AFFAIRES DE LA GRECE
De tout temps on a reproché aux Français d'être esclaves de la mode. Mais l'influence des journaux a rendu de nos jours cet esclavage bien plus général et surtout bien autrement fâcheux. Il ne se faisait sentir autrefois que clans les choses de peu d'importance : maintenant il s'étend aux plus graves objets. S'il suffisait, il y a vingt ans, que sept ou huit tailleurs se réunissent pour changer la forme ou la couleur de tous les gilets de Paris, il suffit aujourd'hui à quelques journalistes de s'entendre pour changer toutes les idées, le sujet de toutes les conversations et de tous les écrits. Pendant deux ou trois ans on n'avait parlé que de la Grèce, et en 1 83o, on laissait, sans même y faire un instant d'attention , la Sainte-Alliance détruire cette liberté grecque pour laquelle on avait versé tant de sang dans la Hellade et perdu tant de paroles à Paris. Cependant les circonstances où nous nous trouvions, et qui devaient ame-
lier enfin chez nous de véritables luttes , rendaient plus utile alors de rappeler l'héroïsme des Grecs et leur enthousiasme pour une véritable indépendance, une véritable liberté.
«Dans un cabinet somptueux où d'élégans ri- « deaux de soie ne laissent pénétrer qu'une clarté «douce et flatteuse, près d'un immense brasier « qui, malgré les rigueurs de l'hiver, ramène la «température du printemps, trois diplomates, « mollement assis sur des coussins de velours , «viennent, après un friand repas, régler les des- « tins d'un peuple qui, depuis huit ans, combat sans «habitations, sans vètemenset sans pain, pour deavenir le maître de sa destinée.
«Nous avons décidé, dit l'un d'eux, qu'il fallait « empêcher les institutions républicaines de pren- «dre terre en Europe, et qu'ainsi la Grèce aurait « un roi; nous avons décidé que ce roi serait étran- « ger, parce que l'indépendance nationale ne peut « s'accorder avec le régime des congrès; nous avons « décidé que ce roi ne serait point élu par les Grecs, « de crainte que son élection ne rappelât l'idée fu- « neste de la souveraineté du peuple. Ces trois «points résolus
«Ici la porte s'ouvre; un homme entre dans le «cabinet du conseil. Son front est sillonné d'une « large cicatrice encore fraîche et comme saignante:
( <2) « sur ses traits siège la pâleur des fatigues et de «l'affliction; sa main droite est coupée; ses vête- « mens sont en lambeaux ; le crêpe du deuil en- « toure son bras.
«Messieurs, dit-il, au printemps de l'année 182 ir « l'empereur des Turcs avait résolu d'exterminer « toute la population grecque. Après huit ans d'ef- « forts, il n'a pu remplir que la moitié de ce pro- « jet; ètes-vous réunis pour en achever l'exécution? « — Que dit-il? — Rappelez-vous notre serment : « La liberté ou la mort. Voyez-le gravé sur mes vê- « temens ; les balles des Turcs ne l'ont pas effacé. « — Ah! vraiment il est curieux! c'est un serment « qui t'embarrasse ? Pauvre garçon ! on voit bien « que la Grèce n'est pas encore civilisée. Un ser- «ment! avant que tu en aies violé autant que nos «plus honorables amis, il se passera du temps; et «cependant ils ne sont pas morts et n'ont pas « envie de mourir.
— « Messieurs , on ne viole pas un serment «pour lequel on a vu égorger son père, pour le- « quel on a mis le feu aux mines qui devaient en- « gloutir sa femme et ses fils.
— «Eh bien! gardez-le, si cela vous arrange; «mourez; qui vous empêche?
— «Milord, d'ordinaire nous ne mourons pas «seuls, notre habitude est d'entraîner quelqu'un « dans notre tombé.
— « Eh bien ! quelques conscrits français ? Qu'à «cela ne tienne; entraînez tant qu'il vous plaira.
— «Pouvez- vous traiter ainsi les compagnons « de Botzaris , les héros de Missolonghi, du Pyrhée « et d'Ipsara !
— « Si vous aviez encore la garnison de Misso- « longhi, celle d'Ipsara et l'armée que Church con- « duisit à Athènes, ce serait un peu différent, vous «seriez sur un pied de défense respectable, il y «aurait sujet à réflexion. Mais ces garnisons et « cette armée ne sont plus que de vains noms in- « différens à nos calculs.
