NOUVEAU MINISTÈRE
a Nous disions hier : les deux drapeaux luttent « encore.
«Aujourd'hui la lutte est terminée.
« Voici la composition du nouveau ministère :
«M. Casimir Périer, ministre de l'intérieur, «président du conseil;
«M. Louis, ministre des finances;
«M. Barthe, ministre de la justice;
«M. de Montalivet, ministre de l'instruction «puhlique et des cultes;
«M. de Rignv, ministre de la marine;
«M. d'Argout, ministre du commerce et des « travaux publics;
«MM. Soult et Sébastiani conserveyt leurs « portefeuilles.
«11 ne reste plus au ministère un seul, je ne «dirai pas des auteurs de la révolution de juillet « [on les a dès l'abord rejetés, ou ils se sont écar- « tés eux-mêmes ), mais un seul des hommes qui , «une fois la révolution faite, ont voulu qu'elle « produisit un changement de dynastie, et se sont « opposés à ceux qui prétendaient s'en servir uni-
« quement pour devenir ministres de Charles X. « C'est à ces derniers que notre sort est livré.
« On a éloigné d'abord ceux qui tenaient sur- « tout aux intérêts de la nation : on éloigne enfin « ceux qui tiennent à Louis-Philippe , ceux qui « ont sacrifié à sa cause une fortune immense et «une immense popularité.
«Les progrès de la contre-révolution à l'inté- « rieur coïncident avec la marche de la coalition « vers nos frontières.
«Des écrivains qui, il y a plus d'un an, ont «placé leur tête sous la hache, demandent qu'on «songe à la défense nationale, et cette demande «est réputée séditieuse, et M. Persil travaille à «leur ruine autant qu'il est en lui.
«La Prusse offre des dégrèvemens d'impôt à « tous ceux qui viendront augmenter encore ses «immenses armées, et en France on entasse par « centaines , dans les prisons , les citoyens qui gui- «dèrent le peuple aux combats de juillet, et qui «pourraient pousser vers le Rhin ou vers les «Alpes des bataillons de volontaires entraînés «sous les drapeaux par leur énergie.
«On fait plus; d'infâmes suggestions, dont on « pourra croire le pouvoir complice s'il n'en pour- «suil: pas les auteurs avec la rigueur la plus «prompte, portent des ouvriers trompés ou sé- « duits à pousser des cris de mort contre les jeunes
« gens des écoles , et à passer des menaces aux « effets.
«Ceux qui accusent les étudians de provoquer «des troubles parce qu'ils ont fait, au sujet de « la Pologne , une de ces démonstrations de l'opi- « nion publique si communes en Angleterre, cher- « chent à organiser dans Paris une véritable guerre « civile , que la modération des écoles et le bon «sens des ouvriers préviendront heureusement. « Ceux qui osent calomnier les patriotes jusqu'à « leur prêter des projets de ramener la terreur, ré- «pandent déjà la terreur dans la capitale; ils ne «parlent que de mesures vigoureuses, de coups «de collier, de loi martiale, de déportations.
«En de telles circonstances, l'espoir des amis « de l'indépendance nationale doit se porter sur « les associations dont la Moselle a donné le noble « exemple. Que tous les départemens patriotes « en fassent autant. Alors si Paris, plus immédia- « tement soumis à l'influence de la corruption , « ne veut pas défendre son œuvre de juillet, tout « ce que son enceinte renferme de véritables « Français se retirera derrière la Loire. Nous lais- « serons les agioteurs calculer combien ils pour- « ront gagner dans le tripotage des trois nouveaux « milliards de tributs exigés par les années libcra- « Irices, gardiennes en chef de X ordre public ; nous « les laisserons fêter Henri V , applaudir aux
« discours de M. Périer et aux réquisitoires de « M. Persil , et nous irons chercher s'il n'y a pas « quelque moyen de sortir des montagnes de l'Au- « vergue, pour reporter sur Paris ou sur les ruines « de Paris le drapeau tricolore que nous n'aurons « pas quitté. »
Il parait que, pressé entre la nécessité de se jeter dans les bras de la nation pour soutenir immédiatement la guerre, et l'espoir d'éloigner la guerre, en fléchissant les puissances du nord par des concessions et des promesses, le pouvoir, après quelques hésitations , finit par se décider alors pour le dernier parti. La guerre a été réellement éloignée, et pour beaucoup plus de temps qu'on ne devait le penser. Mais elle arrivera tôt ou tard , et, malgré les fautes des rois alliés, fautes inconcevables et sur lesquelles personne ne pouvait compter, on verra si, en définitive , la France aura beaucoup gagné à ce retard.
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§ XIII. Du 10 Mars au 10 Avril i83i.
