UN MOT SUR LA CHAIRE D'HISTOIRE VACANTE AU COLLÈGE DE FRANCE
« La démission de M. Daunou , qui , par une gé- «nérosité trop rare, n'a pas voulu du cumul, a «laissé la chaire d'histoire vacante au Collège de « France. MM. les professeurs du Collège se sont «assemblés pour la désignation dan candidat; et «dix d'entre eux, MM. Récamier, Binet, de Por- « têts et Abel Rémusat en tète , ont présente pour «successeur de M. Daunou, M. Saint-Martin. Voilà « qui s'appelle de l'indépendance, et même de Fin- « dépendance hostile, car la présentation est sou- «mise au ministre de l'intérieur, et M. Saint-Mar- «tin, long-temps gorgé de places, sans compter «je ne sais quelle part dans la dépouille du comte « de JMontlosier, venait , quinze jours auparavant,
«d'être révoqué, par le ministre, des fonctions «d'administrateur à la bibliothèque de l'Arsenal. « On nous écrivit à l'époque de cette présentation : « Quel dommage que la place de secrétaire d'État au département de l'intérieur ne soit pas à la nomination de messieurs du Collège de France ! Comme ce bon monsieur de Peyronnet retournerait vite du donjon de Vincennes à l'hôtel de la rue de Grenelle! Voyez, si vous en doutez, ce qu'ont fait hier nos Universels réunis place Cambrai en assemblée électorale. Ne pouvant replacer le maître , n'ont-ils pas voulu restaurer le serviteur? Ils ont proposé , présenté, à la majorité de 10 voix sur 17, pour une chaire d'histoire, et comme successeur immédiat du patriote et savant
M. Daunou qui ?.... le camarilliste Saint-Martin ,
M. Saint-Martin Corbière, M. Saint-Martin Poli-
gnac, M. Saint-Martin Damas, etc., etc » Notre
« respectable correspondant voudra bien nous ex- « cuser si nous nous permettons de supprimer le « reste. Nous nous étions refusés à l'insertion de « cette lettre et de quelques articles beaucoup « plus amers encore , par un motif que nous al- « Ions faire connaître tout-à-l'heure, et que nos «lecteurs pourront apprécier. Obligés, comme on «va aussi s'en convaincre, de nous expliquer sur « cette affaire , nous le ferons avec l'entière fran- «chise dont nous ne nous sommes jamais départis,
« mais avec tous les ménagemens que la vérité « pourra nous permettre.
« Supposons pour un moment que les chaires du «Collège de France sont des places amovibles, «comme elles le furent sous M. de Corbière en « dépit de l'usage et des lois ; supposons que l'ad- « ministrateur d'une de nos grandes bibliothèques «vient de mourir ou se retire , en troisième lieu «supposons que l'ex-directeur de Y Universel, au «lieu d'être à l'arsenal un de ces bibliothécaires , « remplit au Collège de France une de ces places « amovibles, et que le ministre de l'intérieur, après « l'avoir appelé dans son cabinet est assez bon pour «lui dire : «Dieu me garde de vous affliger en ré- « pétant ici des reproches qui cependant ne me «paraissent que trop fondés! Mais voici un fait «connu de tout Paris. Vous dirigiez YUniverscl; «chaque numéro vous était soumis avant d'être « livré à la presse , en sorte que tous les articles «vous appartiennent, au moins par adoption. Je « ne vous en rappellerai qu'un seul : Les libéraux « ont peur, tel est son titre ; la date en est curieuse, «il parut le 24 juillet. Après le 29, vous sentirez « vous-même que je ne saurais laisser la chaire «d'histoire, c'est-à-dire l'enseignement d e la poli- « tique, à celui qui a eu le malheur de provoquer « les coups d'État et d'en prédire le triomphe. Mais « supposons que je fisse aux jeunes vainque urs de
« juillet l'affront de maintenir au nombre de leurs o moniteurs publics , et précisément dans la place « oi* l'on doit exercer le plus d'empire sur leurs « opinions, le rédacteur d'une feuille dans laquelle «tous leurs chefs, tous leurs amis et eux-mêmes «ont été si cruellement insultés, alors, je vous le « demande , ne courriez-vous pas le risque de faire « naître au sein du Collège quelqu'une de ces affli- « géantes scènes dont il n'y a eu déjà que trop « d'exemples? Nos jeunes Français sont généreux ; « ils pardonnent la mitraillade , mais ils ne souffrent «pas l'injure et moins encore la provocation. Il «est, monsieur, dans votre intérêt d'abandonner «la chaire d'histoire; mais, puisque vous avez «fait, m'assure-t-on , sur la langue d'un des peu- « pies de l'Asie des recherches fort savantes et dont «je conteste d'autant moins le mérite, que ni moi « ni personne en France ne sommes en état d'en «juger, je vous donne, comme dédommagement, « une place qui ne vous mettra point en présence «de la jeunesse assemblée; je vous nomme ad- « ministrateur de la bibliothèque de l'arsenal. »
« Assurément, si les choses se fussent passées «de la sorte, le public et les gens de lettres, qui « ont approuvé la sévérité de M. de Montalivet, «auraient pu le trouver très généreux, quclques- « uns même très indulgent; mais tous auraient « avoué que rien n'était plus raisonnable et plus
« logique que le parti qu'il aurait pris. Voilà qui « suffit pour prouver que faire précisément le con « traire serait inconséquent et absurde. Donc, cela «est impossible, et, quoi qu'on en dise, il nous « était permis de ne pas nous en occuper. Nos co- «lonnes sont réclamées par tant de choses plus « graves !
