‹ La Révolution dans l'ArdècheChapitre 67 sur 396 · cf) Pingaud p · texte numérisé non relu

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La volte-face de d’Antraigues avait exaspéré ses admirateurs de la veille. Mirabeau, qui avait peut-être craint en lui un rival, l'exécute en quelques phrases dédaigneuses. Un déluge de brochures et de libelles s’abat sur lui !, Ses adversaires en province triomphent bruyamment de voir leurs apprébensions justifiées. De plus en plus, son inutile résistance au nouvel ordre de choses prend, : aux yeux des patriotes, l'allure d'une trahisonet, de ses amis et partisans, il n’en est pas un seul, même dans la noblesse, qui ait le courage de prendre ouvertement sa défense.

C'est que dans le Vivarais, comme ailleurs, lesdiverses classes de la société réagissent déjà d'une manière notablement différente. Les privilégiés s'inquiètent dela tournure des évènements et s’effrayent des voies nouvelles où se lance l’Assemblée, mais ils se gardent bien de laisser entendre au dehors qu'ils approuvent l'attitude de leur ordre et qu’ils sont de cœur avec les Vogüé et les Antraigues. [ls se réservent et se taisent. A Villeneuve-de-Berg, par crainte de l'opinion publique, ils n'osent même plus se réunir pour élargir le mandat de leurs députés. ? A Annonay, l'assemblée des trois ordres, le 20 juillet, * ne groupe qu'une infime minorité de gentilshommes pour signer l'adresse de félicitations à l'Assemblée nationale. [ls ne sont pas plus nombreux le lendemain # pour amplifier les pouvoirs de leur député. Seuls, les initiateurs du mouvement de réforme, les Monteil de Corsas, les de Serres, les de Canson, les Soras, franchement compromis avec le tiers, ont daigné se déran-

1. Cf) Portrait d’Antenor dans la « galerie des Etats-Généraux ». « Antenor est né courtisan et se croit républicain, lui-même n’est pas encore bien sûr de ce qu'il pense » T. 1 p. 104 cité par Pingaud, p. 66. Lettre à M. le comte d’'Antraigues, député de la noblesse, s. 1. n. d. in-8 B. N. Lb 89 7262. Un plébéien à M. d’Antraigues 12 p. (Juin 1789) B. N. Lb 39 1772, « Votre défection du parti populaire, Monsieur, indigne les bons citoyens ; elle ne m'a pas étonné », p. 1 Avis à M. le comte d'Antraigues.. par un baron, déjà cité. «Vous serez jugé d’autant plus coupable que vous avez été d'abord l’apôtre de la vérité et l’idole de la nation ». p. 16.

2. Le 11 juillet, Antraigues écrivait à Barruel pour le prier de rassembler son son ordre pour faire élargir son mandat. Barruel lui répond ; « J'ai lieu de croire, M. le comte, que vous n'avez pas connaissance de l'effervescence et de l'agitation qui règne dans le Vivarais, particulièrement contre la noblesse... Il ne serait ni prudent, ni sûr de faire cette convocation dans aucun lieu de notre district e Cf. Mollier Recherches sur Villeneuve-de-Berg p. 294.

3. Délibération des 3 ordres de la sénéchaussée du haut-Vivarais (20 juillet 1789 impr. in-8. s. 1. 8 p. Fonds Mazon chr. 12.

4. Arch. Ard, B 145. Procès-verbal de l’assembléedu 2° ordre d’A nnonay de 24 juillet 1789. À

LA LIQUIDATION DE L'ANCIEN RÉGIME 1e

ger. Mais leur attitude conciliante, leurs concessions opportunes, ‘en masquant habilement les préoccupations et les craintes de la noblesse du haut Vivarais, sauvent les apparences de l’union et de la concorde entre les divers ordres et désarment ainsi par avance ou atténuent l'hostilité et les défiances qui se font jour contre les privilégiés. !