— «Messieurs, je concevrais que, dans les rues «de Londres, un crocheteur eût envers moi des « manières qu'il n'oserait point se permettre si j'a- « vais encore mes deux mains; mais je n'aurais pas « cru qu'une pareille générosité pût se trouver dans «les représentans de trois grands peuples.
— « Vraiment, je crois que ce drôle nous in- « suite ? Mon cher, nous avons à délibérer sur le «sort de la Grèce; il ne doit y avoir ici que les «personnes qui ont intérêt à la question. Laissez- « nous.
«Le compagnon de Tsavellas sortit; et les per- « sonnes que la question intéressait seules donnè- « rent à perpétuité la Grèce au gendre du roi d'An- «gleterre, comme le parlement anglais lui avait « donné en viager cinquante mille livres sterling.
«Le Grec s'était assis sur un banc de pierre, a non loin du lieu des délibérations. Il paraissait «accablé. Son serment ne lui coûtait pas à tenir; « mais il avoit encore un fils, et en songeant à ce « dernier reste d'une nombreuse famille, des larmes « roulaient clans ses yeux.
« Soudain la porte de l'hôtel roule sur ses gonds. «Les trois diplomates s'avancent. Sur les lèvres du «représentant de la Russie errait un léger sou- « rire qui semblait dire, tout n'est pas fini. A la vue «du ministre anglais, un de ses compatriotes s'é- « cria : Jusqu'à quand serons-nous les jouets d'une «aristocratie odieuse qui nous rend l'exécration « du monde ? Un homme du peuple reprit à demi- «voix: Ah! si nous avions assez d'argent pour « acheter des fusils , ou assez de temps pour fa- « briquer des piques!.... La grande nation, dit un «Français en passant près de l'ambassadeur de «France, est lasse de voir ses relations diploma- « tiques dirigées dans un sens anti-national !
«Le Grec sentit ranimer son courage; il com- « prit ce qu'il y avoit de chancelant et de précaire « dans le pouvoir de l'oligarchie anglaise et de notre «congrégation; il vit que la sentence prononcée «contre sa patrie n'était pas sans appel; il sentit « que tout n'était pas fini.
« En effet, quoique le parti Wellington et le parti «Polignac triomphent encore, le succès de leurs
16 ) « combinaisons, à l'égard des Hellènes, est déjà loin « de paraître certain. On disait, ces jours derniers, « que le prince de Cobourg, ne pouvant s'accorder «avec les diplomates ses électeurs, était assez dis- « posé à résigner son mandat, et, malgré la nouvelle «donnée parle Standard, comme l'annonce notre « correspondant de Londres , il n'est pas encore «bien décidé aujourd'hui que le cri de vive la li- «berté! soit redevenu séditieux sur les rivages de « Salamine et dans les champs de Karpénisi. »
Ce cri de vive Ici liberté, présenté comme devant devenir séditieux sous un roi, effaroucha beaucoup les meneurs du parti libéral- Ce tort de la Tribune leur parut presque aussi grave que celui dont elle s'était rendue coupable, en remettant en circulation le mot de patriote et le mot même de liberté. Suivant eux, il y avait un progrès de patriote à libéral, le pluriel libertés était bien plus convenable que le singulier; mais enfin la chose qu'exprimait celui-ci, si l'on voulait absolument s'en servir, pouvait être invoquée sans inconvenance sous un roi ; attendu que le pouvoir royal, aidé du pouvoir neutre , était la meilleure garantie des franchises d'un peuple.
2 Mai 1830.
DICTATURE. COUPS-d'eTAT. — POUVOIR CONSTITUANT.
« Depuis quelques jours, les champions de l'ab- « solutisme redoublent leurs bravades et leurs vo- « ciférations: on dirait qu'ils viennent de recevoir la « haute paie d'entrée en campagne. Gazette et Quo- « ticlienne se sont montées au ton du Drapeau- « Blanc. L'une soutient que, d'après l'article i4 de «la Charte, la Charte peut être légitimement vio- «lée; l'autre nous annonce que Dieu est la souve- « raineté éternelle , et que le roi est le ministre de «Dieu; elle ajoute qu'en vertu d'un droit antérieur «à toutes les lois, le roi doit veiller au salut de «l'empire, que s'il agit dans l'intérêt du peuple, « ce qu'on appelle coups-d'état est quelque chose «de régulier; et, lorsque de semblables théories «provoquent des murmures, le Drapeau -Blanc «s'étonne, il trouve singulier que les amis de la « liberté se récrient contre la dictature , contre « une institution établie chez les peuples les plus « libres.
