SOPHIE ARNOULD
Le xviii e siècle a vu danser et pirouetter une folle cohue de belles ÛHes, presque toutes dignes par leur esprit de rappeler les courtisanes de la Grèce. Il s'est trouvé une Aspasie qui a donné des leçons de politique, sinon d'éloquence, à Louis XV, lequel n'était pas tout à fait Socrate ni Périclès ; une Laïs, une Léontium, une Phryné, une Thaïs, une Thargélie, qui, sous les noms de Dubarry, de Guimard, de Laguerre, de Gaussin, de Sophie Arnould, « enchantaient » Versailles et Paris, la cour et le théâtre. Et comme dans l'ancienne Grèce Thaïs trouvait son Aristippe, Léontium son Epicure, — je ne parle par des disciples, — Phryné son Praxitèle, Thargélie son Xercès ; en France, hormis Marion Delorme ou Ninon de Lenclos, la Pompa dour ou la Dubarry, toutes ces folles et belles créatures se sont formées sur le théâtre, le théâtre l'école des mœurs!
Sophie Arnourld est née à Paris, en plein carnaval de 1740; elle est née en l'ancien hôtel Ponthieu, rue Béthisy, dans la chambre à coucher où fut assassiné l'amiral de Goligny et où mourut la belle duchesse de Montbazon. « Je suis venue au monde par une porte célèbre, » disait Sophie Arnould. Trè3 jeune encore, son esprit, au souvenir des amours de M me de Montbazon et de M. de Rancé, avait pris une certaine teinte romanesque,
Cet ancien bôlel de Ponlhieu élait devenu un hôtel garni sous la direction du père et de la mère de Sophie Arnould. Ces braves gens avaient cinq enfants ; mais, grâce à leur bonne volonté et aux revenus de l'hôtel, ces enfants furent élevés avec une sollicitude pieuse et touchante. Sophie Arnould eut des maîtres comme une fille de bonne maison : maître de musique, maître dé danse, maître de chant. Elle annonça de bonne heure qu'elle chanterait à séduire tout le monde ; jamais sh rêne antique vantée par les poètes n'eut dans la voix plus de mélodie et de fraîcheur. Sa mère comprit que cette voix était un trésor. « Nous serons riches comme des princes, disait Sophie Arnould encore enfant ; une donne fée est venue à mon berceau, qui m'a douée dé la magie de changer au son de ma voix toute chose en or et en diamants ; d'autres transforment tout en ser* pents et en couleuvres ; moi, je verserai des flots de perles, de rubis et de topazes. »
Sa mère la conduisit dans quelques communautés religieuses pour chanter les ténèbres. Un jour, ati Val* de-Grâce, la princesse de Modène, qui y faisait sa re-» traite, ayant entendu la voix charmante de Sophie, lui ordonna de venir en son hôtel. La jeune fille avait déjà de la saillie, elle babillait avec la grâce d'un oiseau; elle acheva de séduire la duchesse, qui lui dit en lui donnant un collier : Allez, allez, belle fille, vous chantez comme un ange, vous avez plus d'esprit qu'un ange : votre fortune est faite. »
Dès ce jour le nom de Sophie Arnould courut par le monde ; on parla de sa grâce, de ses beaux yeux, de ses réparties, mais surtout de sa voix charmeresse. ; M. de Fondpertuis, intendant des Menus Plaisirs* vint un jour la prendre dans son carrosse pour la conduire chez M me de Pompadour. « Je vous défends de dire un mot, dit Cotillon II ; ne parlez pas, mais chantez. » Sophie chanta sans se faire prier, des triolets de PhiHdor ; jamais rossignol ne secoua tant de perles, jamais champ printanier ne traversa le bocaçe avètf •
tant de fraîcheur : c'était la rosée qui brille au matin sous un rayon de soleil. M me de Pompadour applaudit avec enthousiasme. « Jeune fille, vous ferez quelque jour une charmante princesse. » M mo Arnould, qui était présente, craignant que sa fille ne jouât un trop grand rôle ici-bas, répondit à la marquise : « Je ne sais, madame, comment vous l'entendez. Ma fille n'a point assez de fortune pour épouser un prince ; d'un autre côté, elle est trop bien élevée pour devenir une princesse de théâtre. »
Cependant, dès ce jour, Sophie Arnould fut dans !e chemin de l'Opéra. Pour ne pas effrayer la mère, on lui dit d'abord que sa fille n'était inscrite que pour la musique du roi; mais bientôt Francœur, surintendant de la musique sous Louis XV, sollicita. Sophie d'entrer à l'Opéra, lui disant qu'elle se devait à la France, comme au roi, que tous les cœurs du royaume battraient de plaisir à son chant divin. « Aller à l'Opéra, dit-elle, c'est aller au diable ; mais enfin c'est ma destinée. » Nous sommes tous ainsi : nous mettons nos torts, quels qu'ils soient, sur le compte delà destinée. Madame Arnould voulut résister de tout son pouvoir maternel. Ce n'est" point à l'Opéra, c'est au couvent que vous irez, » dit-elle à Sophie en l'enfermant dans sa chambre. Heureusement pour le diable que le roi de France daignait alors se mêler des plaisir du public ; il signa l'ordre de conduire Sophie à l'Opéra par autorité de la justice. La pauvre mère ne désespéra point encore de sauver cette vertu déjà si apprivoisée : elle veilla sur sa fille avec la plus grande sollicitude ; elle l'accompagnait à l'Opéra jusque dans les coulis- . ses; les roues de 1757 avaient beau papillonner autour de la chanteuse, ils n'obtenaient pour toute faveur qu'un regard foudroyant de la mère.
m Sophie Arnould débuta à dix-sept an3. Voici comment un gazetier du temps raconte son apparition. à l'Opéra: « C'est la comédienne la plus naturelle, la plus onctueuse, la plus charmante qu'on ait encore
vue. Elle n'est pas belle, mais elle a tous les attraits de la beauté. Celle-là n'a pas été gâtée par les maîtres, elle est sortie telle qu'elle est des mains de la nature ; aussi son début a été un triomphe. » Le gazetier se trompait : Sophie Arnould avait eu des maîtres ; elle en prit d'autres encore. Mademoiselle Fel lui enseigna l'art du chant, mademoiselle Clairon lui enseigna l'art de la comédie.
