoire; une de ses qualités rares comme naturaliste fut de se montrer paysagiste en grand.

Le cœur de nos deux jeunes pèlerins prit sans doute çà et là aux broussailles des passions inévitables. Une œillade ici, là un sourire jeté par des dents blanches et des lèvres roses, plus loin un corsage épanoui, en voilà plus qu'il n'en faut pour faire broncher une vertu de dix-huit ans. Buffon aima par aventure ; il ne connut, du reste, qu'en courant, ces passions fougueuses, qu'il nommait lui-même des abus de l'âme. Sceptique de de cœur, il avait coutume de dire que le morale de l'amour était vanité. On sait que les plus incrédules en amour comme en religion sont les plus inconséquents des hommes. Ils adorent presque tous ce qu'ils blasphèment. Il est vrai que Buffon avait alors une maîtresse qui tenait dans son cœur la première place : cette maîtresse était la gloire.

Ce qui domine dans le caractère de Buffon, c'est l'amour de la grandeur et la considération publique. Cet homme mettait de la solennité jusque dans la galanterie. Un billet doux écrit de sa main avait toujours l'air d'une lettre adressée à la postérité. « M. de Buffon, disait M me Nccker, ne pouvait écrire sur des sujets de peu d'importance. Quand il voulait mettre sa grand robe sur de petits objets, elle faisait des plis partout. »

Cet esprit si original débuta, qui le croirait ? par des

traductions. Ayant passé quelques mois en Angleterre, il fit paraître, à son retour en France, ia Statistique des Végétaux, de Haller, et le Traité des Fluxions, de Newton. Ces traductions et les préfaces qu'il y joignit furent les premiers essais qui le révélèrent à lui-même. Désormais Buffon ne quitta plus cette voie de recherches où il venait d'engager son talent. Il écrivit successivement plusieurs mémoires sur la géométrie, la physique et l'économie rurale. Ces divers travaux lui ouvrirent l'Académie des Sciences. Il avait alors vingt-six ans : vingt-six ans c'est l'enfance du génie, et déjà les vieillards blanchis dans l'étude le regardaient comme leur frèrq.

De tous les travaux de Buffon, celui qui dans cette première époque dévoile le mieux le secret de sa pensée inquiète, c'est la construction d'un immense miroir, souvenir de celui d'Archimèie. Le point de mire de notre jeune observateur est le soleil. Que veut donc tenter vis-à-vis du géant des mondes cet audacieux fils de la terre ? Buffon entreprend de démontrer la source première de la toute-puissance qui réside dans le soleil, et, pour arrivera ce résultat, il se propose d'incendier les corps à de grandes distances, en dirigeant sur eux les feux dévorants de cet astre. Les anciens croyaient que l'aiglon s'exerçait sur le bord du nid à fixer le soleil. Le génie de Buffon n'a pas encore déployé toute la largeur de ses ailes, que déjà il attache ses regards sur l'éternel foyer de la lumière.

Jusqu'ici, le célèbre naturaliste n'avait fait pour ainsi dire que louvoyer dans le vaste océan de la science; sa voile cherchait la direction du veut. Une circonstance fixa l'irrésolution de cette pensée voyageuse. Le Jardin des Plantes avait alors pour intendant Dufaï, homme instruit, jeune officier bien en cour, qui allait mourir avant l'âge. Dans quelles mains allait passer la direction de cet établissement si longtemps négligé, qui commençait à sortir de son ancien état de confusion ? Hellot, chimiste, membre de l'Aca-

demie des Sciences, va trouver le malade, et lui dit : « Buffon e3t seul en mesure, par sa puissance de caractère, de continuer voire œuvre de régénération ; éteignez donc vos sentiments de rivalité, et désignez cet ami pour votre successeur. Cette demande est écrite dans la lettre que je vous présente. Signez. » Hellot se montra insinuant et ferme ; Dufaï signa d'une main mourante. Le ministre Maurepas agréa la proposition qui lui parvint sous cette forme insidieuse. C'était une faveur, car Buffon ne s'était jamais occupé d'histoire naturelle. Ce n'est pas, du reste, la première fois que la faveur aveugle eut la main heureuse. Bonaparte fut aussi nommé général par intrigue, et ne passa d'abord auprès de ses camarades que pour un officier de fortune. Tout était à faire. Buffon crut à son étoile, et bientôt une nouvelle histoire sortit, pour ainsi dire, des ténèbres qui couvraient la nature entière. Jusqu'au xviu e siècle, le champ de la science était aride et confus. Pline avait écrit le roman de la nature. Les savants ou plutôt lesérudits du moyen-âge, avaient suivi les traces de l'antiquité avec une servile dévotion. Tout en rendant justice à ses devanciers, et en louant de bonne grâces les anciens, Aristote et Pline, Buffon ouvrit une voie nouvelle, ce qui fut celle de l'observation et de l'expérience. Convaincu^ que les œuvres de l'esprit humain ne résistent au temps que par le style, il appliqua aux sciences naturelles le talent d'écrire. Le principal caractère de cette langue est la magnificence. Le style de Buffon manque peut-être de souplesse et de variété : on aimerait à y trouver de temp3 en temps les traits d'une simplicité touchante; mais il est grand dans les grandes choses, et, quand il s'élève, on sent bien qu'il a des ailes. Le mot de coloriste était inconnu dans la langue de Racine et de Bossuet ; on le créa exprès pour le peintre de la nature.

