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Mémoire de 1780 fo

geoisie, pour être privée decertains droits politiques, n'en constitue pas moins une classe réellement favorisée. Qu'il s'agisse du clergé, de la noblesse et du tiers, les conditions d'existence matérielle et morale varient à l'infini dans chaque ardre et expliquent les tendances diverses de chacun de leurs éléments.

Le premier ordre comprend dans le Vivarais, à côté du haut et bas clergé des trois diocèses de Vienne, Valence et Viviers, de nombreux représentants des ordres religieux auxquels on peut adjoindre les congrégations de femmes. Religieux et religieuses, haut et bas clergé séculier forment ainsi quatre classes bien distinctes dont l'influence et la vitalité ne se mesurent pas à la fortune, mais à la valeur morale, à l'esprit de foi et au dévouement.

Les ordres religieux sont en pleine décadence et se débattent péniblement contre la désaffection et l'hostilité générale. Sans doute, les couvents et les monastères ! ne manquent pas, ni la variété des ordres.

Mais si les maisons abondent, elles meurent d'inanition. Quelques rares vieillards prolongent péniblement la lente agonie des célèbres abbayes de Cruas, des Chambons, de Mazan et de Bonnefoy ?. La jeunesse ignore les monastères et laisse vides leurs novicats. C'est la décrépitude incurable, l'extinelion prochaine. Déjà, dans le pays, résonnent comme un glas de mort les fermetures de plus en plus nombreuses de couvents devenus déserts. *

Et cependant leur fortune reste considérable. Ce sont, avec les dimes et redevances féodales que les religieux perçoivent dans quantité de paroisses, * d'immenses domaines ruraux, de grands pâtu-

1. Mémoire de 1780, f° 21. «Il y a aussi 12 couvents de Cordeliers, Récollets, Capucins, Augustins, Carmes ou frères précheurs, » Tous les centres importants en possèdent : Annonay, Tournon, Aubenas, Joyeuse, Bourg-St-Andéol, etc.

cf) encore collection de Languedoc Bénédictins T. 45 et T. 51. nomenclature des divers ordres religieux dans le Vivarais, cf) aussi arch. Ardèche, série H.

2. Le couvent des Récollets de Largentière est vide, cf) Délibération de la communauté de Largentière le 24 février 1789, arch. Largentière B B 47. Les Récollets à Privas n'ont plus qu’un gardien, ef) procès-verbal du directoire 11 février 1791 Arch. Ardèche L120. En 1768, l’abbaye de Cruas a 2 religieux, les Chambons 9, Bonnefoy 6

cf) Abbaÿes, prieurés et couvents d'hommes en France. d'après les papiers. de la Commission des Réguliers en 1768 par Léon Lecestre, 1902.

3. En 1775, sécularisation de l'ordre de St Ruf qui avait de nombreux bénéfices dans le Vivarais. Les Célestins de: Colombier subissent le même sort quelques années plus tard, cf) Mémoire de 1780 fo 12-15 cf) aussi Procédures relatie à la sécularisation de l’ordre de St Ruf, 1773-1780 manuscrit bibliothèque de

ienne.

4. Mémoire de 1780 fo 12-15, en 1768, les revenus des Chambons sont évalués à 13.000 1. ; de Mazan 9.200 ; de Bonnefoy 10:142.cf) Léon Lecestre op. cit.

rages, de belles forêts surtout dans la inontagne qui excitent la convoitise des paysans. ! {

Longtemps ils ont mis eux-mêmes en valeur ces propriétés ils ont. défriché les forêts, transformé des régions inculles en riches terres à blé ou en vignes productives, construit des routes et répandu l’aisance autour d'eux ; mais, depuis de longues années déjà, leur rôle économique est terminé. Incapables de continuer eux-mêmes l'exploitation de ces biens, ils ont fait appel pour les remplacer à de nombreux fermiers qui, peu surveillés, réalisent à leur détriment de grosses fortunes sans leur en garder la moindre reconnaissance.

Mais, s'ils ont perdu toute influence économique, ils n'ont pas su conserver grand chose de leur antique prestige religieux. Titulaires d'un quart au moins des églises du Vivarais, ? ils ont autrefois assuré par eux mèmes le service paroissial et évangéliséles populations, mais la rareté de sujets et le manque d'idéal et de zèle les a obligés presque toujours à faire appel à des séculiers. Très vite, ils ont perdu tout contact avec les fidèles sans acquérir la sympathie de leurs délégués.

Quant au peuple qui ne voit plus les services rendus, mais qui continue à payer en maugréant dimes, rentes et droits féodaux, il en vient à les juger des inutiles et des parasites qui dévorent sans profit le plus clair de son revenu.

Leur existence s'écoule ainsi vide et mesquine, en butte à une hostilité à peine déguisée. Ils ne pourraient s'imposer que par l'ascendant de la science ou de la sainteté et trop souvent l'une et Fautre font défaut.

Leur vie intellectuelle ne rayonne pius au dehors. On rencontre encore parmi eux quelques fins lettrés, d'excellents latinistes, des hommes d’un goût très sûr, mais ils deviennent chaque jour plus rares,et les monastères trop anémiés ont cessé d’être des centres de culture. Les bibliothèques et les archives des Chambons, de Mazan, ne forment plus guère d’érudits ni de savants, et leurs riches trésors gisent inexplorés et abandonnés. |

La piété elle-même s'est affaiblie. S'il y a encore de belles et nobles âmes, il n’y a plus de vie religieuse intense. La masse sans

1. Sur mice en demeure de l'administrateur des domaines nationaux, l'administration du départeinent le 9 Floréal an 2 casse l'adjudication de 12 domaines de Mazan et Bonnefoy faite à B:rnardy pour 300.000 livres.

cf) procès-verbal du directoire. Arch. Ardèche L 130.

