MADEMOISELLE LANGE
Mademoiselle Lange, ce beau démon, comme on disait par antiphrase, donna son cœur à M. Hoppe, un banquier hollandais qui posséda encore plus de cœurs que de millions, — on ne sait pas à quel prix. — Par exempte, le cœur de mademoiselle Lange lui avait
coûté un.hôlel rue SaintrGeorges, le château de Montalais, uq carrosse à deux chevaux, et de quoi babiller cent fois la pudeur de cette mademoiselle. Chose étrange, quand il changea de culte, elle faillit mourir do chagrin ; elle se fit peindre en Ariane abandonnée, les épaules à demi couvertes par une peau de tigre ; un vaisseau fuyant à l'horizon emporte l'infidèle avec une autre maîtresse ; sur un rocher désert on lit une inscription tragique où la belle abandonnée menace de finir sa vie.
Mais, de même que la véritable Ariane fut consolée par Bacchus, l'Ariane de la Comédie française sèche ses larmes dans un autre amour. — Et quel amour ! — un amour légitime : c'est ici que commence la comédie.
M. Simons était banquier et carrossier à Bruxelles, il avait permis à son fils de venir à Pacis S3 former aux belles manières; M. Simons fils pensa qu'il fallait chercher les belles manières à l'Opéra et à la Comédie française. Il ne fit qu'une pointe à l'Opéra ; mais il déclara qu'il voulait vivre et mourir à la Comédie française aux pieds de mademoiselle Lange. Il tomba amoureux comme un Flamand, amoureux jusqu'aux larmes, jusqu'au désespoir, jusqu'à la folie ; car mademoiselle. Lange, son idole, lui déclara qu'elle n'écouterait ses serments que sur l'autel de l'hyménée. Lettre du fils à son père : « Mon père, le croiras-tu ? à Paris, ce pays du démon, j'ai rencontré un ange, et c'est une comédienne, et je veux l'épouser, et si tu me refuses ton consentement, je me jette du haut des tours de Notre-Dam:> ; et ce n'est pas tout : mademoiselle Lange ira mourir de chagrin dans un couvent. »
L'amoureux avait écrit quatre pages sur ce ton : M. Simons père jugea que son fils était quatre fois fou. Il accourut à Paris, non pas précisément pour le conduire à Charenton, mais pour l'empêcher à tout prix de tomber dans cet abîme plein de* ténèbres qui s'appelle une comédienne.
M. Sîmons pore descendit chez M. Simons Qls, mais il n'y trouva que le portrait de. mademoiselle Lange. Quelle que fût sa colère, il ne put s'empêcher de la trouver jolie. Une idés subite lui monta au front: « Si je l'enlevais à mon fils ? n dit-il en prenant un air de vainqueur. Mais le miroir voisin lui donna le conseil de ne plus se hasarder dans le3 jardins d'Armide. « Non, reprit-il ; il est plus sage d'aller trouver cette ingénue et de lui acheter pour quelques poignées d'or la liberté de mon fils. » Et le voilà parti. Il arrive à la porte de mademoiselle Lange, il sonne avec émotion, on l'introduit dans un salon du plu3 haut style. M. Simons fils se jette dans les bras de M. Simons père: « Je ne t'embrasserais que sur la route de Bruxelles ! » Mademoiselle Lange fait son entrée, une véritable entrée en scène. « Monsieur, votre fils vous aime, tant, que vous l'embrasserez sous mes yeux ! — De beaux yeux ! s'écrie le père, mais je n'en ferai rien. Mon fils est un maître fou. »
M. Simons père s'embarqua sur la mer orageuse des malédictions et des phrases éloquentes. Survint à propos Julie Candeille, surnommée la Belle fermière* une comédienne doublée d'un bas bleu. Julie Candeille fit encore de plus belles phrases que M. Simons père, et elle lui prouva que la sagesse des nations voulait que M. Simons fils épousât mademoiselle Lange.
