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Mémoire de 1780 fo

D'ailleurs, aucune protection de l’ouvrier ni pour la durée de la journée qui se prolonge parfois au delà de 15 heures, ni pour le travail trop pénible imposé à des enfants trop jeunes au détriment deleur santé et de leur développement physique. Aucune garantie non plus contre les accidents professionnels. Le malheureux qui vient à être blessé n'est plus qu'une épave vouée à la misère et qui ne peut compter que sur la charité publique.

Le sort des travailleurs des champs n'est guère plus enviable. Sans doute, on connait assez la tendance du paysan à se plaindre à tout venant et à toujours pousser au noir le tableau de sa situation. L'habitude de crier famine et d’étaler sa misère, qu’il n’a pas ercore perdue, est surtout de mode à la fin de l’ancien régime. Il n'en est pas moins vrai cependant qu'avec un travail particulièrement dur, il arrive difficilement à résoudre le grave problème du pain quotidien.

Il n’est pas possible de préciser exactement la distribution de la terre en Vivarais à la veille de la Révolution. Mais, si une bonne part appartient à l'église, si la noblesse et la bourgoisie y possèdent de vastes domaines, il semble bien cependant que la moyenne et la petite propriété détiennent la plus grande partie du sol.?

La majorité des cultivateurs sont des exploitants directs qui font valoir leur domaine avec l’aide de leur famille et parfois d'un ou deux domestiques et d’un berger. Le nombre des fermiers est assez élevé. C’est le régime ordinaire des biens ecclésiastiques et les tenanciers de ces grosses exploitations passent pour plus heureux et plus fortunés que les petits propriétaires. Le métayage est encore assez commun dans la propriété noble ou bourgeoise. Quoiqu'il paraisse plus avantageux au possesseur du sol qu'au métayer, le travailleur pauvre, mais actif et chargé de famille, le recherche voiontiers.

Les journaliers qui n’ont que leurs bras seraientles plas misérables si le nombre n’en était très restreint. Celui qui n'a rien pré-

1. cf) Cahiers des paroisses. Arch. Ardèche B 142. « Un mémoire de 1788 trace ainsi le tableau de la situation des habitants du Vivarais. € Vivant pour la plupart dans les neiges et les frimas, manquant même de vêtements, confondus avec leurs troupeaux au fond des écuries, leur unique asile, vendant toutes leurs récoltes pour acquitter l'impôt... ». Arch. Ardèche B 141.

2. cf) collection de Languedoc Bénédictins T. 148 Mémoire pour les Etats particuliers du Vivarais concernant i’administration de la justice dans ce pays. Toulouse, imprimerie Rayet 1778, in-4, 120 p. par Chomel. « Le sol est presque tout possédé par le peuple ». p. 3

fèrera toujours s'engager comme domestique de ferme en attendant de s'élever à la condition de métayer ou de petit fermier ; mais, le plus souvent, le journalier possède déjà quelque lopin de terre dont le revenu est insuffisant à assurer sa subsistance. Au moment des travaux, il va chercher un salaire d'appoint à la grosse exploitation voisine et, à la mauvaise saison, ik se transforme en tisserand et ouvrier en laine. En 1794 et 1795, les districts accuseront 7 à 8.000 de ces ouvriers occasionnels, hommes ou femmes, et celui du Mézenc précisera que « la fabrication actuelle n’est pas le tiers d'il ya cinq ans. » ! Et c’est le produit de ce travail qui jalousement économisé doit aider ce journalier à réaliser son rêve le plus tendrement caressé : acquérir un coin de terre ou arrondir son petit domaine.

Le cultivateur a la passion de la terre. ? Au village on se dispute le moindre lot qui està vendre et les mutations de propriétés sont fréquentes. Le nombre des propriétaires augmente avec la population. Mais le morcellement devient excessif et on comprend la convoitise du paysan devant ces immenses domaines de l’église ou de la haute noblesse qu'il voit mal travaillés, malcultivés, parfois même en friches !

Cette terre, si avarement mesurée à chacun, est miseen valeur au prix d'un travail énorme et d'une ténacité quitient du prodige.? Ni la stérilité du sol, ui la rapidité des pentes, ni les dévastations des torrents n'arrêtent ni ne découragent le paysan. Il fait l’admiration de tous ceux qui l'ont vu « diviser le flanc des montagnes en échelons, les soutenir par des terrasses, élever murailles sur murailles, transporter à une hauteur considérable les pierres pour les construire, les terres pour les garnir, les fumiers pour les engraisser, » ? mais sa pauvreté le prive des moyens de renouveler son outillage et de faire sur son champ les réformes qui en augmenteraient la valeur et en doubleraient le produit. Ilne lui vient d’ail-

1. Arch. nat. F 12 1345 A. Tableaux concernant la fabrication des étoffes de laine envoyés par les districts en Nivôse, an 3. Avant la Révolution, déclare encore le district du Mézenc, un fabricant « aurait fait faire plus aisément dix pièces qu’à présent une par la rareté des bras ou matière. »

2. Arch. Hérault C 2561. Etat des bureaux de visite du haut et bas Vivarais par Leblanc. 1778.

3. Arch, Hérault C 2837. Note du 15 mars 1781 du subdélégué Farconnet sur la culture des terres dans le haut Vivarais cf) aussi arch. Hérault C 2839. Note du subdélégué de Viviers sur le bas Vivarais en 1784-1785.