2. cf) Mémoire de 1730, f’ 12-15, liste pour le diocèse de Viviers.

envolée ni idéal se traine dans une banale régularité qui maintient les bonnes mœurs et évite le scandale. La franc-maçonnerie fait des adeptes dans ses rangs, et les idées d'indépendance et de liberté s'infiltrent avec le scepticisme jusque dansles cellules. ! On ne sent plus de Ja part des religieux un grand attachement à leurs maisons. S'ils y restent, c'est surtout par babitude, par crainte de l'inconnu ; mais la plupart, sans demander la sécularisation, seront tout disposés à accepter la liberté offerte, ? pourvu qu'on leur assure des moyens d'existence.

L'esprit est tout autre dans les congrégations de femmes. Leurs nombreux couvents débordent de vie, de jeunesse et d'activité. I] n'y a pas de bourgun peu important dans le Vivarais qui ne compte une ou plusieurs maisons de religieuses contemplatives, hospitalières ou enseignantes. Dans les centres : à Annonay, à Tournon, à Viviers, à Villeneuve-de-Berg, elles dirigent les hôpitaux ou les maisons de charité ; dans les campagnes, elles veillent à l'entretien de l’église, s'improvisent garde-malades et assistent les pauvres et les déshérités. Mais l’enseignement reste le principal but assigné à leur dévoûment. En 1780, on compte deux pensionnats à Annonay, un à Tournon, un à Aubenas, un à Pradelles, un à Largentière, un à Vivierset deux à Bourg-St-Andéol. 3% Et si le pensionnat est ordinairement réservé aux enfants de la noblesse et de la bourgeoisie, il est bien rare qu'il n’abrite pas à son ombre une modeste école gratuite pour les enfants du peuple.

Dans les paroisses rurales, il y a toute une floraison de petits ordres locaux qui, sous des noms divers, dispensent l’enseignement et l'éducation aux filles dela campagne. La congrégation du St-Sacrement de Boucieu en 1790 ne comprend pas moins de 63 religieuses dont plus de 40 dirigent des « petites écoles » dans une vingtaine de locaiités des environs #. Sous la Terreur, les regis-

1. Revue du Vivarais 15-5- 1897. E. Nicod. Les Cordeliers à Annonay. Le Père Pourret « fut en butte à la partie du clergé la plus rigoriste quile blâmait ouvertement de donner des déjeuners aux dames dans son appartement » de « profaner la cellule du P. Léorat et d’être membre de la loge maçonnique. »

2. Ils refuseront de se réunir à des membres d'autres ordres pour continuer la vie commune. cf) assemblée administrative du département de 1791. Le département le 25 novembre 1791 décide la vente de la maison des Capucins de Villeneuve-de- Berg. Arch. Ardèche EL. 107.

3. Mémoire de 1780, f° 21. On en signale quelques autres à Boulieu, à Satilleu, au Cheylard.

4. En particulier à Rochepaule, à St-Victor, à Desaignes, a Macheville, à Ardoix, à Arlebosc. cf) Arch. nat. DXIX 9 dossier 139.

tres des sociétés populaires et des comités de surveillance signalent des « ex-religieuses, maîtresses des petites écoles» dans tous les chefs-lieux de canton et jusque dans les plus humbles paroisses |.

Toutes ces congrégations font preuve d’une vitalité? de bon augure pour l'avenir. En 1790 , près d’un quart des religieuses sont âgées de moins de trente ans. Cette abondante jeunesse dénote un recrutement facile et de nombreuses vocations. Les grands ordres, comme les dames de St-Benoit, les Dominicaines, les Ursulines, attirent de préférence les jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie ? qui ont été élevées dans leurs pensionnats, tandis que les petites congrégations locales, connues et appréciées des campagnes, voient surtout affluer dans leurs noviciats des recrues d'origine paysanne.

À part de rares exceptions, ces couvents sont modestes?, simplement meublés; rien n'y trahit la richesse et le luxe,on y remarque seulement une décente simplicité. Dans les campagnes, les religieuses possèdent d'ordinaire quelques biens immeubles de faible importance constitués et entretenus par les maigres dots de ces filles de cultivateurs 5. Dans les villes, le plus clair de leurs ressources provient des rétributions de leurs pensionnaires. Quelquesunes, comme les Clarisses d'Annonay’, pratiquent plus que la

1. cf)surtout les registres des comités de surveillance d’Aubenas. Arch. Ardèche L 1074 et 1075 ; de Bourg St Andéol E 1087 et 1088 ; de St Pierreville L 1153 : de Villeneuve de Berg L 1179 et 1180.

2. Arch. nat. D XIX 9. 4 Annonay, 31 religieuses au couvent des « Ste- Marie » à Annonay et 10 Clarisses. A Pradelles, le couvent N. D. comprend 29 religieuses : à Bourg-St-Andéol 32. A Aubenas 9 Dames de St Benoit ; 20 Dominicaines à Viviers, 26 Ursulines à St-Andéol ; à Largentière 21 au couvent N.D.: 25 à Tournon. La congrégation du St Sacrement de Boucieu compte 63 membres.