Quinze jours après son début, Sophie Arnould était adorée de tout Paris; quand elle devait paraître sur la scène, l'Opéra était envahi. « Je doute, disait Fréron, qu'on se donne tant de peine pour entrer en paradis. » Tous les gentilshommes du temps se disputaient la gloire de jeter à son passage dans la coulisse, des bouquets à ses pieds. Elle passait avec nonchalance, comme si elle eût déjà été habituée à ne marcher que sur des roses. Madame Arnould, qui était elle-même une femme d'esprit, disait à ces charmants importuns: « Ne jetez donc pas des épines sur son chemin. » Mais la mère eut beau faire, elle eut beau ouvrir de grands yeux, l'amour, qui ne voit goutte, se glissa entre elle et sa fille. Parmi les jeunes seigneurs qui s'obstinaient à folâtrer sur les pas de Sophie, le comte de Lauraguais était le plus amoureux ; il voulut que la victoire fût à lui. Il tenta d'abord d'enlever la belle dans la coulisse ; cette première tentative échoua. Comme il avait de l'esprit et qu'il aimait les aventures, il imagina un moyen plus théâtral. Un soir qu'il soupait avec ses amis, il leur déclara qu'avant quinze jours madame Arnould ne conduirait plus sa fille à l'Opéra. Le lendemain, un jeune poète de province débarqua sous le nom de Dorval à l'hôtel de Ponlhieu. Ses bonnes façons et son air timide frappèrent madame Arnould ; il lui raconta, d'un grand air de naïveté, le but de son voyage : il avait laissé en Normandie une mère « qui vous ressemble, madame, » et une sœur « qui ressemble à mademoiselle Sophie, » pour venir chercher fortune à Paris dans les lettres. « Pauvre enfant ! s'écria
madame Arnould, que n'êtes-vous resté là-bas auprès de votre mère et de voire sœur ! » .— Ne désespérez pas encore, j'ai là une tragédie digne d'être jouée par Lekain et Clairon. Ah ! que de nuits j'ai passées avec délices autour de cette œuvre de mes vingt ans ! II faut bien vous le dire, madame, ce n'était pas seulement la gloire qui me souriait, c'était aussi l'amour. » Tout en parlant ainsi, Dorval jetait un regard de serpent à Sophie, qui écoutait avec la curiosité du cœur, c Oui, madame, il y a dans mon pays une belle fille brune, maligne, enjouée, faite par l'amour et pour l'amour ; je l'aime à la folie. — C'est là une belle folie, murmura la chanteuse, séduite par l'air passionné du nouveau débarqué. — Une belle folie ! dit la mère en prenant sa mine sévère ; ma fille, je ne vous conseille pas d'y tomber. Pour vous, monsieur, vous êtes bien à plaindre de venir chercher fortune à Paris en compagnie de la poésie et de l'amour : amoureux et poète, c'est être ruiné deux fois. — Je ne suis pas de votre avis, dit Dorval en regardant Sophie avec passion ; n'ai-je pas tous les trésors du cœur sous la main? C'est assez déraisonner pour aujourd'hui, interrompit madame Arnould. M. Dorval, d'ailleurs, est sans doule fatigué. Voici la clef de sa chambre. — Hélas ! pensa Sophie qui aimait déjà à jouer sur les mots, il emporte la clef de mon cœur. »
L'amour est éternellement condamné à jouer la comédie, à rechercher les masques, les surprises, les mensonges. L'amour qui va droit devant soi, sur la grande route commune, n'arrive jamais : il meurt à moitié chemin ; mais l'amour qui va par les sentiers couverts ne manque jamais son coup : il surprend, et c'est fini. Les femmes cherchent autre chose que de l'amour dans le cœur des hommes, elles y cherchent de l'esprit. Elles tiennent toujours compte du roman qu'on prépare pour les vaincre ; car, pour elles, l'amour est un roman : plus il est embrouillé, plus il les séduit. Le comte de Lauraguais connaissait bien les femmes. Dé*
barquer de Normandie en poète naïf et spirituel, qui vient chercher la gloire à Paris pour en couronner sa maîtresse, n'étais-ce pas débarquer en vrai don Juan auprès d'une comédienne qui voulait d'abord donner son cœur? 11 faut le dire à la' louange de Sophie Arnould, elle ne remarqua pas le comte de Lauraguais dans les coulisses de l'Opéra, où il arrivait toujours avec le fracas d'un prince héréditaire ; elle aima du premier coup Dorval, qui lui apparaissait dans le triste équipage d'un poète de province.
La conquête fut rapide ; au bout d'une semaine, le pcète Dorval enlevait Sophie de l'hôtel de Ponlhieu. Jamais enlèvement ne fut plus doux et plus passionné; il la porta dans ses bras une demi-heure durant. Il avait donné rendez-vous à son laquais ; mais cet homme s'était trompé de rue. Un demi-siècle après, devenu pair de France et duc de Brancas, le comte de Laura T guais racontait, avec tout le feu de sa jeunesse, cet enlèvement romanesque: « C'était Psyché, j'étais Zér phyre ; j'avais des ailes, les ailes de l'Amour. Pauvre tourterelle effarée ! elle était si légère sur mon cœur, que je craignais de la voir s'envoler. » Elle se mit à pleurer. « Que dira ma mère ? — J'ai pour vous une belle rivière de diamants. — Ma pauvre mère 1 — J'ai aussi un collier de perles fines. — Qui la consolera ? — A propos, j'oubliais de vous dire que j'ai loua pour vous un petit hôtel, un peu mieux garni que celui de Ponthieu. » A cet instant, le comte retrouva son carrosse ; le reste va sans dire : voilà pourquoi je ne le dis pas.
Cet événement mit en émoi la cour et la ville ; on plaignit à la fois madame de Lauraguais et Sophie Arnould. On sait que le comte de Lauraguais se moquait de l'opinion comme d'une belle-fille en carnaval qui change tous les jours de déguisements. Sophie était déjà la mode dans le monde des passions profanes. Sa renommée resplendit d'un vif éclat ; on ne l'avait comparée qu'à Orphée, on la compara à Sapho et à Ninon*
Comme elle avait de Pà-propos, une grande liberté d'esprit, des grâce3 folâtres dans le langage, il fut bientôt décidé qu'elle avait recueilli l'héritage de Fontenelle et de Piron ; chacune de ses réparties passa de bouche en bouche depuis Versailles jusqu'à la Courtille.- Elle fut célébrée par toute la pléiade des poètes gazouilleurs du temps. Ce ne fut pas tout pour sa gloire : l'Encyclopédie se donna rendez-vous chez elle pour faire de la philosophie en toute liberté ; il faut dire qu'on sou pait chez Sophie Arnould mieux que partout ailleurs* Toute fière de ses succès du monde, elle n'oubliait pas l'Opéra, le vrai théâtre de sa gloire ; elle chantait toujours d'une voix fraîche et mélodieuse ; elle jouait, en outre, avec toute la grâce et tout le sentiment d'une grande comédienne. Corrick, dans son voyage à Paris, déclara que Mademoiselle Arnould était la seule actrice de l'Opéra qui frappât ses yeux et son cœur.
Malgré toutes les remontrances de la cour, le comte de Lauraguais continuait à vivre avec elle sous le même toit. Madame de Lauraguais., qui était le modèle des femmes sacrifiées, vendait ses diamants pour que son mari fît honneur à sa maison ; mais Dieu sait les diamants qu'il aurait fallu vendre pour soutenir longtemps le luxe de Sophie Arnould ! Son hôtel était un palais, son salon un musée, sa toilette une féerie. Au milieu de cette vie si folle et si fastueuse, le croirait-on ? le comte de Lauraguais et mademoiselle Arnould s'aimaient toujours de l'amour le plus tendre.
Quatre années se passèrent ainsi, à la grande surprise des amis du comte et des amies de la chanteuse. Jamais pareil amour ne s'était allumé sur les planches de l'Opéra. Sophie Arnould, on le devine, s'ennuya la première; pendant une absence du comte, elle décida qu'il élait temps de rompre. Elle ne voulut rien garder de lui ; elle fit atteler le carrosse, y mit ses bijoux, ses dentelles, ses lettres, tout ce qui lui rappelait son bonheur avec lui. « Va, dit-elle à son laquais, conduis ce carrosse chez madame de Lauraguais ; tout ce qui est
dedans lui appartient. » Comme le laquais s'en allait, elle le rappela : « Attends j'oubliais une chose importante. » Elle appela ses femmes : « Qu'on m'apporte les deux enfants du comte. Ils sont bien à lui, » ditelle en se promenant. On apporta les deux enfants, l'un encore au berceau, l'autre bégayant à peine. Elle les embrassa et leur dit adieu. « Tiens, La Prairie, porte ces enfants dans le carrosse, et mène-les avec tout le reste. » La Prairie obéit sans mot dire, alla tout droit à l'hôtel de Lauraguais, où la comtesse était seule. La pauvre femme accepta les enfants et renvoya les bijoux. On a souvent médit des femmes du xvin e siècle ; ce trait ne doit-il pas en absoudre beaucoup? N'y a-i-il pas bien des femmes aujourd'hui qui garderaient les bijoux et renverraient les enfants? . Là ne finit point l'amour des deux amants. Après quelques volageries, ils en revinrent au même point. Le scandale avait été grand dans Paris ; il fut plus grand encore à la nouvelle de ce raccommodement. Le comle fit plusieurs voyages; il est entendu que pendant ces absences, Sophie Arnould laissa voyager son cœur. « Ah ! cruelle, lui dit le comte au retour, vous avez voyagé plus loin que moi. — Pierre qui roule n'amasse pas de mousse, répondit-elle ; mais, hélas ! mon cœur a amassé bien de l'ennui. Le prince d'Hénin me fera mourir avec ses bouquets, ses madrigaux et sesécus: c'est une vrai pluie d'amour. — Attendez, lui dit le comte, je vais vous délivrer d'un prince si ennuyeux. » Le même jour, 11 février 1774, il assembla quatre docteurs de la Faculté de Paris. « C'est une question importante, leur dit-il gravement, il faut savoir si l'on peut mourir d'ennui. » Après de mûres réflexions, les quatre docteurs se déclarèrent pour l'affirmative. Ils motivèrent leur jugement dans un long préambule ; après quoi ils signèrent de la meilleure foi du monde. « Et le remède? » demanda le comte. Ils déclarèrent qu'il fallait distraire le malade, changer son horizon et le délivrer des gens qui l'entouraient. Cette
pièce en main, le comte s'en va droit chez un commissaire porter plainte contre le prince d'Hénin, sous prétexte qu'il obsédait mademoiselle Arnould au point de la faire mourir d'ennui. « Je requiers, en conséquence, qu'il soit enjoint au prince de s'abstenir de toute visite chez la chanteuse jusqu'à ce qu'elle soit hor3 de la maladie d'ennui dont elle est atteinte, maladie qui la tuerait, selon la décision de la Faculté, ce .qui serait un malheur public et un malheur privé. » On devine que celte plaisanterie se termina par un duel. Le prince et le comte se battirent si bien, ou si mal, que, le soir même du duel, ils se rencontrèrent ensemble chez Sophie Arnould.
