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tuelles, se croit plus malheureux qu'il ne l’a jamais été. Chacun rejette sur le gouvernement la responsabilité de ses déceptions, de ses souffrances, de ses pertes et de la décadence générale de la productionet des échanges. Sans méconnaître l'utilité des réformes accomplies, il trouve la contre-partie trop forte, la note à payer trop élevée. Le passif, à son avis, submerge l'actif et le bilan des six dernières années lui apparaît comme nettement déficitaire. Cette appréciation sévère des résultats de la Révolution indique un revirement complet de l'opinion et une évolution radicale des diverses classes de la société dans le Vivarais depuis 1789.
Le clergé vivarois avait accueilli, avec autant d'enthousiasme que le tiers état, la réunion des Etats-Généraux. Il attendait des transformations annoncées une amélioralion notable de sa condition. Hypnotisé par la promesse d’un traitement fixe et avantageux, il ne s'était guère inquiété des premières lois religieuses. Ce fut la Constitution civile qui,en provoquant un grave conflit de conscience,
.arrêta son élan patriotique et brisason unité. Si les constitution-
nels, non sans quelques appréhensions, restent encore fidèles aux idées de liberté et d'égalité, les réfractaires, qui constituent la grande majorité de ce clergé, tout en se tenant, en général, à l'écart de l'agitation contre-révolulionnaire, ne pardonnent pas au pouvoir établi les vexations et les injustices dontils sont les victimes. Au début de l'an IV, ils n'entrevoient pas encore la fin de leurs déboires. Ils ont perdu aussi bien leur maigre portion congrue de l’ancien régime que la modique pension que leur avait octroyée
l’Assemblée constituante. La plupart sont sans ressources, sans fa-
mille qui puisse les recueillir. Il doivent attendre leur pain quotidien de la seule générosité des fidèles et le paysan qui a recours à leur ministère lésine souvent pour subvenir à leurs besoins.
Le clergé constitutionnel se débat, lui aussi, dans de graves difficultés depuis 1793. Sa situation officielle et son traitement n'ont pas survécu à la crise irréligieuse de l’an IF. Sous la Terreur, il a connu la suspicion et parfois la prison. Une vingtaine de ses
. membres ont été incarcérés à Viviers, à Bourg-St-Andéol ou à Beau-
regard. La persécution a eu pour résultat d'ouvrir les yeux à un certain nombre de ces conformistes qui, à la suite de leurs rétractations, sont allés rejoindre la masse des insermentés, dont ils partagent le sort misérable et épousent les rancunes à l'égard des patriotes. Même ceux qui n'ont pas répudié les principes de la Révolution ont abandonné le parti jacobin et inclinent à la réaction.
Les évènements ont profondément modifié l'esprit de ce clergé. Il n’envisage plus les rapports de l'Eglise et de l'Etat du même œi qu'en 1789. Sous l’ancienne monarchie, les évêques et dignitaires, qui dépendaient du pouvoir civil pour la collation des bénéfices, étaient presques tous imbus des doctrines gallicanes. Les curés du Vivarais, eux mêmes, les cahiers du clergé d’Annonay et de Villeneuve-de-Berg en font foi, partageaient le sentiment général de défiance à l'égard des empiétements de la cour romaine. Les légistes de l'Assemblée constituante avaient voulu exploiter ces tendances pour créer une Eglise nationale, pratiquement indépendante du Souverain Pontife. [| s'étaient efforcés en même temps, de relâcher les faibles liens qui unissaient encore le clergé paroissial à ses chefs hiérarchiques. Dans leur pensée, la désignation des curés par les électeurs devait les transformer en fonctionnaires beaucoup plus étroitement rattachés à l'Etat, qui les payerait, qu'à leurs évêques qui n’auraient plus sur eux aucune autorité effective.