M. Simon père était subjugué par le beau style et la belle bouche de mademoiselle Julie Candeille. Il se rappelait involontairement ces princesses des contes de fées dont toutes les paroles se changent en perles fines. « Mademoiselle, dit-il tout à coup, vous qui prêchez si bien le mariage, croyez-vous qu'il fasse le bonheur ? — Peut-être, répondit Julie Candeille; jusqu'ici je n'ai jamais trouvé le bonheur, et je crois que c'est parce que je ne suis pas mariée. — Pas du tout ? dit malicieusement M. Simons père. — Pas du tout l » Et mademoiselle Candeille raconta son histoire avec tout l'esprit d'une femme qui fait sa confession tout haut. « En
vérité, s'écria M. Simons, je ne m'y reconnais plus ; dans quel pays suis-je donc ? Cette Comédie française est donc l'école des mœurs 1 » Il se leva et prit galamment la main de mademoiselle Candeille. « Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous demander votre main pour M. Simons père; si vous daignez ne pas me la refuser, je ferai un pas de plus, et j'aurai l'honneur d'aller en voire compagnie demander à mademoiselle Lange sa main pour M. Simons fils. »
Jamais un mariage ne s'était présenté ainsi à brûlepourpoint et à brûle-jupon ; mademoiselle Candeille croyait rêver ou jouer un rôle ; elle ne répondait pas et regardait tour à tour M. Simons père, M. Simons fils et mademoiselle Lange, quand celle-ci se jeta dans ses bras avec une émotion vraie ou bien feinte : « Oh ! ma chère Julie, si ce n'est pas pour ton bonheur, que ce soit pour le mien ! »
Les femmes de théâtre ont tant l'habitude de se marier à la fin de la comédie, qu'il leur arrive souvent de se marier pour lout de bon sans y regarder à deux fois.
Mademoiselle Julie Candeille se décida à devenir madame Simons, sans même savoir qu'elle épousait la fortune en personne.
Les deux mariages se firent le même jour — 11 février 1789 ; — ce n'était pas la première fois qu'on voyait cela à la Comédie française, mais jusque-là cela s'était passé sur la scène. Andrieux, qui fut de la double noce, voulut immortaliser celte belle ac'ion dans une comédie qui s'appelle : la Comédienne. Il ne manqua à Andrieux que d'avoir d3 l'esprit, de la gaieté et de la poésie.
Qui eût dit cependant à mademoiselle Candeille, quand la première fois elle vit son mari remuer des millions, qu'il la condamnerait presque à mourir de faim, et qu'il ne vivrait, lui, que des droits d'auteur de Julie Candeille? Les faillites de l'émigration ruinèrent cette maison de banque qui ne roulait que sur des carrosses et qui, dans un temps où les carrosses
étaient proscrits, ne pouvait plus faire son chemin. Pendant plus de vingt ans la pauvre femme s'épuisa dans le travail et dans le dévouement ; son mari était devenu fou ; son père, un vieux musicien, ne vivait que de l'argent de sa fille. Aussi le travail nocturne la blanchit avant l'âge. Elheut enfin lebonhsur de perdre son mari, et comme elle ne désespérait pas.du. mariage, elle épousa en secondes noces un homme qui avait quelque bien. Cette autre aventure se passait en 1822. Depuis on entendit à peine parler d'elle, il se • pourrait bien qu'à l'heure où j'écris elle vécût encore dans quelque maison perdue du Marais ou dans quelque village où elle aura cherché les mœurs de l'âge d'or de la Belle fermière. .
Mademoiselle Lange perdit aussi son mari : je ne dirai pas que ce fut un bonheur, quoiqu'elle le perdit le jour où il fut ruiné : mademoiselle Lange avait de meilleurs sentiments. Elle eût sans reproche partagé avec lui la fortune d'ancienne date qui lui restait de M. Hoppe ; mais la mort ne le voulut pas. Mademoiselle Lange trouva que se marier une fois, c'était assez de bonheur comme cela : elle résista vaillamment à tous les adorateurs qui voulaient succéder à M. Simons fils.. Elle s'accoutuma à son veuvage avec une douce mélancolie; elle s'était réfugiée à Florence, où, comme plus tard madame Alexandre Dumas, elle prenait rang dans le beau monde, ce beau monde de Florence qui serait un peu le demi-monde dans le faubourg Saint-Germain.