Buffon épousa, en 1752, M lle de Saint-Bélin. « C'était, dit Hérault de Séchelles, une femme charmante qu'il avait choisie par inclination. » On voit que

la science n'était pas, non plus que la gloire, son unique passion. La connaissance qu'il Qt de M 1,e de Saint- Bélin est encore, il est vrai, de l'histoire naturelle. Buffon étudiait alors la physiologie de l'homme et de la femme ; les savants sont comme les artistes : ils ont besoin de modèles. « M lle de Saiht-Bélin était, dit le cardinal de Bernis, une rose animée. » Hélas ! les roses vivent peu. « M me de Buffon, raconte le poète Lebrun, mourut à la fleur de son âge. » Elle joignait à la beauté toutes les grâces de l'esprit.

Buffon, ainsi qu'on le voit dans la lettre du chevalier Jaucourt un instant son secrétaire, avait une singulière façon d'entendre l'amour. Le cœur, chez lui, n'était jamais enjeu. Quand il sentait la soif sur ses lèvres toutes matérielles, il appelait dans son cabinet une paysanne de Mont bar, pour étudier avec elle une page confuse de l'histoire naturelle. Il y avait à Montbar une douzaine de paysannes destinées à de pareilles études.

Buffon se mit à part dans son siècle. Sa vie était laborieuse et noblement paisible. 11 se maintint en bonne intelligence avec les hommes qui dirigeaient le mouvement philosophique. Cette grave sécurité de conduite ne se démentit que dans une occasion, et encore Buffon fut-il l'offensé. Voltaire reprochait au style de Buffon trop de pompe et de solennité. On connaît ce vers qu'il décrocha comme une flèche sur l'auteur de la Théorie de la Terre ;

Dans un style ampoulé parlez-nous de physique.

Un jour qu'on citait devant Voltaire YHistoire naturelle : « Pas si naturelle, » reprit-il. Enfin Voltaire, en haine du déluge, s'était permis de contredire les idées de Buffon sur les bancs de coquillages qu'on rencontre à la surface de la terre, et qui selon le naturaliste, avaient été déposés par les eaux de la mer. D'après l'avis de Voltaire, c'étaient les pèlerins qui, dans

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le lernps des croisades, avaient, rapporlé de Syrie les coquilles que nous trouvons en France dans le sein de la terre. Il fallait être savant comme Buffon pour prendre cette plaisanterie au sérieux. Il s'irrita d'abord, il reconnut plus tard qu'il avait eu tort de se fâcher. Ce petit démêlé s'apaisa bientôt ; chacun des deux adversaires le termina à sa manière : Voltaire par un trait : « Je ne peux pas, dit-il, rester brouillé avec M. de Buffon pour des coquilles » ; et Buffon par une belle phrase : « On put trouver, dit-il, comme je le trouve moi-même, que je n'ai pas traité M. de Voltaire assez sérieusement ; j'avoue que j'aurais mieux fait de laisser tomber cette opinion que de la relever par une plaisanterie : je le déclare autant pour M. de Voltaire que pour moi-même et pour la postérité. » Cet échange de politesses ne s'arrêta point en si beau chemin. Buffon envoya à Voltaire un exemplaire de ses Œuvres; Voltaire écrivit une lettre de remercîments, où il parlait à Buffon de son prédécesseur, Archimède I er . Buffon répondit qu'on ne dirait jamais Voltaire second.

La conversation de Buffon n'était pas, à beaucoup près, aussi éclatante que son style écrit. Il ne laissait pas que d'être fort recherché dans le monde, où ses connaissances, d'un ordre à part, lui assuraient un trône. « La conversation de M. de Buffon, dit M rao Necker, a un attrait particulier. Il s'est occupé toute sa vie d'idées étrangères aux autres hommes, en sorte que tout ce qu'il dit a le piquant de la nouveauté. » Sa belle et imposante figure donnait encore plus de gravité à ses discours. Buffon n'était pas également heureux quand il quittait le terrain de la science pour celui de la littérature! La Motte, Fontenelle, Marivaux avaient mis à la mode de déclamer contre les vers. Nul ne poussa plus loin cette manie que l'auteur des Époques de la nature. Parlant de beaux vers, il disait : « C'est beau comme de la belle prose. » J'ai *u en 1780, dit La Harpe, le respectable vieillard Buf*

ton soutenir très affirmativement que les plus beaux vers étaient remplis de fautes et n'approchaient pas de la perfection de la bonne prose. » Est-ce que la fable du renard sans queue conviendrait même aux grands esprits? D'Alembert était encore plus géomètre que M. de Buffon n'était prosateur ; un jour, il disait à Rivarol: « Ne me parlez pas de votre Buffon, de ce marquis de Tufûère qui, au lieu de nommer simplement le cheval, dit : « La plus belle conquête que « l'homme ait jamais faite est celle de ce noble et fou- « gueux animal. » — « Oui, reprit Rivarol en raillant, c'est comme ce sot de Jean-Baptiste Rousseau, qui s'avise de dire :

Des bords sacrés où naît l'aurore,

Aux bords enflammés du couchant...,

au lieu de dire de l'est à l'ouest. »

Depuis Buffon, Rivarol et d'Alembert, le temps a fait justice de la périphrase ; mais la poésie est restée.

