ACQUITTEMENT DE LA TRIBUNE
«ISous attendions avec confiance la décision du « jury : cette confiance n'a pas été trompée. Nous « nous applaudissons de voir porter devant le « tribunal des juges-citoyens les imputations qu'on « colportait contre nous dans l'ombre. Nos doc- « trines et nos intentions, exposées au grand jour « de la justice, ne pourront plus être travesties. « On nous verra tels que nous sommes : cela suf- « fit pour notre vengeance et pour la honte de « nos calomniateurs. Honneur aux jurés qui sen- « tent la dignité de leur ministère, et qui n'hési- « tent pas à porter réellement un verdict, à pro- « clamer la vérité!
«Quanta M. l'avocat- général Partarieu-La- « fosse , nous devons en convenir, il a montré du « zèle, beaucoup de zèle. Il s'est évertué , non-seu- « lement contre les prévenus , mais encore contre «des hommes qu'on persécute bien déjà, mais « qu'on n'envoie pas encore sur les bancs de la cour « d'assises. Pendant le tiers au moins de son long «discours, on aurait pu croire qu'il s'agissait de «juger, non le général de Damas et la Tribune ,
« mais l'association nationale, le comité de la Mo- « selle et -celui de la Seine. Il s'est vivement élevé « contre les associations qui tendent à former un «état dans l'Etat, à agir sans le concours des «pouvoirs établis; associations qui, d'après lui, «rappellent les temps de la féodalité, de la li- «gue, etc., etc.; comme si tout cela avait trait «le moins du monde à la formation d'un corps « de volontaires.
«Venant enfin à l'article incriminé, M. l'avocat- « général a profité de ce que les mots le gouvernev ment, dont on se sert si souvent à la Chambre «des pairs, à la Chambre des députés et dans les «journaux, pour désigner l'administration , le mi- «nistère, étaient employés dans le même sens en «plusieurs endroits du manifeste. Il a prétendu « que c'était bien le gouvernement qu'avait atta- « que M. de Damas; et il l'a prétendu, quoique « dans une même phrase cette locution répétée « deux fois fût suivie des mots : Ce ministère. Du «reste, M. Partarieu a professé que le ministère «public n'empêchait nullement les attaques con- «tre les ministres, qu'il laissait sur ce point la plus « grande liberté à la presse. Comment s'y prendra- «t-il après demain pour soutenir l'accusation con- «tre un article de la Tribune composé de sept « noms et d'une ligne, de la liste du cabinet du « i3 mars, et d'une ligne sur l'impression que ces *. h. 14
; 2io )
«sept noms ont produite sur le public? Certes, «ici il ne trouvera pas les mots : le gouvernement, « il sera bien forcé de convenir que rien ne peut « s'appliquer à d'autres qu'à des ministres.
«Nous aurions bien d'autres observations à «faire sur son réquisitoire, mais l'espace et le «temps nous manquent. Il est toutefois un point « que nous ne pouvons passer sous silence. M. l'a- « vocat-général nous a donné une leçon de poli- « tique. Les attaques contre le gouvernement (li- «sez toujours le ministère) réjouissent, a-t-il dit, «les partisans de la dynastie déchue; or, chaque « fois que vous voyez les ennemis contens d'une « de vos démarches, soyez sûrs que vous vous êtes « trompés. Nous demanderons à M. Partarieu si « ce sont bien les critiques de l'opposition patriote «qui réjouissent les légitimistes, si ce ne sont « pas plutôt les actes ministériels objet de ces «critiques, et nous ne ferons pas à son bon sens « l'injure de croire qu'il puisse douter un seul in- « stant que si nos conseils étaient suivis par le «pouvoir, les légitimistes ne perdissent aussitôt « toute espérance, non point parce que nous nous «tairions, mais parce que le ministère cesserait «d'accumuler contre la révolution de juillet les « dangers dont le sentiment nous force à parler. «Mais, dira-t-il , l'opposition de gauche se ren- « contre quelquefois avec l'opposition de droite.