Le clergé reste fidèle dans l'ensemble à l'idéal démocratique. Si plusieurs inclinent vers la réserve de la noblesse, si certains, comme Picansel, prévoient déjà de graves difficultés et redoutent les conséquences logiques des évènements, beaucoup plus nombreux, surtout dans le bas clergé, sont les curés et vicaires qui veulent aller de l'avant et ne voient aucun inconvénient à lier de plus en plus étroitement leur cause à celle du peuple. ?

Dans le tiers lui-même, l'union est loin d’être absolue. Quelues-uns commencent à se préoccuper de la table rase du passé et partagent les hésitations etles appréhensions des Monneron et des Madier, mais ils ont la pudeur de ces inquiétudes et ils trouveraient malséant de les manifester en public. La bourgeoisie, daas l’ensemble, surtout celle des affaires et des hommes de loi, est trop heureuse de s'élever sur la ruine politique de la noblesse et c’est elle qui fait l'opinion. Elle suit avec une attention passionnée les débats de l’Assemblée et, sans s’en rendre compte, elle prend de plus en plus une allure et une mentalité révolutionnaires.

Quant au peuple, jusqu'à présent, il ne compte guère. La bourgeoisie qui l’a mis en avant, lors des réunions de paroisses et de la rédaction des cahiers, continue à parler en son nom. Elle ne conçoit pas que le paysan ou l’ouvrier puisse avoir une opinion différente de la sienne. En fait, il se désintéresse de la question politique et ne comprend rien aux discussions sur le vote par ordre ou par tête. Mais, comme il n'a à sa disposition aucun moyen direct d'information, il est porté à ajouter foi à ses conseillers ordinaires qu'il considère comme ses guides naturels. C'est son curé, c’est surtout l’homme de loi, l'avocat, le notaire, le praticien de campagne qui, après s'être documenté à la ville voisine, lui explique et lui commente les évènements du jour.

1. L'assemblée donne l’ordre à son député de voter par tête sur toutes les questions.

2. Lettre de Lafont, vicaire à Dornas, 21 août 1789, pour signaler la nouvelle intéressante qu'il vient de recevoir sur les projets de l’Assemblée nationale pour améliorer le sort du bas-clergé. Fonds Mazon, chr, 12.

Comme le paysan est simpliste, on lui simplifie encore le problème. La complexité des questions à l’ordre du jour se réduit à un duel entre deux groupes ennemis. D'un côté, il y a les patriotes qui, avec Boissy d'Anglas et quelques autres, veulent l'amélioration du sort des petites gens et la fin des abus ; en face se dressent les aristocrates ! qui, avec d’Antraigues. s'efforcent de maintenir les odieux priviléges dont ils profitent. Bien vite le petit cultivateur retient que d'Antraigues, dontle nom est parvenu jusqu’à lui ?, trahit la cause du peuple. Pour lui, d’Antraigues incarne toute la noblesse, tous les seigneurs, tous les détenteurs des droits féodaux. Et c'est contre: eux, contre tous ces privilégiés que des prédicateurs intéresssés * lui montrent ligués contre son bonheur, qu'il s’aigrit et s'irrite. D'ailleurs, il est bien obligé de constater qu'aucune des réformes annoncées n'est encore réalisée. La moisson est proche et il voit avec colère qu'il devra payer, comme par le passé, le cens etla dime et faire les corvées imposées. Les impôts sont toujours aussi lourds et les employés de la ferme aussi rapaces.

Mais sitous ses malheurs proviennent du régime et des lois et si les aristocrates etle gouvernement sont responsables de sa misère, { le peuple, dans son inexorable logique, conclut qu'il n'y a. qu'à courir sus aux privilégiés et à passer outre aux lois. Aussi accueille-t-il par des applaudissements unanimes la violente réaction. de Paris lors du renvoi de Necker. A tous les petits bourgeois, paysans et artisans réunis le 20 juillet à Annonay, la valeureuse con-

1. Ces termes de patriotes et d'aristocrates deviennent d’un usage courant. dans le pays dès le mois de juillet. Cf) manuscrit de Delichères p. 18.