Buffon craignait la satire. Quand Rivarol entra dans le monde, il chercha un nouveau chemin pour faire fortune ; il comprit qu'un homme de bonne volonté peut toujours prendre ici-bas une bonne place au soleil. Jusqu'à lui, plus d'un poète avait vécu, comme le renard de La Fontaine, aux dépens de ceux qui l'écoutaient; spéculer sur la flatterie, c'était un moyen vulgaire, indigne de Rivarol ; il aima mieux spéculer sur la satire. « Le monde, se dit-il alors, est une vaste arène, semée de bons et de méchants, de loups et d'agneaux ; je serai méchant, on me craindra, on fera ma fortune; à chaque coup de griffe on me saluera à la ronde, à chaque coup de dent on me jettera un gâteau. » Ce système eut pour lui un plein succès. Ses premiers mots méchants furent répandus de proche en proche. Buffon accueillit Rivarol par mille marques de faveur. Il lui offrit un appartement dans son hôtel, un pavillon à son château. Rivarol se laissa faire. Quel était le plus coupable des deux? Cette manière de loger

Némésisne fait pas beaucoup d'honneur à Buffun. On serait plus touché de le voir monter à quelque mansarde de poêle, se montrant grand seigneur avec la misère, comme il Tétait avec la critique. Rivarol, tout enthousiaste qu'il fût devenu pour Buffon, ne flattait pas toutes les œuvres de ce grand homme; il disait de son fils : « C'est le plus mauvais chapitre de l'histoire naturelle de son père ; entre le fils et le père, tout un monde passerait, » ...

Bufîon ne quittait guère son Jardin des Plantes, dont il était comme le souverain, que pour aller, dans . la belle saison, au château deMontbar. 11 était grand seigneur en tout, dans le style, dans le monde et jusque dans la vie privée. On sait qu'Une travaillait qu'en habit de cérémonie et en manchette. N'eût-on pas dit qu'il voulait s'élever au-dessus de la planète dont il allait décrire les lois ? Ainsi paré, il traversait le parc pour monter à un pavillon où il devenait inaccessible au monde entier. Sorti de ses heures de travail, il conservait le goût du faste et de la représentation. Il marchait en portant haut la tête. Le dimanche, on le voyait à l'église, accompagné d'un capucin, son commensal, qui cumulait la charge de confesseur de M. de Buffon et celle d'intendant de ses affaires domestiques. Assis avec pompe dans son banc seigneurial, il recevait volontiers l'encens, leau bénite et les autres honneurs dus à son rang. Dans la semaine, Buffon dirigeait ses promenades vers les champs. Chemin faisant, il saluait de propos galants les femmes et les jeunes filles qu'il rencontrait sur son passage, la faucille à la main ou la gerbe sous le bras.

Il possédait une grande fortune, mais il ouvrait les mains. Des dépenses du Jardin. du Roi le forçaient même à emprunter. L'ancien édifice était devenu insuffisant pour recevoir les richesses des trois règnes de la nature, que le grand nom de Buffon attirait de toutes parts au Jardin des Plantes. A chaque accroissement du cabinet d'Histoire naturelle, Buffon livrait

218 les philosophes et les poètes

une pièce de son logement ; un jo'ir, ce fut sa bibliothèque, un autre son salon, un autre sa chambre à coucher, si bien qu'il se trouva mis à la porte par luimême. Buffon se vit alors dans la nécessité d'acquérir un hôtel voisin. Il avait fallu qu'Alexandre fît la conquête de l'Asie pour qu'Aristote pût rassembler les œuvre» de la nature. Pour composer un plus grand herbier, Buffon n'eut besoin que de sa gloire.

Buffon, en personne, était l'âme du Jardin de3 Plantes. Daubenton disait : « Sans Buffon, je n'aurais pas passé, dans ce jardin, cinquante ans de bonheur. » Ces deux savants aimaient véritablement la nature. Seulement Buffon la considérait en vrai philosophe, en écrivain, en poète, et Daubenton en classificateur. Buffon était myope. C'est surtout avec les yeux de l'esprit qu'il voyait. Les yeux lui semblaient des conducteurs trop grossiers pour arriver par leur seule entremise à la découverte de la vérité. L'analyse physique ellemême ne lui inspirait qu'une confiance médiocre. Un savant lui parlait d'une expérience qu'il projetait sur un diamant : « Je le ferai brûler dans un creuset d'or, disait-il. — Le meilleur creuset, c'est l'esprit, » répondit Buffon. C'est en passant la nature à ce creuset suprême qu'il sut extraire les lois générales des êtres.

Comme Descartes, ce hardi penseur, qui ébranlait par la doctrine du libre examen tout l'édifice du catholicisme et- qui faisait en même temps ses dévotions à la Vierge, Buffon se montra toujours un modèle de soumission aux usage religieux. A sa campagne, les jours fériés, il suivait assidûment les offices. II craignait par-dessus tout les censures de l'Église. Ayant • appris que ses idées sur la formation de la terre avaient ému les braves docteurs de la Sorbonne, Buffon se hâta de désavouer toutes les conséquences que l'irréligion pouvait tirer de ses ouvrages. Il essaya mêtBe d'accorder ses hypothèses avec le récit de création dans la Genèse. Un tel acte de christianisme désarma la Sorbonne. Elle retira celte main pleine de foudres qu'elle

tenait déjà levée sur la lête du savant. On n'a mis en doute dans cette circonstance la bonne foi de Buffon, Peut-être l'auteur de la Théorie de la terre se souvinU il de l'histoire de Galilée.