Peu de temps avant la Révolution, elle quitta le théâtre, les passions de l'Opéra et les passions du monde, pour se retirer à la campagne. Elle imita Voltaire) Choiseul, Boufflers ; elle se passionna pour l'agriculture comme la reine Marie-Antoinette ; elle eut des vaches et des moulons ; elle fît du beurre et du fromage ; elle fana ses foins et cueillit ses pois.
En pleine Révolution, elle vendit sa petite terre pour acheter à Luzarches la maison des pénitents du tiersordre de Saint-François. Comme elle avait toujours de l'esprit, elle fît graver cette inscription sur la porte : lte y missa et. Elle s'occupa de sa mortel de son salut. Celte femme, qui avait, comme Madeleine, jeté son cœur à tous les vents prinlaniers, profané son âme dans toutes les folles amours, se prépara à la mort avec une certaine volupté claustrale. Au bout du parc, dans le couvent en ruine, elle disposa son tombeau et fît inscrire sur la pierre ce verset de l'Écriture :
Mulla remiltunlur ei peccala, quia dilexit multum.
Le croirait-on ? les sans-culotles dé Luzarches vinrent la troubler dans sa retraite, la prenant pour une religieuse et pour une ci-devant. Ils firent un matin une visite domiciliaire dans la maison des pénitents.
« Mes amis, leur dit-elle, je suis née femme libre, j'ai toujours été une citoyenne très active, et je connais par cœur les droits de l'homme. » Les sans-culottes ne voulaient pas la croire sur parole ; ils allaient la mener en prison, lorsqu'un d'eux aperçut sur une console un buste de marbre : c'était Sophie Arnould dans le rôle d'Jphigénie. Cet homme, trompé sans doute par l'écharpe de la prêtresse, s'imagina que c'était le buste de Marat : « C'est une bonne citoyenne, dit-il en saluant le marbre. »
Il restait alors à Sophie Arnould trente mille livres de rente et des amis sans nombre. En moins de deux ans, elle perdit sa fortune et ses amis. Elle revint à Paris avec quelques débris sauvés du naufrage ; un mauvais avocat, qui gouvernait son bien, acheva de la ruiner. Elle tomba donc dans une misère absolue et dans une solitude profonde. Elle, alla vainement frapper à la porle de tous ceux qui l'avaient aimée ; elle frappa à bien des portes, mais c'était frapper sur la pierre des tombeaux : ceux qui l'avaient aimée n'étaient plus là. La prison, l'exil, l'échafaud, les avaient dispersés pour jamais. Elle fut réduite à aller demander assistance chez un perruquier qui l'avaient coiffée en ses beaux jours. Cet homme demeurait dans la rue du Petit-Lion ; il lui donna asile, mais dans un triste réduit sans lumière et sans cheminée, où la pauvre femme grelottait et s'éteignait. Elle payait cher les grandeurs passées ; certes, Madeleine ne traversa pas une pénitence si austère. Cependant elle chantait encore. « On a entendu, dit un journal, mêlée aux concerts mystiques des obscurs théophilanthropes, cette voix qui tonnait dans Armide et qui soupirait dans Psyché ; on a gémi en pensant à l'incertitude des événements et aux mystères de la fatalité. »
Un jour qu'elle était comme de coutume, seule dans sa chambre, grelottant san3 se plaindre, ne désespérant pas de son étoile, rebâtissant pour la millième fois le château écroulé des fêtes de sa vie, le perru-
quier enlra chez elle. « Eh bien ! lui dit-elle avec humeur, est-ce ainsi qu'on entre sans se faire annoncer? — Il est bien l'heure de plaisanter! dit le perruquier d'un air fâcheux : savez- vous ce qui m'arrive ? Décidément on prend ma perruque pour une enseigne d'auberge ; le comte de T.... est descendu chez moi. — Le pauvre homme, s'écria Sophie Arnould. — 11 arrive incognito d'Allemagne sans un sou vaillant. Dieu merci! si tous les gens que j'ai coiffés viennent me demander un gîte et du pain, me voilà bien loti. »
Sophie Arnould descendit dans la boutique, ce C'est toi ! s'écria le comte de T... en se jetant à son cou. — En vérité, dit-elle, il me semble que je lis un roman. L'exil est donc bien dur, que vous vous résigniez à venir dans celte ville toute sanglante où vous n'avez plus d'amis? Croyez-moi, vous allez être plus exilé à Paris que chez le roi de Prusse. — Qu'importe? dit le comte de T... ; n'ai-je pas trouvé un cœur qui se souvient de moi? » lis s'embrassèrent encore et jurèrent de ne pas se séparer. Le perruquier logea son nouvel hôte dans un galetas du cinquième étage. Dès que le jour était venu, Sophie Arnould montait chez lui avec une tasse de café à la main ; ils partageaient fraternellement : après quoi ils devisaient du temps passé, pour oublier un peu les angoisses du présent. A Theure du dîner, le perruquier les priait de descendre dans l'arrière-boulique) où l'on dînait tant bien que mal à la même table. « Je n'ai qu'une table et qu'une soupière, disait ce brave homme, sans quoi je ne prendrais pas la liberté de dîner avec vous ; mais ajouta-t-il avec un certain air malin, autres iemps, autres mœurs. »
Il y aurait un curieux chapitre à faire sur cet intérieur de perruquier, hébergeant des hôtes illustres. Il y aurait à recueillir plus d'un mot spirituel, plus d'une pensée philosophique, plus d'un tableau profondément humain. Il est bien regrettable que Sophie Arnould, qui écrivait des lettres charmantes, n'ait pas raconté en détail son séjour dans la rue du Petit-Lion. On ne sait
ce que devint le comte de T..., je n'ai même pu découvrir son vrai nom. Les mémoires disent qu'il avait été dans sa jeunesse a un des plus jolis grapilleurs des espaliers de l'Opéra. »
Sophie Arnould retrouva son étoile avant de mourir. Foucher l'avait aimé; devenu ministre en 1708, il reçut un matin en audience extraordinaire une femme qui disait avoir de précieuses confidences à lui faire touchant la sûreté de l'État. Il reconnut Sophie Arnould; il écouta son histoire avec émotion et décida, séance tenante, qu'une femme qui avait enchanté par sa voix et par ses yeux tous les cœurs pendant plus de vingt ans avait droit à une récompense nationale ; en conséquence, il signa le brevet d'une pension de vingtquatre mille livres, et ordonna qu'un appartement lui fût donné à l'hôtel d'Angevilliers. Sophie Arnould, qui, la veille n'avait pas un seul ami, en vit venir un grand nombre à son hôtel. Tous les poètes du temps, qui étaient de mauvais poètes, tous les comédiens, tous les habitués du Caveau, se réunirent chez elle comme dans un autre hôtel Rambouillet. Seulement, au lieu des préciosités du beau langage, on y répandait à pleins verres la gaieté gauloise.