2. Dans le bas Vivarais surtout, l'âpreté et la dureté des sieurs Launay: d’Antraigues à l'égard des paysans, étaient restées proverbiales.

3. Parmi les brochures‘hostiles à la noblesse qui sont le plus répandues sur-tout dans le haut Vivarais on peut citer & aux Dauphinois par un noble Viennois. Fernand de Bovinet » s. 1. n. d. 24 p. (Juillet 1789) & Le roi séduit par le parti. aristocratique se méfie de son peuple... il gêne la liberté des Etats-Généraux, il menace, dit-on, la sûreté de nos généreux députés... » Bibl. Grenoble.

4. La misère, en effet, si grande au printemps, s’est à peine atténuée avec la. belle saison. Au mois de mars, un mouvement séditieux éclate à Privas provoqué: par la rareté des grains etle prix énorme des denrées, Cf) Arch, Hérault C64. Lettre de Monteran, secrétaire des finances, à l’intendant de Languedoc. Au mois. d'avril et au mois de mai, Viviers et Bourg St-Andéol manquent de pain et les. riverains arrêtent les convois de blé sur le Rhône. Cf) Courrier d'Avignon, 29 avril 1789, biblioth. nat. LC2 65 et archives municipales de Bourg-St Andéol. Fonds Mazon, chr. 12. Cf) encore circulaire par laquelle l’intendant invite les

subdélégués à lui envoyer « lesrenseignements les plus secrets et les plus exacts » sur les accaparements, 30 juillet 1789.

duite des Parisiens ! apparaît comme le seul moyen efficace de réduire l'opposition de la cour et de briser l’obstination criminelledes aristocrates. Enfin, la prise de la Bastille elle-même, divulguée par de nombreuses publications, prend très vite dans l'imagination populaire la valeur d’un symbole : la fin des privilèges, la ruine de la féodalité, la réparation des injustices du passé.

Dans toutes les petites villes du pays, on célèbre par des réjouissances publiques cet heureux évènement. «L’allégresse dans laquelle toute la France nage, écrit-on de St-Péray, est ici un délire universel, et il n'est personne, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, qui ne la partage. Aujourd’hui, nous faisons un grand feu de joie sur la montagne de Crussol..….. Tous les jeunes gens se mettront sous les armes... Après Vêpres, on chantera un Te Deum au bruit de toute notre artillerie.... » ?. Le feu de joie est précédé d’un banquet populaire en plein air que couronne un discours dithyrambique du jeune St-Prix, le futur conventionnel #, A Tournon #, à la nouvelle de la prise de la Bastille, les citoyens se réunissent dans l'église de St-Julien, le 26 juillet, et signent « sans distinction d’ordre, ni de préséance », une adresse d'adhésion à l’Assemblée natio. nale et de remerciments à la population parisienne. St-Agrève’ prend le même jour une délibération analogue. De simples félicitations paraissent trop banales à Villeneuve-de-Berg pour traduire son enthousiasme. Elle décide d'organiser une grande cérémonie, moitié civile, moitié religieuse, pour bénir une couronne civique f, aux proportions gigantesques, qu'elle offre au peuple de Paris pour honorér son courage et sa valeur.

Ces douces illusions ne tardent pas à s’évanouir. À peine cette perspective de bonheur et de félicité est-elle entrevue que des craintes vagues viennent réveiller dans tous les cœurs le malaise, le trouble et l'anxiété 7, Chacun a l'intuition d'un danger, d'une me-

1. cf) Adresse de félicitations au peuple de Paris envoyée par l'assemblée des trois ordres d'Annonay le 20 juillet 1789. Fonds Mazon chr. 12.

2. Lettre de Tracol de St-Péray le 26 juillet 1789, de la collection a’E. Nicod publiée dans la revue du Vivarais le 15-2-1904.

3. cf) Monographie de St-Prix par Hector de Soubeyran de St-Prix. Revue du Vivarais 15-2-1904.

4. Arch. de Tournon. Délibération du 26 juillet 1789 citée par Delarbre : ‘Tournon autrefois et aujourd’hui. Privas 1907 p. 264.

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