Les noureaux Aristogitons. — Des associations pour la défense nationale. — Mouvemens en Belgique. — Les associations, le ministère et les ambassadeurs. — D'une nouvelle association projetée parles légitimistes. — Jugement de la prétendue conspiration républicaine. — Inexactitude de certains éloges donnés à la Convention. Effet fâcheux qu'ils produisent. Conseils aux jeunes Français.
20 Mars 1831.
LES NOUVEAUX ARISTOGITONS.
« Je commence par demander pardon à l'illustre « athénien. Dieu me garde de le comparer aux «perfides agens d'une camarilla ! Ce, qu'il fit pour « la prospérité de son pays, ils le font pour la ruine «du leur; ce qu'il fit contre un tyran, ils le font « contre un roi à qui la France se plaît à croire les «intentions les plus droites; ce qu'il fit sur le « chevalet et dans les horreurs de la torture, ils le « font sur des coussins de velours et au milieu des « délices des palais.
«Main enfin le conspirateur athénien trompa «le souverain qu'il voulait perdre, en lui dési- « gnant ses meilleurs amis comme ses ennemis les « plus implacables, ses plus Termes soutiens comme
( 165 ) « tramant sa ruine. Voilà le trait de ressemblance «qui existe entre lui et les traîtres de 1 83 r .
« Quel est l'homme qui a fait à Louis-Philippe «le plus grand sacrifice? N'est-ce pas celui qui lui «a sacrifié la gloire de faire le bonheur de la « France ? n'est-ce pas Lafayette ?
« Quel est l'homme qui prêtait au roi l'appui le «plus sûr ? N'est-ce pas l'homme qui n'ayant pu «perdre, même par ce sacrifice, son ascendant «sur le parti de la liberté, s'interposait toujours « entre les mécontentemens de ce parti et la cou- « ronne , et poussait la générosité jusqu'à soutenir « la supériorité du gouvernement d'un autre sur ce « qu'aurait été son propre gouvernement, jusqu'à « risquer de s'aliéner ses amis en essayant d'en « faire des amis du nouveau roi ?
« Eh bien ! les Aristogitons d'antichambre «n'ont-ils pas présenté l'appui comme un obsta- «cle, le fondateur comme empressé de détruire, «l'ami généreux comme un ennemi déguisé? et «Lafayette n'est-il pas redevenu simplement le « grand citoyen ?
« Sous le déplorable ministère du quasi-légiti- « juriste, quel ministre empêchait seul les soup- « çons du peuple d'aller trop loin et d'amener une « explosion redoutable? N'était-ce pas l'homme en « qui la France entière voyait l'image vivante de «la justice et de l'honneur? n'était-ce pas Dupont
a de l'Eure ? Et Dupont de l'Eure n'a-t-il pas été « présenté comme un ministre dangereux ? na-t-il « pas été forcé à la retraite ?
« Du moins , à l'égard de ces deux illustres cice toyens , nos Tartufes -Aristogitons pouvaient « avoir quelque apparence de prétexte. Lafayette « avait été soixante ans républicain : s'il avait paru « modifier ses opinions au moment où il lui suffi- « sait d'y persister pour être maître de la France, « cette conduite , si opposée à celle de tous les « ambitieux , pouvait être présentée comme l'effet « d'un effort trop sublime pour être durable; on « pouvait insinuer avec perfidie que le moment » des regrets devait arriver, que des amis profite teraient d'une occasion pour ramener leur chef « à d'anciens projets, et on pouvait faire craindre « que, dans ce cas, Dupont de l'Eure ne suivît ente core la détermination de son ami. Mais de quels « prétextes ont pu se servir nos Aristogitons pour « attaquer M. Laffitte ?
« Sans doute M. Laffitte a toujours eu des opi- « nions généreuses, il a toujours aimé la France « et la cause de l'humanité : mais dès long-temps « il s'était séparé des républicains ; c'était même « lui qui, tout en les aimant, leur faisait la guerre « la plus redoutable. Et pour qui la faisait-il ? « Pour le roi, alors duc d'Orléans. Par sa conduite « parlementaire, ses talens. sa conversation aima-
« ble et brillante , son immense fortune , M. Laf- « fitte se trouvait dans une position à pouvoir « espérer de remplacer M. Lafayette dans la prête mière magistrature ; mais dévoué par une amitié « sincère à Louis-Philippe, s'étant persuadé que le « règne de ce prince serait ce que la France pou- « vait avoir de mieux, il avait de longue main « travaillé à préparer , pour l'occasion , l'abdication « de Lafayette en faveur de Philippe. Ce fut lui « qui la détermina après les journées de juillet; il a « compromis, pour le roi, sa fortune et sa popu- « larité ; et cependant les Aristogitons l'ont aussi « présenté comme suspect , et ils ont été écoutés ! «Louis-Philippe les laissera-t-il continuer leurs « manœuvres? Attendra-t-il qu'ils lui disent comme « le conspirateur athénien : Nous voilà débarrassés « par tes mains de tous tes appuis ; il ne nous reste «plus à te désigner que toi-même : fais-toi justice « comme tu l'as faite à tes amis; nous ne te crai- « gnons plus , car tu es seul ?