L'auteur de l'Histoire naturelle était roi à Montbar ; mais c'était un roi sans sujets. Ce pays présente, en effet, l'image de la solitude. La cour d'Archimède II ne se composait guère que de voyageurs. Parmi ces derniers, on cite Jean-Jacques Rousseau et Hérault de Séchelles. Jean-Jacques se mit à genoux et baisa le seuil de la porte. Rousseau était fait pour admirer Buffon ; les grands écrivains se touchent par des liens de famille. Hérault de SSchelles, alors jeune magistrat attaché au parquet du parlement de Paris, alla aussi faire une visite à Buffon dans sa retraite de Montbart t dans ce sanctuaire de la science, C3 berceau de l'histoire naturelle, comme disait le prince Henri. Avec une indépendance sauvage, il déchira le voile de l'hospitar lité et fît pénétrer les yeux du public curieux dans les mystères du coin du feu, dans la pensée même de l'homme ou du savant. C'est à lui que Buffon aurait tenu ce propos compromettant : «J'ai toujours nommé le Créateur; mais il n'y a qu'à ôter ce mot et mettre à la place la puissance de la nature, a Dieu seul sait ce que Buffon pensait sur lui-même ; mais nous ne voyons pas comment un mot mis à la place d'un autre pourrait rien changera la croyance du genre humain.

Buffon aimait surtout Montbart parce qu'il y travaillait en toute liberté; écoutons Vicq-d'Azyr : « A Montbart, au milieu d'un jardin orné, s'élève une tour antique ; c'est là que M. de Buffon a écrit l'histoire de la nature ; c'est de là que sa renommée s'est répan lue dans l'univer3. Il y venait au lever du soleil. La co uleur du matin, les premiers chants des oiseaux, l'aspect varié des campagnes, tout ce qui frappait les sens, le rappelait à son modèle. Errant dans les allées, il précipitait, il modérait, il suspendait sa marche, tantôt la tête vers le ciel, dans le mouvement de l'inspiration, tantôt

recueilli, prêt a créer, Décrivait, il effaçait, il déclamait... » Vicq-d'Azyr ne dit pas que la première personne que voyait Buffon c'était un valet de chambre armé d'un fer à papillotes et d'une boîte à poudre.

On a reproché au style de Buffon trop de pompe et de magnificence ; sa pensée était comme sa figure : il lui fallait des ornements. Mais cet éclat uniforme amène quelquefois la monotonie; on aimerait à trouver çà et là -plus de négligence et de simplicité. Ce défaut est surtout sensible dans les discours académiques, où Buffon, ne voulant pas déroger à l'usage, parlait pour ne rien dire. La beauté littéraire doit prendre modèle sur les femmes qui se contentent d'être belles par la beauté et non par la parure. « Peignez bien votre beau cygne, « écrivait Buffon lui-même à l'abbé Bexon. Dans la nature, les cygnes ne se peignent pas; ils n'en sont pas moins pour cela les oiseaux les plus blancs et les plus aimables du monde.

Bien ne relève la grâce naturelle comme une certaine nonchalance qui se laisse aller. La vraie coquetterie n'a pas de meilleure parure que le charme aga- . çant du demi-jour. La Muse du style est comme les bergères de Virgile : elle nous jette la pomme et s'enfuit derrière les saules, contente d'avoir été entrevue *.

Parmi les grands écrivains, Buffon est de ceux qu'on admire, il n'est, pas autant de ceux qu'on aime. « Le style est l'homme même, » a dit Buffon, et je le regrette : car ce qui manque le plus à celui de l'historien naturaliste, c'est le sentiment. Parle-t-il de la construction du nid des oiseaux, qu'il appelle un travail chéri % je ne sens palpiter ni les ailes ni le cœur d'une mère. Ênumère-t-il les chiens de toutes les espèces, et, pour ainsi dire, de tous les états, il m'intéresse bien au chien de berger, mais il oublie le chien de l'aveugle. M. de Chateaubriand avance que Buffon chrétien eût

* Et, comme Galathée, elle fuit vers les saules, Voilant sous ses cheveux ses yeux et ses épaules,

été plus tendre ; je n'en crois rien : il n'avait pas la naïveté du cœur, et celle-là du moins est la religion naturelle. A une première lecture de Paul et Virginie, faite chez M me Necker, Buffon déconcerta l'auteur de cet ouvrage par des bâillemen's indiscrets. Comme Bernardin de Saint-Pierre continuait de lire, le naturaliste demanda tout haut sa voiture, pour no pas entendre de semblables niaiseries. C'est que Buffon ne comprenait rien à cette fraîcheur adorable des aubes amoureuses. « Voilà, dit alors une femme d'esprit, une bêtise qui ira loin. »

Buffon fut, comme Montesquieu, un écrivain grand seigneur, qui traversa la vie et les passions de la terre sans y déchirer son cœur *. Il créa la solennité du style ; le peintre Lebrun ne fut jamais plus majestueux. On pardonne à Buffon cette solennité ambitieuse en faveur des idées qu'elle revêt. Montesquieu, écrivant l'Esprit des Lois, devait rechercher la clarté, la raison, la force. Buffon, écrivant l'Histoire naturelle, devait s'élever à l'éclat poétique. En effet, comme Jean-Jacques, il se sentait poète en face des merveilles de la création. Le beau temps pour la prose française que le règne do Voltaire et de Montesquieu, de Jean-Jacques, de Buffon et de Diderot ! Dans ces cinq styles, on trouve tout

