Revue du Vivarris
ra ve c k 2. Correspondance du comité de surveillance. Lettres du 8 et 16 Pluviôse,
an ?. Arch. Ardèche L. 1077. cf) aussi lettre d’Enjolras à Gleizal le 16 Fructidor an 2. Fonds Mazon.Ch. 21.
faire de trop longues stations au cabaret, du moins, cette rupture de la monotonie et du terre à terre de son existence quotidienne, en mettant un peu de variété et d'idéal dans sa vie, l'empêche de s'abrutir dans le matérialisme pratique.
Mais si la foi religieuse du paysan reste intacte, sa culture intellectuelle est presque aussi rudimentaire qu’au moyen-âge. Le paysan ne comprend pas l'importance et le prix de l'instruction. Ses aspirations ne vont pas au-delà des nécessités matérielles. Ce n’est pourtant pas que les moyens de s'instruire lui fassent défaut. Quoiqu'il soit bien difficile d'établir des statistiques précises, il est certain qu'un grand nombre de communautés du Vivarais, même de très petites localités, étaient pourvues d'écoles à la fin du XVIII siècle !.
Les écoles de filles étaient presque entièrement entre les mains des congrégations de femmes et l'administration se repose sur eiles du soin de les organiser et les diriger. Les écoles de garçons plus nombreuses encore sont le plus souvent en tout ou en partie à Ja charge de la paroisse. Les « régents des petites écoles » profitent parfois d’une maigre fondation ou bénéficient d'une subvention payée par le ferraier des dimes, mais en général, c'est la communauté qui assure ou parfait leurs gages. Dans les états des dépenses locales de 1790 et dans les années antérieures, il est bien rare qu'on ne trouve pas un article pour le maître d'école. Le traitement toutefois est bien misérable, il varie en général de 50 à 100 livres par an, ? mais l'usage autorise une rétribution scolaire de 5 à 10 sous par mois de la part des parents dont les enfants fréquentent l'école.
Le recrutement des maîtres se fait au hasard des évènements. ? Souvent, le « précepteur de l'enfance » sait à peine lireet écrire. Parfois, c’est un ancien soldat qui, son congé terminé, plutôt que de reprendre le rude labeur des champs, préfère s'improviser instituteur. Il lui arrive aussi d'exercer un autre métier et de ne consacrer à l’enseignement que ses heures de loisir.
La fréquentation de ces écoles n’est guère assidue. Dans les vil-
1. Arch. nat. F 20 161. Un mémoire de l’an 18 prétend qu'avant 1789, chaque commune du Vivarais avait son école primaire.
2. Cf) arch. Ardèche C 1527 à 1537. Nombreux renseignements sur les précepteurs des petites écoles et leur traitement. Dans le rôle des impositions de Macheville en 1771-1779, 1780, dépense de 60 livres pour les gages du « précepteur de la jeunesse. » Cf) Roche. Lamastre et ses environs p. 64. Privas 1905 in-8.
3. On ne trouve trace de frères des écoles chrétiennes qu'à Privas, aux Vans et à Vernon.
les cependant, on y prête une attention plus éveillée. Petits bourgeois, artisans et même ouvriers se préoccupent d'y envoyer leurs enfants et les officiers municipaux exercent parfois un droit de contrôle assez strict. Mais, dès que l’ouvrier ou l'artisan peut tirer parti de l’activité de ses enfants, l’école devient un accessoire de luxe réservé à la classe aisée et, trop souvent, l'instruction s'arrête au moment où elle commencerait à donner des fruits.
La négligence, l’insouciance et surtout l'intérêt mal compris des parents sont plus frappants encore dans les campagnes. Si le paysan consent à envoyer ses enfants auprès du régent, ce sera seulement l'hiver, à la mauvaise saison, quand chôme le travail des champs. Et encore la pluie, la neige, le froid, les difficultés des chemins seront toujours de bonnes excuses pour les retenir à la maison. En été, dès qu'ils peuvent se rendre utiles à la ferme, ils travaillent aux champs avec le père, guident l’attelage ou paissent le bétail. L'école est alors réduite à la fréquentation des rares fils d'artisans qui ne trouvent pas avantage à employer autrement leurs enfants.
Les résultats d'une organisation aussi rudimentaire ne sauraient être bien merveilleux. ! A part de très rares exceptions, on ne trouve d'instruction solide que dans les classes privilégiées et dans la bourgoisie et, à égalité de condition, la femme est moins instruite que l'homme. Il suffit de parcourir les registres des notaires pour se reudre compte que la proportion des femmes qui ne peuvent signer leur contrat de mariage parce que Qillitérées » est bien supérieure à celle de leurs conjoints. ?
Grâce aux procès-verbaux des élections du premier degré en 1784 et des cahiers des paroisses, on remarque que, d’une manière générale, un peu plus d’un tiers des électeurs qui assistent aux assemblées primaires signent le procès-verbal ou le cahier de doléances ?. Outre que ces signatures n'indiquent pas un savoir bien développé, on ne saurait même pas en conclure que le tiers de la population mâle a reçu les premiers éléments de l'instruction, car tout le monde
1. Et cependant en 1773, le subdélégué de Montpellier attribue le dépeuplement des cimpagnes au développement de l'instruction et se plaint que maîtres et maîtresses d'école ne servent qu'à faire des déclassés. Arch. Hérault C 2833 et 2834.