On y pourrait, à l'exemple des biographies, citer quelques bons mots de Sophie Arnould ; mais cet esprit n'a pas cours aujourd'hui parmi les honnêtes gens : c'est de l'esprit entre deux vins et entre deux amours. Parmi les mois qu'on peut citer à la gloire de cet esprit si gai, si franc et si original, n'oublions pas celui-ci : Mademoiselle Guimard avait écrit à Sophie Arnould une lettre d'injures où celle-ci était accusée d'avoir commis les sept péchés capitaux; elle répliqua ainsi : Fait double entre nous. Et elle signa.
Elle a eu pour amants Rulhières et Beaumarchais ; on l'accuse d'avoir souvent emprunté de l'esprit à ses amants : pourquoi n'accuse-t-on pas aussi ses amants d'avoir quelquefois fait la roue avec son esprit ?
En 1802, dans la même saison, on enterra sansbruit,
sans éclat, 1 sans pompe, trois femmes qui, durant près d'un demi siècle, avaient rempli la France de l'éclat de leur beauté, du bruit de leur talent, des pompes de leurs amours : Sophie Arnould, mademoiselle Clairon et mademoiselle Damesnil. Sophie Arnould, se confessant à l'heure de la mort, raconta au curé de Saint- Gerraain-l'Auxerrois toutes ses passions profanes. Comme elle lui parlait de3 fureurs jalouses du comte de Lauraguais, celui quelle avait le plus aimé, le curé lui dit : « Ma pauvre fille quels mauvais temps vous avez traversés ! » Elle s'écria avec des larmes dans les yeux : « Ah ! c'était le bon temps ! j'étais si malheureuse ! » Ce trait de cœur, dont un poète a fait un beau vers sans se donner beaucoup de peine, me console de tous les traits d'esprit de Sophie Arnould.
GRETRY.
Cependant Grétry vint. Philidor tenait le sceptre depuis Rameau. II s'inquiéta peu du nouveau venu, jugeant que, si Grétry avait la grâce, il lui restait la force; que, si Grétry avait le charme, il lui restait la science. Mais Philidor comptait sans le public. Or le public trop enthousiaste reconnut à Grétry la force et la science. Le jour o ù Grétry fut joué, Philidor perdit sa partie d'échecs. Certes Philidor avait son caractère : il saisissait avec énergie, il entraînait avec vigueur. Mais comme on disait alors, c'était le style gothique, tandis que Grétry donnait au sien toute la désinvolture italienne. Philidor trouvait le cri brutal de la passion ; Grétry arrivait à la passion par la volupté. Il n'en était pas moins profond ni moins ému. Il réveilla la furia
francese pour la musique, à la grande surprise de Marmontcl, son poète ordinaire, qui n'y comprenait rien *.
André Grétry, né à Liège, le 11 février 1741, entra fort jeune dans la vie, ou plutôt dans la musique: il avait à peine quatre mois que déjà il était sensible au rhylhme musical. Il avait à peine quatre ans quand, un jour qu'il était seul au coin du feu, une de ces bouilloires qu'ont si bien chantées les poètes allemands Oxa sa rêverie naissante par sa chanson monotone ; le grillon y répondait entre les deux briques écaillées ; le chat, sommeillant sur les cendres, faisait entendre son ronron cadencé. Cette symphonie familière amusa d'abord l'enfant; il regarda autour de lui pour s'assurer s'il était bien seul. Il promena son œil animé sur les plats d'étain de l'étagère, sur les rideaux jaunis de l'alcôve, sur deux vieux violons honoraires appendus en glorieux souvenirs au-dessous de la cheminée ; se voyant seul en face de la musique, il se mit à danser de toutes se3 forces. Après la contredanse, il voulut connaître de fond le secret de la musique, il renversa l'eau de la bouilloire dans un feu ardent de charbon de terre. L'explosion fut si violente, que le pauvre danseur tomba suffoqué et brûlé par tout le corps. On l'emmena à demi mort chez sa grand'mère maternelle à une campagne voisine de Liège, où il passa deux belles années. Il était là gaps maître et sans soucis, en grande liberté, battant la campagne matin et soir, aimé de tous pour ses gentillesses et sa jolie figure, et, faut-il le croire, aimant déjà, il ne dit pas qui, mais plusieurs filles et fillettes à la fois, aimant déjà trop, c'est lui qui parle ici pour le confier à aucune d'elles.
Son père, Jean Grétry, s'était moqué des enfants de chœur. Il fit de son fils, bon gré mal gré, un enfant de
* C'a été l'originalité de Marmontel de faire une poétique sans rien comprendre à la poésie, de faire des poèmes d'opéra sans rien comprendre à la musique, et ce vivre en pleine encyclopédie entre Diderot et d'Alembert, sans être pour cela philosophe.
chœur à la collégiale, où il était premier violon. Enfant de chœur ! Grétry ne se rappelait cela qu'en frémissant. Ce n'était pas tout : le pauvre André fut bientôt abandonné au maître de musique le plus barbare qui fut jamais. Dans ses Mémoires, Grétry raconte avec amertume toutes les tragi-comiques qu'il lui fallait subir. « Tantôt il nous mettait à genoux sur une bûche ronde, et, au plus léger mouvement, nous faisions la culbute. Je lui ai vu affubler la tôte d'un enf mt de six ans d'une vieille et énorme perruque, raccrocher en cet état contre la muraille à plusieurs pieds de terre et il forçait à coups de verge de chanter sa musique qu'il tenait d'une main, et de battre la mesure de l'autre. Ce pauvre enfant, quoique très joli de figure, ressemblait à une chauve-souris clouée contre un mur, et perçait l'air de ses cris. » Grétry passa quatre à cinq ans sous cette horrible inquisition. Grâce à son maître c'était un assez mauvais écolier en musique. Une troupe de chanteurs italiens, passant par Liège, y représenta des opéras de Pergolèse; Grétry assista à toutes les représentations et se passionna pour la musique italienne. Son père voulut lui faire chanter un motet à l'église le dimanche suivant. C'était un air italien sur ces paroles de la Vierge : Non semper super prata casta florescit rosa. Chacun de crier au miracle. L'ancien maître luimême ne put s'empêcher de lui sourire. Il chanta ainsi tous les dimanches pendant plusieurs années. 11 devint éperdument amoureux de toutes les blondes flamandes qui venaient l'écouter ; il aimait surtout celles qu'il ne voyait pas : c'était l'espérance amoureuse plutôt que le souvenir, la rêverie plutôt que la passion.
Il abandonna léchant et l'Église pour la composition et pour la solitude. Je ne raconterai pas toutes ses petites joies et toutes ses petites mésaventures ; je ne vous dirai pas comment il étudia en vrai poète le bruit du vent, de la pluie, de l'orage et de la fontaine ; le chant des oiseaux, les battements de cœur d'une jeune Allemande de son voisinage qui, par amour pour la musi-
que, aimait jusqu'au musicien. Il ne faut pas s arrêter trop longtemps aux enfantillages de l'amour et du génie. Sa première œuvre sérieuse (il n'est plus ici question d'amour) fut une messe en musique. Gomme son père autrefois, il devint un prodige. Pressentant qu'il n'irait pas plus loin s'il demeurait à Liège, il voulut partir pour Rome. Un dimanche de la Passion, au sortir de la messe où il avait chanté un motet de sa composition, tous les Liégeois s'écriaient avec regret : Nous avons entendu les adieux du jeune Grétry. Il allait partir pour longtemps ; il allait, oiseau voyageur, s'exiler loin de son pays. Mais un artiste est-il jamais exilé?
Le printemps était venu. La mère pleurait tout en préparant le chétif bagage de son fils. L'insouciant voyageur était le seul qui répandît un peu de gaieté dans le doux et calme intérieur flamand. Le père jouait sur son violon fidèle les airs les plus tristes; le chien lui-même devenait inquiet. Au voisinage il y avait plus de tristesse encore : la jolie Allemande presque toujours penchée à sa fenêtre, répandait une larme silencieuse qui venait du cœur; elle ne chantait plus, elle ne riait plus ; en vain le printemps venait refleurir sa fenêtre, le printemps de son cœur était flétri.