* Quoique retiré du monde, Buffon ne laissait pas que de prendre sa part d'amusement aux propos et aux médisances de son siècle, c On vous aura peut-être écrit, mandait-il à l'abbé Iiexon. que Voltaire fait jouer chez lui toute? les pièces que les comédiens ont refusées, il prouve que les comédiens ont eu raison » Le jugement de Buffon n'était pas toujours d'une bienveillance excessive. « M. Marivaux, écrivait-il au même abbéBexon, a donné une brochure qui fait le second tome de la vie de Ma- rianne. Les petits esprits et les précieux en admireront les relierions et le style. » Le marivaudage ne pouvait aller a la gravité un peu roide de l'auteur de l'histoire naturelle. Buffon se montrait du reste assez difficile en fait d'admiration. On lui demandait un jour combien il comptait de grands hommes; il répondit : « Cinq : Newton, Bacon, Leibnitz, Montesquieu et moi. »

ce qui fait le génie de notre langue ; c'est la gamm3 des passions, du sentiment et de la pensée.

Buffon n'était pas artiste à la manière des peintre3 ou des sculpteurs; mais il comprenait aussi la beauté, sinon dans lesarls, du moins dans la nature; il a écrit quelque part : « Les anciens ont fait de si belles statues, que, d'un commun accord, on les a regardées comme la représentation exacte du corps humain le plus parfait. Ces statues, qui n'étaient que des copies de l'homme, sont des originaux, parce que ces copies n'étaient pas faites d'après un seul individu, mais d'après lespèce humaine entière bien observée. » N'est-ce pas là un hommage éclatant rendu à l'art par l'éloquent auteur de Y Histoire naturelle ? Ainsi Dieu a éparpillé la beauté, l'artiste l'a réunie. Ce n'était d'ailleurs qu'une traduction éloquente des rêves de Platon.

La grande idée que Buffon avait de lui-même était justifiée par l'estime de ses contemporains. « Voltaire, dit La Harpe, faisait, il est vrai, plus de bruit que lui ; il était plus craint et plus recherché, comme étant la voix de l'opinion de chaque jour ; mais Buffon était beaucoup plus respecté, parce que cette même opinion n'avait jamais troublé sa gloire et n'avait jamais séparé sa personne de son talent. » A Paris, il enlretenait des relations avec la grande société; il étendait les rameaux de sa correspondance jusqu'aux têtes couronnées. La puissance de son nom imposait a Frédéric le Grand, et à la grande Catherine, qui'se sont épuisés en avances pour l'attirer dans leurs étals *. Buffon envoya à cette impératrice une partie de lui-même, son buste par Houdon. « Soixante et quatorze -ans imprimés sur ce marbre, écrivait-il, ne pourront que le refroidir encore. » C'était un beau vieillard : ses traits, sa taille, sa démarche, son grand âge, dont il n'avait

* Cette attention des têtes couronnées pour l'auteur de Y Histoire naturelle gagna jusqu'à Louis XV, qui Ta décoré du titre de comte.

guère que les cheveux blancs, tout en lui était noble et . souverain.il portait son génie sur sa figure.

De tous les honneurs dont fut entouré la vieillesse de Buffon, celui qui flatta le plus son légitime orgueil fut l'érection de sa statue dans ce même Jardin des Plantes qu'il avait orné de ses présents et de ses lumières. Au reste, cette statue fut une concession de l'envie qui s'attache toujours aux grands hommes. On voulut calmer par cet hommage les ressentiments du prince des naturalistes, que des bruils de survivance avaient irrité. La statue s'éleva, mais les sentiments de basse jalousie se cachèrent sous le choix de l'épigraphe, comme l'aspic sous les fleurs amères. On grava au bas ces mots sans doute perfides : Naturam amplectitur omnem. Les jours suivants, un jeune espiègle, se faisant, dit-on, l'instrument de rivalités odieuses, vint écrire à plusieurs reprises au-dessous des mots consacrés cette explication maligne: Qui trop embrasse, mal étreint. Buffon éclata. L'épigraphe douteuse disparut et fut remplacée par cette autre plus convenable: Majeslati naturce par ingenium.

La joie que Buffon ressentit de cet hommage public alla jusqu'à l'enivrement. Vers le même temps, son fils lui éleva un autre monument plus modeste dans ses jardins de Montbar. Près de la tour, qui était d'une grande élévation, on avait placé une colonne avec cette inscription :

Excelsêe turri, humilis columna; Parenii st*o, filius Buffon, 4785.

Buffon dans ses travaux, se faisait beaucoup aider. Il s'adjoignit Daubenton, Guéneau do Montbelliard et l'abbé Bexon. On voit que ridée des collaborations litté raires n'appartient point à notre siècle. Il travaillait lui-même beaucoup. « Je passais, a-t-il dit à Hérault de Séchelles, douze à quatorze heures à l'étude : c'était

tout mon plaisir. En vérité, je m'y livrais bien plus que je ne m'occupais de la gloire. La gloire vient après, si elle veut, et elle vient presque toujours. » Elle était déjà venue pour l'auteur des Époques de la nature,

Buffon mourut à Paris, un an avant la Révolution, le 7 avril 1788, à l'âpre de qualre-vingt-un ans. La nalure était veuve! «Un fait cçrtain, dit la Harpe, c'est qu'il a voulu recevoir, à sa mort, les sacrements deTÉglise, que, par un scandale alors presque passé en usage, nos philosophes se faisaient un devoir d'éloigner. » Buffon prétendit garder les convenances jusqu'à la fin *.