L'échec dela Constitution civileet la réaction qu'elle suscite dans le clergé réfractaire entraînent des résultats diamétralement opposés. La dépossesion des évêques fidèles, l’émigration forcée du plus grand nombre les porte à se rapprocher du pape et à faire appel à son magistère suprême. Le bas clergé, à son tour, devant le danger de schisme et d’hérésie, s’habitue à regarder du côté de Rome, qui encourage sa résistance. Ce sont les brefs et les condamnations de Pie VI qui insensiblement enlèvent tout crédit à la parole et à l'exemple de Savine après son serment. Lorsque le calme revient, tous ‘les insermentés attendent la ligne de conduite et le mot d'ordre de Mgr d'Aviau, qui a recu du Souverain Pontife les pouvoirs dont s'est dépouillé l'évêque constitutionnel par son abdication.
À la fin de 1795, c'est l'abbé Vernet, délégué et vicaire général de Mgr d’Aviau, qui estle chef incontesté du diocèse. Il prescrit des rétractations, impose des pénitences canoniques, confère ou retire des pouvoirs, transfère les curés d’une paroisse à l’autre, avec une liberté et une autorité dont les anciens évêques n’avaient pas l’idée.
Et ainsi, la création d’une Eglise nationale n’a abouti qu'à donner à ce clergé, naguère gallican, une allure déjà ultramontaine. En voulant faire table rase du passé, elle a supprimé tous les usages, toutes les habitudes qui limitaientles pouvoirs du haut clergé. L'impossibilité de maintenir la pratique de l'élection a rendu les
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évêques seuls dispensateurs des nominations et, par suite, maîtres absolus des prêtres de leurs diocèse.
Cette évolution n'apparaît pas encore clairement, dans l’Ardèche, à la fin de 1795. Ce ne sera qu'avec le Concordat qu'on pourra apprécier le service que la centralisation révolutionnaire a rendu à l'autorité épiscopale. En attendant, le clergé du Vivarais, dans sa grande majorité, a horreur de ce régime qui l'a ruiné et persécuté, qui a désorganisé l'Eglise et essayé d'arracher aux âmes la foi et les espérances surnaturelles.
La noblesse, surtout dans le bas Vivarais, a précédé le clergé dans sa haine pour la Révolution. Dès le printemps de 1789, les exigences du tiers avaient alarmé ses intérêts. Le pillage des chàteaux, les excès de la Jacquerie et la suppression des droits féodaux lui révèlent dans toute son ampleur le danger que les idées patriotes font courir à sa situation. Si, durant l'hiver 1790, elle semble prendre momentanément son parti des réformes, l'état d'esprit de l’Assemblée nationale, qui abolitla distinction des ordres, anéantit tous les privilèges et affaiblit l'autorité royale, la rejette définitivement dans l'opposition. Avec une fraction de la bourgeoisie, elle profitera, dans le midi, de l'émotion. suscitée parini les catholiques par les troubles de Nimes et d'Uzès pour organiser les deux premiers camps de Jalès et adopter une attitude de plus en plus contre-révoiutionnaire. Beaucoup de gentilshommes encore seront compromis dans l'insurrection de Saillans et obligés de quitter le pays pour assurer leur sécurité.Les autres se terrent et disparaissent sous la Terreur.
Durant la période thermidorienne, ils appuient le mouvement de réaction contre tous les patriotes, de quelque nuance qu'ils se
réclament. Ils essaient aussi de reconquérir la confiance des classes
rurales, maisles paysans restent sur la réserve et l'influence de la noblesse, déjà fort ébranlée au XVII siècle, ne se relèvera pas des atteintes que lui a portées la destruction du régime féodal. Elle ne pourra conserver un peu de crédit que par une alliance étroite avec la bourgeoisie conservatrice et le clergé.
