Archives de Tournon citées par Delarbre p
200 setiers de blé. Largentière, le 16 mai, décide, sans attendre l'autorisation, un emprunt de 3.000 livres pour constituer une réserve de 150 setiers de seigle. Chomérac, « menacée par la famine », a fait venir de Lyon ei de Lunel 200 salmées de froment, au prix de 24 livres le setier, qu’elle cède à 22. Le 16 juin 1790, elle demande à l'Assemblée nationale de lui permettre « d'imposer ! sur le corps général de la communeles sommes résultant de ce déficit? ». Le haut Vivarais fait appel à Boissy d'Anglas et à St Martin, pour solliciter des secours urgents ?, et, le 6 et 8 janvier 1790, Necker envoie 1.000 livres à Annonay, 600 à Vernoux, 600 à Lamastre. Annonay cède le blé à 15 sols la quarte au dessous du cours et la société philanthropique, de son côté, distribue 100 soupes par jour aux gens nécessiteux î, Mais que pouvaient ces maigres ressources pour remédier à des besoins si grands et si pressants ? Aussi bien que l’agriculture, le commerce‘est dans le marasme et les diverses industries de la soie, de la laine et des cuirs subissent depuis la Révolution une crise ruineuse *,
C'est en vain que, comme sous l’ancien régime, on organise des ateliers de charité. Dès le mois de juin 1790, le gouvernement met à la disposition du pays 30.000 livres, puis 110.000 à Ja fin de l'année, et l'assemblée administrative, le 14 février 1791, voter: encore 95.000 livres, dont la plus grande partie est réservée aux 160 ateliers de charité ouverts dans le département 6. Le travail ne manque pas. Les routes et les chemins sont dans un état lamentable ; beaucoup de ponts, et le plus important de tous, celui de St Just sur l'Ardèche, ont été emportés ou fortement détériorés par les dernières inondations et ce serait faire œuvre utile que d'exécuter rapidement les réparations les plus indispensables. Mais ces ateliers, souvent abandonnés à la direction trop incompétente des municipalités, sont mal conçus, mal compris et impuissants à procurer un tra-
1. Arch, nat. D vi 21. Pétitions d’Aubenas, de Largentière. de Chomérac.
2, Le directoire du département donne avis favorable àla demande d’emprunt d’une trentaine de communes. Compte-rendu du directoire pour 1790. Arch. Ard. L 350.
3. L'emprunt sollicité par Annonay est rejeté par le Comité des finances le 7 juillet 1790. cf) Rostaing p, 266-268.
4. Rostaing p. 267. cf)aussi Arch. nat. F. 11 2. Lettres de Necker aux officiers municipaux d'Annonay.
5. L'assemblée administrative du département, le 12 janvier 1791, offre de prêter 6.000 livres sans intérêt pendant 3 ans à tout négociant qui établirait des manufactures d’étoffes pour donner du travail au pays. Arch. Ard. L 106.
6 cf) procès-verbaux de l'assemblée administrative : Arch. Ard. L 106.
vail rémunérateur aux malheureux. Malgréles dépenses considérables, les services rendus sont presque nuls, parce que- personne n'est capable de s'élever au-dessus des mesquineries de l'intérêt particulier !. Aussi, la plupart sont-ils bientôt obligés de fermer et de rejeter à la misère et à la mendicité leschômeurs aigris, qui avaient espéré uninstant trouver dans cette institution un soulagement à leurs maux et qui n’ont plus d'autre ressource que d'aller grossir l’armée du crime ou du désordre.
Les attaques à main armée, les agressions, les vols se multiplient, d’une facon alarmante, dans le courant de 1790. Le peuple arrête les convois de blé et pille les barques qui descendent ou remontent le Rhône. Des bandits sont signalés dans toutes les régions. Il n'y a plus de sécurité nulle part etles voyageurs n'osent plus s'aventurer dans le pays. On se croirait revenu aux plus mauvais jours des masques armés ou de la Jäcquerie de l’année précédente. Le département insiste auprès du ministère de la guerre pour obtenir un renfort de 600 hommes de troupes de ligne, car, écrit il, c'est l’anarchie, si l'autorité n'est pas soutenue par une force coercitive ? ». Toute cette agitalion, cette indiscipline, cette misére alliée au crime étaient de mauvais présages pour l'inauguration du nouveau régime. Sans doute, ces troubles n'étaient pas d'inspiration politique, mais cette habitude de violer la loi, de s’insurger contre les décrets,cette attitude frondeuse à l'égard de toute autorité pouvait, à l'insu même des intéressés, devenir dangereuse pour l'avenir de la Révolution.