2. D: même pendant la terreur, les pétitions écrites par les femmes dénotent une instruction beaucoup plus rudimentaire que celle de leurs frères ou maris, cf} arch. Ardèche L 1088 et E 1098. |
3. Ainsi à St-André de Cruzières 63 présents et 23 signatures ; à Gravières 90 vrésents et 55 signatures ; à Naves 31 et 20 ; à Aizac 43 et 16 ; à Asperjoc 46 et 9, à St-Alban-d’Ay 59 et 22 ; arch. Ardèche R 142 et 143 bis.
n'assiste pas à l'assemblée. Il n'est question que de € la partie la plus saine de la population », c'est-à-dire les propriétaires et les artisans. Les ouvriers et journaliers en sont exclus et c'est justement dans ces dernières classes qu’on compte, semble-t-il, le plus grand nombre d'illettrés !. Les députés du premier degré ne sont même pas tous capables d'écrire leur bulletin de vote, puisque à la réunion d'Annonay, le 20 mars 1789 ?, on dut prévoir un règlement spécial pour leur permettre de voter. Les renseignéments tirés des procès-verbaux des Sociétés populaires et des Comités de surveillance confirment ces données *. Dans toutes les paroisses, même les plus petites, il y a un petit noyau de paysans ou artisans, sachant lire et écrire, parmi lesquels se recrutent les officiers municipaux.
En somme, on ne serait probablement pas très éloigné de la vérité en affirmant que dans l'ensemble du Vivarais, un peu plus d'un quart des hommes faits ont fréquenté l’école primaire. La proportion semble un peu plus forte parmi les jeunes, ce qui indiquerait un progrès, un relèvement du niveau intellectuel dans les années qui ont précédé la Révolution. Mais si l'instruction reste bien arriérée, elle est toujours en rapport étroit avec la condition matérielle de la population et avec les facilités qui lui sont offertes. Les habitants des bourgs et villages à proximité de l'école en profitent plus que les paysans perdus au fond des campagnes, le propriétaire aisé plus que l’ouvrier ou le journalier.
Le paysan reste donc un paria aussi bien au point de vue intellectuel qu’au point de vue matériel. Des réformes s’imposaient, mais ce n'était pas le peuple qui pouvait en prendre l'initiative. Si, depuis quelques années, il a une conscience plus nette de son infériorité et en souffre davantage, il n'ose pas encore manifester ouvertement son mécontentement ; mais ilest prêt à applaudir dans la bouche d'autrui toutes les revendications dont il sent la nécessité et à s’y associer. Ce sont, en efiet, les privilégiés qui les premiers élèvent la voix, non pas la haute noblesse, ni le haut clergé, trop loin du peuple et souvent indifférents à son sort, mais la moyenne noblesse et la bourgeoisie éclairée et instruite, pénétrées des idées de
1.Ilest vrai qu’en retour, il a dû ÿ avoir des paysans qui pouvant signer
ont négligé de le faire. On connaît assez la répulsion du paysan à donner une signature.
2. Arch. Ardèche B 145. 3. Dans les petites communes, on trouve ordinairement 2 ou 3, quelquefois 4 membres sur 12 du Comité de surveillance qui se déclarent «illitérés ».
liberté et d'égalité qu'a mises à la mode la guerre d'Amérique. Leur désintéressement d’ailleurs est sujet à caution. Elles songent à leur propre intérêt beaucoup plus qu'à celui des classes rurales, en colportant sous le manteau les lettres enflammées de d’Antraigues et les attaques violentes du Parlement contre la Cour et le ministère. Mais ces libelles commentés par la petite bourgeoisie atteignent le bas-clergé qui en porte l'écho jusque dans les chaumières.
Peu à peu, une opinion publique se forme et des éléments de plus en plus nombreux s'intéressent à la gestion des affaires. C'est pour satisfaire cette curiosité et ce désir de contrôle que les Etats du Vivarais décident, en 1781, de faire imprimer le procès-verbal de leurs délibérations !. L'opposition contre le rôle prépondérant de la noblesse et l’'omnipotence des privilégiés s'accentue,et des vélléités d'indépendance descendent jusque dans les classes populaires. En 1788, les habitants de la Blachère, aussi bien paysans que bourgeois, n'hésitent pas à élever une protestation unanime contre les lettres patentes du roi qui changeaient le nom de la Blachère en celui de St-Julien de la Saumeéës, sur la demande de M. de Chanaleilles, marquis de la Saumès?. A Aubenas, en 1783, la population, malgré l'opposition du Comte de Vogué, obtient un arrêt du parlement de Toulouse qui la maintient dans le droit d'élire ses consuls sans le concours du seigneur ?. En 1788, les Etats particuliers, sous la pression des campagnes, décident de prier les évêques de Viviers, Valence et Vienne de supprimer certaines fêtes du printemps et de l'été qui gênent les travaux et entravent la levée des récoltes #,
Un autre témoignage très net de cet éveil des idées démocratiques nous vient de Largentière en 1787. Le conseil politique de cette ville était composé de six membres: trois de la noblesse,deux de la bourgeoisie et un du peuple. Le 14 avril 1787, 5 le troisième consul Bastide se plaint que la troisième classe,étant la plus nombréuse et ayant le moins de crédit, n’a plus aucun conseiller alors qu’elle devrait en avoir au moins autant que les deux autres. De plus, € pour prouver à quel point on méprise le peuple qu'il a l’hon- « neur de représenter, il observe que le valet de ville n’a pas pris