3. Arch. nat. D XIX 9. 7 sur 29 à Pradelles ; 7 sur 32 à Bourg St-Andéol,14 sur 63 à Boucieu, 5 sur 21 à Largentière.

4. Dereboul qui sera député à l’Assemblée législative a une sœur et 3 filles religieuses à Bourg-St-Andéol, cf) Arch. Ardèche L 1087. Renseignements sur les suspects détenus à la maison d'arrêt.

Le conventionnel Gleizal intervient souvent pour activer le règlement de pensions de religieuses appartenant à sa famille. cf) Fonds Mazon. Chronologie T. 19 20 et 21.

5. L’inventaire de la, bibliothèque du couvent de Largentière ne signale que 80 ouvrages de piété ou d'enseignement. Arch. de Largentière GG 13.

6. Procès-verbal du directoire du 22 Vendémiaire an 3. Arch. Ardèche L 132 Ventes des biens de religieuses.

7 cf)enquête faite par les officiers municipaux d’Annonay le 7 décembre 1790 citée par Rostaing. Les anciennes loges d’Annonay et les clubs. Lyon 1903

pauvreté, elles connaissent la misère et le dénûment. Ne pouvant compter que sur lacharité publique, elles doivent vivre avec quelques sous parjour et même le pain du lendemain ne leur est jamais assuré.

Aussi leur fortune n'inspire-t-elle ni jalousie, ni envie ; les services rendus et surtout la dignité de leur vie leur concilient la confiance et la sympathie, le respect et la vénération de tous. Et elles le méritent par leur attachement à leur œuvre et à leur vocation. Elles ont conservé une vie religieuse intense et l'habitude de juger tous les évènements du point de vue surnaturel. L'esprit du. siècle ne semble pas avoir pénétré jusqu'à elles.

Aussi la Révolution trouvera-t-elle peu de défections dans leurs rangs. Les «maîtresses des petites écoles » continueront jusqu’au plus fort de la Terreur leur mission de dévoûment auprés des enfants. Même expulsées de leurs communautés, elles conserveront ce qu'elles pourront de la vie commune et persisteront au péril de leur liberté et de leur vie ! à se faire les dévouées et inlassables auxiliaires des prêtres fidèles.

Le clergé séculier partage l’activité, le zèle et la popularité des. religieuses. Très mêlé à la population, vivant de sa vie, aux prises avec les mêmes difficultés matérielles, il a gardé une .grosse influerce sur la masse rurale très attachée à sa foi età sa religion.

À la veille de la Révolution, le Vivarais comprenait 350 paroisses dont 210 pour Viviers, 80 pour Vienne et 60 pour Valence #. De formation et de tempérament assez divers, les prêtres de ces trois diocèses avaient assez peu de rapports entre eux. Mais, c'étaient les différences de recrutement et de fortune plus que de diocèse qui avaient contribué à établir des classes et des groupes bien distincts dans ce clergé.

Les évêques appartiennent tous à la noblesse. L’archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, séjourne à la cour et ne paraît que de loin en loin dans son diocèse. D'ailleurs, comme celui de Va-

1. 18 religieuses seront incarcérées à Bourg-St-Andéol. Arch. Ardèche L 1087 ; d'autres à Viviers et à Beauchastel pour refus de serment ; 3 seront guillotinées à Privas en thermidor an IT pour avoir donné asile à des prêtres proscits. cf, Fonds Mazan chr. T. 18. jugement du 20 Messidor, an 2.

2. Mémoire de 1780, f° 16; les paroisses calquées le plus souvent sur d’antiques fiefs ou d'anciennes justices seigneuriales avec d'invraisemblables enclaves sont très inégales. Quelques-unes sont tout à fait minuscules : St Martin d'Arc a 9 feux et une quarantaine d'habitants ; Belvezet 9 feux et 36 habitants, Mas de Mauras 8 feux et 32 habitants. cf) Mémoire de 1780 f. 4et 6.

lence, ! il ne se préoccupe que médiocrement de la portion de son troupeau de la rive droite du Rhône. L'évêque de Viviers, de Savine, est plus connu. Jeune encore, intelligent et distingué, il est très aimé de ses curés ? parce que foncièrement bon et mettant toujours son point d'honneur de grand seigneur à accueillir avec beaucoup de grâce et d’affabilité ses subordonnés. Cependant son caractère fantasque et inconstant ? et la bizarrerie de ses idées ne laissent pas que d’inquiéter sérieusement une partie de ses collaborteurs.

Mais, en général, ses relations avec ses prêtres sont si restreintes que la plupart ignorent pratiquement leur chef hiérarchique. Peu de curés ou de bénéficiaires ‘ sont à la nomination de l’évêque. Le choix dépend d'ordinaire d'un patron religieux ou laïque, parfois d’un simple paysan ?, et l'évêque n'intervient le plus souvent que pour donner les pouvoirs de juridiction.

Les autres membres du haut clergé, vicaires généraux, chanoines, curés décimateurs, sont en contact plus fréquent avec le clergé des campagnes. Mais les bénéfices importants qui leur sont réservés, l'éclat et le prestige des chapitres de Viviers, Annonay et Tournon éclaboussent et irritent un peu la masse des (petits curés et vicaires fort peu rentés. Ce n'est pas d’ailleurs que ces charges et dignités soient très lucratives ; à Viviers, les chanoines en 1780 avaient à peine 1500 livres de revenus 6 et 535 seulement après 1785 7. Annonay “et Tournon ne devaient pas être plus favorisés,

1. cf) Mémoire de Chantemerle sur l’épiscopat de Mgr. de Messey évêque de Valence par l'abbé Blain. Bulletin d'histoire ecclésiastique .. des dioeëses de Valence, Gap, Grenoble et Viviers. 4° année p. 296.

