LES DEUX ISSUES
Nous avons plusieurs fois indiqué dans cette
(1) Ceci me rappelle les vers suivans d'un impromptu non imprimé, et dans lequel un grand écrivain, qui n'a jamais eu ni pension ni croix dlionneur, s'amusait, eu r8i4, à parodier un discours de Louis XVIII :
Messieurs , le père de famille Vous rend , après de longs revers , La liberté de la Bastille, Et !a gloire du Parc-aux-Cerfs.
feuille les deux issues par lesquelles Tordre peut revenir en France.
L'histoire nous offre deux exemples qui rendent cette indication plus frappante.
Pendant la ligue, lorsque la sanglante tyrannie des Seize dominait dans Paris, il a fallu que tous les excès fussent épuisés pour que le parti qui s'appelait les politiques s'entendit avec le parti de l'ordre pour faire triompher le principe qui seul pouvait le garantir.
Dans la Fronde, dont les chefs, effrayés des images de la Ligue, disaienthautementj/iowj/ievow/o^j pas recommencer les Seize , la scène sanglante qui eut lieu à l'Hôtel-de-Ville suffit pour décider le duc d'Orléans et le cardinal de Ret2 à se rendre à Compiègne pour traiter avec Anne d'Autriche.
Pendant la révolution de 89, l'émigration ayant entraîné hors de France tous les défenseurs des idées d'ordrej, quand les centres furent effrayés des développemens de la république, toute espèce de retour leur fut impossible, puisqu'ils n'avaient en France aucun point d'appui, et que ce point d'appui était au-delà du Rhin.
Dans la révolution de i83o, la situation est toute autre. Les royalistes n'ayant pas émigré, le jour où les hommes des centres se croiront impuissans pour empêcher la république d'arriver, ils n'auront qu'à aller dans les collèges électoraux
voter pour les hommes de la droite , et tous les maux de la patrie seront conjurés.
L'obstination des centres peut donc seule amener sur la France tous les maux de l'anarchie et de l'invasion.
«Ainsi, de par la Gazette, il n'y a pour la « France aucun moyen-terme entre Henri V et « la république, qu'elle veut bien appeler poliment « et sincèrement l'anarchie; je dis et sincèrement « parce qu'il y a dans la Gazette des écrivains trop « éclairés pour ne pas savoir que l'anarchie se « glisse dans toutes les formes d'administration et « que la république est de. tous les gouvernemens « celui où l'anarchie est le plus facile à préve- « nir, puisque c'est celui où le pouvoir exécutif « peut être le plus fort, le seul où ce pouvoir puisse « sans danger n'avoir d'autres limites que celles de « sa durée, et la responsabilité qui le suit. Le pre- « mier consul Bonaparte n'avait pas les pouvoirs « d'un dictateur , et cependant jamais il n'y eut « moins d'apparence d'anarchie en France que « dans les quatre ans de la république consulaire.
« Mais passons sur la justesse du prétendu sy- « nonyme; examinons le fond de la proposition. « Si on ne recourt pas à Henri Y, on aura la ré- « publique, et la république amènera l'invasion. « — Nous remarquerons d'abord qu'invasion et ré- « publique ne sont jamais allés et n'iront jamais
« ensemble. Nos drapeaux républicains n'ont ja- « mais laissé l'étranger s'établir sur le sol de la « patrie; ils ont chassé à la fois devant eux, loin «de nos frontières, quatorze armées, précipitant « celle-ci dans les flots du Rhin , celle-là dans les « gouffres de l'Adriatique, tandis qu'une autre s'en- « fuyait sur les mers de la Hollande. Il n'était pas « rare alors d'apprendre en un jour quatre victoi- « res ; et si jamais la France redevenait république , « il est permis d'espérer que trente-deux millions de « Français ne resteraient pas trop en arrière de ce « qu'ont fait vingt-quatre millions. Voulez-vous sa- « voir quelle serait la puissance de la France répu- « blicaine? Allez-vous-en au milieu des conférences « de Londres, tâchez de faire croire un instant aux « diplomates assemblés que la république vient « d'être proclamée à Paris , ils s'écrieront tous : « Nous sommes perdus (i)! Portez la même nou- «velle aux malheureux Polonais, aux Belges, aux « patriotes de l'Italie, ils s'écrieront tous : Nous « sommes sauvés!
«Et n'allez pas croire que ce doublement, si je «puis parler ainsi, des forces d'un État, tienne «uniquement à l'enthousiasme, au surcroit d'é- « nergie et de courage que se sent un homme
(i) Il va sans dire qu'il s'agit ici de la véritable république, et nullement de quelque cbose qui ressemblât le muins du monde au despotisme de 93.
t. ir. ifi
«quand il peut dire : Je suis libre. Non, il y « a bien d'autres causes qui concourent à ces pro- «diges. D'abord, sans augmentation d'impôts, «les ressources financières sont doublées; car « cette forme de gouvernement repousse toutes les « dépenses improductives des autres régimes; avec « cette forme on a administré la France entière « pour cent trente millions. En second lieu , comme « ce gouvernement est particulièrement favorable « à l'armée , comme il place au bout de la carrière «des armes le manteau de président ou l'épée de « consul , comme le grade de général est la seule « grande place à vie, l'élite de la population se porte « dans les camps par calcul autant que par enthou- «siasme, et les chefs les plus indifférens au bon- « heur de la patrie , ne pouvant plus mendier de « grosses épaulettes dans les antichambres , sont <; forcés pour en trouver de se jeter sur les canons « ennemis.