Les patriotes, qui ont poussé le désordre pourdiscréditer l’ancien régime, voient le péril et en gémissent. Ils craignent que les privilégiés de la fortune n'exploitent ces difficultés au profit de leurs rancunes et n'établissent une relation de cause à effet entre les réformes de’ l'assemblée nationale et la situation misérable des petites gens. Déjà, Delichères soupçonne de menées souterraines et intéressées les aristocrates qui s'efforcent de soulager les malheureux. [l leur reproche de vouloir se créer une clientèle dévouée etil n'est pas loin de faire un erime d'état à la comtesse de Vogüé des
largesses et des au mônes qu’elle prodigue à Aubenas et dans les environs. °
1. Certains chefs-lieux de canton prétendent garder tout pour eux, malgré les réclamations des autres paroisses. cf) assemblée administrative du district du Tanargue. Séance du 7 novembre 1791. Arch. Ard. 860.
2. Procès-verbal du directoire, 25 sept. et 22 novembre 1790. Arch. Ard. L119.
Et, de fait, quoique personne probablement n'ait eu l’idée de ces arrière-pensées machiavéliques, il faut bien reconnaitre que, même au point de vue politique, dès le mois de juin 1790, les désabusés et les mécontents deviennent de plus en plus nombre ux. Les premiers opposants de 1789, les victimes de la Jacquerie, qui, au début de 1790, avaient cru n'avoir fait qu'un mauvais rêve et se réveiller en plein accord avec les institutions nouvelles, voient tomber peu à peu leurs récentes illusions. Des patriotes même de la première heure, des avocats, des hommes deloi, qui ont été ou se croient lésés dans leurs intérêts ou leurs ambitions, ! se rapprochent de ceux quepréoccupe le développement des idées révolutionnaires. Il y a là, à côté de quelques ambitieux déçus et aigris, la plupart des officiers de sénéchaussée, des nobles, des bourgeois, des gens du peuple, sans idées politiques bien arrêlées, mais profondémenttraditionnalistes et conservateurs. Les bruits de 1789 que le roi n'était pas libre, la prétendue lettre de Tavernol ? contre l’Assemblée nationale, les affirmations pessimistes de Monneron et surtout de Madier de Montjau les avaient déià troublés, mais sans les convaincre. À présent, sauf de rares exceptions, ils ne sont pas encore les adversaires du nouvel ordre des choses, mais on sent que, parmi eux, de plus en plus nombreuses sont les personnalités qui partagent les inquiétudes et épousent les idées du & groupe des noirs » qui lutte si difficilement contre l’omnipotence ombrageuse de l'Assemblée nationale. Personne, sans doute, lors de la formation des corps administratifs, n'a osé combattre l'adresse * improuvant les réserves de cette minorité. Tous parlent encore le langage des patriotes, mais la scission, pour ne pas être avouée, s'annonce déja dans les esprits et les cœurs.
æs vraies origines du mouvement contre-révolutionnaire ne sont pas cependant d'ordre purement politique ni même économique et social. Ce sont les préoccupations religieuses qui vont coordonner ces oppositions latentes et provoquer ces réactions variées qui décideront de l'avenir de la Révolution dans le Vivarais.
1. Manuscrit de Bernard de St Arcons. Fonds NÉ chr. dd: 2. Arch. nat. D xxix bis 2 et Moniteur réimpr. T. 3 p. 115. 3. Procès-verbal de l’assemblée de Privas, Arch. nat .F, 1 B 11 Ardèche 1.
Le terrain, d'ailleurs, était propice dans ces pays de religion mixte où les vieilles querelles religieuses sont à peine assoupies. La minorité protestante, qui, dans le midi, possède l'influence et la fortune, s'est lancée à corps perdu, à la suite de Boissy d'Anglas, dans le mouvement réformateur. Elle y a gagné, avec l'égalité des droits, de nombreuses places dans l'administration et les municipalités. C'est déjà une raison suffisante que cet enthousiasme révolutionnaire et ces succès électoraux de l'élément huguenot pour que les catholiques, volontiers défiants, témoignent de quelque froideur à l'égard des institutions nouvelles.
Les premières lois religieuses, nationalisalion des biens du clergé, suppression des ordres religieux, n'avaient inquiété qu'une élite. Le décret du 13 avriF!, qui refuse au catholicisme le privilège de religion d'état, en provoquant les applaudissements des protestants et des patriotes ardents, éveille les susceptibilités et les appréhensions d'un grand nombre de fidèles. Les protestations de Nimes et d'Uzès ? ont une immense répercussion dans le bas Vivarais. Si elles soulèvent ‘es improbations et les invectives des municipalités urbaines, * elles recueillent de multiples adhésions dans la population rurale. De plus en plus, le bruit s'accrédite que l'Assemblée nationale, de connivence avec les protestants, cherche à ruiner la religion catholique, pour lui substituer la foi calviniste. î Ces nouvelles tendancieuses, en surexcitant les inquiétudes religieuses,contribuent puissamment à arracher les catholiques à l'emprise des patriotes et à développer en eux un état d'esprit hostile à la Révolution.
Les massacres de leurs coreligionnaires de Nîmes par les protestantsles 15, 14 et 15 juin achèvent d'exaspérer les catholiques du bas Vivarais. Dans tout le pays, ce fut une explosion d'indigna-