2. L'abbé Vernet nous en apporte de fréquents témoignages dans les « lettres apologétiques du clergé catholique.... à M. Lafond de Savine » s.1l.n. d. in-8. Fonds Vivarois n° 2185 cf) p. 44 et 54.

3. ef) Lettre sur la non-élection de Malosse impr. s. 1. n. d. 5 p. Arch. Ardèche. Fonds Mazon chron. T. 12,

4. Sur 80 prieurés simples, six seulement sont à la nomination de l'évêque. cf) Mémoire de 1780,f° 12-15.

5. La chapelle des cinq Plaies à Nieigles a pour patron deux paysans. Cf) lettre de Malosse le 20 septembre 1759 aux rédacteurs de l’histoire de Languedoc. Bénédictins T. 25.

6. A Viviers, chapitre cathédral composé de 22 chanoines ; les canonicats n'y valent pas plus de 1500 livres et les dignités n’y sont guère plus considérables. Collection de Languedoc. Bénédictins T.24 f° 51.

7. Avec l'augmentation des congrues, 1] ne restait à chaque chanoine que 535 livres. Et sur ces 535 L., il faut déduire les frais d'un logement, les tailles, Ja part des pauvres. Aussi, pour pouvoir vivre demandent-ils la réunion de bénéfices. Cf) mémoire en faveur du chapitre de Viviers sur l'édit du roi portant augmentation des congrues. Revue du Vivarais du 15 juin 1900.

8. Les revenus des chanoines d'Annonay n'’atteignaient pas le chiffre auquel futfxé leur pension. 797 livres, cf) Picansel, annales d’Annonay, manuscrit, bibliothèque d'Annonay.

mais d'ordinaire une fortune personnelle plus ou moins importante vient s'ajouter à leur prébende, et comme la plupart ont des demeures confortables, qu'ils sont un peu hautains, le bas clergé les croit plus riches qu'ils ne sont en réalité. Et la jalousie, pour ne point trop se manifester au grand jour, n’en accomplit pas moins son travail sourd de désagrégation sociale, et,au moment du danger, on ne verra pas les éléments divers de ce clergé, se grouper, se serser les uns contre les autres pour faire front dans l'attaque.

D'ailleurs, ce qui froisse le plus le bas-clergé, c'est moins peutêtre le bien-être matériel du haut clergé et des chapitres que l'exclusivisme de leur recrutement !. Aucune place n'est laissée au mérite, toutes sontattribuées à la naissanceet à la faveur. Le pauvre curé de campagne est choqué de voir tant de jeunes prêtres qui gaspillent inutilement dans l’oisiveté et la paresse les meilleures années de leur vie sacerdotale alors que le ministére offrirait un si large champ à leur activité et à leur zèle. Et il se surprend à regretter que les charges sédentaires du canonicat qui conviendraient si bien aux vétéransdu sacerdoce affaiblis par l'âge ne soient pas un but, une récompense,une retraite, mérités par les longs services rendus *.

Ce sont en effet les « pasteurs de second ordre » qui sont les vrais pasteurs des âmes. Ce sont eux qui,à quelques exceptions près, supportent tout le poids du ministère. fls ont pour auxiliaires de nombreux vicaires *et quelques prêtres habitués et « matinaliers » dans les centres importants.

Il n'est pas possible dans l'état actuel des renseignements de donner des chiffres précis, mais il ne paraît pas exagéré d'évaluer à 900 5 au moins les membres du clergé séculier. En y ajoutant les

1. En 1788, au début de la séance du 19 juin, des Etats du Vivarais, le baron de Fages Viumale présente un mémoire sur l'établissement d'un chapitre noble en Vivarais. Arch. Ardèche C 14.

2. Cahiers de doléances du clergé d'Annonay et de Villeneuve-de-Berg. Arch. Ard. B 142et B 145 cf) encore Soulavie, Doléances des curés de Languedoc 15 p. s. L. n. d. Collection Rousset. Bibliothèque d'Annonay.

3. Les paysans réclament souvent un vicaire pour avoir deux messes. Cf). pétitiou de St-Jeure le 1°" mai 1792 d''mandant le rattachement à sa paroisse de Royol et des hameaux voisins afin d’avoir un vicaire. Arch. Ardèche L 798. Souvent aussi, un vicaire dessert une chapelle isolée ou éloignée de l'église. paroissiale.

4. On en trouve à Villeneuve-de-Berg, à St Privat, à St-Félicien, etc...

5. Les curés, vicaires et desservants des diverses chapelles avec les prêtres habitués, aumôniers de diverses communautés, professeurs, devaient atteindre, sinon dépasser, le chiffre de 700. Les chanoines. dignitsires divers, prêtres retirés ou sans emploi,près de200. Au milieu du XVIIIe siècle, le diocèse de Viviers à lui seul avait 550 prêtres dansle ministère. cf) collection Languedoc. Bénédictins.

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LE VIVARAIS A LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION oil

représentants du clergé régulier,ce serait donc un total d’un millier de prêtres et peut-être davantage pour le Vivarais, soit un chiffre presque double du clergé actuel.

