A QUELQUES OBJECTIONS SUR LA QUESTION DE LA GUERRE
On me dira peut-être : Vous demandiez sans cesse qu'on se mît en mesure de repousser une troisième invasion. Voilà plus de deux ans écoulés depuis la révolution de juillet, et la France n'est pas attaquée. Vos prévisions, justes sur tant d'autres points, ne l'étaient pas sur celui-là. — D'abord, répondrai-je , en thèse générale de longs délais ne doivent pas surprendre dans une affaire qui demande la coopération d'un grand nombre de puissances. Lors de notre première révolution , la guerre ne commença qu'au bout de trois ans; encoure fut-ce l'assemblée législative qui prit l'initiative. Pour l'Espagne même, qui ne commandait pas autant de circonspection , dont l'attaque n'exigeait pas, à beaucoup près, tant de préparatifs, on ne commença la guerre que plus de deux ans après l'insurrection. Par la force même des choses le gouvernement établi après les journées de juillet doit être en butte, un peu plus tôt ou un peu plus tard, aux coups réunis de toutes les anciennes dynasties. Un changement de dynastie est de toutes les révolutions celle qui blesse le plus profondément les intérêts des rois. Ils par-
( 247 ) donneraient plutôt l'abolition de la royauté; et de tous les changemens de dynastie celui qui les irrite et les inquiète le plus, est de voir élever sur le trône un parent du roi détrôné. Napoléon en avait déjà fait la remarque, et Nicolas lui-même l'a confirmée par ces mots connus : llya partout à côté du trône une branche cadette.
La raison de ces différens degrés de colère et de haine dans l'âme des despotes est bien facile à saisir. Il est plus aisé de changer la dynastie que la forme du gouvernement ; il est plus aisé de remplacer un roi par un prince que par un simple citoyen : ce qui est plus aisé rencontre plus de gens qui osent le tenter; l'exemple en est donc plus dangereux.
Que des propriétaires de maisons voient un de leurs voisins chassé de la sienne , ils ne regarderont plus que comme un chiffon de papier leur titre de propriété, jusqu'à ce qu'on ait fait déguerpir l'usurpateur et rendu les lieux à celui qui les possédait. Tels sont les rois à la vue d'un monarque chassé et remplacé par la violence. Quand on dit qu'ils se battent pour de vaines chimères de droit divin , on se trompe; ils se battent pour la propriété héréditaire du pouvoir et du trésor.
C'était donc une absurdité de prétendre détruire les causes de guerre en nous redonnant toutes les chaînes de la restauration. Quand Louis*
Philippe nous rendrait plus esclaves que les serfs moscovites, le trône des Tuileries n'étant pas pour cela rendu à Charles X, le titre de propriété de tous les rois n'en vaudrait pas davantage, le principe de l'hérédité n'y gagnerait rien.
La seule chose qui pût faire cesser cet état formel d'hostilité entre les anciennes monarchies et le trône nouveau, cette guerre non déclarée, qui n'attend que le moment d'éclater, serait l'extinction de la branche aînée, qui, transmettant ses droits à la branche cadette , la rendrait propriétaire légitime. Encore l'intérêt des rois leur prescrirait-il de ne pas regarder la transmission comme valable, et de présenter l'usurpation comme cause d'inhabileté à succéder.
La seule chose qui, hors de ce cas, pût détacher quelque puissance de la ligue contre nous, serait ou une révolution en Angleterre, ou quelque événement pressant, tel que la lutte entre le sultan et le pacha d'Egypte pourrait en amener (i), qui commettant entre eux plusieurs grands Etats, fournît à la France l'occasion de rendre à l'un d'eux des services assez signalés pour mériter plus tard son appui ou du moins sa neutralité.
(t) Ces événpmens ont eu lieu; mais l'Angleterre et l'Autriche se sgnt résignées à voir la Turquie passer sous la suzeraineté de Nicolas , et rien ne parait avoir été changé dans les rapports de» grand«s puissances entre elles.
Mais, supposé même qu'on pût éviter la guerre en adoptant tous les principes de la Sainte-Alliance, en remettant tout, hors un nom propre, dans l'état où tout se trouvait en 1829, est-il bien probable que ce résultat puisse être complètement atteint? Cela surtout était-il probable en i83o et dans les premiers mois de 1 83 1 ? Personne ne le soutiendra. J'avais donc raison de regarder la guerre comme inévitable.
N'avais-je pas raison aussi de la regarder comme prochaine? Examinons les causes des retards qui y ont été apportés. Ces causes sont des événemens extérieurs qu'on ne devait pas prévoir. En première ligne se présente l'insurrection polonaise.
Pendant que les écrivains ministériels traitaient encore mes prévisions de séditieuses, ce n'étaient déjà plus des prévisions. Le plan de la nouvelle coalition était arrêté; des arméniens immenses se faisaient à la hâte de toutes parts pour le mettre à exécution ; l'ouverture de la campagne était fixée aux premiers jours du mois de mars i83i; les troupes polonaises avaient reçu l'ordre officiel de se mettre en marche pour se trouver à cette époque sur les bords du Rhin. Tout cela a été prouvé authentiquement et par les rapports de tout genre, et par les actes du gouvernement polonais, et par les discussions de nos Chambres, où le ministère était forcé d'en convenir.