Il y a toute une histoire à propos d'un portrait, pour expliquer pourquoi mademoiselle Lange s'était « expatriée ». m ■
Après son mariage elle voulut se Taire peindre, pour remplacer le portrait d'Ariane abandonnée qui n'était pas tout à fait du goût de son mari. Elle appela Girodet, qui lui conseilla de poser en vestale. « Non, dit-elle l en honnête femme. » C'était le temps de- la- vertu. Girodet eut beau dire, il lui' fallut peindre madame Simons tout habillée en mère de famille. Aussi fit-il
un portrait si vertueux — sans grâce et sans couleur, — que mademoiselle Lange ne voulut pas se reconnaître. « Ce n'est pas le portrait de mademoiselle Lange, mais c'est le portrait de madame Simons, » disait Girodet. Mademoiselle Lange refusa le portrait. Girodet furieux se vengea cruellement. Il remania le portrait, et tout en gardant la figure, il peignit une Danaé sous une pluie de gros sous qui parsemaient sa couche. 11 y ajouta ensuite des accessoires et des emblèmes grotesques, qui étaient . autant d'allusions contre la femme et le mari. Danaé recevait la pluie de monnaie dans une écharpe tenue par l'Amour. En face d'elle, l'aigle de Jupiter était figuré par un dindon qui était orné d'une queue de paon. A ses pieds, un rouleau portait ces mois : Asinaria comœdia Plauti. On voyait grimacer sous le lit la face d'un satyre, orné de cornes immenses, sous le front duquel se promenait un escargot et dont l'œil était bouché par une pièce d'or. Enfin, aux quatre coins du tableau, étaient placés quatre petits médaillons, peints en camaïeu, avec des devises latines. Dans le premier on voyait une femme qui se terminait en queue de poisson, avec l'épitaphe : Mulier formosa superne desinît in piscem, dans le deuxième, une femme montée sur un dindon : Risum teneatis, amici; dans le troisième, une cassette remplie d'or : Trahit sua quemque voluptas; dans le dernier, un âne à longues oreilles : Nec pluribus impar. Ce scandaleux tableau, indigne du peintre, ne resta guère que vingt-quatre heures au Salon de 1799 : ce fut plus qu'il n'en fallait pour faire beaucoup de bruit; les journaux s'emparèrent de la satire, et le poète de Guérie le mit en vers dans un conte allégorique intitulé : Siratonice et son peintre, conte qui n'en est pas un *.
A la fin de février 1851, ce tableau a été vendu à l'hôtel des commissaires-priseurs pour 2,700 francs. C'est une curiosité payée un peu cher. 11 y a d'autres portraits de mademoiselle Lange, Celui que M ,Ie Louise de Fi'zjumes a donné à la Comédie
Mademoiselle Lange, qui se croyait considérée comme la plus vertueuse femme de la nation, s'enfuit en Italie pour oublier et se faire oublier. Elle3 sont toute3 ainsi ces pauvres réhabilitées, toujours repentantes et jamais pardonnée3. Mademoiselle Lange prit pied à Florence, un pays hospitalier aux femmss légères si elles sont belles. La comédienne retrouva une cour et ne regretta pas le théâtre de ses triomphas.
Elle eut un jour la curiosité de revenir en France. Elle craignait toujours qu'on ne se rappelât l'histoire de la Danaé. Pauvre oubliée! on ne se rappelait plus ni son nom ni sa figure. Elle alla au Théâtre- Français et n'y reconnut personne, hormis Corneille et Molière, car elle vit jouer Polyeucte et le Misanthrope.
Elle se trouvait heureuse de traverser Paris comme une étrangère, — ce Paris qui ne sait plus la veille, qui ne s'inquiète jamais des vieilles lunes, qui n'adore que les étoiles du lendemain, — quant tout à coup elle vit à la porte d'un marchand d'estampes une gravure à deux teintes d'après l'odieuse Danaé de Girodet. « Ce portrait me fera mourir de chagrin 1 » dit mademoiselle Lange. Et elle repartit pour Florence sans retourner la tête une seule fois.
Elle mourut peut-être de chagrin, mais elle avait soixante ans et ressemblait à un tonneau, — elle qui avait inspiré ces vers :
Lange, c'est l'ange aux ailes de colombe, Qui toujours monte et qui toujours retombe.
française provenait du cabinet du baron de Cypières. Le nom du peintre n'est pas indiqué au catalogue. M. de Cypières n'osa pas décider sur l'auteur de ce portrait ; quelques amateurs tout aussi savants l'ont attribué à Coypel, mort avant la naissance de mademoiselle Lange ; d'autres ont parlé de Greuze ou de Vien, le soleil et la lune.
J'ai un autre portrait, un chef-d'œuvre de Valin, peint dans le temps où on l'a proclamé rival de Greuze et de Prudhon.
Ce fut en l'an de grâ^e 1825 que cet ange s'envola au ciel du haut de son tonneau.
Mademoiselle Lange a passé au théâtre comme un rayon de jeunesse. On n'y avait jamais vu si adorable ingénue ; elle avait le charme sans le savoir ; sa voix était une symphonie, et son air simple ne masquait qu'à demi toutes les malices de la fille d'Eve. De l'ingénue à l'amoureuse il n'y a qu'un baiser. Elle joua les amoureuses avec la grâce fondante et la volupté voilée des déesses de Prudhon.