SALON DE
«Si l'on ne savait pas que notre malheureuse « révolution a été empoisonnée au berceau, qu'elle « n'a rien tenu de ce qu'on était en droit d'en at- « tendre , il suffirait d'entrer au spectacle ou au «Salon pour s'en convaincre. Le 29 juillet, dans «ce jour de triomphe et d'espérances, quand la « souveraineté du peuple, du peuple le plus brave, «le plus généreux, le plus confiant de la terre,
« était là , déjà victorieuse et encore armée , nous « disions dans la Tribune : « On doit croire aussi que nos théâtres renonceront aux farces que les Allemands et les Anglais nous avaient apportées avec tant d'autres belles choses, et que lorsque les salles de spectacle se rouvriront, on y jouera de préférence les ouvrages qui peignent dignement l'héroïsme et le dévouement à la patrie. Là aussi, il faut que les patriotes triomphent de la faction de l'étranger, il faut que tous les arts redeviennent les auxiliaires du courage. »
« Mais comment ces conseils auraient-ils pu être « suivis quand , par une bonhomie que le Messa- «ger lui-même nous reproche, nous laissâmes « tomber le pouvoir dans les mains de ces hom- « mes qui , depuis quinze ans , avaient juré de dé- « truire parmi nous tous les sentimens nationaux , « tous les genres de gloire de la patrie, et jusqu'à «la langue française; de ces hommes qui, seule- « ment encore sur les avenues du pouvoir, étaient « déjà parvenus à fausser la raison publique dans « toutes les branches des connaissances humaines, « à élever les dégoùtans copistes de Rant , de Kotz- « bue ou de Scott au-dessus des écrivains qui perpétuaient parmi nous l'éclat de nos deux grands «siècles, à exhausser sur les ruines de la grande « école de David les calques maladroits du déver- « gofidagede Boucher ou des ignares esquisses an-
« glaises? Devenus les directeurs officiels de l'esi- prit public , ne devaient-ils pas redoubler de « promptitude dans l'exécution de leur fameux « mot d'ordre : Hâter la corruption du génie fran- « çais , seul moyen d'anéantir la France ?
«Aussi, du moment où quelqu'un s'est signalé « par une attaque hardie contre le bon sens pu- «blic, soit dans les lettres, soit dans les arts, nos «Excellences doctrinaires lui appliquent à l'ins- «tant une croix d'honneur, à peu près comme «Louis XVIII nommait Wellington maréchal de «France, après la bataille de Waterloo. Les jour- «naux de la quasi-légitimité soutiennent les doc- «trines de l'invasion; et la décadence des lettres, « des arts , de tout ce qui rend une nation digne « de la liberté , fait chaque jour les mêmes progrès « que la ruine de la fortune publique.
« Cette influence pernicieuse d'un ministère oc- « cupé à détruire ce qu'il devrait protéger, est sur- « tout certaine d'un prompt succès dans les arts «du dessin. Ce sont en France des arbres exoti- « ques : ils demandent des soins assidus pour ne «pas y dépérir. Le sentiment de la beauté physi- « que est étranger à la plupart des Français ; ils « ont même pour ce sentiment une espèce d'anti- « pathie. Avant l'heureuse influence qu'exercèrent « sur leur goût , d'abord la grande école de pein- «ture dont on peut fixer la naissance à l'année
« 1 784 , et plus tard , les magnifiques collections « du Musée , on aurait pu , en réunissant les idées a de nos gens du monde sur la beauté des différentes « parties du corps humain , et en modelant une « statue d'après ces burlesques fantaisies , former « un nouveau canon qui, par opposition à celui de « Polyclète , eût été le type de la laideur. En préce sence de tous les dieux de la Grèce , on n'a plus « osé répéter ces axiomes de boudoir ; mais on n'a « pu apprendre à en sentir le ridicule , et on y re- « vient par degrés depuis que ces dieux nous ont « quittés.
« La France a déjà , dans un autre siècle , éprouvé « cette chute rapide du goût national. L'époque « où les préventions bizarres dont je viens de « parler furent le plus généralement répandues «parmi nous, n'était pas bien éloignée du temps «où Le Poussin, Le Puget et Lesueur avaient « donné à notre goût une direction salutaire. «Leurs ouvrages étaient sous nos yeux. On pas- « sait devant ces belles productions sans les voir, « pour s'aller enivrer d'admiration devant les igno- «bles scènes de Boucher; et peut-être fallut-il a l'ébranlement que l'approche de la secousse ré- « volutionnaire imprimait avant son explosion à «tous les esprits, pour donner à un grand pein- « tre la force de s'élever an beau , pour prêter au « public la force d'y applaudir.
