DES ÉLECTIONS QUI SE PREPARENT
« L'année dernière , la Tribune seule, entre tous «les journaux, voulut prémunir les électeurs con- «tre 3s suites funeesstes de leur engouement irré- « fléchi pour quelques hommes dont la petite « ambition mécontente iaisait tout le patriotisme ; «seule elle voulut faire un triage parmi les lllfis- « très 221 ; seule, elle fit pressentir les grands « événemens qui se préparaient sans que nos «hommes politiques , nos hautes capacités par/c- «mentaires s'en doutassent le moins du monde, «et demanda aux départemens, des députés qui «pussent se trouver à la hauteur de pareilles circonstances. Dieu sait quelles clameurs accueilli- « rent nos patriotiques conseils ! Toutes les cote- « ries en émoi s'insurgèrent contre nous : nous «fûmes, dès lors, des esprits chagrins, difficiles, «des séditieux. Quelques-uns nous pardonnaient, «à la rigueur, de ne pas nous confier outre îiic- « sure au dévouement civique de MM. Martignac «et lîourdeau; mais ne pas regarder MM. Dupiii «et Kératry comme des patriotes inflexibles, «comme les plus fermes colonnes de la liberté!
( 223 ) «Oh! en vérité, cela ne pouvait pas se souffrir; « c'était tout au moins un travers d'esprit inexpli- « cable. A toutes ces déclamations de l'hypocrisie «en quête de suffrages et de la sottise dupée, « nous répondîmes par le sourire du mépris. Nous «n'étions que trop sûrs du triomphe que nous « préparait l'épreuve décisive. Seulement nous ne « nensions pas qu'il dût être si horriblement com- « plet. Des candidats que nous ne croyions que fai- « blés se sont montrés tout autre chose; quelques-
« uns dont nous avions bien auguré La Tribune
« n'avait-elle pas recommandé M. Madier-Montjau?
«Combien d'électeurs, qui n'avaient été que « trompés et conservaient de la probité au fond «du cœur, ne se sont-ils pas amèrement repentis «de n'avoir pas suivi nos conseils! Combien ne «nous ont-ils pas dit ou écrit: «Si la Tribune « avait été écoutée , nous n'aurions pas eu cette «Chambre qui, après les journées de juillet, a « paralysé , dénaturé la révolution, et nous a valu « neuf mois de désordres, d'incertitude , de honte «à l'extérieur et de ruine au dedans!»
« Que ces regrets honorables leur servent au « moins à éviter un piège du même genre. Si, cette « fois encore , la Tribune est seule à repousser « quelques hommes dont le masque de patrio- «tisme n'est pas usé pour tous les yeux, qu'on y «regarde à deux fois avant de les admettre. Sans
« cela, l'an prochain on pourrait aussi se repentir.
« Il y a un an , je donnais à entendre que les dé- « pûtes se trouveraient au milieu d'une révolution; « qu'il fallait les choisir capables de lutter contre « le pouvoir établi , et d'en élever provisoirement «un nouveau. Aujourd'hui, je dirai clairement «que, selon toutes les apparences, les députés « qu'on va nommer se trouveront entre l'insurrec- «tion vendéenne et l'invasion étrangère; qu'on « doit choisir des hommes assez forts pour faire « face à ces deux ennemis à la fois.
«Et qu'on y prenne garde, nous que des ca- « lomniateurs aux gages de tout ce qu'il y a de «plus vil, accusent d'exagération et de sévérité, «nous resterons toujours, comme nous l'avons «déjà fait, au-dessous de la vérité dans nos re- « proches, dans nos soupçons. C'est une justice « qu'on nous rendra quand on pourra comparer « notre langage à celui de l'histoire. Cette com- «paraison se fera un jour, quoiqu'il arrive. Nous « avons pris nos précautions pour cela. Si les « gouvernans et le peuple restant également sourds « à la voix de la raison , l'invasion triomphe une «troisième fois, si le drapeau renversé par nous « en juillet est relevé par Diebitsch sur la colonne «des victoires, la Tribune ne pourra sans doute < plus paraître, et peut-être ses rédacteurs auront « trouvé sur le champ de bataille le bonheur de
ne pas revoir tant de honte. Mais alors paraîtra en Angleterre une réimpression de nos principaux articles publiés depuis la révolution de juillet. Une collection de la Tribune a déjà été envoyée à Londres dans ce but : elle est entre des mains sûres , qui n'oublieront pas l'usage de ce dépôt.
