‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 35 sur 131 · DES ÉLECTIONS PAR RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

DES ÉLECTIONS PAR RECONNAISSANCE

« Pour remplir dans toute leur étendue les de- « voirs du citoyen , il faut savoir, quand l'intérêt «de l'Etat l'exige, résister avec énergie , même « à l'entraînement dessentimens les plus généreux. « Rien de plus noble à coup sûr que ce cri parti « de quelques départemens : « On destitue notre «préfet parce qu'il a refusé de se prêter aux ma- «nœuvres qu'on prépare contre nous; eh bien! « nous le choisirons pour notre représentant. » « Rien de plus naturel que ce mouvement de grâce titude qui porte les électeurs à promettre de ren- « voyer à la Chambre les aai députés qui se sont

(WJ « rendus les interprètes de l'opinion publique sur « le ministère du 8 août. Mais on doit songer que « la nomination d'un représentant ne peut jamais « être une affaire de procédés. Tout serait perdu « si on s'habituait , dans les Collèges comme à «l'Académie, à se demander seulement : Me sera- « t-il agréable qu'un tel soit nommé , sans com- « parer les droits de ce candidat aux droits de ses « compétiteurs , et à ceux des éligibles qui ne se « présentent point. Chaque électeur doit toujours «se faire ces deux questions : Ce candidat est-il «digne d'être élu? En est-il le plus digne? Tel a « pu paraître un bon administrateur qui serait un « mauvais député. Tel député qui a voté pour l'a- « dresse n'aurait pas même voté contre le budget « si la Chambre n'eût pas été renvoyée. H y a loin « de la loyauté qui refuse de devenir l'instrument « d'actes arbitraires, de la sincérité qui désapprouve «une administration dont le pays s'alarme, à ce « patriotisme courageux qui sera peut-être néces- «saire à nos députés dans la prochaine session. «ISous n'avons vu que l'exposition du drame; les «situations deviendront de plus en plus vives et « critiques. Prenez garde que l'acteur qui d'abord « aura bien joué ne manque d'haleine ou de présence d'esprit lorsque la scène s'échauffera.

«On vous crie de toutes parts : Les 221 et les « préfets destitués ne peuvent voter que contre le

« ministère Polignac. Cela suffit; car il ne s'agit que « de renverser ce ministère. Nous venons de dire * que ce vote n'était nullement certain , même en « ne supposant que des circonstances ordinaires. «Mais songez de plus à l'attitude que peut prendre « le pouvoir devant la nouvelle Chambre. Repré- « sentez-vous M. de Polignac apportant d'une main « des lois aristocratiques , mais douces , de l'autre « la déclaration de la dictature, un budget par or- «donnance, enfin des cours prévôtales , comme «l'annoncent ses journaux, et voyez un peu, je «vous prie, si aucun de vos 221 candidats ne « changera de visage. Examinez si les doctrinaires « ne se rappelleront point la maxime philosophi- « que quede deux maux il faut choisir le moindre; «si les méconlens , à ce mot de cours prévôtales, « ne reviendront pas à leurs premiers amours , si « de grands calculateurs ne trouveront pas que persister dans leur avis ce serait courir trop de « chances.

«C'était déjà un grand tort , en 1827 , d'élire « des candidats , uniquement parce qu'ils se décla- « raient ennemis des dépositaires du pouvoir; « maintenant ce serait folie. Dans la crise où nous « nous trouvons , il faut des citoyens dévoués aux « principes, indépendans de tous les ministères pré- « sens et futurs et passés , il faut des patriotes in- « flexibles et intrépides. Loin que les 221 soient

«tous dans ce cas, combien en est-il de cette « trempe, même dans les 95 qui, l'année dernière , «rejetèrent le budget? Je conçois que dans les «Collèges où l'on croirait ne pouvoir trouver un «député vraiment digne d'une si haute mission, «où l'ancien député qui ne se recommanderait « que par le vote de l'adresse , présenterait cepen- « dant à peu près les mêmes garanties que ses «concurrens, je conçois, dis-je , que, lui tenant «compte d'un acte louable, on lui accordât une « préférence alors sans danger. Mais clans presque « tous les départemens on peut, malgré le cercle « si étroit des conditions d'éligibilité , rencontrer « encore des hommes dont les mains , après avoir « reçu le dépôt de la confiance publique , soient « incapables de s'ouvrir même aux plus hautes «faveurs, et de trembler même devant l'écha- « faud ; des hommes dont l'esprit droit appuyé sur «un caractère ferme ait repoussé toutes les hon- « teuses doctrines britanniques, toute cette téné- «breuse politique d'amalgame et de fusion, pro- «pagée, pour le malheur de la France, plus encore «par la pusillanimité que par la folie.

«Surtout que les électeurs, avant de délibérer « sur le choix de leurs mandataires, se persuadent « bien que la question qui va se débattre dans les «Chambres n'est nullement une question de per- « sonnes. Il s'agit de savoir , non pas si M. de Po*>

( 27 ) « lignac gardera le portefeuille , mais si le minis- « tère, de quelque noms qu'il soit composé, pourra « nous gouverner selon son bon plaisir. Si nous «nommions une Chambre avec l'unique mission «de nous débarrasser du ministère Polignac, elle «ne saurait pas mieux nous garantir d'un minis- « tère Sallabery ou Grenédan , que la Chambre «nommée contre M. deVillèle n'a su prévenir le « ministère Polignac. »

Ces réflexions si modérées firent jeter les hauts cris dans le parti libéral. Je prie ceux qui crièrent le plus d'examiner maintenant combien ils préféreraient qu'il se fut trouvé dans la Chambre, au 3o juillet, trente ou quarante patriotes inflexibles et. intrépides à la place de trente ou quarante 221. J'adresse cette prière à ceux mêmes qui sont dévoués au nouveau roi , mais qui voudraient voir son trône appuyé sur les intérêts nationaux.

On reprochait à la Tribune de s'exposer par là à jeter la division parmi les électeurs, ce qui pouvait donner la majorité au ministère. D'abord , cette division n'était nullement à redouter, puisque nous disions de s'opposer avant tout à l'élection du candidat ministériel. On pouvait compter sur une majorité décidée à se montrer hostile. Tout ce qu'on avait à craindre était de voir cette majorité céder aux menaces , à l'obstination'de la

cour; et on devait surtout le craindre d'une majorité formée d'après les instructions des libéraux. D'ailleurs, mieux aurait valu encore une majorité qui, ne blessant pas la cour, n'eût pas été cause des ordonnances, qu'une majorité qui devait nous ramener au système de la restauration à travers les cadavres de tant de Français. Ce qu'il faut, avant tout, c'est de chercher à s'assurer qu'une révolution aura des résultats favorables. Provoquer une insurrection sans songer à ces résultats est une imprudence coupable : c'est verser du sang sans utilité. Voilà à quoi devraient réfléchir de même aujourd'hui des esprits ardents ou plutôt étroits , qui s'imaginent qu'un mouvement heureux guérirait les plaies de la France, qu'il n'y a pour tout rétablir qu'à tout renverser. C'est une grave erreur. Tant que les idées mises en circulation depuis i8i5 ne seront pas remplacées par des idées plus saines , tant que la classe la plus influente aura presque tout entière des notions inexactes sur les hommes et sur les choses , un bouleversement ne servirait à rien. On pourrait faire un 29 juillet; on n'éviterait pas un 6 août. Jusqu'à la fin du dernier siècle les destinées des peuples civilisés ont été dans les livres; elles sont aujourd'hui dans les livres et dans les journaux.

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