« En vérité, on aurait honte de répondre à de si « étranges folies. Mais elles nous offrent l'occasion « d'éclaircir quelques points dejpolitique sur les-
( il)
« quels on paraît en général n'avoir que des idées « inexactes. Dans les républiques la nation conserve « toujours la souveraineté tout entière. D'ordinaire « elle délègue l'exercice d'une partie de son auto- « rite à un ou plusieurs magistrats, nommés pour «un temps plus ou moins court, et responsables «devant elle; dans quelques circonstances dif fi- « ciles , elle remet presque tous ses pouvoirs à un « seul homme : c'est ce qu'on appelle la dictature. « Cette délégation a souvent d'immenses avantages, « elle a rarement de grands dangers ; d'abord, parce «qu'un peuple libre ne donne guère une telle «confiance à un citoyen qui en serait indigne; en « second lieu , et surtout , parce que la plus forte « garantie contre les abus d'un pouvoir quelcon- «que est dans sa courte durée. Le dictateur, qui «doit redevenir dans quelques mois simple ci- « toyen , recule devant l'idée de la vengeance na- «tionale, et voulût-il tout braver, il trouverait « difficilement des complices. Mais si un roi peut «s'investir lui-même de la dictature, comment « quelqu'un pourra-t-il la lui faire quitter, puis- « qu'il n'a eu besoin que personne la lui conférât ? « Que pourrait-il craindre s'il tourne son pouvoir «contre le peuple? n'aura-t-il pas toujours pour « refuge l'inviolabilité royale ? Que pourront ap- «préhender ses complices? ne seront-ils pas tou- « jours protégés par sa puissance ou par celle de
( 18 0 « son fils ? Il est des princes qui , comme les dictateurs, ont le droit de vie et de mort sur leurs « compatriotes ; les sultans exercent encore ce «droit; les rois de France le possédaient en quel- «que sorte avant 1789, puisqu'ils pouvaient faire a enlever un homme par une lettre de cachet, et « qu'ils auraient pu le faire tuer en prison sans « avoir de compte à rendre à personne. Mais, dans «un chef héréditaire, une pareille autorité n'aja- « mais été appelée dictature; on l'a toujours nom- « mée despotisme. Entre confier la dictature à un «citoyen et laisser prendre à un roi un pouvoir «despotique, il y a la même différence qu'entre «donner à un ami une procuration pour gérer « momentanément nos affaires, et permettre qu'un «homme s'empare à tout jamais, pour lui et ses «descendans, de l'administration de nos biens. «Enfin, lors même que la dictature royale se- « rait une chose admissible, il ne s'ensuivrait point « que le prince dictateur eût le droit de faire des « coups-d'état, c'est-à-dire de changer la constitu- « tion de l'empire. La délégation du pouvoir sou- «verain faite par la nation dans les états libres, « n'est jamais complète ; l'usurpation de ce pouvoir «dans les monarchies absolues, ne peut aller non « plus au-delà de certaines limites. Le peuple libre « garde toujours pour lui le pouvoir constituant; « le peuple esclave ne reconnaît point qu'on l'en
«ait privé. Même en Turquie, les bases de l'ordre « social ne sont point soumises aux caprices des «sultans. Chaque fois qu'on a voulu les changer, a de quelque titre qu'on fût revêtu, on a pro- «cédé, non par le droit, mais par la force. Les « coups-d'état ne sont jamais que des révolutions, « et les révolutions ne se font jamais à l'amiable « ni par arbitres.
«Tous ces raisonnemens sur la légitimité des « coups-d'état , sur le principe dominant de chaque «empire, font suer sang et eau nos pauvres pré- « dicans d'arbitraire. Qu'ils s'épargnent tant de « peine. La doctrine du droit divin peut seule venir «à leur secours. S'ils parviennent à nous persuader « que les peuples sont la propriété des princes , « ainsi que le disait élégamment ce bon habitant « du boulevard Saint-Denis, qui, l'année dernière, « avait écrit sur sa porte :
« Ma maison est à moi,
« Comme la France est au roi,
« alors , nous conviendrons que le chef de l'Etat «peut changer, au gré de ses ministres, tout «l'édifice social; sinon, nous dirons seulement « qu'il peut en changer les meubles, et , au besoin , « les valets. »
Ces discussions des journaux de l'aristocratie servaient merveilleusement la cause de la liberté.