Donc, à la fin de mars 1759, André Grétry partit à pied, la valise sur le dos, le bâton à la main, avec ses dix-huit années toutes fraîches, toutes pures, toutes couronnées d'espérances, avec les bénédictions de son père et les larmes de sa mère. Il avait quelques compagnons de voyage : deux pistolets, un vieux contrebandier et deux étudiants, dont l'un était abbé. Celui-ci n'alla pas loin. Le contrebandier s'appelait Remacle : c'était un vieil avare qui faisait bon an, mal an, deux voyages de Liège à Rome; il portait en Italie les plus fines dentelles de Flandre, il rapportait de Rome des reliques et de vieilles pantoufles du pape qui faisaient la joie de tous les couvents des Pays-Bas. Le vieux Remacle avait pour associé honoraire un gros garçon
champenois qui faisait le métier de dépister et de battre les alguazils de la finance. Ce voyage ou plutôt ce pèlerinage de Grétry est presque un chapitre de Gil Blas, La caravane élait des plus fantasques : un musicien rêveur, qui chantaitdes motets; un pauvre abbé pileux, qui se retournait à chaque minute vers le clochsr de son village ; un étudiant en médecine des plus allègres, s'amusant de tous ceux et de toutes celles qui passaient sur son chemin; un gros ivrogne champenois, alléché des filles d'auberge après avoir vidé une pinte sous leurs beaux yeux : enfin, un vieux contrebandier avare, grave et silencieux comme un flamand, toujours en guerre avec les douaniers. Le premier jour, l'arrièregarde, c'est-à-dire l'abbé, arriva au gîte longtemps après les autres ; l'étudiant lui avait prédit qu'il n'arpenterait que vingt-cinq lieues de son pied mignon. Au bout de vingt-cinq lieues, le pauvre abbé tourna le dos à la caravane pour reprendre le chemin de Lié*e.
Après quelques gaies aventures, Grétry arriva en Italie. « Plus de neige, plus de montagnes, mais une prairie émaillée où chantaient les jeunes filles : ce fut la première leçon de musique que je reçus en Italie. Le chant de ces belles Milanaises a laissé d'éternels échos dans mon âme. » Il fit son entrée à Rome un beau dimanche de juin, au milieu d'une douzaine de carrosses de promenade, où s'épanouissaient et où chantaient de belles Romaines souriant à l'amour. Il élait dans l'enchantement ; il parcourut jusqu'au soir les palais et les églises dont la renommée avait depuis longtemps frappé son imagination ; cependant, le soir, après avoir vu ces édifices qui sont les merveilles des arts, ces belles Romaines qui sont les merveilles de la nature, ce beau ciel qui semble une des portes du paradis, Grétry songea avec un charme mélancolique au ciel nébuleux de son cher pays, aux blondes Flamandes de Liège, au doux et calme intérieur de son père, et aussi à cette jolie voisine qui lui avait dit adieu avec une larme* Le plus beau pays du
monde pour le voyageur est toujours le pays où son cœur a aimé.
A Rome, Grétry débuta par la musique religieuse. 11 s'inspira des maîtres sacrés, de l'aimable et gracieux Casali, du grave Orisicchio, du noble et austère Lustrini. C'était la seconde année du règoe de Clément XIII. La musique religieuse avait pris des airs profanes sous le règne de Bsnoît XIV ; mais le nouveau pape plein de zèle pour son Église, avait rappelé la musique à Tordre : la musique redevenait sévère, elle reprenait sa solennité lente et vague, triste et pieuse ; c'était bien la musique qui va droit au ciel sur les ailes des archanges, après avoir sanctifié le cœur des croyants. Grétry, comme le divin Pergolèse, fut initié au sentiment et à la mélancolie de cette musique sacrée. 11 commença un De profanais qui devait lutter de grandeur avec IzStabat ; mais, comme il voulait que ce De profanais ne fût chanté qu'à se3 funérailles, il ne se pressa jamais de l'achever : il ne l'acheva pas...
Il existait à Rome un collège pour les étudiants, les peintres et les musiciens do Liège ; Grétry avait pour camarade de chambre dans ce collège ce mauvais garnement qu'il avait eu pour compagnon de voyage. C'était un très agréable voisin. Grétry tomba malade, après avoir battu la Campagne de Rome : le chirurgien qui faisait de leur chambre un vrai cimetière, dit d'un air tendre en lui tâtant le pouls : « Ah ! mon pauvre ami, j'ai perdu un tibia, tu vas mourir bien à propos. » Grétry s'arrangea de manière à ne pas lui rendre ce service.
Il fit la connaissance d'un organiste qui lui apprit à jouer du clavecin. C'était un fort mauvais maître, mais il avait une jolie femme, et toutes les leçons ne furent pas perdues. Grétry fit tant de progrès, qu'un jour le .pauvre homme s'écria avec effusion, les yeux pleins de larmes : ûiof o Dio sanctissimo ! questo è unproiigio da vevo!
Quelque temps après, Grétry fut conduit par un abbé
de ses amis chez Piccini, qui joua le grand seigneur de génie envers notre jeune Flamand. Il ne lui dit pas un mot; il continua de composer un oratorio comme s'il eût été tout seul. Le jeune musicien ne perdit pas courage, il eut plus d'ardeur encore ; mais il retomba malade. Voulant échapper à son affreux camarade de chambre, il s'éloigna au hasard dans la campagne, confiant son mal à Dieu et à la nature. Le lendemain, se trouvant sur le mont Millini, il entra chez un ermite assez bonhomme, quoique Italien (c'est Grétry qui parle). L'ermite l'accueillit comme un pèlerin et lui conseilla de s'établir dans son ermitage pour y respirer un air pur et reprendre de3 forces. Ce petit pèlerinage acheva ce que n'avait pu achever Pétude : au sortir de celte thébaïde, Grétry se sentit tout d'un coup un vrai musicien. Le jour de son départ, voulant imaginer un air sur des paroles de Métastase, il sentit qu'enfin il était maître de la musique, qu'il la dominait, qu'il en avait toutes les clefs. « Ah! fra Mauro, dit-il à son ermite, je me souviendrai de vous jusqu'à la mort. »
A son retour à Rome, il mit en musique, pour le carnaval et pour le théâtre d'Aliberli, Les Vendangeuses. Les musiciens du pays crièrent au scandale. « Quoi ! ce petit abbé de Liège (Grétry avait un costume d'abbé) est venu pour nous couper l'herbe ? »
Il n'oubliait pas son pays et sa famille. Il avait envoyé, pour concourir à une place de maître de chapelle, le Confitebor. Il obtint la place, mais il ne partit pas. Cependant il quitta bientôt l'Italie. Il partit de Rome pour Genève. Il voyagea avec un baron allemand des plus silencieux. Ils passèrent ensemble le mont Cenis ; ils descendirent bravement en traîneau sur le dos de deux Savoyards de douze ans. Arrivés à Genève, Grétry courut au théâtre entendre la musique française, qu'il n'aimait pas trop. A Ferney, Voltaire l'accueillit en frère- « Allez à Paris, lui dit-il, c'est là que le génie vole à l'immortalité. — Vous en parlez bien à votre aise, dit Grétry ; on voit bien que le mot vous est familier. —
LE THÉÂTRE 3 il
Moi ! dit Voltaire d'un air engageant, je donnerais cent ans d'immortalité pour pouvoir manger à mon souper, sans mourir d'indigestion. »
Grélry partit pour Paris, après avoir laissé un souvenir de son passage aux Genevois, l'opéra de G.ertrude. A Paris, il se trouva un peu dépaysé. Gomme il était jeune, beau et spirituel, il se fit bientôt des amis, entre autres Greuze et Vernet. Malgré ces amis, qui en valaient bien d'autres, il désespéra d'un peuple qui tombait en pâmoison à la musique de Ramsau. Le prince de Coati Je convia, grâce à Vernet, à faire entendre sa musique au Temple ; mais, aprè3 l'avoir entendu, le prince parut fort ennuyé. Grétry rentra à son hôtel la mort dans le cœur ; on lui remit fort à propos deux lettres anonymes, l'une de Liège : « Téméraire ! ne vas-tu pas Jutter contre les Philidor et les Monsigny? » l'autre de Paris ; « Vous croyez donc, honnête Liégeois, venir enchanter les Parisiens ? Désabusez-vous, mon cher ; pliez bagage retournez à Liège chanter votre musique de chalhuanl. » Après une annéî tristement et pauvrement passée, Marmontel vint à lui avec l'opéra le Huron ; Grétry, désespéré, fit un petit chjf-d œuvre musical sur les mauvais vers du poète. L'opéra fut bientôt joué avec beau succès. Tout ou rien à Paris : la veille, Grétry était un aventurier sans ressources, le lendemain, c'était un grani musicien partout recherchi, partout applaudi. Son triomph3 fut rapide ; il ne dormit pas de la nuit ; il pensait à son père : m lis celte nuit même le pauvre joueur de violon s'endormait pour toujours. Le lendemain, Greuze vint diro à Grélry ; « Viens avec moi, je veux le montrer une peinture qui le fera grand plaisir. » Greuze conduisit Grétry près de la Comédie-Italienne et lui indiqua du doigt une enseign2 toute fraîche : Au Huron, Nicolle, marchand de tabac. Grétry, qui ne fumait pas, entra tout de suite chez le marchand, et demanda une livre de tabac. Et quel bon tabac! s'écriait-il plus tard.
