Delichères p
Le bilan de la Révolution et l'opinion
des diverses classes de la société.
À la veille de la Révolution, le Vivarais avait fait un beau rêve de réformes heureuses et bienfaisantes qui devaient réprimer les abus, viviflier l'agriculture, l'industrie et le commerce et satisfaire aux légitimes aspirations de toutes les classes de la société. Malgré la diversité des besoins et l'inégalité des conditions, l'accord paraissait complet, à la fin de 1788, entre les ordres sur les doléances à présenter à l'Assemblée de la nation.
Tous, à la réunion de Privas, avaient adhéré aux transformations politiques et administratives réclamées par la noblesse et la bourgeoisie. Tous demandaient, avec une réforme radicale des Etats” de Languedoc et de Vivarais, une nouvelle constitution qui, en garantissant les droits imprescriptibles de l'homme et du citoyen, éliminerait le favoritisme, préparerait la refonte du code civil et criminel et assurerait une plus juste et plus équitable répartition des charges. Tous les cahiers des paroisses aussi bien que ceux des sénéchaussées d'Annonay et de Villeneuve-de-Bergavaient inscrit, en tête de leurs revendications, le rapprochement de la justice des justiciables, la diminution des impôts, la suppression de la gabelle et de la milice, l'amélioration des voies de communication et une meilleure distribution des biens et des revenus du clergé. Les masses rarales soupiraient après la disparition totale de la dime et des droits féodaux ; mais, sur les conseils prudents etavisés de Boissy d'Anglas, pour ne pas rompre l'harmonie entre les ordres et pcur ménager les susceptibilités des privilégiés, elles n'avaient pas osé exprimer ouvertement ce vœu qui leur tenait tant à cœur.
La Révolution s'était appliquée à réaliser ce programme. Non contente de libérer le Vivarais de son étroite sujétion au Languedoc et de modifier de fond en comble l'administration, elle avait fondé la liberté et l'égalité civile et remis à la nation tout le pouvoir politique. Elle avait réformé la justice en la séparant de l'administration et l'avait confiée à des juges élus. Le régime fiscal avait
été transformé et chacun, désormais, devait contribuer aux charges publiques dans la mesure de ses moyens et facultés. Les entraves qui ligotaient l’activité industrielle et commerciale avaient été desserrées par la liberté du travail et la suppression des douanes et péages, Mais, surtout, le nouveau régime avait libéré la terre et comblé les vœux les plus ardents du cultivateur en démolissant les dernières assises d'une féodalité millénaire, La dime tant exercée et les droits seigneuriaux, aussi bien réels que personnels, n'étaient plus qu'un mauvais souvenir. °
La vente de biens nationaux, enfin, avait apaisé les convoitises des bourgeois et des paysans enrichis pour les immenses domaines de l'Eglise et des émigrés. La liquidation du patrimoine des émigrés, toutefois, n'avait pas donné dans le Vivarais de brillants résultats. Devant l'opposition habilement calculée des parents et amis des fugifs, devant la complicité sournoise des autorités locales et les scrupules des candidats à la propriété, fort peu de ces biens avaient été soumis au feu des enchères avant la fin de l’an II. Les patriotes même qui s'étaient portés acquéreurs,surtout dans le Tanargue, sont souvent obligés, dés le début de l’an IV, d'abandonner leurs àacquisitions devant la violence de laréaction qui s'acharne contre eux. L'aliénation des propriétés ecclésiastiques n'avait pas soulevé les mêmes difficultés. Même des nobles, des aristocrates, d’excellents catholiques et jusqu’à des prêtres qui refuseront le serment n'avaient pas hésité à participer à cette liquidation. Mais c'étaient soutout les fermiers du clergé, les grands industriels d'Annonay et d'Aubenas et les riches négociants de Tournon, Privas et Bourg-St- Andéol.qui avaient accaparé les immeubles urbains et les domaines ruraux. Les petits paysans, cependant, et même les artisans et les ouvriers agricoles, avaient profité dans certaines communes du morcellement de ces propriétés par les municipalités soumissionnaires ou les sociétés d'achat pour acquérir quelques parcelles qui leur avaient permis d’arrondir leurs modiques exploitations.
Tous ces avantages sont indiscutables et il n’est personne dans la bourgeoisie et le peuple qui désire voir remettre en question ces conquêtes de la Révolution. Personne, cependant, dans le Vivarais n'est satisfait. La nouvelle Constitution n’a pas réussi à donner la prospérité économique attendue, elle a lésé les intérêts des uns, heurté les sentiments intimes des autres, froissé les consciences et mécontenté, à des degrés divers, toutesles catégories de citoyens. A la fin de l'an IIL, le pays, qui ne considère que ses difficultés ac-