La condition matérielle de ce clergé, issu du peuple, est loin d'être brillante. Les prêtres habitués, au dernier degré de la hiérarchie, forment le véritable proiétariat de la cléricature sans aucun avenir devant eux. Il leur est alloué quelques fondations minimes, des prestations en nature, un peu de casuel et les honoraires de messes dont le taux varie de 5 à 10 sols.

Les vicaires, plus favorisés, peuvent aspirer à une cure et leur traitement vient d'être porté à 500 livres par le décret de 1786.!

Les curés à portion congrue doivent recevoir 700 livres, mais, pas plus que les vicaires, ils ne sont sûrs d'être payés intégralement. Souvent le décimateur ne fait qu'une partie du traitement et laisse à la communauté le soin et la charge de le compléter ?. Si encore le clergé pouvait disposer dans son intégralité de ces maigres ressources,mais il doit en distraire une part pour les impôts, la taille, * le don gratuit, la capitation sans parler de son budget de charité pour les pauvres et les déshérités de sa paroisse.

En somme, les congruistes n’ont que le strict nécessaire et la plupart doivent compter sur le revenu du clos, de la terre, ou au moins du petit jardin qui est généralement annexé au presbytère. Quant au casuel, s'il est productif dans les villes, il se réduit à bien peu de chose dans les campagnes. Malheureusement pour le curé, sa pauvreté ne lui permet pas d'en faire l’'abandon.}ll se voit forcé d'exiger avec ténacité ses moindres droits.! De là, des conflits pénibles, parfois des procès” avec les paysans qui, peu fortunés eux aussi, avares et rapaces, ne se résignent pas facilement à ouvrir leur bourse.

Souvent le presbytère, l’église et la sacristie mal entretenus menacent ruine. Les ornements convenables manquent pour la di-

1. Et cependant le bail du 1° Janvier 1787 ne prévoit que.50) |. de congrue au curé de St Victor et 250 IL. au vicaire. Le fermier doit assurer l'entretien de l'église. Arch. Ardèche L 743.

2. Cf) protestations de Largentière, cf) Mazon, Revue du Vivarais 15-3-1903.

3. Curé ordinairementtaxé à 30 l. même à 60 livres ; les vicaires de 10 à 30 livres ; cf) Cahiers du clergé de la sénéchaussée du Puy. Arch. nat. B III 125.

4, La plupart des cahiers des paroisses demandent la suppression du casuel. Arch. Ardèche :B 142 et B 143.

5. Cf) Les dificultés du curé de Dompnac avec ses paroïissiens. Arch. Ardè-

che L. 119 et 120.

gnité du culte. Le décimateur refuse d'y pourvoir, la communauté ne veut pas s’en charger ; le curé,trop pauvre pour y remédier, souffre dece denûment et s’aigrit peu à peu. Aussi, de plus en plus, prête-t-il une oreille complaisante à ces idées nouvelles qu'il comprend mal, mais qui l’attirent en préconisant une justice plus égale, une répartition plus équitable des avantages sociaux. Très vite, il en deviendra un adepte fervent et intéressé. Et on comprend que la Constitution civile par l’offre d’un traitement avantageux soit une terrible tentation pour ce clergé misérable.

C'est à cette situation précaire et difficile qu'il fauten grande partie imputer les insuffisances et les lacunes de sa culture intelleetuelle. Il a recu dsns les séminaires une solide formation scolaire et dogmatique et il vit presque exclusivement sur ces réserves. Le manque de livres, les soucis de la vie matérielle comme aussi Îles labeurs du ministère lui enlèvent la possibilité et même le désir et Ha volonté de développer ses connaissances.

I] y a cependant d’honorables exceptions. Les Malosse, les Soulavie, les Roux, les Denant !, sont fort instruits et se tiennent au courant de toutes les productions nouvelles, littéraires ou scientifiques. Ce sont d'ailleurs presque les seuls qui avec le haut clergé aient suivi les polémiques ardentes au XVIII siècle. Et c'est surtout dans ce milieu cultivé que le gallicanisme et le jansénisme ont fait des adeptes Si le bas clergé a subi le contre-coup de ces discussions, c'est presque à son insu. Pour lui, le Gallicanisme consiste bien plutôt dans une ignorance de Rome que dans une méconnaissance doctrinale. Mais cette ignorance même ne sera pas sans influer sur son attitude au cours de la Révolution. Elle expliquera en partie que les brefs du Souverain Pontife condamnant la Constitution civile passent inaperçus du plus grand nombre ou du moins ne produisent sur eux qu’une faible et fugitive impressicn. Quant au Jansénisme, s'il s'est insinué dans le clergé, c'est moins comme doctrine que comme tournure d'esprit. Ce sont les plus belles âmes, en effel, les plus sévères pour elles-mêmes qui inclinent vers ce rigorisme pratique la conduite de leur vie.

Ce clergé est surtout très charitable et très dévoué, toujours prêt à venir en aide à l’indigence et au malheur. Jamais le pauvre

1. Malosse est le conseiller d’Antraigues ; Denant, curé de Largentière, avait une importante collection minéralogique de la région. Revue du Vivarais du

15 91903. Mazon.

LE VIVARAIS À LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION Bo

ne frappe inutilement à sa porte !. Dans les villes, chanoines et curés multiplient les fondations scolaires ou hospitalières. Dans les campagnes, le curé est le conseiller écouté de ses paroissiens et souvent l'arbitre de leurs différends.