Buffon procédait par masses. Son coup d'œil hardi

* Son fils fut surpris par le déluge de sang qui commençait à déborder sur la tombe de son père. Ce célèbre naturaliste, qui a écrit l'histo re des anciens déluges, n'avait pas prévu celui-là.

Ce fils de Buffon avait un peu voyagé. L'impératrice de Russie l'avait reçu et fêté dans ses États. Toutes les têtes couronnées lui témoignaient le désir de l'attacher à leur service. La Révolution ne lui reprocha d'autre crime que d'ère le fils de son père. Ce que la vengeance de 9<i poursuivait dans le comte de Buffon, c'était le titre de grand seigneur. Traîné au supplice, ce pâle jeune homme comprenait à peine l'énigme de cette sanglante comédie. Doux et courbé comme un roseau, il baissait et relevait la tête sous le vent de la foule qui accourait à son passage. Quand il fut monté sur l'échafaud, il frissonna, il chancela et se tourna vers le peuple : c Citoyens, je suis le fils de Buffon ! » Le peuple garJa le silence. « Qu'est-ce que cela me fait? dit le bourreau ; quand tu serais le fils du pape ! — Je suis le fils de Buffon, l'auteur de Y Histoire naturelle, répéta fièrement la victime. — Je ne sais pas lire, murmura le bourreau. — Quel mal ai-je fait? reprit une dernière t'ois le fils de Buffon avec le sentiment d une fière conscience. — Si ce n'est toi, c'est donc ton j.ère! Tu as d'ailleurs la tête d'un aristocrate! » Ces gens de guillotine ne connaissent les hommes qu'à la tête. Il n'y avait plus rien à dire. Lj fils de Buffon se couvrit de la gloire de son père comme d'un voile, et, sous ce voile sacré, il reçut le fatal couteau .

Le fils, le tombeau, la statue et l'héritage de Buffon, la Révolution dévora tout.

embrassait des plans généraux; il lui fallait un grand espace qu'il eût à remplir de sa pensée. Il ne croyait pas qu'on pût tirer la nature au cordeau. Dresser l'acte notarié des richesses du globe, les étiqueter, les mettre en ordre, était une besogne secondaire qu'il laissait aux nomenclateurs. Les savants qui se livraient à cet inventaire étaient, selon lui, des clercs d'étude. Cuvier a, sans aucun doute, perfectionné les méthodes qui existaient avant lui ; mais il faut dire, à l'honneur de Buffon, que les naturalistes de bonne foi reconnaissent encore de nos jours l'insuffisance de ces travaux estimables. Toute classification est toujours plus ou moins artificielle, c'est-à-dire que l'ordre dans lequel on distribue les êlres organisés n'exprime jamais que d'une manière imparfaite leurs rapports naturels avec les divers embranchements de la série animale. La méthode, dont on parle tant de nos jours dans les livres de sciences, est une sorte de pierre philosophale, qui fume sans cesse dans le creuset des alchimistes de la nature, mais qui n'en sort jamais.

Buffon n'était pas l'homme des détails; non seulement il faisait écrire par d'autres Y Histoire des Oiseaux, mais encore il se plaignait dans ses lettres de l'obligation où il était de « travailler sur des plumes. » Ailleurs, il se plaint de ces tristes oiseaux de marais dont on ne sait que dire. Ce qu'il fallait à Buffon, c'était un grand horizon d'idées. Il n'était jamais si à l'aise que sur le terrain des lois générales de la nature. Là, son génie devinait. On a écrit, dans ces derniers temps, après Cuvier, que le véritable litre de Buffon était d'avoir fondé la partie historique et descriptive de la science; éloge ou blâme, cela n'est point exact : Buffon est sans doute un admirable historien des animaux, surtout pour le style; mais ce rare mérite n'est encore chez lui que secondaire : son premier, son véritable titre, c'est d'avoir été le philosophe de l'histoire naturelle. Soit qu'il découvre la grande loi de la distribution géographique des êtres, soit qu'il pose, la question

de la variabilité des espèces, soit qu'il déchiffre l'acte de naissance du globe terrestre, il s'élève partout au point le plus haut où les spéculations de l'homme puissent monter. Son histoire est la seule qui mérite, après celle de Bossuet, et à plus juste titre, le nom d'Histoire universelle. Le passé, le présent, l'avenir même de notre planète, il embrasse tout ; aidé de la lumière du génie, il ose descendre dans ces profondeurs du lemps, où tout autre flambeau que celui de la révélation avait jusque-là menacé de s'éteindre.