«Ainsi donc, messieurs les poltrons de toutes «les couleurs, si jamais, par impossible, la répu- « blique française, que M. Persil a perdue, par mé- « garde, sous la première arche du Pont-des-Arts, « venait à être repêchée, ne vous hâtez pas, malgré «l'article de la Gazette, d'aller en pèlerinage «chercher à Holy-Rood le miraculeux Palladium « contre l'invasion : à moins que nous ne soyons « pris terriblement au dépourvu , vous pourrez
a même, si bon vous semble, abattre les fortifica- «tions de Paris, si M. Soult a eu la bonté d'en « élever ; il nous suffira de celles qu'on se hâtera «d'établir autour de Vienne et de Berlin.
«Mais est-il vrai que la France n'ait à choisir « qu'entre la république et Henri V ? Quant à moi, «je déclare que je n'en crois rien. Sans parier « d'autres combinaisons possibles , je crois que rien « n'est si aisé à Louis-Philippe que d'affermir son « trône. Il n'a pour cela qu'à se séparer de ses «ennemis intérieurs, c'est-à-dire, des hommes du «juste-milieu, et à lancer les patriotes contre ses « ennemis de l'extérieur. Les lois électorales de 9 r , «deux ou trois victoires, et les neuf mois de la « doctrine seront oubliés. C'est ce que nous ne « cessons de dire depuis la révolution de juillet.
«Si cela ne réussissait pas, certes, ce ne serait « pas la faute du parti qu'on veut appeler républi- « cain. Ce parti, que les carlistes francs, et plus en- « core les carlistes déguisés , présentent aux niais «comme si terrible, est au demeurant, composé « des meilleures gens du monde. Il est bien un peu « aigri , et on s'est assez donné de peine pour «cela, mais il est trop généreux pour garder Ion- « gue rancune; il pardonnerait tout, même la ca- «lomnie : il ne sera implacable que pour la trahi- «son qui fermenterait dans son sein. S'il désire «des institutions républicaines, c'est uniquement
« parce qu'il croit y voir les meilleures garanties « du bonheur et du repos public, de la prospérité «du commerce et de l'industrie, de l'amélioration «graduelle des hommes par l'abolition des primes « offertes à la corruption , et par une instruction « plus répandue et surtout mieux dirigée. Que le « gouvernement établi lui offre une partie de ces « avantages nationaux , objet de tous ses vœux, et « le gouvernement n'aura pas de soutien plus « zélé. Aussi les hommes de ce parti sont-ils unis « avec tous ceux qui, quoique différant d'opinion « sur les moyens, désirent franchement comme eux « le plus grand avantage de la nation. Parmi les ré- « dacteurs de la Tribune , par exemple , il y a des « vieillards qui , après avoir été républicains dans « leur jeunesse, préfèrent maintenant une monar- « chie franchement constitutionnelle ; il y a des « hommes d'un âge mûr qui partagent l'avis de « ces vieillards, et d'autres qui, en se soumettant « aux lois établies , tiennent théoriquement pour « la république : les mêmes différences se font « remarquer dans les rédacteurs plus jeunes; et « cependant il est rare que tous ou presque tous « ne s'accordent pas sur le jugement d'une mesure « du ministère ou de l'opposition, parce qu'ils ne « s'inquiètent point de savoir si cette mesure est « monarchique ou républicaine , mais bien si elle * est utile ou nuisible à la France. Les opinions
( 245 ) « sincères s'accordent facilement; ce sont les inté- « rets qui divisent les hommes. Si l'on pouvait « composer une Chambre de députés franchement « amis de leur pays et complètement désintéressés, « quelles que fussent leurs diverses opinions théo- «riques, leurs décisions seraient bien souvent « prises à l'unanimité.
« Cela serait fort beau; mais quand le verrons-nous? •
C'est le dernier article que j'ai donné à la Tribune. L'extrême préoccupation où me tenaient les événemens politiques m'aveuglait sur l'état de mon frère : je le voyais bien souffrant , bien affaibli, mais je ne croyais pas qu'il y eût du danger. Deux jours après, tout étaitchangé pour moi. Le patriotisme même qui avait été pendant trente ans une passion dans mon âinê, n'y est plus resté que comme un devoir, ou plutôt parce que la gloire de mon frère est liée aux destinées de ma patrie, et que, plus la France sera grande, éclairée, libre, plus elle lui rendra d'hommages, plus elle appréciera ses talens et se nourrira de ses écrits.