Seule, cette influence profonde du clergé sur les fidèles peut, avec l’ardeur de leur foi, expliquer l’évolution des esprits et la réaction de l'âme populaire devant les formes religieuses nouvelles que la Révolution essaiera d'imposer au pays.

Nous avons moius de renseignements sur la noblesse. A la différence du clergé, cet ordre ne possède ni cadres territoriaux, ni véritable hiérarchie. C'est une masse inorganique où se meuvent, sans aucun lien de solidarité, des groupes très variés.

Les qualités morales aussi bien que la culture intellectuelle et la fortune sont fort inégalement réparties. Quelques-vns sont très instruits et d'esprit très ouvert, d’autres fort ignorants et très bornés. À côté de vieilles familles très saines qui ont conservé jalousement, quoique avec un peu d'étroitesse, les meilleures traditions de leurs ancêtres, l'esprit libertin et le scepticisme se sont développés, surtout parmi ceux qui ont fait de-longs séjours à l’armée. De leurs pérégrinations et aventures diverses, ils ont rapporté un esprit voltairien et des mœurs très libres qui scandalisent un peu le clergé, offusquent les paysans etinquiètent leurs familles.

Il est difficile d'établir des distinctions nettes entre les 150 à 200 ? familles nobles du pays. Leur condition matérielle varie à l'infini : depuis le puissant baron de Tour, possesseur d’une immense fortune, jusqu'au modeste hobereau, au manoir branlant, on passe par tous les intermédiaires. Fa plus large aisance voisine avec la plus humble médiocrité et parfois la plus noire misère.

À défaut de la haute noblesse de cour, les grandes familles établies depuis un temps immémorial dans le pays sont nombreuses : les Voguë, les la Tourrette, les Brison, les Balazuc, les Pampelonne, les Joviac et les divers barons de Tour en sont les principaux représentants. La plupart ont suivi la carrière des armes et sont parvenus à des grades élevés. La Tourrette est colonel, du

1. Les cahiers des paroisses demandent une augmentation des congrues afin que le curé puisse plus facilement venir en aide aux malheureux. Arch. Ardèche B 142 et 143.

2. cf) Listes de la noblesse de la sénéchaussée d’Annonay et Villeneuve de- Berg et assignations données. Von der Haeghen, dans son mémoire sur les recher-

. ches de la noblesse en Vivarais au XVIIe siècle ne trouve que 149 familles nobles.

cf) Revue du Dauphiné et Vivarais 1908-1909, p. 121.

Roure et Voguë sont maréchaux de camp. Leurs cadets occupent les riches abbayes, les canonicats bien rentés ou même postulent et obtiennent des évêchés.

Quelques-uns sont fixés à demeure dans le Vivarais, la plupart passent une partie de l’année à Versailles et à Paris, mais reviennent tous les ans pour quelques mois dans leurs magnifiques résidences de campagne. Le retour des Brison à Largentière, des Voguë à Aubenas, est le signal de fêtes et de réjouissances qui sont un évènement attendu et une source de profit pour le pays. Ce sont de grands seigneurs, souverains au petit pied, pleins d’ailleurs de grâce, de bonhomie et de laisser aller. Aussi généreux que riches, ils ont rendu de grands services, embelli les villes de leur résidence, fondé des hôpitaux, bâti des églises, soutenu des collèges et ils continuent à faire de larges et abondantes aumônes !. Ils sont connus en haut lieu, bien en cour et toujours prêts à mettre leur crédit au service de la petite patrie ?. Aussi ont-ils gardé un grand prestige et une grosse autorité et,comme ils évitent le contact journalier, ils ne suscitent guère de jalousie, ni d’antipathie, au moins dans la classe populaire, ‘

La grande majorité se rattache à la petite noblesse terrienne, bien déchue de son ancienne splendeur. L'entretien de leurs chàteaux délabrés, la nécessité de doter les filles, de caser les cadets, ont épuisé leurs ressources et, à la fin du XVIII siècle, beaucoup sont aux prises avec des difficultés matérielles inextricables *. Le préjugé qui les empêche de se livrer au négoce et à l’industrie achève de les ruiner. Seule, la carrière des armes leur reste ouverte, mais leur peu de considération, leur manque de prestige, la bassesse de leur rang, les condamne à végéter dans les grades subalternes de cornette, de lieutenant ou parfois de capitaine, et ils se retirent avec une maigre pension militaire qui leur permet difficilement de mener la vie de gentilhomme campagnard.

C'est cette vie étiolée et terre à terre qui explique leur jalousie et leur hostilité tenace contre la noblesse qui jouit de la fortune et

1 Delichères reprochera à la comtesse de Voguë d'entretenir sa popularité par ses largesses. Manuscrit de Delichères p. 87. Arch. Ard., Fonds Mazon F 44.

2. C'est à leur crédit qu’on a eu recours pour obtenir l'établissement des deux sénéchaussées d'Annonay et de Vilieneuve-de-Berg.

