‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 39 sur 131 · IMPORTANCE DES AFFAIRES DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

IMPORTANCE DES AFFAIRES DE LA GRÈCE

« Tout le monde en France s'est élevé contre la « décision qui livre à un prince allemand, pen- « sionnaire du parlement anglais, le prix du sang « de quatre cent mille Grecs , le fruit de quart rante victoires et de vingt défaites plus glorieuses « que des triomphes. A quelques exceptions près, « tout le monde s'est indigné qu'un ordre sorti « d'un hôtel de Londres put proscrire dans toute « la Grèce le cri de vive la liberté] et le remplacer « dans une province par le cri de vive le sultan! « dans une autre par le cri de vive Cobourg ! « Mais peu de personnes paraissent avoir senti « toute l'influence que doit avoir une pareille « mesure , tout le tort qu'elle fait à la France. On « n'a songé qu'à notre dignité blessée. L'Angleterre « connaît mieux la force du coup qu'elle vient « de nous porter. Ses vues s'étendent bien au-delà.

« Elle ne peut se dissimuler que la France « n'aura pas toujours pour ministres des Decazes « on des Villèle , des Martignac ou des Polignac. « Elle sait que du moment où le soin de nos des- « tinées sera confié à des patriotes, l'Italie échap-

(t pera au joug de l'Autriche , et deviendra libre « par notre liberté. Elle n'ignore point que si alors la « Grèce était libre aussi , la Grèce serait nécessai- « rement l'alliée de la France et de l'Italie. Elle a « voulu prévenir cette alliance.

« C'était pour elle d'une importance extrême. « La France, Ultalie et la Grèce réunies formeraient « bientôt une marine à laquelle rien ne pourrait « résister. On connaît les ressources maritimes de « la France ; jetons un coup d'œil sur celles des « deux autres Etats.

« L'Italie, sans compter la Sicile et l'île de Sar- « daigne, que les flottes anglaises pourraient em- « pêcher de se joindre tout de suite à la révolution « du continent , possède 590 lieues de côtes. Outre « Venise, la Spezia , Naples , ïarente , on y trouve « une foule de ports secondaires , tels que Gênes, « Ancône , Bari , Castelmare. L'Apennin fournit des « bois de construction estimés. Les Vénitiens et « les Génois retrouveraient bientôt l'habileté qui « les a rendus long-temps redoutables sur les mers.

« Quant aux Grecs, il serait inutile de rappeler «leur aptitude aux manœuvres navales, et l'aucc dace dont ils ont donné tant de preuves. Dans « une grande partie de la Hellade, les habitans « sont marins en naissant. Les forêts de l'Etolie et « de l'Acarnanie suffiraient seules à fournir de a bois de construction les chantiers de plusieurs

« empires. La rivière de l'Arta est bordée dans « presque tout son cours des plus beaux arbres , « que ses flots porteraient rapidement , et pour « ainsi dire sans frais , dans le golfe Ambracique. « Quelques-uns des ports les plus considérables «sont déjà dans un excellent état de défense, « comme, par exemple, celui de ]\apoli; d'autres « seraient facilement mis à l'abri de toute attaque ; « il suffirait pour cela de très peu d'années sous un « gouvernement national. Qu'on songe à ce que « produiraient tant de ressources mises en œuvre, a au même instant , du port d'Anvers à la rade « de Mytilène.

« Voilà ce que l'Angleterre a voulu éviter. En « plaçant la Grèce sous la main de son pensionunaire, elle a pensé que les moyens dont on « aurait pu se servir pour délivrer les mers de sa a tvrannie, contribueraient au contraire à conso- « lider sa domination. Je sais bien que lorsque la « France aura repris l'attitude qui lui convient, la « Grèce finira par secouer ses cbaines. Du rao- « ment où une armée française approchera de ses « frontières , elle sera délivrée de la protection « britannique. Mais il faudra pour cela que nous « ayons réduit l'Autriche à l'inaction , et que l'ar- « mée du Rhin soit à Vienne, afin que l'armée « d'Italie puisse traverser sans inquiétude les provinces lllyriennes et pénétrer dans l'Epire. Tout

« cela doit donner du temps à l'Angleterre , doit a prolonger une lutte , inévitable si le gouvernece ment anglais ne change point de système, et qui « ne sera jamais finie à la satisfaction du monde, « que par un bulletin français daté de Windsor.

« Il serait donc infiniment à désirer pour nous « comme pour la Grèce , que les intrigues du ca- « binet de Saint-James contre les malheureux « Hellènes fussent complètement déjouées. Nous « ne pouvons pas espérer que notre ministre des « affaires étrangères change ses projets d'après les « intérêts de la nation. Mais peut-être les Grecs a auront-ils le courage de revendiquer leurs droits , « et de ne pas abdiquer leur indépendance après « l'avoir payée si cher. Certainement ils ne peuce vent se laisser persuader par nos harangues mice nistérielles, où l'on proclame que ce que l'unicc vers entier nomme la régénération de leur pacc trie n'est qu'un germe d'anarchie qu'il faut se ce hâter d'étouffer. Si l'on va leur dire que les peucc pies ne peuvent passer de la servitude à la lice berté , et qu'il faut un intervalle entre ces deux ce conditions politiques , ils répondront , à coup '( sûr , qu'entre l'esclavage et la liberté il n'est bece soin d'autre intervalle que le temps de rejeter < ses fers et de saisir une épée. D'ailleurs , s'écrie- « ront-ils, une partie des Hellènes ne fut jamais « esclave , et nous comptons tous maintenant huit

(44) «années de liberté. Le jour où, la croix dans « les mains et l'évangile à la bouche , l'évêque de « Patras proclama la renaissance de la Grèce, la « liberté descendit du ciel parmi nous. Elle n'a plus « quitté les Grecs ; elle est entrée avec eux dans « les murs sanglans de Tripolitza ; elle a reçu le « dernier soupir d'Elias dansl'Eubée , de Kiriacoulî « dans l'Épire, de Marcos dans l'Étolie ; elle a conte soie les Moraïtes dans leurs cavernes , et les « Missolonghiotes sur les mines qui s'enflammaient « pour les engloutir.