(20) Elles agrandissaient la question, elles la faisaient sortir de l'étroit espace où les libéraux la resserraient. Ces idées de coups-d'état, de glaives, de cours prévôtales , rendaient quelques émotions aux cœurs glacés par la contemplation continuelle d'adresses, de scrutins , de portefeuilles tombant à droite ou jetés à gauche. Les coups-d'état de la royauté faisaient penser aux révolutions populaires; et le trône, en paraissant faire si peu de cas de ce qu'on appelait la représentation nationale , instruisait la nation à sentir qu'elle avait d'autres soutiens que les élus de quatre-vingt mille privilégiés, qu'elle possédait une autre force. Malheureusement l'opposition, à qui l'intérêt de son amour-propre était peut-être parvenu à persuader réellement qu'elle portait dans son sein les destinées de la France, ramenait sans cesse les citoyens à ses petits calculs. Les élections qui se préparaient ne devaient point, suivant elle, avoir pour but de réunir dans la capitale des hommes capables de faire prévaloir les droits nationaux contre les fantaisies royales, mais seulement d'arracher un portefeuille des mains de M. de Polignac. Or, pour cela, le plus sûr moyen était d'envoyer à la Chambre tous les éligibles blessés personnellement par les ministres.
Les patriotes, qui prévoyaient et prédisaient dès lors la lutte des trois jours , qui s'étaient déjà pré-
( 21 ) parés à la soutenir, et qui sentaient tous les obstacles qu'apporterait au triomphe [de la liberté une Chambre remplie de gens dont le seul titre était de bouder un ministère, devaient s'efforcer de mettre d'autres pensées dans l'esprit des électeurs. Mais le vertige était si général , qu'on était obligé d'employer pour y parvenir tous les ménagemens possibles.
Il y a deux manières de faire un journal , l'une extrêmement utile au public, l'autre qui lui est évidemment funeste; et le public a le bon esprit de s'effaroucher de la première, et d'encourager la seconde. Celle-ci consiste à répéter ce que tout le monde dit partout, dans les salons, dans les boutiques, dans les rues; celle-là à contredire les erreurs de tout le monde , à réformer les fausses idées du public. Ainsi, par exemple, dans les premiers mois de i83o, lorsque les autres journaux remplissaient leurs colonnes d'éternelles diatribes contre les hommes du parti de la cour , les éloges et les abonnemens pleuvaient sur eux ; et lorsque les écrivains qui, à cette époque, rédigeaient la Tribune, voulurent attaquer, même avec des ménagemens infinis, ceux des hommes de l'opposition qui ne méritaient point de confiance, le public, ou du moins la majorité du public, leur en suûnauvais gré. Cependant, à quoi pouvaient être bonnes toutes ces déclamations contre des jésuites,
des députés ministériels, des généraux hautement dévoués à la contre-révolution ? La nation n'avait pas besoin qu'on l'éclairât sur leur compte. Elle n'avait garde de se fier à eux. Il était au contraire du plus haut intérêt pour elle qu'on lui fit connaître le peu de fond qu'il y avait à faire sur certains hommes en qui elle avait toute confiance. C'était si important, qu'à cela tenaient tous les résultats de la révolution de juillet. On le sent à présent, on le sent quand il n'est plus temps de profiter de ces observations; et, chose étrange! on continue à suivre la même marche. Ces attaques contre MM. Guizot, Thiers, Sébastiani , Kératry, Périer, qu'on blâmait quand elles étaient opport mesetpouvaientprévenirlesmalheursdupays, on Ips aime , on les savoure , on les préconise depuis qu'elles ne sont plus que de vaines déclamations; depuis que ceux qui en sont l'objet ne peuvent plus tromper le parti de la liberté, puisqu'ils ont rompu avec lui. Et si une autre Tribune de i83o venait, au milieu de l'engouement qu'excite aujourd'hui, comme sous la restauration, tout acte d'opposition de quelque source qu'il dérive, vouloir distinguer dans ces actes ceux qu'inspire le patriotisme et ceux que dictent des calculs personnels, distinguer, entre les opposans, ceux qui ont dos principes et des lumières, de ceux qui n'ont Rti jamais ni lumières ni principes, dire au peu-
pie : Parmi ces opposans, tu as des amis et des ennemis; voici les uns, voilà les autres, le même toile s'élèverait contre cette feuille ; on continuerait à croire les journaux plus adroits, jusqu'à ce qu'une nouvelle révolution, sans autre fruit que du sang et des ruines, fût venue vérifier les prévisions de l'écrivain patriote, et montrer l'utilité de ses avis; jusqu'à ce que les Guizot et les Thiers de l'opposition présente fussent devenus ministres, et fissent regretter, s'il est possible, les ministres d'aujourd'hui.
6 Mai 1830.