« Cette régénération de notre école par l'auteur «des Horaces, est un des points remarquables de « notre histoire. Dans une partie importante de la « gloire des nations , nous étions avant lui la risée « de l'Europe , et tout à coup il nous en rendit les «modèles. Toutes les écoles étonnées, s'humiliant «devant la notre, envoyèrent leurs maîtres se « mêler à ses élèves : le sceptre des arts passa dans « nos mains. Peu de gens m'entendraient si je parce lais des effets moraux de cette révolution paisi- « ble , et parmi ceux qui pourraient me compren- « dre , ce ne serait pas toujours le sentiment de la «reconnaissance que j'exciterais pour son auteur; « mais tout le monde veut que sa nation soit ri- «che, ne fût-ce, chez quelques personnes, que « par intérêt personnel. Je parlerai donc de V argent « qu'a fait entrer en France la renaissance des
«arts Je vois l'attention se peindre sur des
« visages distraits jusqu'à ce moment. « On va « nous donner du positif. » Oui , Messieurs , « quelque peu agréable qu'il soit de parler à des « hommes pour qui rien n'est positif, hors l'ar- « gent , écoutez : Du jour où il fut reconnu que «la grande école de peinture était à Paris, on y «vit accourir de toutes les contrées de l'Europe, «non -seulement un nombre considérable d'élè- « ves , dont quelques-uns étaient riches, mais en- « core une foule immense d'amateurs qui trouvent
« du positif dans les jouissances des arts, ou qui, a par une vanité , l'opposé de la vôtre , et , selon «moi, mieux entendue, veulent paraître y en « trouver. Si la plupart ne passaient en France « que peu de temps, quelques-uns s'y fixèrent avec «une grande fortune. Cependant, l'or qu'ils nous « apportaient est la moindre partie de celui que t nous avons dû à la gloire de nos peintres. Le «bon goût, ramené dans les beaux arts, descen- « dit et devait nécessairement descendre dans les «arts mécaniques. Tous nos ameublemens, les « moindres ustensiles du ménage , eurent bientôt «une élégance inconnue. L'étranger qui voulut « montrer de la grâce et de la noblesse dans son «luxe, fut obligé de tirer de nos manufactures «des vases, des meubles copiés d'après nos ta- « bleaux. Un genre d'industrie d'autant plus pro- « ductif que la matière première du travail y est «souvent peu coûteuse, prit, au milieu de la «guerre, un essor inattendu. Certainement, je « compte tout cela pour très peu dans les bien- « faits de la régénération de notre école , et j'es- «père que la plupart de nos lecteurs en jugeront « comme moi ; mais enfin j'ai voulu , pour que la «reconnaissance fût générale, la faire pénétrer « même parmi ceux qui n'estiment rien que ce «qui donne des richesses ; j'ai voulu faire sentir « une vérité incontestable : La gloire peut laisser
( 285 ) «pauvre un individu; elle enrichit toujours les « nations.
« Cette vérité fut méconnue sous la restauration « de la manière la plus extravagante. On publia « de toutes parts que la France allait s'enrichir sur « ce lit de Procruste où la ligue des rois l'avait «resserrée en l'enchaînant, et pour l'enrichir plus «sûrement encore , on se hâta d'ajouter à la « honte de la mutilation de nos frontières , la « honte de prendre pour modèles , dans toutes les «carrières, les peuples qui nous avaient conquis. « Quelques individus ont pu s'enrichir à ce sys- « tème ; mais on sait maintenant que la ruine de « la France en a été le fruit.
«La révolution de juillet nous avait rouvert la «route de la gloire, et par conséquent celle delà «fortune nationale. Mais les professeurs de l'en- « richissement par la honte n'étaient pas tombés «avec Charles X; depuis quinze ans ils étaient en « possession, au moyen de leurs journaux, de dicter « leurs opinions sur les hommes et sur les choses « à une partie de la population peu active , il est «vrai, un jour de combat, mais redoutable le len- « demain : la France est donc restée sur le lit de «Procruste où elle attend, toujours mutilée, que « la honte vienne la rendre assez riche pour payer « seize cents millions de budget.