« Vraiment, je le crois bien ; il est des choses dont « l'évidence ne peut être niée qne par les journaux «payés pour mentir. Quand le thermomètre de «Chevalier marque dix degrés de glace, ou vingt- «neuf degrés de chaleur, on l'imprime dans les «bureaux dfe la Tribune et du Courrier, comme « dans ceux dé, la Gazette et de la Quotidienne; « et il est des bévues de nos gouvernans aussi évi- « dentés , aussi constates que les degrés de froid «ou de chaud. Certainement M. Partarieu aurait « parfaitement compris tout cela il y a un an ; « mais nous ne devons pas oublier qu'il trouve «que M. de Damas s'est trompé du tout au tout «en disant qu'il n'y avait rien de changé depuis « la révolution , et que M. l'àvocat-général n'a pas «dédaigné de comprendre dans ces grands chan- « gemens son ascension des bancs de la défense «sur le fauteuil de l'accusation. »
29 Avril 1831.
ETAT DE I. EUROrE.
«Vous souvenez-vous de l'incrédulité que mon- « trèrent nos prétendus hommes d'État lorsque , «clans les premiers jours du mois d'août, nous
( 2*2 ) «leur disions que s'ils suivaient les conseils des « patriotes , la France n'aurait rien à craindre de « la coalition des rois ; que l'Europe entière était «mûre pour nos idées, et toute disposée à em- « brasser notre cause ; que de toutes parts les in- « surrections naîtraient à la vue du chapeau trice colore, ou même à sa seule approche?
« Cette incrédulité était sincère chez quelques- «uns, chez d'autres elle n'était que simulée, et « ceux-ci se promettaient oien de s'arranger de « manière à faire croire nos prévisions mal fonte dées. En effet, ils n'ont rien oublié pour cela; « ils ont fait en sorte de prouver à l'Europe, ente thousiaste de nos grandes journées, que les « peuples ne gagnaient rien aux révolutions, et «ils ont pensé que l'exemple ne serait plus conte tagieux. Qu'est-il arrivé cependant? Malgré tous «leurs efforts, la Belgique, la Pologne, l'Italie, « ont suivi cet exemple ; l'Allemagne et l'Angle- « terre ont paru prêtes à le suivre. Alors on a re- « doublé de soins : à chaque nouvelle tentative « d'affranchissement au dehors, on nous chargeait «d'une chaîne de plus, on nous dépouillait de « quelque nouvelle centaine de millions, et puis, «nous montrant aux peuples séditieux, on leur «criait : «Que faites-vous? qu'allez-vous faire? Inu sensés, voyez ce qu'on gagne aux révolutions.
«Comme les peuples avaient trop de bon sens
« pour accuser notre révolution du malaise et des « tourmens de la France, uniquement dus à des mi- «nistres contre-révolutionnaires, il a bien fallu « employer d'autres moyens afin de comprimer «nos imitateurs. En Belgique, toutes les diplo- « maties ont manœuvré pour empêcher l'établis- * sèment des institutions qui seules pouvaient «mettre un terme au provisoire; en Angleterre, «le roi a préparé ou du moins promis une quasi- « révolution, pour détourner, ou retarder une «révolution réelle; en Allemagne, quelques con- « cessions assaisonnées de quelques fusillades ont «calmé la faim de liberté qui commençait à se «faire sentir; en Pologne, on massacre; en Italie. « on égorge. Partout la France aide ou laisse faire, « et cependant la Belgique n'a pas repris ses «Nassau, l'Angleterre n'est nullement tranquille, «l'Allemagne voit les mouvemens partiels se re- « nouveler de loin en loin , et prendre en ce mo- «ment, dans les murs de Dresde, l'apparence «d'une révolution. L'insurrection gronde même «dans les campagnes , dans les villes de la Russie, « et les Polonais arrêtent à eux seuls le colosse « dont nos habiles voulaient épouvanter la France; « ils ont dit avec calme : La liberté ou la mort! et «ils luttent, aux applaudissemens du monde, eno tre la victoire et le tombeau.