La bourgeoisie a été le principal bénéficiaire des réformes. Sa compétence dans les affaires lui a permis de jouer un rôle de premier plan dans la nouvelle organisation du pays et, depuis 1790, elle s'est arrogé le monopole des fonctions administratives et judiciaires. La petite bourgeoisie surtout reste fidèle à l'idéal révolutionnaire et c'est dans ses rangs que le parti jacobin continue à recruter ses plus fidèles adeptes,
La Constitution civile du clergé, toutefois, les préoccupations politiques et, plus encore, les difficultés économiques excitent un vif mécontentement dans les hautes classes de cette bourgeoisie. Les industriels d'Annonay et d'Aubenas imputent la perte de leurs débouchés et le ralentissement de la production aux troubles, à l'agitation des factions et à la guerre, et les négociants de Privas et de Tournon reprochent à la loi du maximum d’avoir porté un coup mortel aux transactions commerciales. Mais, si, dans le district du Tanargue, une partie de la bourgeoisie passe nettement à la contrerévolution et devient l'élément le plus actif du mouvement royaliste, la majorité, surtout dans le Mézenc et le Coiron, malgré ses inquiétudes, adopte, parinstinct de conservation, une tactique plus habile. Continuant à s’affubler des oripeauxdu patriotisme, elle défend énergiquement ses positions, s'empare des sociétés populaires et mène une vigoureuse campagne, qui connait parfois de brillants succès, contre les Jacobins et les Montagnards. En définitive, si la Révolution a divisé la bourgeoisie en plusieurs clans ennemis, elle a, dans l’ensemble, merveilleusement servi ses ambitions politiques, et notablement renforcé sa situation économique et sociale.
Ce sont les bourgeois, en effet, qui dans le Vivarais, comme ailleurs, malgré la crise des affaires, ont accaparé, pour une très large part, les domaines de l'Eglise et se sont enrichis dans d’habiles spéculations sur la revente par parcelles des biens nationaux ou sur les fournitures militaires aux bataillons en formation. Mais, précisément parce qu'ils possèdent la fortane, ils se défient des tendances égalitaires de certains patriotes. C'est ce souci égoïste qui rapproche les diverses nuances de la haute et moyenne bourgeoisie pour former les cadres du parti conservateur, hostile à tout bouleversement social. Quelques-uns de ces bourgeois penchent vers la royauté, d’autres continuent à se dire républicains, mais tous sont prêts à s’accommoder de n'importe quel gouvernement qui servira leurs intérêts. Si les avances de la noblesse, qui a besoin de leur appui, flattent leur vanité, ils n'hésitent pas,de leur côté, à exploiter les mauvais souvenirs de la Révolution pour se concilier les sympathies du clergé et profiter de son ascendant sur les populations rurales.
L’artisan etl'ouvrier n'ont rien gagné à la Révolution. Le chomage dans la soierie et les autres industries textiles a été si fréquent que la production, de l'avis des districts du Mézerc etdu Tanargue, n'atteint pas, en 1795, le cinquième de la fabrication de 1789, Les
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Salaires, déjà insuffisants à la fin de l'ancien régime, n'ont suivi que de fort loin la progression du prix de la vie. On s'explique, dès lors, que ce soient les ouvriers de l'industrie qui aient le plus soutfert de la pénurie et de la cherté des denrées alimentaires, Souvent ils n'ont dù qu’à la charité publique de pouvoir subsister, eux et leurs familles, ét, à la fin de l'an IL, leur sort reste précaire et misérable.
Le paysan a été moins éprouvé. La destruction de l’ancien régime et la disparition de la dime et des droits féodaux l'ont débarrassé d’une foule de parasites qui minaient son activité et épuisaient sa substance. Mais, absorbé par le souci de ses intérêts matériels, il s'est désintéressé de la politique. Depuis les élections de 1790, il a déserté en masse les assemblées primaires. Royaliste par habitude plus que par conviction, ils'est déclaré républicain lorsque la république a été proclamée, mais ni les contre-révolutionnaires du second camp de Jalès, ni les royalistes de l’équipée de Saillans, ni les modérés de 1793 dans leur lutte contre les Jacobins n’ont pu le décider à s’immiscer dans leurs querelles.
