VOYAGE DU ROI. ÉLECTIONS
«Les discours que les ministres mettent dans « la bouche du roi pendant son voyage prêtent à «des réflexions plus pénibles encore que celles « dont le discours de clôture fut la source. Non- « seulement ces discours doivent, d'après toutes «les doctrines constitutionnelles, être regardés « comme l'œuvre des conseillers de la couronne ; « mais ils sont en réalité imputables au ministère, «lors même qu'aucun ministre n'y aurait mis la « main ; car ils ne peuvent avoir été conçus et « prononcés que d'après les idées données au roi « sur les hommes et sur les choses par les rapports « et les plans du conseil. On peut donc les exami- «ner,je ne dirai pas seulement sans exciter la co- « 1ère du parquet, mais sans risquer de scandaliser «les gens qui, tout en rejetant la légitimité, ont «conservé des erremens du droit divin, le culte « superstitieux pour tout ce qui émane du prince. «Or, que trouve-t-on dans ces discours?
«D'abord, la population de Paris et surtout les «hommes des barricades, ceux qui ont fait la ré- «volution, ou la résistance , ou l'événement y ou
« la catastrophe de juillet, représentés comme tout «disposés à l'anarchie, comme ayant eu besoin « qu'une main puissante vînt les arracher au crime « et sauver la France de leurs fureurs. A cet ou- « trage , que ne peut concevoir aucun de ceux qui « ont vu l'héroïque sagesse du peuple pendant la « grande semaine , des officiers de gardés civiques « répondent par des menaces contre la capitale ; « ils parlent de marcher sur Paris. On dirait un « manifeste en dialogue.
«En second lieu, on nous enseigne dans vingt « discours que la liberté consiste à obéir aux lois, « et on se garde bien d'ajouter , aux lois librement « votées par des représentans qu'ont librement «nommés, directement ou indirectement, tous «les citoyens possédant une propriété. Ainsi, tous «les caprices d'une Chambre quelconque peuvent « être imposés à un peuple sans gêner sa liberté ; «ainsi les Français étaient libres en obéissant aux «cours prévôtales de la Chambre introuvable, à «ses lois d'exil et de mort; ainsi tous les Français « étaient libres en se courbant sous la Chambre «qui, en 1820, suspendait la liberté individuelle; « ainsi , vienne une Chambre qui reconnaisse « Henri V, et la liberté voudra que nous allions, «un Te Deum à la bouche, le recevoir des mains « de l'archiduc Charles ou du général Gneisenau.
«Et c'est pour influencer les élections qu'on
( 230 ) « risque de compromettre même la dignité royale; « c'est pour empêcher la Normandie de renvoyer « à la Chambre Dupont de l'Eure ! Et l'on croit « que les électeurs seront assez fous, pressés qu'ils « sont entre la Vendée presque en insurrection , et «la Sainte-Alliance en marche sur nos frontières, «pour ne redouter que quelques milliers d'habi- -< tans de Paris qui, dans la chaleur du combat, «dans l'ivresse du triomphe, n'ont pas maltraité «un seul ennemi désarmé, n'ont pas attenté à «une seule propriété publique ou privée, et loin a de s'arroger la moindre préférence, le moindre «droit particulier, se sont laissé dépouiller sans «murmure des droits imprescriptibles communs «à tous les Français!
«Pour qu'un tel espoir pût se réaliser, il fau- « drait que l'infernal système de mensonges, de «calomnies, suivi si opiniâtrement pendant neuf «mois, eût perverti toutes les idées à un point « dont aucune époque de l'histoire n'a offert « d'exemple chez aucun peuple, et malgré les ro- «domontades des journaux ministériels qui célè- << brent déjà la victoire de leurs patrons : nous « avons meilleure opinion du bon sens public.
« Certainement si la veille du scrutin électoral, « se répandait la nouvelle positive qu'une armée « prussienne est à Metz, une armée autrichienne à <> Crmoble, non-seulement la plupart des collèges
«rejetteraient avec effroi tous les candidats du «juste-milieu, mais ils chercheraient pour députés «les hommes les plus énergiques, les plus émi- «nemment Français. Quoique ce fût alors bien « tard , on assure que les rois , connaissant toute «l'influence qu'une assemblée patriote pourrait « exercer sur la défense de la patrie , attendront «que les élections soient finies pour commencer « l'invasion. Mais comment les électeurs seraient- «ils dupes de cette manœuvre : les choix qu'ils « feraient , une fois l'invasion commencée, qu'ils « feraient peut-être alors inutilement , pourquoi ne « les feraient-ils pas maintenant , où l'attaque part raît à beaucoup de bons esprits aussi certaine « que si elle était déjà commencée.