22 Mars 1831.
DES ASSOCIATIONS PATItlOTIQUES.
«Une nouvelle coalition se forme contre la «France. Toutes les puissances arment à la hâte,
« le jour où retentira le premier coup de canon « paraît ne devoir pas être éloigné. Un calcul bien «simple a dû se présenter à tous les Français, et « particulièrement aux habitans des provinces les « plus exposées à l'ennemi. Ils ont dû se dire ce que « la Tribune a imprimé il y a déjà plusieurs mois : «autant l'invasion de 1 8 1 5 surpassa en massacres, «en outrages, en tributs, en désastres de tout « genre l'invasion de 1 8 i/j, autant l'invasion de « i8di surpassera, si on n'y met ordre, l'invasion « de i8i5.En i8i4, l'étranger voulait que la France «fût/ô/Ye et heureuse ; en i8r5, suivant l'expres- «sion du général autrichien Budna, on ne voulait « pas la tuer , mais seulement la saigner a blanc «pour l'empêcher de remuer à l'avenir. En i83i , « comme on a vu que la France refaisait assez vite «du sang, on voudra sans doute non-seulement «renouveler la saignée, mais y ajouter l'amputa- « tion d'un membre, moyen plus sûr de rendre «désormais le mouvement impossible.
«Certainement la France, sachant user de ses « forces et de son énergie, réunissant tous ses ef- « forts, n'aurait rien à redouter de ses ennemis; «elle ne pourrait attendre de la guerre que des « victoires. Mais, au lieu de diriger son action con- « tre l'étranger, l'administration a paru ne voir «d'ennemis que les patriotes, que les auteurs de «la révolution de juillet.
( 169 ) «Alors, à tort ou à raison, les patriotes ont «conçu des alarmes. lisse sont souvenus des trahissons de 1814 et de 181 5. Ils ont songé aux « moyens de préserver le pays de semblables mal- « heurs, au cas où le pouvoir négligerait d'y parer. « De là les associations qui ont commencé dans la «Moselle, et qui, grâce à Dieu, vont s'étendre « dans toute la France.
« Ces associations devaient être la pierre de «touche de la capacité du nouveau ministère. «Elles l'ont été en effet. Il est évident aujourd'hui « pour tout le monde , le Temps, la Gazette et les «Débats exceptés, que M. Casimir Périer a comte mis une faute énorme , en prononçant contre « ces associations l'anathème publié hier dans le « Moniteur.
« Que devait-il faire , demandera-t-on ? Il n'y « avait pas deux partis à prendre. 11 fallait sur-lc- « champ se mettre en tète de cette fédération, « marcher avec elle. Par cette démarche, M. Périer «se serait rendu fort de toute la puissance de «l'opinion qui la provoquait; il se serait montré «homme d'État, ce que personne n'a fait jusqu'à «ce jour au Palais-Royal.
«Maintenant qu'il l'a improuvée , ne peut-il pas «craindre qu'on ne prête au gouvernement des « arrières-pensées, qu'on ne l'accuse non-seulement «d'imprévoyance, mais même de quelque coin-
« plicité criminelle , ce qui bien certainement se- « rait considéré comme une calomnie parles gens «sensés, mais ne laisserait peut-être pas de pro- « duire une très fâcheuse impression sur la masse « du peuple ?
«Le but des associations est la défense de la «patrie. Le gouvernement ne devait donc pas hé- « siter à les adopter. M. Périer n'a pas compris «l'avantage qu'il pouvait en retirer; et cette pre- « mière gaucherie l'a déjà convaincu d'inhabileté.
«Le voilà qui menace les fonctionnaires de sa «colère, qui les destitue. Mais qu'y gagnera-t-il ? «de l'impopularité. On a déjà rapproché sa circu- « laire aux préfets de celle de M. Labourdonnaye. «Comme lui il. défend aux fonctionnaires d'avoir «une opinion, sous peine d'être réduits à la mi- « sère ; comme lui il promet les faveurs de la cou- « ronne à l'obéissance passive. Il ne lui manquait « plus que de ressemblerai! grand Polignac. Celui- « ci s'offensait de la souscription faite pour le « maintien de la Charte ; M. Périer se courrouce « contre ceux qui s'engagent à garantir leurs foyers « de l'invasion des Russes et des Autrichiens. Qui « aurait cru que sept mois après le 29 juillet le « patriotisme serait déclaré factieux î »
28 Mars 1331.