Un auteur moderne a dit : « Buffon devine, Cuvier démontre. » Cette assertion n'est pas juste. Si Cuvier continue quelqu'un, c'est plutôt Linnée que Buffon. L'école de Cuvier a beaucoup plus de préoision, moins do hardiesse, moins de vues générales, que celle de son devancier : l'un est plutôt sculpteur ; l'autre est architecte. Buffon taille et bâtit en grand ; moins soucieux de l'ordre et de la perfection des détails que de la majesté de l'ensemble, il vise sans cesse aux effets de la perspective. Le véritable disciple de Buffon ne doit pas être cherché en France. Ce disciple est un fils de l'Allemagne, c'est Gœthe, qui à son génie de poète bien connu mêlait un génie presque égal de naturaliste. « Je suis né, écrivait-il lui-même, en 1749, dans celte belle année où ont été publiés les trois premiers volumes de l'œ ivre de Buffon; j'attache du prix à cette coïncidence. »

L'ouvrage le plus imposant de Buffon est celui qui a pour titre les Époques de la nature. Ce fut, comme toujours, le plus déprécié à sa naissance. L'auteur aurait écrit, selon La Harpe, le roman de la physique ; mais La Harpe ne fait point autorité dans ces choseslà. Le xix° siècle est revenu sur l'œuvre de Buffon, et l'a jugée, pour ainsi dire, du haut des progrès de la science. Ce nouveau point de vue plus élevé a été favorable à Buffon. Les admirables travaux de Cuvier, en rendant à la lumière les populations éteintes du globe, ont beaucoup mieux précisé les âges du monde, mais

ils n'ont pu faire oublier les découvertes hardies du prince des naturalistes. Quelle force d'intuition ne fallait-il pas pour deviner, en l'absence même des faits, ce que l'élude d'un demi-siècle n'a pas même encore révélé aux géologisles !

Buffon a porté le premier et au loin ses regards sur les âges anliques; c'est du sein du chaos incompris jusque-là, du sein des ténèbres qui couvraient alors l'histoire de noire monde, que sortit soudainement une lumière nouvelle. De l'état actuel du globe que nous habitons, il déduit l'état ancien. Son œil interroge les traces empreintes à la surface de la terre ou déposées dans l'intérieur, et de ce vaste Ihéâtre d'événements l'esprit de Buffon s'élève à un spectacle d'idées. Ce n'est pas de lui qu'on pourrait dire :

C'est dommage, Garo, que tu n'es point entré Au conseil de celui que prêche ton curé.

Buffon semble, au contraire, avoir assisté aux conseils du Créateur, tant il développe, dans un style admirable, le réoit de l'origine dij monde. Après les idées générales de l'auteur des Époques, il n'y avait plus qu'avoir; le grand plan.de la création était tracé. Appuyé sur les monuments souterrains de notre globe* Buffon ouvre à chaque instant et comme par éclairs des horizons infinis, que la science de notre siècle est encore loin d'avoir parcouru. Sans doute, l'ouvrage de Buffon contient une foule d'erreurs de faits, mais ce sont de ces détails que le temps détache sans nuire à l'ensemble de 1 édifice. Le naturaliste écrivit ce grand testament littéraire dans un âge assez avancé; toutefois, comme dans l'œuvre de Dieu qu'il se proposait de réfléchir, on y trouve nulle part des traces de vieillesse.

Ses hypothèses hardies sur la formation du globe avaient ému la Sorbonne* « J'espère, écrivait Buffon,

qu'il ne sera pas question de mettre mon livre à l'index, et, en vérité, j'ai tout fait pour ne pas le mériter et pour éviter les tracasseries théologiques, que je crains beaucoup plus que les critiques des physiciens et des géomètres. » LaSorbonne rentra, en effet, sous l'hermine, une griffe qui n'aurait jamais dû en sortir. N'est-il pas douloureux de voir. un génie comme celui de Buffon n'acquérir la liberté de pensée qu'au prix des soumissions les plus humiliantes? La Genèse est un beau livre ; mais faut-il effacer cet autre livre que la nature a écrit surl'écorce du globe? Faut-il fermer le livre du génie, dans lequel le doigt de Dieu trace à sa manière les caractères d'une révélation croissante? La nature est cette antique lsis qu'entourait un impénétrable mystère ; elle aime les audacieux qui, de siècle en siècle, ont le courage de lever son voile.

Sans se soutenir à cette hauteur, en quelque sorte prophétique, dans la description des mœurs des animaux, Buffon montre un talent d'écrivain qui n'eut jamais de modèle, et qui n'aura point d'imitateur. Sa manière lient un peu du fabuliste ; il prête au lion la magnanimité ; il fait le chat infidèle, faux, pervers, voleur, souple et flatteur comme les fripons. «'Les animaux, dit M me Necker, semblaient être plus éloignés de nous, et l'art de Buffon a été de les en approcher sans cesse. » L'historien de la nature, non content d'embellir la langue, agrandit tous les sujets qu'il traite parla singularité du tour.

Buffon est quelquefois plus solennel qu'éloquent ; car, voulant trop poursuivre l'éloquence, il la dépasse. Nous ne dirions donc pas comme Vicq-d'Azir, dans son éloge de Buffon : « L'envie a voulu voir de la parure dans son style ; il n'y a que de la beauté. » Il y a de la beauté, mais il y a aussi de la parure. Il fallait bien que Buffon fût de son siècle.