« L'Académie des Inscriptions ayant fait , il y a « huit jours, la même présentation que le Collège, « des personnes assez indulgentes pour en prendre « de l'humeur , comme si elles avaient pu en dou- «ter, se sont encore adressées an rédacteur en « chef de la Tribune; et cette fois à leurs plaintes « se sont mêlés des reproches auxquels il m'est im- « possible de rester indifférent. Tel est ce passage «d'une lettre écrite par l'un des hommes que je «considère le plus, par un des plus anciens amis « de mon frère :
« L'injustice change-t-elle de nature à vos
yeux, et devient-elle inviolable quand elle s'attaque à l'un des vôtres? En sera-t-il maintenant comme dans la première quinzaine d'août, où en enregistrant chaque jour les services d'une foule d'étrangers, vous avez toujours passé sous silence ceux de vos collaborateurs qui ont pris la part la plus glorieuse au triomphe de juillet ? Est-ce là, je le demande, de la convenance bien entendue? ]Ne serait-ce pas plutôt duperie, ou même
déni de justice ? Puisque la Tribune a pris l'engagement d'admettre toute réclamation fondée , j'aime à croire que vous n'écarterez plus la mienne, qui, certes, n'est pas sans fondement! Y ous savez que tous les hommes de lettres du Collège, tels qu'Andrieux, Thurot, etc. , ont accordé leur suffrage à Victorin Fabre, et qu'il en a été de même aux Inscriptions , où Daunoua voté de manière à montrer hautement quel est le successeur qu'il désire. Et cependant on veut donner sa chaire à un rédacteur de l' Universel , aux dépens d'un des hommes de France les plus considérés , d'un écrivain qui, dès son début , accumula des succès dont l'éclat aussi bien que le nombre était jusqu'à lui sans exemple. Comment, parce que vous êtes son frère, hésiteriez-vous à le dire vous-même? Il ne s'agit pas ici d'exprimer votre opinion, qu'on pourrait suspecter de partialité : c'est ce qu'a reconnu l'Académie française, quand nous avions encore une Académie vraiment digne de ce nom. Vous étiez bien jeune à cette époque. Cependant , vous vous rappelez, j'en suissûr, qu'en couronnant dans la même séance VEloge de La Bruyère et le Tableau littéraire du XI IIIe siècle , l'Institut déclara « qu'il n'avait pas besoin d'appeler l'attention publique sur le phénomène que présentaient les triomphes multipliés d'un écrivain si brillant, si mûr, si varié, etc., d'un écrivain, disaient les
mêmes juges l'année suivante (en donnant le prix de poésie àVictorin Fabre, un premier accessit à Millevoye et un second à M. Soumet, l'académicien) , d'un écrivain qui paraît appelé a soutenir, en vers et en prose, la gloire des lettres françaises. Vous pourriez ajouter bien d'autres citations de ce genre; vous n'auriez pour cela qu'à voir dans la collection de la Revue philosophique et du Mercure tous les rapports de l'Académie. D'ailleurs ces jugemens, dont l'expression se renouvelait chaque année , se retrouvent , en termes équivalens , dans les écrits de Parny, de Fontanes, de Ginguené, de Palissot, de l'abbé Maury lui-même, en un mot, de tout ce que notre littérature, sans distinction de parti et d'opinions politiques, comptait d'illustre avant l'invasion. Si un sentiment, peut-être trop délicat, des convenances, vous empêche de parler vous-même et de laisser parler vos collaborateurs des titres de votre frère, laissez du moins parler ces morts célèbres , et ne fermez pas vos colonnes à ces témoignages dont vous aussi vous devez être fier. Ce ne sont pas là des succès de coterie et des illustrations faites par des journaux : l'auteur qui a obtenu de tels suffrages peut justement se flatter d'avoir entendu d'avance le jugement de la postérité. Quant à son caractère, tout le monde le sait, il n'y a jamais eu qu'une voix, même parmi ses rivaux. Dans sa