Il a été déçu, cependant, par la Révolution. Au lieu de la suppression attendue de toute obligation fiscale, il constate avec effroi l'augmentation rapide des impôts. Il regimbe contre ces réquisitions trop fréquentes el mal payées qui lui enlèvent son bétail et une partie de sa récolte. Ce n'est que contraint et forcé qu’il s'est soumis à la loi du maximun, qu'il considère comme une spoliation etun vol. Il ne juge pas avec moins de sévérité la dépréciation des assignats. Il ne réfléchit pas qu'il les a acquis, lui aussi, à très bas prix et qu'il
"s'enest servi pour se libérer de ses dettes, acheter des biens nationaux et s'acquitter à bon compte de ses impôts. Il ne veut voir que la différence entre leur valeur nominale et leur valeur réelle.
La Constitution civile du clergé, les mesures antichrétiennes de la Convention, l'obligation du service militaire et les levées forcées de 1793 et 1794, en troublant ses habitudes et en bouleversant sa vie, ontachevé d’exaspérer le paysan ardéchois fort attaché à sa religion et à ses prêtres et qui a toujours eu la milice en horreur. Aussi n'a-t-il fourni qu'un bien faible contingent de volontaires aux divers bataillons et c'est parmi les réquisitionnaires ruraux que s'est recrutée la grande masse des déserteurs qui, comme les prétres proscrits, ont toujours été assurés de trouver, dans les montagnes du Tanargue et des Boutières, un refuge inviolable et une protection efficace contre toutes les investigations de la gendarmerie.
Si ce paysan n'est pas allé jusqu'à la révolte ouverte, il a favorisé de son mieux la réaction thermidorienne et, durant toute la
Révolution, ila contrecarré par une inertie et une passivité calculée l'application de toutes les mesures qui froissaient ses sentiments ou inquiétaient ses intérêts. Plus d’une fois, par son attitude menacante, il a contraint les autorités locales à tempérer la rigueur des diverses lois religieuses, économiques et militaires.
Cette hostilité tenace contre le gouvernement révolutionnaire ne lui fait pas, cependant, oublier le bénéfice des réformes. À aucun prix, il ne voudrait entendre parler d'un retour en arrière. Le moindre rappel inconsidéré des droits féodaux et de la dime éveille sa méfiance et excite aussitôt ses appréhensions. Lui aussi, comme la bourgeoisie, s’il proteste contre les charges du nouveau régime, est devenu un conservateur des avantages qu'il lui a apportés comme don de joyeux avènement.
En unmot, à la fin de 1795, dans l’ Ardèche, chacun juge les évènements révolutionnaires d'après leur répercussion sur sa condition matérielle et morale. C'est ce qui explique que si la petite bourgeoisie, les protestants etles anciens volontaires des armées de la république restent fidèles à l'idéal démocratique, la noblesse, le clergé, le paysan et une fraction notable de la bourgeoisie s'en détournent de plus en plus.
Cette évolution des diverses classes de la société est moins apparente dans le nord du département, où les excès ont été plus rares, que dans le bas Vivarais et surtout dans les cantons de religion mixte, où les passions religieuses et politiques ont toujours été plus vivaces. |
Dans l’ensemble, le pays est fatigué de l'agitation convulsive des dernières années. Il se soucie peu de la liberté politique etil s’alarmerait vite d'une poussée égalitaire qui risquerait de porter atteinte aux situations acquises. Avant tout, il aspire à un gouvernement assez fort pour ne pas être tracassier et assez impartial pour garantir les conquêtes de la Révolution, concilier les diverses opinions, assurer la liberté religieuse et faire oublier les divisions qui ont mis si longtemps en péril la paix et la tranquillité des citoyens.
Vu le 13 nov. 1929 :
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, A. DELACRoIx.
VU ET PERMIS D'IMPRIMER Le Recteur de l'Académie de Paris CHARLÉTY.
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