«Ce recueil ne formera qu'un ou deux volumes ordinaires, et, malgré la police, il en viendra des exemplaires à Paris. J'en recommande la lecture à ceux qui , sans être payés pour cela , nous taxent d'exagération. Ils nous reprocheront alors trop de niénagemens et de mollesse. Ils auront tort, comme ils ont tort aujourd'hui. La presse périodique n'est pas libre , et ce sont eux et les honnêtes gens de leur trempe qu'il faut en accuser. Si les écrivains dévoués au bien public et assez clairvoyans pour juger les événemens ne parlent pas comme parlera l'histoire, ce n'est pas la faute du parquet ; ces écrivains en braveraient les rigueurs; c'est la faute du public. Le public est comme les rois : il veut être flatté; il s'irrite d'un avertissement salutaire qui l'afflige. Si quelquefois, dans les cours, un véritable ami du prince lui donne un conseil sévère, un avis important mais désagréable, aussitôt les courtisans se liguent contre le cou- «seiller imprudent, ils font assaut de calomnies
i pour l'écarter i et trop souvent le prince les croit «pour son malheur. Autant en arrive au public. « La Tribune l'a éprouvé. Les traîtres qu'elle dé- « masquait l'ont travestie avec une effronterie sans « exemple; ils l'ont représentée comme un journal «ami du désordre, qui poussait à l'anarchie, à la «désorganisation, que sais-je? peut-être à la loi «agraire, au partage des propriétés, afin sans « doute que ses rédacteurs , dont toute la fortune «consiste en propriétés foncières, vissent passer «leur patrimoine dans les mains de ces écrivail- « leurs amis de l'ordre dont jusqu'ici tout l'avoir « s'est toujours réduit aux parcelles de subven- « tions qui tombent dans leur gousset. Il est en- « core d'honnêtes mortels qui, ne nous ayant ja- «mais lus, répètent candidement ces calomnies, «sans se douter qu'ils commettent une mauvaise « action.
«Nous avons reçu aujourd'hui une lettre dont «l'auteur anonyme nous reproche d'avoir mis les « armes à la main aux chouans de la Vendée par « nos critiques du ministère Périer. Croirons- « nous que cette lettre soit d'un homme payé? « Non certainement : nos ministres n'en sont pas « encore à ce point de s'imaginer que de si plates « extravagances puissent nous causer la moindre « peine. Cette lettre est donc l'ouvrage d'un bon « Parisien de Paris, rendu fou par les discours des
«mouchards, ou que la faiblesse de son cerveau « a originellement prédisposé au délire.
«Mais enfin il est tant de personnes qui, sans «en être à ce point, s'effarouchent de la moindre « chose contraire à leurs rêves de repos, de pros- «périté, de paix universelle et éternelle; il en « est tant qu'il faut mener comme des chevaux «ombrageux, que l'écrivain périodique le plus « franc , celui qui fait le moins d'attention au succès «matériel du journal, est conduit, pour ne pas «compromettre son influence et le succès de ses «opinions, disons mieux, est forcé, de nos jours, «à mettre dans le récit des faits, dans l'exposé de «leurs résultats et dans la défense des principes, «une réserve qui en d'autres temps aurait été «de la faiblesse. Le gouvernement ne lui en doit «point de reconnaissance, la postérité ne doit «point lui en faire de reproches, et surtout ses «contemporains ne devraient pas du moins l'ac- « cuser d'exagération.
«Cet article servira de préface à la réimpres- «sion de Londres.»
22 Mai 1831.