3. Beaucoup en sont réduits à cultiver eux-mêmes leurs propriétés pour faire subsister leur famille en général très nombreuse. cf) Manuscrit d'Almeyras, cité par Mazon Chr. 19. Nicolas de Reboul à 18 enfants ; François de Glo de Besses : 14; de Monteils Corsas 12. cf) Revue du Dauphiné et Vivarais 1908-1909 p. 120

des honneurs !. On sent la rancune du parent pauvre qui ne pardonne pas aux privilégiés d'accaparer les hauts grades et de se réserver les faveurs et les pensions de la Cour. On comprend -dès lors que cette noblesse à moitié indigente, par dépit d'abord, par intérêt ensuite, écoute, avec une*sympathie non exempte cependant d'une certaine inquiétude, les attaques violentes et les diatribes enflammées d’un d'Antraigues contre les vices et les injustices du régime.

À cette noblesse de vieille extraction s'ajoute sans toutelois se confondre encore avec elle une autre noblesse plus jeune, plus active et plus cultivée. C’est la noblesse de robe qui ménage la transition avec Ja bourgeoisie dont elle est issue. Elle peuple les sénéchaussées, les parlements, les offices royaux et elle accapare déjà une grande partie des biens nobles. Et l'exemple est suivi. C'est l'ambition de tout bourgeois à la fin de l'ancien régime des’élever au dessus de sa condition sociale par l'occupation des charges qui confèrent la noblesse.

Ces divers groupes de nobles et d’anoblis longtemps juxtaposés et même hostiles semblent se rapprocher à la veille de la Révolution. La noblesse terrienne se laisse de plus en plus pénétrer par la noblesse de robe qui lui infuse un sang nouveau. Les mariages entre nobles, anoblis et bourgeois sont fréquents en Vivarais. ? Ils flattent l'orgueil des uns et redorent le blason des autres et ainsi peu à peu s’estompent les frontières qui séparent la haute bourgeoisie de la noblesse.

En 1789, il est déjà bien difficile de faire le départ entre la noblesse authentique et la noblesse usurpée. Malgré les réclamations du tiers * hostile aux transfuges de son ordre qui cherchent à en esquiver les charges et les obligations ; malgré les protestations de quelques vieux nobles intransigeants, pleins de dédain * pour ces anoblis de fraiche date, aucune enquête, aucune recherche de faux nobles n'aboutit durant le XVII siècle. La demande faite à l’assemblée de la noblesse * de Villeneuve-de-Berg sera prudemment éecartée par la majorité. Elle menaçait trop de situations acquises et risquait de jeter le discrédit sur un ordre déjà si discuté.

1. Cahier de la noblesse de Villeneuve-de-Berg, arch. nat. BIIT 163.

2. Cf) Revue du Vivarais 15-10 1895. Benoît. Notice sur Rochessauve et Rocles. Revue du Vivarais 15-11 1911.

3. Cf) Cahiers du tiers-état de Villeneuve-de-Berg arch. Ardèche B 142 et de la noblesse arch. nat. B III 163.

4. Lettre de Lagorge pour régler les rangs à l'assemblée de la noblesse, Arch. nat. Ba 85. .

5. Cf) Manuscrit de St-Arcons. Arch. Ardèche. Fonds Mazon Chr. 12.

Il n’y a pas davantage d'union ni de solidarité entre les divers éléments du tiers. Les paysans et ouvriers constituent une classe inférieure et misérable à côté de la haute bourgeoisie industrielle et commerçante dont les ambitions et les visées sont à la mesure de sa fortune et de son talent.

C'est surtout dans les centres comme Annonay, Tournon, Aubenas, Viviers et Bourg-St-Andéol qu’on rencontre les membres les plus actifs de cette bourgeoisie. Il y a là de vieilles familles aux traditions d'ordre et de travail et d’une grande dignité de vie. Les enfants reçoivent une éducation solide dans les divers collèges du pays ! et vont compléter leur formation intellectuelle à Montpellier, Lyon, Toulouse et Paris. Il s’est formé ainsi une élite de savants, de lettrés et d’inventeurs dont les principaux représentants sont les naturalistes Faujas de St-Fonds et Dalmas, les astronomes Flaugergue, les frères Montgolfier, les Boissy d’Anglas, les Soulavie qui peuplent les académies et les sociétés savantes.

Mais, en général, c'est moins du côté de la science désintéressée que du côté du commerce et de l’industrie qu'ils dirigent leur activité. Ce sont eux qui ont fait la prospérité des villes d'Annonay et d'Aubenas. Possesseurs de capitaux importants, audacieux et entreprenants, ils ne craignent pas d'aller chercher au loin de nouveaux débouchés à leur commerce comme aussi des procédés spéciaux pour le perfectionnement de leur industrie. [ls ont le goût des voyages, des risques et des aventures ?.

Leur fortune et le désir d’asseoir leur influence les portent à devenir une puissance terrienne. Aussi profitent-ils des difficultés pécuniaires de la noblesse pour acquérir peu à peu ses terres et ses châteaux. Malgré les impôts très lourds qui grèvent ia propriété, elle leur donne la considération et l'autorité qu'ils recherchent. Leur situation prépondérante leur permet déjà de jouer un rôle important dans l'administration du pays. Ils sont juges royaux, baillis, procureurs, consuls, échevins, maires de leur ville, délégués aux Etats particuliers ou aux Etats Généraux de Languedoc. Leurs cadets accaparent les chapitres d'Annonay, de Tournon, de Viviers et la plupart des titulaires des cures et des bénéfices bien rentés sortent de leurs rangs.

1. CF) Mémoire de 1780 fo 21-22. Les principaux collèges du pays étaient placés à Annonay, Bourg-St-Andéol,Joyeuse, Aubenas et Tournon. Deux séminaires: l'un à Viviers, l'autre à Bourg-St-Andéol assuraient la formation du clergé.