Je ne veux pas vous conduire à tous les opéras de
3i2 LE THEATRE
Grétry. Vous savez aussi bien que moi que le Tableau parlant^ Zémire et Azor, la Caravane, Richard Cœur de Lion, V Épreuve villageoise, ont, durant un demisiècle, retenti sur toutes les lèvres, sur tou3 les clavecins, dans tous les théâtres et dans tous les cœurs. Voltaire n'oublia pas le jeune pèlerin flamand; il écrivit pour lui un mauvais opéra qui n'inspira pas du tout le musicien. Voltaire prit son parti en grand homme d'esprit. Ayant appris qu'un opéra de Grétry, le Jugement de Midas, avait été applaudi aux Italiens après avoir été sifflé par les grands seigneurs sur le théâtre de madame de Montesson, il envoya ce joli quatrain au musicien :
Nos seigneurs ont sifflé tes chants Dont Paris a dit des merveilles:
Grétry, les oreilles des grands Sont so .vent de grandes oreilles.
Greuze avait un jour conduit Grétry dans l'atelier de Gromdon, son ancien maître ; peut-être n'était-ce que pour revoir celle qu'il avait tant aimée? Dans cet atelier comme dans tous les autres, il y avait des ébauches, mais il s'y trouvait aussi une ravissante figure à la Gorrége. C'était la fille du maître, à coup sûr son chef-d'œuvre. Dans l'atelier, le musicien n'eut garde de voir un autre tableau. Il s'en alla en s'écriant : « Quel grand peintre ! » Après le chapitre des obstacles, Grétry épousa sa chère Jeannette. Il arrangea à son gré un doux intérieur presque flamand ; il réalisa le rêve de ses fraîches années ; il saisit le bonheur à deux mains, et par miracle sans doute, le bonheur vint de lui-même s'asseoir à son foyer, quoique la gloire y fût déjà. C'était un beau temps. Jeannette, comme l'oiseau au mois d'avril, chantait dè3 le matin les airs charmants du musicien ; elle peignait avec d'aimables distractions, des Amours et des bergères de Boucher ; l'Amour, c'était Grétry; la bergère c'était elle-même. Enfin, dans ce beau temps, ce n'étaient que roses et sourires, baisers et chansons.
Il leur vint bientôt trois filles, trois fleurs charaunlcs dans le jardin de la famille. Je dis trois fleurs, vous verrez pourquoi. Jeannette les allaita toutes, en vraie mère qu'elle était. Grétry les berça lui-gaôme comme trois songC3 d'amour. Ce ne furent que des songes bêlas l
Cependant, si l'homme avait toutes les joies du mariage et de la famille, le musicien avait toutes les joies plus bruyantes de l'orgueil; on le chantait dans les quatre parties chantantes de l'Europe. C'était l'homme à la mode dans tout Paris, môme à la cour où il trouva un parrain et une marraine pour sa troisième fille. La reine aimait beaucoup la figure de Grétry, qui, selon Vernet, était le portrait fidèle de Pcrgolèse.
Grétry était donc heureux : heureux par sa femme et ses enfants, par sa vieille mère qui était venue sanctifier sa maison par sa douce et vénérable figure ; heureux par la fortune, heureux par la renommée. Les années passaient si vite; il fut un jour tout étonné d'apprendre que sa fille avait quinze ans. Hélas ! un an après, la pauvre enfant n'était plus dans la famille, ni le bonheur non plus. Mais, pour cette triste histoire retournons dans le passé.
Grétry, durant son séjour à Rome, aimait à poursuivre Tidée religieuse dans le jardin d'un couvent presque désert. 11 entrevit un jour au pavillon un vieux religieux de vénérable figure, qui séparait des graines d'un air méditatif, tout en les observant avec lo microscope. Le musicien, distrait, s'approch) en silence. « Aimez-vous les fleurs? lui demanda le relijieux. — Beaucoup. — Mais, à voire âge, on ne cultive encore que les fleurs de la vie; la culture de la terre n'est aimable que pour l'homme qui a rempli sa tâche. Alors, c'est presque cultiver ses souvenirs : les fleurs rappellent la naissance, le pays natal, le jardin de la famille, quoi encore? Vous le savez mieux que moi, qui ait mis en oubli toutes les joies profanes. — Je ne vois pas bien,
mon père, pourquoi vous séparez ces graines, qui me semblent toutes pareilles. — Voyez à travers ce microscope, voyez ce point noir sur celles que je mets de côté... Mais je veux pousser plus loin la leçjn d'horticulture. » Il prit un pot de grès, il fît six trous, planta trois graines des meilleures et trois graines mouchetées. « Souvenez-vous bien que les mauvaises sout du côté de la brèche ; quand vous viendrez vous promener, n'oubliez pas de venir voir les tiges à mesure qu'elles pousseront. »
Grétry trouvait un charme mélancolique à revenir dans le jardin du couvent; à chaque promenade, il jetait un regard sur le vieux pot. D'abord les six tiges s'élancèrent toutes aussi verdoyantes ; bientôt les graines mouchetées prirent le dessus à sa grande surprise. Déjà il accusait le bon père d'avoir perdu la tête ; mais quelle fut ensuite sa tristesse, quand il vit peu à peu ses trois tiges aimées se faner dans leur printemps! A chaque soleil couchant, une feuille pendait et se desséchait, tandis que les feuilles des autres tiges se nourrissaient de mieux en mieux de tout vent, de tout rayon et de toute rosée. Il allait tous les jours rêver devant ses chères tiges avec une incroyable tristesse; il vit bientôt se flétrir jusqu'à la dernière feuille. Ce jour-là, les autres tiges étaient en fleur.