«Si tel est l'état de l'Europe après la conduite
«de nos cabinets doctrinaires, songez à ce que « serait advenu si la France, au lieu de favoriser «les rois, était entrée dans la lice avec les 600 « mille volontaires qui se seraient à l'instant of- « ferts à une administration patriote ; et qu'on au- « rait pu armer et mettre en mouvement avec la « moitié de l'argent qu'on nous a demandé. Sonce gez-y, et vous verrez si , comme je le disais alors, «nos conseils n'étaient pas les plus utiles, non- «seulement pour n'avoir pas à craindre une inva- «sion, pour éloigner la guerre de nos frontières , «mais encore pour rendre toute guerre sérieuse « impossible, pour nous entourer, par une. simple «promenade militaire, de peuples libres par nous, « d'États amis et reconnaissans. »
2 Mai 1831.
TRISTES FRUITS DE NOTRE DIPLOMATIE EN BELGIQUE El EN ITALIE.
«Sur notre frontière du Nord, la diplomatie «de notre minislère porte ses fruits. D'après les "nouvelles particulières de Belgique, d'après «même les journaux belges, il parait que la «royauté du prince de Cobourg gagne insensi- « blemmt du terrain , malgré l'énergique prptes-
« tation de l'association nationale de Gand, et la « répugnance des patriotes. Ainsi l'Angleterre se « prépare à rentrer bientôt dans ces places fortes , « construites ou réparées, avec nos tributs de 1 8 1 5, « pour veiller sur la continuation de notre asser- « vissement , dans ces forteresses que le contrece coup seul des journées de juillet, tout amorti « qu'il était par les menées doctrinaires , avait « fait passer des mains de nos ennemis aux mains «de nos alliés, et transformées en boulevards de « notre indépendance.
«Sur notre frontière du Midi, c'est pis encore. « Chaque jour arrivent de l'Italie centrale des « nouvelles qui indignent tout ce qui porte un «cœur d'homme, et font monter la rougeur au « front de tout ce qui porte un cœur français, «Notre révolution, si féconde en espérances pour « tous les peuples, n'aura servi en Italie qu'à livrer «les gens d'honneur à la lâche fureur des merce- « naires , qu'à élever la domination autrichienne « sur les ruines de la partie éclairée et patriote de « la population !
«Cette Italie, qui partage avec la Grèce la re- « connaissance et l'admiration des peuples civili- «sés, qui seule même, entre toutes les nations, « a la gloire d'avoir produit deux des quatre grands «siècles de l'esprit humain ; cette Italie qui, depuis «trente ans, a suivi toutes les vicissitudes de la
«France; cette Italie, dont presque toutes les « villes ont été couvertes de notre sang et de notre « gloire ; cette Italie , le tombeau de Desaix et le «berceau de la fortune de Bonaparte, ne sera plus «tout entière que l'humble esclave des Autri- « chiens, mutilée par leurs bourreaux, et menée « à la schlague de leurs pandours !
« Ce n'est pas tout. Elle va devenir même une «immense place d'armes où se préparera l'inva- « sion de nos provinces de l'est. Les journaux al- «lemands annoncent une alliance de l'Autriche et « du Piémont contre la France. Les forteresses sar- «des doivent être livrées aux Autrichiens, comme « les forteresses belges aux Anglais. Le prince de « Carignan a connu et approuvé ces arrangemens. «Enfin des nouvelles plus sûres que ces journaux « nous apprennen tque l'armée du conseil aulique «en Italie doit être portée à plus de deux cent « mille hommes; que le plus grand général de l'Au- « triche doit la commander. M. Sébastiani préten- «dra-t-il que l'archiduc Charles marche avec deux «cent mille hommes pour s'assurer la possession « de Modène et se mettre en garde contre l'insur- « rection de Reggio ? »
G Mai 1831.