4. Observations sur l’agriculture du département de l'Ardèche par Caffarelli préfet, 16 Germinal an JX. Privas, Guiremand in-8, 32 p. Fonds Vivarois N° 448.

leurs pas à l'idée qu'il soit possible de modifier ou de rajeunir ses procédés de culture. Il ne connaît que sa vieille charrue du moyenâge, son Qaraire » qui égratigne la terre plutôt qu’il ne la retourne,

Aussi, avec un labeur considérable, n'obtient-il que de maigres résultats qui lui permettent difficilement de subsister en temps ordinaire. Une série de mauvaises récoltes qui, à la suite d'intempéries diverses, s’abattent sur lui à la veille de la Révolution, achevent de rendre sa situation matérielle tout à fait critique. En 1788, la sécheresse avait brûlé sur pied les récoltes. Dans la montagne, les blés et les fourrages avaient été presque complètement anéantis. Dans les plaines et les vallées, les inondations de l'automne avaient tout ravagé. Pour mettre le comble à la détresse, l'hiver 1788-1789 ! fut le plus rigoureux qui eût sévi depuis 1709. Des forêts entières de châtaigniers périrent. Dansle midi, la vigne et l'olivier furent particulièrement éprouvés 2.

Toutes ces difficultés éclairent bien des traits du caractère du paysan. Elles expliquent son âpreté au gain et les longues brouilles entre voisins et parents au sujet de litiges parfois de minime importance. Quand il se croit victime d’une injustice, il ne pardonne pas facilement. Les rixes sont fréquentes et les animosités entre familles et localités, dont les motifs se perdent dans la nuit des temps, passent de générations en générations, comme des traditions pieusement reçues et jalousement transmises. En avril 1790, les habitants de Bozas refuseront, lors des assemblées primaires, d'aller voter à Arlebosce, * à cause des vieilles rancunes de village. Aux Nonnières et à St Prix, on se battait chaque fête et chaque dimanche #, Et si parfois des accidents regrettables se produisaient, ce qui n’était point rare, le coupable, pour éviter des explications inquiétantes avec la police, disparaissait, gagnait les bois et allait grossir les bandes de brigands ou de contrebandiers si nombreux dans le pays.

En retour, ce paysan est généralement honnête, frugal, économe, pitoyable aux malheureux et volontiers hospitalier. C'est sur-

1. cf) manuscrit de Delichères p. 6. Cahiers de doléances des paroisses. Arch. Ardèche B 142 cf) nombreuses allusions dans divers mémoires de 1791 et 1792.) Arch. nat. Dvr 21 et Dvi 58.

2. procès-verbal de vérification des dommages de l’année 1789. Pertes pour le diocèse de Viviers évaluées à 1.707.402 livres, Arch. de l'Hérault C 2873. cf aussi C 2874 perte des oliviers par suite de la rigueur de l'hiver 1788-1789.

3. cf) lettre de Montgolfier du 15 avril 1790. arch. nat. Ficui Ardèche 1.

4, arch. Ardèche C 1512.

tout un traditionnaliste un peu borné qui a horreur de toute innovation. Il répète machinalement les mêmes gestes que ses ancêtres. Tout ce quine rentre pas dans le cadre ordinaire de sa vie l'inquiète et l’irrite comme une menace pour sa tranquillité ou une incursion intempestive dans ses affaires. C’est cette crainte instinctive, qui provoque une défiance presque morbide de l'étranger, qu'on retrouvera si souvent au cours de la Révolution.

La force de la tradition et l'empreinte du passé éclatent plus nettement encore dans l'expression de ses sentiments religieux. Les divisions entre catholiques et protestants, si sanglantes au XVI: et XVII siècle, sont assoupies, elles ne sont pas oubliées : le feu couve encore sous la cendre. Les deux confessions vivent extérieurement en bonne harmonie ; on constate même quelques mariages mixtes, mais, en général, catholiques et protestants ont peu de rapports entre eux. S'il y a juxtaposition, il n'y a pas eu compénétration réelle.

D'ailleurs, la présence ou la proximité des protestants a pour effet de maintenir plus ardente la foi catholique. Il semble qu'en face de la négation, l'affirmation stimulée se dresse plus résolue et plus intransigeante. C’est ce qui explique la multiplicité de ces confréries du St Sacrement établies dans un grand nombre de paroisses au XVIi° siècle et qui, à la fin de l'ancien régime, groupent encore un noyau très compact de fidèles, aussi bien dans les villes que dans les campagnes !. Elles ont leurs chapelles spéciales et c'est dans leu” vieux costume si pittoresque que les confrères tiennent à participer à toutes les manifestations religieuses. Jusqu'au plus fort de la Terreur, on les verra se réunir encore dans la montagne et même dans des centres importants comme Aubenas ?.

Même une moralité plus ou moins entamée, des mœurs assez libres s’allient à une pratique religieuse régulière. Le paysan du Vivarais tient à sa religion comme au legs le plus précieux de ses ancêtres et il ne permettra pas facilement qu’on touche à ses prêtres. Le dimanche est pour lui comme une oasis de fraîcheur et de repos après le dur labeur de la semaine. C’est le seul jour où le campagnard revienne au village, retrouve ses amis, reprenne contact avec la civilisation et le monde extérieur. Si parfois il en profite pour

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