«Électeurs, vous êtes trop éclairés pour ne pas « savoir qu'il faut juger les dispositions des gou- «vernemens, non d'après leurs paroles, mais « d'après leurs actes. Eh bien ! voyez ces actes , « voyez-les même seulement dans les journaux mi- « nistériels. Sautez ces longues colonnes de raison- « nemens subventionnés , allez aux nouvelles «étrangères, aux faits imprimés en humble sail- « larde, comme pour se cacher à vos yeux. Vous y « trouverez que les levées d'hommes sont plus ac- « tives dans tous les états autrichiens qu'elles ne «le furent en ï8i3 et en 18 1 4 ; vous verrez qu'il « en est de même en Prusse; que les forces de ces
«deux puissances sont déjà mobilisées, qu'elles h ont déjà pris tous les arrangeinens d'entrée en « campagne.
«Mais, vous dit-on, l'Angleterre n'est pas hos- « tile à la France, et les autres cabinets ne peuvent «rien sans les subsides anglais. — Il est vrai que « l'Angleterre s'est retirée delà coalition au moment «où le ministère Wellington est tombé. Je pour- « rais bien vous faire observer qu'en s'unissant «aux ambassadeurs russes etautrichiens pour que, «délivrée de toute crainte à l'égard des Turcs, «l'armée russe de Bessarabie pût se porter contre «la Pologne, l'Angleterre a donné lieu de soup- «çonnerque sa renonciation à l'alliance n'était « pas bien sincère. Mais j'admets que le cabi- « net de Saint-James ne doive envoyer ni hom- « mes ni argent contre nous. Qu'en résulte-t-il ? « Si les autres puissances avaient besoin de ses sub- «sides, c'était pour leurs arméniens; aujourd'hui «ces arméniens sont terminés, et le manque d'ar- «gent, loin d'être un obstacle à la guerre, doit « exciter les rois à porter leurs troupes sur notre « territoire , où elles pourront espérer de vivre à « nos dépens.
«On vous dit encore: La Russie ne peut nous «attaquer; il lui faudra du temps pour égorger la « Pologne ; l'héroïsme des Polonais a dissous la « coalition. J'admets aussi que la Russie ne puisse
«de long-temps porter ses hordes sur le Rhin. « Croyez-vous que pour cela l'Autriche et la Prusse «renoncent à leurs projets? Les faits vont encore «vous répondre. Quand le ministère Wellington « succomba , la Prusse et l'Autriche firent de nou- « velles levées d'hommes pour suppléer au secours « de l'Angleterre ; quand la Pologne a montré qu'il «n'était pas facile de passer sur son cadavre, la «Prusse et l'Autriche ont fait encore appel à de «nouvelles recrues pour suppléer aux bataillons «de Nicolas. Maintenant l'Autriche a quatre cent «mille hommes, la Prusse quatre cent mille bornâmes, la Hollande cent mille hommes, la confé- « dération germanique trois cent mille hommes , «l'Espagne quatre-vingt mille hommes. Croyez- « vous qu'il soit absolument besoin d'y joindre un « contingent russe et un contingentanglais? Croyez- «vous que les gouvernemens puissent, même en «se ruinant, entretenir long-temps un si grand « nombre de troupes réunies en corps d'armée ? « Croyez-vous qu'ils puissent désarmer sans essayer «de vous faire payer les frais de la guerre?
«Sans doute la France peut vaincre ces masses «énormes; elle les vaincra même sûrement si les « hommes qui président à ses destinées cessent de «répandre la division dans son sein, de persécu- « ter les amis de la patrie, de favoriser les ennemis «de l'indépendance, de garroter l'élan national,
«Électeurs, la victoire et la défaite sont dans vos «mains. Si vous nommez une Chambre patriote, « tout peut se réparer encore : ses mesures nous « sauveront de la honte et des désastres d'une « troisième invasion ; la guerre civile et la guerre «étrangère seront comprimées, des concessions « réciproques pourront rétablir l'union entre les « citoyens si perfidement divisés par les manceu- «vres doctrinaires, des lois nationales pourront «consolider en réformant, la confiance suivra la «véritable légalité , et la richesse la confiance.
«Si, au contraire, vous nommez une Chambre «du juste-milieu, les étrangers fêteront son ou- «verture en envahissant toutes vos frontières. « Elle se hâtera d'avoir la philantropie d'arrêter «l'effusion du sang, et d'inviter les hordes du «Nord à porter pacifiquement dans nos moindres «villages le drapeau blanc et le choléra-morbus. «Le choléra, les grands prévôts et les Trestaillons «se mettront ensemble à l'ouvrage, et Dieu sait «ce que sera la France dans un an.
« Et remarquez bien que ceux d'entre vous qui « mettent les intérêts du roi avant les intérêts du «pays doivent surtout repousser un tel résultat : «car une nation peut se relever même d'une « troisième chute ; mais une dynastie renversée «après un an d'existence n'aurait plus aucun «avenir.»
23 Mai 1831.