Il reste de ce grand écrivain plusieurs maximes qu'on répète sans cesse ; ce ne sont ni les meilleures ni les plus vraies. « Le génie, a-t-il dit, n'est qu'une plus

grande aptitude à la patience. » Voilà qui est faux : la patience ne donne ni la vue intérieure des choses, ni le sentiment des rapports ; tout cela est un don de la nature. Le génie est l'inspiration. N est-ce pas pour recevoir la visite de celle fille du ciel que Buffon se faisait si beau avant d'entrer dans son cabinet de travail? A quoi bon les manchettes brodées, les vestes et les habits chamarrés d'or, si ce n'était pour faire honneur à cette amante invisible de son esprit? J'aime mieux ce mot moins célèbre : « Le bonheur vient de là douceur de l'âmer » Buffon avait en vue M ,le de Saint-Bélin, dont la vie heureuse était l'ouvrage de la grâce et de la bonté. Buffon occupe dans le xvin 8 siècle une place à part ; philosophe par excellence, sous le règne de la philosophie, il a magnifiquement exposé les harmonies de Dieu et de l'univers. Moins spirituel que Voltaire, moins hardi que Jean-Jacques Rousseau, il égala Montesquieu dans l'art de penser et dans l'art d'écrire; selon Grimm, Montesquieu auraiteu « le style du génie, » et Buffon, « le génie du style. » Cette distinction est un peu pointilleuse ; nous aimons mieux trouver entre ces deux grands hommes des rapports, ou, si Ton veut, des contrastes plus simples : l'un a saisi admirablement l'esprit des lois de la société, et l'autre l'esprit des lois de la nalure. Leur langage sévère et un peu magistral a celte solennité qui convient aux grands ordres défaits ; si Buffon a, comme on disait alors, sacrifié plus souvent aux Grâces que Montesquieu, c'est toujours en habit de cérémonie. « M. de Buffon, disait une femme, renonce quélquefois-à l'esprit de son siècle, mais jamais à ses pompes. » Dans son style d'apparat, Buffon avait, en effet, des vues neuves et indépendantes, les unes favorables, les autres contraires à la philosophie de son temps. Celle comète qui enlève des parties du soleil, ces planètes vitrifiées et incandescentes qui se refroidissent par degrés les unes plutôt que les autres, à mesure que leur température s'adoucit, ces glaces croissantes des pôles, ces vastes mers qui se promènent de

Torient à l'occident, ces îles, débris sumageanls des continents ensevelis, ces hautes chaînes de montagnes, arêtes osseuses de la surface du globe, tout cela fut sévèrement jugé par des esprits mathématiques, comme Tétaient d'Alembert ctCondorcet. Ce grand xvni e siècle, qu'on se représente comme l'âge d'or des hypothèses, était, au contraire, géomètre par excellence ; il mesurait le bon sens, la poésie même, à l'échelle des calculs. Buffon, en cela, fut plutôt de notre temps, que du sien ; car il avait l'imagination de la scicrçcc. Quand la chaîne des événements lui manque il la crée. Où la nature ne parle point il interprèle son silence. Poète à sa façon, il n'est nulle part si à Taise que dans le merveilleux des idées et des faits. Hume exprime quelque part son élonnement à la lecture de la cosmographie de Buffon ; ce sentiment de surprise fat de celui de tous les hommes éclairés. Le xvm e siècle assistait, pour ainsi dire, à une seconde création du globe.

Toutes les idées de Buffon ne font plus autorité dans la science; mais celles sur la dégénéralion des animaux et sur les limites que les climats, les montagnes et les mers assignent à chaque espèce, peuvent être considérées selon Cuvier lui-même, comme de véritables découvertes. Nous pourrions citer bien d'autres aperçus sur le mécanisme de l'univers, qui n'ont point vieilli. Mais sa principale gloire est d'avoir fondé la philosophie naturelle.

Pour le génie, prévoir c'est voir. Aussi Buffon a-t-il construit d'avance, sans même avoir tous les matériaux sous les yeux, le plan de l'histoire du globe terrestre. Après lui, les naturalistes ont rassemblé une multitude de faits jusqu'alors inconnus ; ils ont recueilli les débris répandus dans les abîmes, ils ont déchiffré ces médailles d'un autre âge, pour révéler, à nous autres enfants de la terre, la chronologie du sol que nous foulons. Tout cela est immense, sans doute, et, si la science ne croit plus aux miracles, c'est qu'elle en fait : pure jalousie de métier l Au milieu de ces prodiges, il ne faut pas

oublier la main qui, la première, alluma le flambeau sur les ruines souterraines des anciens mondes. Nous ne devons pas, pour quelques erreurs inévitables, contester à Buffon le privilège d'avoir donné à la philosophie de l'histoire des animaux son véritable rang parmi les sciences exactes et spéculatives. Les naluralistcs affeclent de louer Buffon comme écrivain ; les écrivains aiment à venter Buffon comme naturaliste. Cette tactique n'est point heureuse. L'alliance de la pensée et de la forme n'est nulle part si étroite que dans cet historien d'un ordre à part, à qui nous devons de connaître les œuvres et les desseins de Dieu dans le monde visible.

Comme Pascal, qui devina les mathématiques et y fut inventeur, tout en faisant les Provinciales ; comme le géomètre créateur, qui parvint, à travers ses calculs, à écrire le discours préliminaire de l' Encyclopédie , Buffon avait le géniede la science et celui du style. Quoique entré fort tard, à près de quarante ans, dans l'histoire naturelle; l'âge où son contemporain Jean-Jacques Rousseau entrait dans les lettres, il eut le temps de parcourir le cercle de la vie et l'histoire de l'univers. Philosophe en même temps et au même degré que naturaliste, littérateur du premier ordre, il réunit eiv lui plusieurs mérites, dont un seul aurait suffi pour perpétuer sa mémoire. Penser, savoir, écrire, c'est tout l'homme ; ce fut Buffon *.

* Parlai tous les éloges inspirés par Buffon et son génie, voici les plus beaux, parce qu'il est le plus simple :

Sedaine, qui faisait parler les bétes presque aussi bien que les hommes, a envoyé de leur part ce remerciement à Pajou, qui avait sculpté la figure de Butfon :

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