Dans de telles circonstances, soixante mille hommes de cette armée d'un million de baïonnettes prêtes à marcher contre nous, soixante mille hommes entourés de ce million et placés à six cents lieues de nous , poussent tout à coup un cri d'indignation et d'héroïsme ; notre drapeau qu'on voulait leur faire arracher de nos murs, ils l'arborent sur leur capitale; cette liberté qu'ils devaient venir écraser en France, ils la proclament en Pologne; et, forts, dans leur isolement , de la sainteté de leur cause et de la conscience de leur valeur, ils défient tous ces bras levés contre nous, et dans un pays sans positions militaires, coupé par une seule rivière qui en couvre seulement la moitié, il opposent leur poitrine à ces milliers de canons qui devaient briser nos cent places fortes, et, sous les pas de l'Europe levée en masse, abaisser les Alpes, les Vosges, les Ardennes, combler leïthin, le Rhône et la Loire.
A ce spectacle sublime, un frémissement de surprise saisit tous les diplomates, et la stupeur monte sur tous les trônes. Tous les souverains, les yeux fixés sur la Pologne, attendent sa chute pour retrouver la liberté de leurs mouvemens.
Un pareil dévouement était-il probable? Oui, de la part d'un peuple aussi brave que les Polonais ; oui , s'ils avaient l'espoir de nous voir vo-
1er à leur secours ? Mais ce qui n'était pas probable , c'était qu'ils eussent cet espoir. En juillet i83o on devait compter sur leur insurrection et sur celle de presque toutes les nations européennes, si on eût donné à la France la liberté. On l'a vu par la secousse imprimée à la Belgique, à l'Angleterre, à l'Allemagne, à l'Italie. Mais, au mois de novembre, les effets de cette secousse diminuaient de jour en jour , les trônes ébranlés reprenaient leur aplomb , les peuples , leur inquiète immobilité; ils voyaient qu'ils avaient eu tort de croire à la renaissance de la grande nation. Les Polonais plus éloignés , entretenant avec nous des relations moins immédiates, ont pu être trompés plus long-temps sur notre situation; mais on ne devait pas compter qu'ils le fussent; on devait penser qu'à défaut des journaux les plus répandus, quelques hommes sages et sincères leur auraient fait connaître la vérité telle que la proclamait la Tribune de cette époque, et auraient ainsi prévenu leur ruine.
En second lieu , leur héroïque dévouement était-il un garant certain du retard de la lutte contre la France? Point du tout. Si l'empereur Nicolas eût été un homme d'une médiocre résolution , il n'en eût pas moins envoyé ses meilleures troupes sur le Rhin, se bornant à contenir les Polonais par une partie de ses vieilles bandes
et par de nouvelles recrues, bien sûr que la soumission de Varsovie ne tarderait pas long-temps après la ruine de Paris.
D'un côté il manqua d'audace; de l'autre il crut en avoir bientôt fini avec la Pologne. Il ne songea pour le moment qu'à s'assurer qu'elle ne recevrait aucun secours. Son ton envers les héritiers de la. catastrophe de juillet changea subitement : il accrédita M. Pozzo di Borgo. L'armée polonaise nous avait crié : Camarades , au lieu d'être contre vous l'avant-garde des despotes sur le Rhin , nous serons votre avant-garde sur la Vistule ! Nos ministres abandonnèrent au czar notre avant-garde à massacrer. Mais le massacre de tant de braves gens est long, il suscite des embarras , il consomme bien des bourreaux. Nicolas se vit tromper dans ses calculs. La Pologne n'expira qu'en septembre, et sur sa tombe ruisselait, comme libation funéraire, le sang des meilleures troupes de la Russie.
L'autocrate avait besoin de reformer ses légions : la France ne prenait aucune mesure défensive ; elle restait la poitrine découverte et la main désarmée : le ministère semait, toujours avec plus de succès, la désunion entre les citoyens ; le résultat presque journalier de son administration était la guerre civile dans quelque ville de France. La coalition pouvait donc attendre, non-seulement sans risque, mais avec profit. Bientôt elle espéra que
lord Wellington, redevenu premier ministre, mettrait plus de zèle que lord Grey à préparer un second Waterloo ; elle attendit encore.
Ces divers délais , dont les motifs sont si évidens, non-seulement ne prouvent rien contre mes prévisions sur la guerre antérieures à l'insurrection polonaise, prévisions dont la justesse a été officiellement démontrée , mais n'infirment pas davantage les prévisions du même genre que j'ai émises pendant la lutte des généreux Polonais. Je vais plus loin. Je suppose que le gouvernement arrête long-temps encore les étrangers par ces paroles : Si vous m'attaquez, je suis renversé, on proclame la république , et vous savez ce qu'est pour ses ennemis la république française; je suppose que dans cet intervalle il survienne un de ces événemens extraordinaires qui changent les dispositions les plus enracinées, et qu'à la faveur de cet événement, la nouvelle dynastie soit franchement adoptée parles autres : sera-ce à dire pour cela que j'aie mal vu ? pouvais-je raisonnablement supposer tant de bonhomie à tous les rois et tant de duperie à tous les diplomates ? Est-ce en se fiant à une chance heureuse sur mille qu'on doit régler la conduite des États, les réduisant à une situation qui selon toutes les probabilités doit faire leur ruine, et ne leur laissant d'espoir de salut que dans les caprices du' hasard ?