a L'influence doctrinaire qui arrête notre dieu
a Terme , enivre notre Apollon. On trouve an «Salon de peinture autant de savoir pittoresque «que de science politique dans notre Chambre « des députés, autant de vérité que dans nos jouranaux des quinze cents mille francs Périer, autant « de noblesse et de convenance que dans les ré- « quisitoires de notre parquet. Si vous exceptez la « Virginie de M. Lethière , grande composition « que nous examinerons avec soin , et trois ou « quatre autres tableaux, il n'y a point de peinture «historique à l'exposition de i83i , ou bien c'est «de l'histoire comme les vers de M. Hugo sont «de la poésie, comme les discours de M. Cousin « sont du français. Dans les trois quarts de ces ca- «dres, il semble voir de ces apparences d'esquis- « ses que les décorateurs barbouillent en une heure, « pour offrir le soir, à la lueur du lustre , dans « l'enfoncement du théâtre , quelque chose qui « ressemble à un tableau. Et ce qu'il y a de plus «déplorable, c'est que dans ce nombre immense « d'artistes perdus dans une fausse direction, il en « est plusieurs qui auraient pu parvenir à bien «faire; il en est qui, avec un autre public, avec un « autre ministère, nous étonneraient par de rapides «progrès. Mais ils veulent la renommée et ils en- « tendent décrier David , mais ils désirent la croix « d'honneur, et ils la voient donnera M. Delacroix. « A propos de cet artiste, qui lui aussi aurait eu
«du talent, si le romantisme n'était pas arrivé «porté en croupe par les Baskirs, je ne sais si le «journal de la légitimité publié à Londres aux « frais des augustes hôtes d'Holy-Rood , est orné « de caricatures de la révolution ; mais si les rédac- «teurs se permettent cet ornement, je les défie «d'en imaginer une plus sanglante que celle dont «M. Delacroix a couvert une toile de quinze à «vingt pieds. Voilà bien la révolution telle que « l'ont voulu faire les doctrinaires , c'est-à-dire un « objet d'horreur et de dégoût. Cette Liberté qui « guide le peuple ressemble à la plus ignoble cour- « tisane des plus sales rues de Paris. Ces combat- « tans sont bien les canailles de M. Rambuteau ou «les mendians de M. Dupin. Ces morts, dont le a sang coule encore , étaient sans doute pestiférés « depuis huit jours ; car leur teint , de la tête aux « pieds , est plus cadavéreux que ne l'est , au bout «de trois fois vingt-quatre heures, celui d'un « homme emporté par une mort violente ; ou plu- « ôt, tout cela serait ainsi s'il y avait quelque chose «sur cette toile, mais j'y cherche en vain une tète, «une main, un pied , je n'y vois que des couleurs «entassées sans art et formant de vagues images « comme en présentent quelquefois les nuages ou «les moisissures d'un vieux mur.
«Non-seulement il y a contre-sens complet si, «comme l'indiquent la grandeur du cadre et l'in-
«traduction d'un personnage épique , la Liberté, « l'auteur a voulu faire un tableau d'histoire , c'est- « à-dire reproduire l'impression que doit laisser « dans une imagination féconde et élevée l'ensem- « ble du fait immense qu'on appelle nos trois jour- « nées , mais encore , en considérant cet ouvrage « comme un tableau de genre vu à travers un verre a destiné à grossir les objets, il y a caricature coui- «plète, absence totale de vérité. Non , certes, ils « n'avaient pas ces figures hideuses , ces affreuses «physionomies, nos combattans de juillet! Pres- « que tous portaient sur leurs fronts un calme « qui a étonné nos vieux guerriers, plusieurs avaient «des traits que la peinture la plus noble pouvait « copier sans déroger. Quand un pinceau a le don « de tout enlaidir , il ne doit pas approcher d'un « sujet patriotique.
«Et qu'on ne se récrie pas sur la sévérité de «nos expressions. Si l'on voit qu'un homme « s'est donné de la peine , qu'il a cherché à faire «bien sans pouvoir y réussir, on ne saurait trop « adoucir le langage de la critique , on ne saurait « trop envelopper la yérité d'euphémismes et de « ménagemens. Mais quand on voit chercher par « système le laid, et vouloir l'imposer à un peuple «comme le type du beau, quand un pareil sys- « tème trouve des preneurs , oh ! alors la critique « rentre dans tous ses droits , et on n'a plus à lui
( 289 ) «demander que de la justice. Cette distinction « nous servira de règle dans tout l'examen de Xex- « position. Heureux quand nous trouverons à louer. « Nous aurons souvent ce plaisir en parlant des « tableaux de genre , des paysages, des marines, « productions où l'influence des systèmes politi- « ques se fait toujours moins sentir. Quant à la «peinture historique, nous aimons à dire dès à « présent que M. Horace Vernet qui a tant contri- « bué à égarer l'école, paraît revenir dans une meil- « leure route. Son tableau du pape offre de belles «parties, et sa Judith est d'un style bien plus sé- « vère que tout ce qu'il avait encore produit. »