Rapport fait à la Convention par Claude Gleizal
vriers et la majorité de la bourgeoisie adoptent, de plus en plus, à l'égard du mouvement révolutionnaire, une attitude de neutralité hostile.
Désormais, les patriotes, de quelque nuance qu'ils se réclament, n'auront plus aacune influence sur la masse rurale. Repliée sur elle-même, mécontente et aigrie, elle assistera indifférente à leurs querelles et à leurs luttes et ne sera plus pour la Révolution qu'un poids lourd qui entravera sa marche, en attendant de Ja faire culbuter dans l'abime.
Le contre-coup de cette désaffection populaire se fait sentir jusque dans les corps constitués. Le respect religieux dont on entourait la Convention s'’effrite peu à peu. Les autorités départementales sont froissées de l'attitude de l’Assemblée à leur égard. Elles souffrent de voir qu'elle n’a pas eu confiance dans leur patriotisme pour la levée des 300.000 hommes. Elles ne lui pardonnent pas facilement d'avoir limité leur pouvoir, supprimé leur autonomie et ébranlé leur prestige en envoyant des commissaires !, qui, comme Gleizal, se conduisent en véritables proconsuls-èt leur imposent leurs vues, sans admettre la moindre discussion. Aussi ne constate-t-on plus ces’ protestations de loyalisme et de fidélité, si généreusement prodiguées jusqu'alors. Beaucoup de patriotes, dans leur for interne, reprochent déjà à la Convention, avec ses querelles inteslines et ses divisions liberticides, sa faiblesse et sa làcheté devant les éléments de désordre et d’anarchie.
A Ja fin avril, la « lettre à nos commettants » ?, signée de l'entière dépulation de l'Ardèche, à l'exception de Gleizal, vient préciser ces inquiétudes et confirmer ces craintes. Sous une forme modérée, les députés mettent clairement en relief les dangers de la situation et l'audace des ambitieux qui veulent dominer la France entière. Pour eux, ils ont lutté, de leur mieux, contre les anarchistes qui prêchent, jusque dans la Convention, le meurtre et le pillage et veulent tout désorganiser et tout détruire. Avec tous les bons citoyens de l’Assemblée, ils ont réclamé avec insistance « un gouvernement, une constitution, des lois, la cessation des troubles... et la
fin de toutes les calamités qui pèsent en ce moment sur la France. »
1. Arch. Ard. L112. Arrêté du 1er juillet de l'assemblée extraordinaire de Privas du 29 juin au 1e* juillet 1793.
2. Les députés de l'Ardèche « à leurs commettantsi». Paris, 14 avril 1793, 12 p. B. A.
En terminant, ils déclarent à leurs commettants qu'ils sont prêts à déposer leur mandat... «€ sinos principes sont différents des vôtres, si vous exigez de vos députés une autre conduite que celle que nous pouvons vous offrir, » ;
L'émotion est d'autant plus forte dans le pays que la nouvelle de l'acquittement de Marat et de son retourtriomphal à la Convention ! suit de près la diffusion de ce manifeste. On sent, toutefois, un peu d'hésilation pami les patriotes. Les administrateurs du département partagent les appréhensions de leurs représentants, mais ils n'osent pas signer une adhésion publique et collective. Ils ont peur de se compromettre, en prenant nettement parti pour les Girondins contre la commune de Paris et les Montagnards. Quelques-uns même, qui tiennent à assurer personnellement les députés de leur confiance, oublient prudemment de signer leurs lettres.? C'est le désarroi avantcoureur de la désagrégation.
C'est ainsi que les évènements politiques, religieux et militaires, qui suivent la chute de la royauté, transforment et modifient profondément l'état d'esprit des diverses classes de la société. Sila période du mois d'août au mois de mars, malgré les vexalions dirigées contre le clergé, a marqué une acceptation résignéeet un ralliement continu et progressif à la république, dans un calme et une tranquillité relative, la période du mois de mars au mois de mai, avec la levée des 300.000 hommes et l'acuité des discussions à l'Assemblée, provoque uneréaction très nette de la population rurale et laisse déjà entrevoir des symplômes de scission parmi les patriotes.
1. Reimpr. du Moniteur T. 16 p. 220-221. SET 2. Arch. nat. F 7 4606. — Lettre d'un ancien collègue, sans date, ni signa-
ture.