2. Les Monneron vont faire fortune dans l'Inde. Les Montgolfier vont recruter des ouvriers qualifiés jusqu'en Hollande.

LE VIVARAIS À LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION on

Tous ces avantages sont une raison de plus des’indigner contre les privilèges dont ils ne profitent pas. Peu révolutionnaires au fond, ils sont surtout sensibles aux petits froissements d'amour-propre. Ils sont humiliés de se voir exclus des fonctions, charges et dignités quiexigent un certain nombre de quartiers denoblesse. Aussi serontils à la tête du mouvement libéral et réformateur aussi longtemps que leur intérêt personnel ne sera pas menacé par les idées d'égalité, mais déjà la suppression des droits féodaux sera aussi sensible à la haute bourgeoisie qu'à la noblesse !. Leur conservatisme un peu étroit et borné les arrêtera bientôt. Ils se contenteront, avec beaucoup d'habileté d’ailleurs, de jouer un rôle modérateur, sans toutefois trop se compromettre, et cèderont la place à la petite bourgeoisie moins riche, moins instruite, mais non moins ambitieuse.

En attendant, elle a envahi les diverses professions libérales : avocats, médecins, notaires, juges seigneuriaux et praticiens multiples. Elle ne dédaigne même pas les profits des fermiers et sousfermiers de la dime ou des collecteurs d'impôts. Peu scrupuleuse sur le choix des moyens ?, elle veut avant tout s'élever et s'enrichir. Très infatuée de sa science assez courte, elle a grande confiance dans son talent et son savoir-faire et elle est aigrie et mortifiée de végéter dans des postes inférieurs.

Les uns et les autres, à des degrés divers, se font à la veille de Ia Révolution les propagateurs des idées nouvelles. Tous sont de grands lecteurs de l'Encyclopédie et de Rousseau. La plupart ont subi l'influence de la franc-maçonnerie. Les loges d'Annonay, de Tournon et du bas-Vivarais ont recruté de nombreux affiliés dans leurs rangs. Et si l’on en croit Picansel, * ce serait la franc-maconnerie qui, sans avoir un caractère antireligieux bien marqué, serait cependant responsable de la décadence de l'idée religieuse dans une partie de la bourgeoisie. Cette décadence devient chaque jour plus sensible dans les villes et principaux centres du pays. Le devoir dominical et surtout le devoir pascal sont assez fréquemment

1. CF) leur opposition à la faculté de rachat des droits féodaux à l'assemblée du Tiers-Etat d’Aunonay ; arch. Ardèche B 145. Protestation de Delholme contre le rachat obligatoire de certains droits féodaux. Cf) lettres de St-Martin à Th. Chomel du 1 et 22 avril 1791. Le représentant St-Martin. Sa correspondance avec Chomel. Privas 1906 in-8-56 p Fonds Vivarois n° 1470.

2, Ce sont les exagérations des praticiens qui provoquent le soulèvement des masques armés. Arch. Ardèche C 1084.

3. Annales d'Annon:y par Léorat Picansel, Manuscrit, bibliothèque d'Anno nay.

négligés. Et même si la bourgeoisie fait encore les gestes religieux, la foi est de plus en plus languissante et le scepticisme pratique se développe au contact de la littérature du XVII: siècle.

La seule classe qui ne profite d'aucun privilège est la grande masse laborieuse et pauvre des artisans et paysans. L'élément ouvrier qui ne comptait guère un siècle auparavant s'est développé rapidement avec la grande extension qu'a prise l'industrie au cours du XVIIE siècle. À Annonay, la mégisserie, la tannerie et la papeterie occupent plus d’un millier de travailleurs. À Aubenas, les trois manufactures royales de soie, laine et coton, font vivre en 1780, dans la ville même ou les paroisses voisines, plus de 2.509 ouvriers et fileuses. Une centaine sont employés à la manufacture de draps et de teinture. Enfin, les fabriques diverses de Privas, Tournon, Bourg St Andéo!, Viviers, Vals et Antraigues, fournissent encore un contingent notable. C'est en somme de 4 à 5.900 personnes dont la situation matérielle et le pain quotidien sont à la merci du chômage et de la maladie. Beaucoup de ces ouvriers d’ailleurs, au moins dans l'industrie textile, sont des femmes et des enfants (peu propres aux travaux de la campagne ». !

Les salaires qui n’ont guère progressé au cours du XVIII siècle sont souvent insuffisants, avec l'augmentation générale du prix de la vie?, à assurer une honnête subsistance à l'ouvrier et à sa famille. Seules, quelques rares corporations comme les papetiers * ont réussi à améliorer sensiblement leur situation. En général, la journée de travail varie de 10 à 20 sous pour les hommes et de 8 à 12 pour les fileuses et tourneuses, suivant leur habileté. Quant aux enfants, le patron s'estime généreux en leur octroyant de 5 à 6 sols. Les gages d'un moulinier atteignent 600 livres par an, mais à Aubenas, on ne compte pas plus de 5 ou 6 employés réputés qui arrivent à gagner de 30 à 40 sous par jour. Aussi, les salaires des ouvriers en soie ne dépassent-ils pas, en 1780, de 2 à 300.008 livres par an, alors que la valeur des soies filées et moulinées s'élève à plus d’un million et demi. ! On voit combien faible était la proportion du prix de la main-d'œuvre dans l'estimation d’un produit.

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