« Deux nations excitent surtout la sympathie de « la France : la Pologne, qui, après sa chute, se surit vécut, en quelque sorte, dans nos camps; et « cette Italie, qui fut si long-temps de moitié dan s « nos succès et dans nos revers, qui suivit un mo- « ment nos pas dans la carrière des armes, que «nous avons suivie dans la carrière des arts, et « dont presque toutes les cités rappellent une de «nos victoires. La première est loin de nous: elle «lutte seule contre notre ennemi commun, elle «lutte avec héroïsme, mais presque sans espoir; «et à la joie que nous cause chacun de ses triom- « phes se joint un serrement de cœur, comme si «nous pressentions sa fin prochaine. L'Italie n'a «pas même pu lutter; elle n'a vu que les Alpes « entre elle et nous : trop confiante , elle a pensé « que son danger nous forcerait à les franchir; que «le drapeau de la non-intervention viendrait arrè- « ter les enseignes autrichiennes. Ah! sans doute, «si les destinées de la France avaient été dans les «mains d'un ministère patriote, cette confiance « n'eût pas été trompée. L'étendard tricolore aurait a déjà revu les champs de Montenotte, et peut-
«être ceux de Rivoli. Mais M. Sébastiani dirigeait «notre politique, et l'Italie, que nous avons arra- « chée deux fois, par tant de prodiges et de sang, «à la domination de l'Autriche, est livrée à toutes « ses vengeances.
«Notre ministère intercède, dit-on. Ah! cessez « une intercession inutile pour l'Italie, humiliante «pour la France; ne priez plus, commandez, et « commandez l'épée à la main. Malgré tout ce que «vous avez fait pour comprimer l'élan national, «vous pouvez encore trouver une force immense «à l'intérieur; malgré tout ce que vous avez fait « pour vous aliéner les nations voisines , vous pou- «vez encore trouver à l'extérieur des auxiliaires. « D'après des lettres particulières qu'on nous coince mimique à l'instant, le gouvernement sarde vient « de retirer presque toutes ses troupes des fron- « tières de France, pour les envoyer sur les fron- « tières de la Lombardie. Certainement, si le nou- « veau roi de Piémont vous voyait décidés à com- « battre vigoureusement l'Autriche, il n'hésite- « rait pas à préférer votre alliance. Il n'ignore «point que le duc de Modène nourrit toujours « l'espoir de ceindre la couronne de Sardaigne. Il « n'ignore point que ce prince , comme le portent «les mêmes lettres, répand l'or parmi les troupes « piémontaises pour chercher à s'y former un «parti. Qu'il voie derrière lui une armée de cent
« mille Français, et il ne craindra point de se proie noncer contre les hommes qui protègent son « compétiteur. Mais s'il se trouve quelque temps « encore entre l'Autriche menaçante et la France «demandant la paix à tout prix, entre les rives «duTésin, couvertes de bataillons germaniques, « et les bords du Var dégarnis de soldats , il aban- « donnera la cause d'un état qui s'abandonne lui- « même ; il promettra à M. de Metternich la même « docilité que pourrait offrir le duc de Modène; il «joindra ses troupes à cette grande armée autri- « chienne , dont nous avons, il y a quelques jours, « annoncé la formation , que le premier capitaine « de l'Allemagne doit commander, et qu'il sera «plus difficile d'arrêter dans le Dauphiné que de « vaincre dans la Lombardie.
«En attendant, vous aurez laissé détruire dans «l'Italie centrale tous les hommes attachés à la «cause nationale, tous ceux qui vous auraient « prêté leur bras dans la lutte contre nos com- « muns ennemis. Partout , dans la Romagne , le « rebut de la population est érigé , sous le nom «de garde urbaine, en auxiliaire du bourreau. Le «gouvernement du pape publie des édits capables « de faire reculer le miséricordieux don Miguel. «Heureux ceux des patriotes italiens qui, après «avoir échappé aux commissions militaires , et «aux gardes de sûreté, chassés nus et sans pain
« du gouvernement paternel de la Toscane , arri- « vent exténués dans nos ports du Midi , où les «autorités n'ont plus de fonds pour leur donner « l'indemnité de route ! »
8 Mai 1831.