conduite, comme dans ses ouvrages, il a montré, pendant vingt-cinq ans , et sous l'empire comme sous la restauration , autant de sagesse que de dignité , autant de modération que d'indépendance »
«Je supprime ici des éloges dont personne plus «que moi ne connaît la parfaite justesse. Mais on « me permettra de remarquer qu'après cette con- «duite si constamment noble, et dont certains « faits particuliers que je ne suis pas seul à savoir, «relèvent encore le mérite, le premier titre de «Victorin Fabre à la chaire de M. Daunoii est, « avant même ses six couronnes et tous ses autres «succès en éloquence et en poésie, une Histoire a de la civilisation et un cours sur les Principes de « la société civile , dont les deux premiers volumes « ont été lus à V Athénée de Paris , en 1 822 et 1 823. « Tous ceux qui les ont entendus , et dans le nom- «bre se trouvent les juges les plus illustres, seront « à coup sûr de mon opinion.
«Au reste, je dois le dire aux amis des lettres «et à nos amis, ils se hâtent trop de se fâcher; «justice peut encore être faite. Une présentation « ne finit rien , et même n'engage à rien. On va voir « pourquoi. Lorsque, il y a trente-cinq ans, on agita « la question de savoir si l'on devait laisser à l'Ins- «titut la nomination de certaines places, un des « écrivains qui ont le plus honoré la fin du xvm'
« siècle, et que la France possède encore, quoique « l'Académie française Fait perdu , dit à ses collè- « gués du Conseil des Anciens et de l'Instruction «publique : «Si nous ne savions pas tous jusqu'où «peut aller l'esprit de corps, Molière serait là pour « nous l'apprendre.
Nul n'aura de l'esprit , hors nous et nos amis ,
«fut toujours et toujours sera la devise de toute « corporation littéraire. Si l'Institut a le droit de « faire les nominations, il n'y aura plus dénommés «que des membres de l'Institut. Cela pourra être « fort juste souvent , mais ce sera quelquefois fort «inique. Que l'Institut présente donc, et que le « gouvernement nomme : en sorte qu'après avoir « consulté le vœu et même les préventions de tous «les gens de lettres, qu'ils soient de l'Institut « ou non , il puisse, s'il y a lieu, réformer Y opinion « académique , d'après X opinion publique. »
«Voilà ce qui reste à faire aux ministres, et « l'occasion en est belle. Après le Collège et V Aca- « demie , le ministre de l'instruction publique fait «aussi sa présentation. Une ordonnance de ces «jours derniers lui en enlevait le droit, mais on « dit qu'elle va être rapportée. Le ministre de l'in- «térieur choisit ensuite , et porte à la nomination « du roi, soit un des candidats présentés, soit tout a autre qui lui en paraît plus digne. Ayons donc
« confiance clans les lumières de M. de Montalivet «et de M. Barthe. Quand ils auront prononcé, « quand on pourra traiter la question sans accep- « tion de personnes, un de nos collaborateurs fort « à portée de connaître ce qu'exige l'enseignement, « montrera la haute importance de notre pre- « mière chaire d'histoire. Il fera voir que si toutes « les places du collège royal , qui sont des hon- «neurs et des récompenses, ne doivent jamais « être données qu'à des hommes universellement « estimés, et en même temps distingués par de vé- « ritables succès, il importe que cette chaire, qui « est toute politique , et que remplissait si digne- « ment M. Daunou, passe après lui à un professeur « dont le patriotisme sage et ami des lois ne puisse « pas plus être mis en doute que les connaissances « et le talent. »
2 Janvier 1831.