Cet accident de la nature était un cruel horoscope. Trente ans plus tard, le pauvre Grétry vit sous un autre ciel, se flétrir et tomber sous le vent amer de la mort trois autres fleurs aussi prédestinées . Il avait oublié le nom des fleurs du couvent romain : mais en mourant, il disait encore le nom des autres ; c'étaient ses trois filles: Jenny, Lucile, Antoinette. « Ah ! s'ocrie le pauvre musicien en racontant la mort de ses trois filles, j'ai violé les lois de la nature pour. atteindre au génie; j'ai arrosé de mon sang le plus frivole de mes opéras ; j'ai nourri ma vieille mère ; j'ai saisi la renommée en épuisant mon cœur et mon âme ! La nature
s'est vengée sur mes enfants: mes pauvres filles, je les ai tuées d'avance! »
Les filles de Grétry sont mortes toutes à seize ans. Dans leur vie et dans leur mort il y a je ne sais quoi d'étrange qui frappe le rêveur et le poète. Ce jeu de la destinée, cette distraction de la mort, cette vengeance de la nature, apparaît ici avec toutes les séductions du roman. Voyez plutôt:
Jenny avait la pâle et douce figure d'une vierge; en la voyant, Greuze dit un jour : « Si jamais je peins la Candeur, je peindrai Jenny. — Dépêchez-vous, murmura Grétry, déjà en proie aux tristes pressentiments. — Elle va donc se marier ? » demanda Greuze. Grétry ne répondit pas; mais bientôt, cherchante s'aveugler, il reprit : <c Ce sera mon bâton de vieillesse; comme Antigone, elle conduira son père au spleil sur le déclin de sa vie. »
Le lendemain, Grétry surprit Jenny plus pâle et plus abattue; elle jouait du clavecin, mais doucement et lentement ; elle jouait en l'attristant un air de Richard Cœur de Lion ; le pauvre père croyait entendre la musique des Anges. Une do ses amies survint : « Eh bien Jenny, tu viens ce soir au bal ! — Oui, oui, répondit la pauvre Jenny en regardant le ciel. Et tout d'un coup se reprenant : « Non, je n'irai pas, ma danse est finie! » Grétry prit sa fille sur son cœur: « Jenny, tu souffres? — C'est fini, dit-elle! » '
Elle pencha la tête et mourut sans secousse, au même instant. Le pauvre Grétry lui demanda si elle dormait : elle dormait avec les anges.
Lucile contrastait avec Jenny: c'était une belle fille gaie, ardente, folâtre, avec tous les caprices charmants de cette charmante nature; c'était presque le portrait du père ; c'était, en outre le même cœur et le même esprit. « Qui sait disait le pauvre Grétry, si la gaieté ne la sauvera pas? » Par malheur c'était un de ces génies précoces qui dévorent leur jeunesse. A treize ans, Lucile avait composé un opéra que l'on jouait partout, le
Mariage d'Antonio. Un journaliste ami de Grotry, qui se trouvait un jour dans la chambre de Lucile sans qu'elle s'en doutât, tant elle était tout à sa harpe, a raconté le délire et la colère qui la transportaient durant ses luttes avec l'inspiration souvent rebelle. « Elle pleurait, elle chantait, elle pinçait de la harpe avec une énergie incroyable. Elle ne me vit point ou ne prit point garde à moi: car moi-même je pleurais de joie et de surprise, en voyant cette petite fille transportée d'un si beau zèle et d'un si noble enthousiasme pour la musique. »
Lucile avait appris à lire la musique avant l'alphabet ; elle avait été bercée si longtemps par les airs de Grétry, qu'à l'âge où tant d'aulres petites filles jouent au cerceau ou à la poupée, elle avait trouvé assez d'harmonie dans son âme pour tout un charmant opéra: c'était un prodige. Sans la mort qui vint la prendre à seize ans, comme sa sœur, le plus grand musicien du dix-huitième siècle serait peut-être une femme. Mais le rameau, à peine vert, cassa à l'heure où le pauvre oiseau commençait sa chanson.
Grélry maria Lucile sur la sollicitation de ses amis: « Mariez-la, mariez-la, lui disait-on sans cesse: si l'amour devance la mort, Lucile est sauvée ! » Lucile se laissa marieravec la résignalion d'un ange, pressentant que le mariage ne serait pas long. Elle se laissa marier à un de ces ariistes de la pire espèce, qui n'ont ni la religion de l'art, ni le feu du génie, et qui partant n'ont point de cœur, car le cœur est le foyer du génie. La pauvre Lucile vit tout d'un couple désert où sa famille l'exilait ; elle se consola avec sa harpe et son clavecin : mais son mari qui avait été élevé en esclave, s'amusa cruellement, pour se venger en lâche, à lui faire subir toutes le3 chaînes de l'hymen. Elle serait morte comme Jenny sur le sein de son père, dans l'amour de la famille, après avoir chanté son air d'adieu ; mais grâce à ce barbare, elle mourut en face de lui, c'est-à-dire toute seule. A l'heure de la mort : « Apportez-moi ma
harpe, lui dit-elle en se soulevant un peu. — Le médecin l'a défendu, dit cç sauvage. » Elle jeta un regard amer cl encore suppliant: « Puisque je vais mourir, dit-elle. — Vous mourrez bien sans cela ! » Elle retomba sur l'oreiller. « Mon pauvre pare, murmura-t-elle, je voulais te dire adieu sur ma harpe ; m3is ici je no suis pas libre, si ce n'est de mourir ! » (c'est la garde malade qui a rapporté cette scène). Lucile tendit les bras dans le vide, appela Jenny d'une voix brisée, et s'endormit comme elle pour jamais.
Antoinette avait seize ans ; elle était belle et souriante comme l'aurore : elle devait mourir comme les autres. Grélry priait et pleurait en la voyant pâlir; mais la mort ne s'arrête pas pour si peu : la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles, on a beau la prier ! Grétry espérait' pourtant. « Dieu, disait-il, sera touché demes larmes trois fois amères. » Il abandonna à peu près la musique pour avoir plus de temps à consacrer à sa chère Antoinette ; il alla au devant de toutes ses fantaisies, robes et parures, livres et promenades ; enfin tous les plaisirs de ce monde, elle les connut à son gré. A chaque hochet nouveau, elle souriait de son divin sourire qui semble fait pour le ciel. Grétry parvint à s'abuser; mais un jour elle lui révéla tout son malheur par ces mots surpris par hasard : « Jenny efct morte à seize ans, Lucile est morte à seize ans, et voilà que j'ai seize ans, moi I Et puis ma marraine est morte sur l'échafaud : c'est une marraine de mauvais augure ! » La marraine d'Antoinette, c'était la reine Marie-Antoinette.