« Mais nos Excellences se prennent à sourire en « m'entendant parler de persuasion. Je com- « prends, Messieurs; ce moyen, vous le savez, « n'est pas à votre usage -, vous n'y comptez pas « plus en Grèce qu'en France. Eh bien! essayerez- « vous de la terreur ? A la place de nos soldats des- « cendus en libérateurs sur les rivages de la Mo- « rée, enverrez-vous des bataillons chargés d'éle- « ver sur des ruines le trône d'un homme étranger « à la France comme à la Grèce ? Et dans ce cas , « vos menaces de coups de canon produiront-elles « sur les Grecs plus d'effet que n'en produisent « sur nous vos menaces de coups d'état ? C'est poste sible. Souvent après une longue lutte les nations, « épuisées de grands caractères, tombent tout-à- « coup dans l'abattement, et reçoivent un maître « sur la tombe récente des martyrs de leur liberté.

« Nous en avons vu trop d'exemples. La Grèce > « dépouillée de l'élite de sa population , cherchant « en vain le courage que lui inspiraient ses héros, « maintenant ensevelis sous les ruines de Misso- « longhi et d'Ipsara , clans les plaines de Navarin « et d'Athènes , pourra se troubler et fléchir. «Peut-être, comme d'autres peuples, craignant « de s'avouer à elle-même qu'elle manque à son « noble serment, elle s'efforcera d'appeler liberté « le régime que ses amis de Londres voudront lui « prescrire. C'est sur cela sans doute que vous avez « compté. Mais en êtes-vous bien sûrs ?

« Il reste encore à la Grèce 'quelques grands « citoyens. Si par hasard Kitsos Tsavellas conserve « encore l'ascendant qu'il exerçait le jour où, dans « Clissova , à la tête de cent trente guerriers , il ré- « sista pendant treize heures à une armée , et resta « vainqueur sur les cadavres de cinq mille Musul- « mans , égaux en discipline comme en valeur aux « meilleurs soldats de l'Europe; si, fidèle aux exem- « pies de sa famille, ne trouvant au monde de chose « impossible qu'une lâcheté, il répondà vos négocia- « teurs : « L'indépendance que vous nous offrez « n'est pas celle que nous ayons juré de défendre. « Si vous êtes nos amis, vous ne nous demanderez « pas de violer nos sermens ; si vous êtes nos ence nemis , regardez : nous sommes tous en deuil ;

« les Grecs savent mourir; et quelquefois aussi, « avec l'aide de Dieu, ils ont su vaincre. »

«Si ce discours est accueilli par les acclamations « de tout un peuple , si les guerriers vous citent « les noms de leurs frères morts pour la liberté; « si les femmes vous montrent les lagunes sanelan-

« tes de Vassiladis ; si les prêtres vous parlent du « martyre de Joseph et d'Euthyme, que ferez-vous? « La Russie peut bien vous abandonner les Grecs , « mais elle ne saurait vous aider à les détruire. «L'Angleterre, prodigue du sang de ses alliés, « n'aime point à exposer ses troupes contre une « population au désespoir.L'Angleterre pourra tout « au plus vous offrir des vaisseaux de transport , « en vous laissant toute la gloire des batailles. « Je le répète, que ferez-vous?

« Vous viendrez demander à nos Chambres un «petit budget supplémentaire de quelques centaines de millions. A la bonne heure, la France «est maintenant si riche, le commerce si floris- « sant, l'agriculture si prospère ! Mais il vous faudra « demander aussi des soldats. Or, avant de minuter « ce projet de loi, avant d'établir les calculs de cette « conscription extraordinaire, écoutez: Je ne vous « parlerai pas de ce que les victoires des Grecs coû- « tent à leurs ennemis, je ne vous parlerai que du « sang dont ils font acheter leurs défaites. Sur les

« flots de l'Archipel s'élève un petit rocher stérile « qu'habitent quelques marins. Une flotte , dont les « nombreux bâtimens semblent un pont jeté entre « ce rocher et Ténédos , vomit une armée sur les ri- « vages de Psara. La trahison seconde les assaillans, « et Psara succombe ; mais la conquête de cet îlot «coûte au vainqueur huit mille Albanais d'élite « égorgés en un jour. Plus tard, quelques femmes, «quelques enfans et un magistrat, enfermés dans «le magasin des' poudres de Missolonghi, font « sauter avec eux deux mille soldats d'Ibrahim.

«Une population qui se fait en mourant de «telles funérailles, n'est pas aisée à dompter. La «lutte serait longue; et songez à l'effet que pro- « duiraient dans toute l'Europe les bulletins de vos « massacres renouvelés des pachas et des visirs. «Certainement, ni le roi, ni aucune des deux «Chambres ne voudrait faire remplacer par nos « soldats les hordes de Dramali et de Reschid. Vous « seriez donc obligés de dire à milord-duc que s'il « veut donner un royaume au gendre de son « maître , il prenne la peine de le conquérir. Que « ne le dites-vous dès à présent. »

13 Mai 1830.

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