Un autre jour, à la fenêtre, Antoinette consultait une marguerite. En la voyant cette fleur à la main, Grétry s'imagina que la pauvre fille se laissait aller à un rêve d'amour : c'était le rêve de la mort. Il entendit bientôt Antoinette qui murmurait : Je mourraice printemps, cet éte\ cet automne, cet hiver... Elle était à la dernière feuille. « Tant pis, dit-elle, j'aimerais mieux l'automne* — Que dis4u, mon cher ange? s'é-
cria Grélry en l'appuyant sur son cœur. — Rien, rien : je jouais avec la mort. Pourquoi nç laisses-tu pas jouer les enfants? »
Grélry pensa qu'un voyage dans le Midi serait une distraction salutaire; il emmena sa fille à Lyon, où elle avait de3 amies. Durant quelque temps, elle redevint gaie et insouciante. Grélry se remit au travail ; il acheva Guillaume Tell. Il allait tous les malins attendre l'inspiration dans la chambre de sa fille, qui lui dit un jour à son réveil en ouvrant la fenêtre : « Ta musique sentira le serpolet. »
Vers l'automne, elle reperdit sa gaieté naturelle. Grétry prit sa femme à part : « Tu vois ta fille, » lui dit-il. À ce seul mot un froid glacial saisit le père et la mère ; ils répandirent un torrent de larmes. Le même jour, ils SQngèrent à revenir à Paris. « Nous retour* nons donc à Paris ? demanda Antoinette ; c'est bien : j'y rejoindrai ceux que j'aime. » Elle voulait parler de ses sœurs. Arrivée à Paris, la prédestinée cacha tous les ravages de la mort ; son cœur était triste, mais sa bouche souriait ; elle voulut jusqu'à la fin abuser son père. Un jour qu'il pleurait à la dérobée, elle lui dit d'un air ds gaieté : « Tu sais que je vais au bal demain ; mais je veux y être belle par ma parure. Il me faut un collier de perle; je l'attends demain à mon réveil. »
Elle alla au bal. Comme elle partait avec sa mère, un mucisien plus célèbre alors que Grétry, Rouget de l'Isle, qui se trouvait dans le salon, dit avec entraînement : « Ah ! Grétry, que vous êtes heureux ! quelle charmante fille ! quelle douceur et quelle grâce ! — Oui, lui dit Grétry à l'oreille, elle est belle, plus aimable encore ; elle va au bal, mais, dans quelques semaines, nous la conduirons ensemble au cimetière. — Quelle idée affreuse ! Vous perdez la lête? — Que ne puis-je perdre le cœur ! J'avais trois filles, c'est la seule qui me reste; mais je puis déjà la pleurer ! »
Peu de jours après ce bal, elle tomba dans un triste
et charmant délire : elle avait retrouvé ses sœurs en ce monde ; elle se promenait avec elles, les mains enlacées; elle valsait dans le même salon, elle dansait au même quadrille; elle les conduisait au spectacle, tout en leur racontant ses amours imaginaires. Quel tableau pour Grétry ! « Elle eut, dit-il dans ses Mémoires, quelques instants de sérénité avant de mourir. Elle prit ma main, celle de sa mère, et, avec un doux sourire : « Je vois bien, murmura-t-elle, qu'il faut prendre son parti. Je ne crains pas la mort ; mais vous deux qu'allez-vous devenir ? » Elle s'était soulevée sur son oreiller en nous parlant ainsi pour la dernière fois; elle se coucha, ferma ses beaux yeux, et al!a rejoindre ses sœurs. »
Grétry est très éloquent dans sa douleur ; il y a dans ce triste chapitre de ses Mémoires un cri parti de son cœur qui vient déchirer le nôtre. « mes amis ! sécriet-ii en jetant sa plume, une larme, une larme sur la tombe chérie de mes trois charmantes fleur3 prédestinées à la mort, comme celle du bon moine italien ! » Pour mieux cultiver ses souvenirs, le pauvre musicien jouait chaque jour au clavecin les vieux airs religieux qu'il entendait autrefois à Rome tout en se promenant dans le jardin du couvent. Madame Grétry reprit ses pinceaux longtemps délaissés ; elle passa tout son temps à rappeler les noblc3 et douces figures de ses trois filles. La Révolution avait dévoré la fortune de Grétry; madame Grétry peignit bientôt pour le premier venu. Après la première tourmente, on chanta de plus belle la musique de Grétry ; il laissa faire la fortune, qui lui rendit peu à peu ce qu'il avait perdu. Mais à quoi bon la fortune quand le cœur est dévasté ? Jusque-là cependant il n'avait pas bu le fond de la coupe ; l'heure était venue : il vit encore mourir sa chère Jeannette et sa vieille mère. Celle fois il était seul. Il se souvint, dans sa douleur de plus en plus profonde, du vieil ermite du mont Millini ; « Pour vivre seul il faut se faire ermite, dit-il ; mais où aller ?» Il y a, non loin de
Paris, une jolb Ihébaïdo qu'un grand gJnio a illustrée par sa gloire et son malheur ; cette Ihébaïde s'appelle ï Ermitage. Grélry ira se réfugier à l'Emitage ; c'est là qu'il évoquera, dans la nuit silencieuse, toutes les ombres aimées de sa vie ; c'est là qu'il attendra la mort avec une sombre volupté.
A l'Ermitage, Grélry trouva le rosier de Jean-Jacques : Je Vai planté, je Vai vu naître; il trouva une nature pleine de force et de luxe, qui le ramena peu à la vie. Il abandonna la musique pour la philosophie. (( Je suis dans le sanctuaire de la philosophie ; Jean- Jacques a laissé ici le lit où il rêvait au Contrat social, la table qui était l'autel du génie, la lampe de cristal qui l'éclairait le soir dans son jardin quand il écrivait à Julie ; je suis le sacristain de ces reliques précieuses. » Grétry trouva en outre un ami dans sa solitude, un vieux meunier du voisinage, dont le jargon rustique charmait le musicien fatigué du beau monde.
Il n'avait pas perdu tous ses enfants : « Le destin m'a privé de mes trois, filles, mais la mort de mon frère vient de me rendre sept enfants. » Ces sept enfants, Gréty les protégea de son nom et de sa fortune ; par malheur, la reconnaissance inspira à l'un d'eux un poème épique sur l'Ermitage.
Grétry était musicien, poète et philosophe ; tout le monde Ta dit, ses Mémoires l'ont prouvé ; il écrivait sans façon, dans le déshabillé d'un bon bourgeois de Liège, mais avec l'esprit naïf des riches natures.
Devenu vieux, il s'imagina qu'il ne pourrait plus, comme aux jours dorés, écrire ses idées en musique; il les écrivit en assez mauvaise prose. Ne pouvant plus être poète, il devint philosophe, non pas savant comme Condillac, mais rêveur, éloquent, paradoxal comme un disciple de Jean-Jacques et de Bernardin de Saint- Pierre. Il n'avait pas lu, il avait aimé ; au lieu de chercher la science dans les livres, il la cherchait en luimême, évoquant ses souvenirs, étudiant les contradictions de son cœur» Il écrivit quatre volumes sous ce
litre : De la vérité, titre qui eût érffayé Diderot luimême, le hardi navigateur dans les mers perdues. Grétry, qui a toute la témérité de l'ignorance, débute par ces lignes : « La musique dispose favorablement à toutes les sciences sentimentales ; les sciences exactes se trouvent encore comparativement dans les raports qui existent entre les sons. « Les philosophes anciens, en effet, faisaient presque de l'astronomie une science musicale; ils disaient que les astres dans le ciel sont des sons harmoniquement calculés. Suivant Cicéron, il n'existe dans l'univers qu'une harmonie, dont celle des sons est l'image.
Mais nous ne suivrons pas Grétry dans ce rêve étrange et confus enfoui dans quatre volumes in-octavo. Grétry écrivait mieux en musique qu'en prose ; poète, il était charmant ; philosophe, il est morose et sentencieux. Pourtant, comme la poussière des livres n'a pas toujours terni son esprit aimable, Grétry a encore ses bonnes heures, surtout lorsqu'il se met en scène. Chaque fois qu'il se contente de parler d'après ses souvenirs, il répand dans son livre un dernier air de jeunesse qui colore poétiquement ces pages un peu sombres : on dirait les rayons pâlis d'un soleil couchant ; mais, par malheur, le musicien, voulant à toute force être sérieux, amoncelle nuages sur nuages.
Grétry mourut en 1813, en automne, avec les fleurs de son jardin ; il mourut laissant des bienfaits et des opéras, après avoir enchanté la France durant un demisiècle. Demandez à nos aïeules avec quel charme romanesque, quel beau sourire et quelle gaieté de cœur elles l'ont écouté!
Grétry n'était d'aucune école, mais lui-même avait ouvert une école; c'est avec son esprit que Dalayrac et Délia xMaria ont chanté ces jolis airs qui couraient de l'Opéra dans la mansarde, qui ravissaient les cœurs simples, qui égayaient les esprits naïfs. Ce n'était pas de l'or pur, mais cet alliage n'était pas de la fausse monnaie : on y reconnaissait le coin français. Et plus
d'un l'aimait mieux que la monnaie étrangère toute d'or et d'argent. Ah ! le charme ! le charme ! pourquoi tant le dédaigner ?
Grétry avait le charme. Il recherchait la vérité plutôt que l'éclat, le sentiment plutôt que le bruit, la grâce plutôt que la force. « Je laisse la statue sur le théâtre, et le piédestal à l'orchestre. » Tout savant qu'il fût, il aimait mieux l'inspiration que la science : « Je veux faire des fautes, disait-il. » A cet heure, bien des maîtres plus bruyants ont effarouché l'ombre aimable de Grétry; ils s'en vont et c'est Grétry qui revient.
Grétry a écrit soixante-six opéras. « Beaucoup d'esprit et point de musique, » disait Méhul. C'est un jugement de musicien sur un musicien. Gluck demandait ce qu'il fallait d'opéras de Grétry pour faire un opéra. Une femme lui répondit: « Quatre opéras de Grétry et un de Gluck. »
Grétry croyait toujours trop dire. Il voulait que la musique ne vînt çà et là, dans l'opéra, que comme un écho lointain. « Pourquoi vous bouchez-vous les oreilles? lui demandait-on. — Pour ne pas entendre cette musique, répondit-il. — Mais c'est la vôtre. — A la bonne heure, je puis écouter, cela ne fait pas de bruit. » Grétry, où es-tu?